– ANA­LYSE Quelles pers­pec­tives pour les questions kurdes ?

Diplomatie - - Éditorial - Jean-Bap­tiste Bé­gat

Sans cesse ré­ac­tua­li­sée en Tur­quie, en Sy­rie, en Irak et en Iran, la « ques­tion kurde » se dé­cline dé­sor­mais au plu­riel, les com­mu­nau­tés kurdes de ces quatre pays aux contextes bien dif­fé­rents (mal­gré l’om­ni­pré­sence du fac­teur turc) ayant au­jourd’hui des ob­jec­tifs dis­tincts, quoique liés.

Cher­cheurs et ob­ser­va­teurs s’in­ter­rogent, de­puis le len­de­main de la Pre­mière Guerre mon­diale, sur le sort de la « ques­tion kurde » (1). Une ques­tion res­sas­sée, et fi­gu­rant en bonne po­si­tion dans la liste des conflits plus ou moins la­tents qui dé­sta­bi­lisent le Moyen-Orient. L’ac­tua­li­té in­ter­na­tio­nale nous rap­pelle ré­gu­liè­re­ment la lutte de cer­tains Kurdes, qu’elle soit mi­li­tante – comme lors de la ve­nue de trois per­son­na­li­tés kurdes du PKK qui au­raient été as­sas­si­nées par les ser­vices turcs de ren­sei­gne­ment à Pa­ris en 2013 –, mi­li­taire – à l’oc­ca­sion de la ba­taille de Ko­ba­né, en Sy­rie – ou po­li­tique – avec la ré­cente an­nonce de Mas­soud Bar­za­ni, pré­sident du Gou­ver­ne­ment ré­gio­nal du Kur­dis­tan (GRK) en Irak, de la te­nue d’un ré­fé­ren­dum le 25 sep­tembre 2017 sur l’« au­to­dé­ter­mi­na­tion ré­gio­nale » de cette par­tie du pays.

La « ques­tion kurde » re­vient donc sans cesse dans l’ac­tua­li­té en Tur­quie, en Sy­rie, en Irak et en Iran. Cette dé­no­mi­na­tion semble ce­pen­dant re­grou­per des évé­ne­ments s’ins­cri­vant dans des dy­na­miques dis­tinctes. Le pro­jet po­li­tique de Ro­ja­va – nom kurde pour le Kur­dis­tan sy­rien – ne se com­prend pas au tra­vers du même prisme ana­ly­tique que ce­lui du GRK, pas plus que la si­tua­tion très pré­caire des hommes po­li­tiques et in­tel­lec­tuels kurdes de Tur­quie ne se com­pare à celle des au­to­no­mistes kurdes ira­niens. Le ca­rac­tère hé­té­ro­clite de ces si­tua­tions s’ex­plique aus­si bien par l’his­toire contem­po­raine de la ré­gion que par les équi­libres géo­po­li­tiques au­jourd’hui à l’oeuvre au Moyen-Orient.

Des tra­jec­toires his­to­riques dis­tinctes

D’un point de vue his­to­rique, les quatre pays se par­ta­geant le ter­ri­toire du Kur­dis­tan ont, de­puis la chute de l’Em­pire ot­to­man, na­tu­rel­le­ment in­fluen­cé de ma­nière va­riable les dif­fé­rentes po­pu­la­tions kurdes sous leur tu­telle. L’his­toire kurde au XXE siècle

se com­prend dès lors dans une pers­pec­tive dia­lec­tique entre des his­toires na­tio­nales, d’une part, et des ten­dances kurdes hé­té­ro­gènes pour une re­con­nais­sance de ce qu’il convient d’ap­pe­ler la « kur­di­ci­té » à l’échelle ré­gio­nale, d’autre part (2). L’exis­tence d’un peuple kurde au Moyen-Orient est at­tes­tée par des sources an­ciennes. Une pro­vince kurde existe dé­jà sous la dy­nas­tie des Seld­jou­kides aux XIe et XIIe siècles. C’est éga­le­ment à cette pé­riode qu’un grand di­ri­geant kurde, Sa­la­din, fonde l’Égypte ayyou­bide, re­con­quiert Jé­ru­sa­lem (1187) et s’im­pose comme l’un des prin­ci­paux hommes d’État du monde mu­sul­man. À par­tir du XVIe siècle, l’emplacement du Kur­dis­tan de­vient stra­té­gique, entre la Perse à l’est et l’Em­pire ot­to­man à l’ouest.

La chute de l’Em­pire ot­to­man au len­de­main de la Pre­mière Guerre mon­diale conduit à l’éla­bo­ra­tion par les vain­queurs d’une nou­velle carte ré­gio­nale. Au-de­là du mythe Sykes-Pi­cot,

L’his­toire kurde au

XXe siècle se com­prend dans une pers­pec­tive dia­lec­tique entre des his­toires na­tio­nales, d’une part, et des ten­dances kurdes hé­té­ro­gènes pour une re­con­nais­sance de ce qu’il convient d’ap­pe­ler la « kur­di­ci­té » à l’échelle ré­gio­nale, d’autre part.

c’est sur­tout à Sèvres (1920) puis à Lau­sanne (1923) que se des­sinent les fron­tières du Moyen-Orient que nous connais­sons au­jourd’hui. Mal­gré le « droit des peuples à se gou­ver­ner eux-mêmes » alors en vogue, les Kurdes ne par­viennent pas à convaincre la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale de leur ré­ser­ver un ter­ri­toire sur la nou­velle carte. La prin­ci­pale cause en est la mon­tée en puis­sance, au cours des an­nées 1920, de la Tur­quie ké­ma­liste, tan­dis que le Royaume-Uni, ayant fait en Irak le choix de gou­ver­ner avec un roi sun­nite (Fay­sal Ier) dans un pays à ma­jo­ri­té chiite, doit né­ces­sai­re­ment in­té­grer la po­pu­la­tion kurde au royaume arabe, sous peine d’un dés­équi­libre confes­sion­nel fa­tal à la créa­tion du fra­gile pays.

C’est ain­si à par­tir de l’entre-deux-guerres que les Kurdes, dé­sor­mais ré­par­tis entre quatre pays, com­mencent à pro­po­ser des réponses dis­tinctes à la « ques­tion » de leur re­con­nais­sance na­tio­nale. La pre­mière ex­pres­sion franche d’un in­dé­pen­dan­tisme kurde se pro­duit au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale au Kur­dis­tan ira­nien, avec la ten­ta­tive de pro­fi­ter de l’anar­chie ré­gnant dans le pays afin de pro­cla­mer la « Ré­pu­blique du Kur­dis­tan », plus connue sous le nom de « Ré­pu­blique de Ma­ha­bad ». Mus­ta­fa Bar­za­ni, fi­gure de l’in­dé­pen­dan­tisme kurde ira­kien et père de l’ac­tuel pré­sident du GRK, en se­ra le mi­nistre de la Dé­fense. À la suite de l’in­ter­ven­tion des États-Unis et du re­trait stra­té­gique de l’URSS, la Ré­pu­blique est fi­na­le­ment ré­pri­mée dans le sang par l’ar­mée ira­nienne, et l’in­dé­pen­dan­tisme kurde de­meu­re­ra dis­cret dans le pays pen­dant plus de trente ans. La pé­riode de la Ré­vo­lu­tion is­la­mique (1979) per­met à une ma­jo­ri­té de Kurdes ira­niens de s’as­so­cier au mou­ve­ment contre le shah, mais le cler­gé chiite qui prend le pou­voir dé­cide ra­pi­de­ment de ré­pri­mer les groupes kurdes ayant par­ti­ci­pé à la ré­vo­lu­tion, de peur que ceux-ci ne conver­tissent la lé­gi­ti­mi­té ré­vo­lu­tion­naire ac­quise en com­bat in­dé­pen­dan­tiste contre Té­hé­ran.

Les questions kurdes turque et ira­kienne connaissent pour leur part des dé­ve­lop­pe­ments com­plexes du­rant la se­conde moi­tié du XXe siècle. Of­fi­ciel­le­ment in­dé­pen­dant de­puis 1932, l’Irak connaît un réel tour­nant en 1958 avec le coup d’État du gé­né­ral Qas­sem. C’est le mo­ment que choi­sit Mus­ta­fa Bar­za­ni pour ren­trer en Irak : cette fi­gure em­blé­ma­tique avait me­né plu­sieurs ré­bel­lions contre Bag­dad avant la guerre et avait été mi­nistre de la Dé­fense de la Ré­pu­blique de Ma­ha­bad, à la suite de quoi il avait dû s’exi­ler en URSS pour échap­per à la ré­pres­sion. Il crée à son re­tour le Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan (PDK), qui entre en op­po­si­tion ou­verte avec le ré­gime de Bag­dad lors de la « ré­vo­lu­tion de sep­tembre » (1961).

Une guerre ci­vile san­glante est en­clen­chée jus­qu’à ce que l’Iran, sur ini­tia­tive de l’Irak, et Wa­shing­ton, in­quiet de l’in­fluence so­vié­tique crois­sante à Bag­dad, re­tirent leur sou­tien au PDK en 1975, date à la­quelle Mus­ta­fa Bar­za­ni dé­cide l’ar­rêt de la lutte. Il fau­dra attendre les an­nées 1990, et une ré­pres­sion ex­trê­me­ment san­glante du ré­gime de Sad­dam Hus­sein contre des Kurdes ira­kiens, pour que l’ONU fa­vo­rise fi­na­le­ment l’émer­gence d’une ré­gion kurde au­to­nome dans le Nord et l’Est de l’Irak. Cette dé­ci­sion ne met pour­tant pas fin aux vio­lences ; une lutte in­tes­tine entre le PDK et l’UPK, par­ti de Ja­lal Ta­la­ba­ni is­su d’une rup­ture in­terne avec ce­lui de Bar­za­ni, fait rage entre 1994 et 1998. L’in­ter­ven­tion amé­ri­caine en Irak sta­bi­li­se­ra fi­na­le­ment l’au­to­no­mie kurde en Irak, do­tant cel­le­ci d’un ca­rac­tère consti­tu­tion­nel en 2005.

La ques­tion kurde turque connaît, à par­tir du mi­lieu des an­nées 1970, des dé­ve­lop­pe­ments dif­fé­rents. Dé­çue de l’ar­rêt de la lutte du PDK en 1975, qui avait jusque-là fait fi­gure d’exemple du cô­té kurde turc, la jeune gé­né­ra­tion mi­li­tante, s’étant sou­dée

en pri­son après la ré­pres­sion d’un coup d’État man­qué en 1971, or­ga­nise un mou­ve­ment ra­di­cal re­fu­sant l’hé­ri­tage na­tio­na­liste kurde pour fon­der un nouveau dis­cours na­tio­nal. Ce mou­ve­ment pren­dra pro­gres­si­ve­ment la forme d’un par­ti, le PKK, en 1978. S’en­sui­vront des pé­riodes suc­ces­sives de guerre et de trêve entre An­ka­ra et ce par­ti dont le chef his­to­rique, Ab­dul­lah Öcal­lan, est cap­tu­ré et em­pri­son­né par la Tur­quie en 1999.

Le ré­fé­ren­dum du 25 sep­tembre 2017

La prin­ci­pale échéance pour l’ave­nir du Kur­dis­tan est sans nul doute la te­nue le 25 sep­tembre 2017 d’un ré­fé­ren­dum por­tant sur l’« au­to­dé­ter­mi­na­tion na­tio­nale » de la ré­gion du Kur­dis­tan ira­kien. À l’heure où l’ar­mée ira­kienne vient tout juste de li­bé­rer Mos­soul, la ter­mi­no­lo­gie am­bigüe em­ployée pour ce ré­fé­ren­dum té­moigne que l’an­nonce de ce­lui-ci doit da­van­tage être in­ter­pré­tée comme une dé­ci­sion po­li­tique stra­té­gique vi­sant à pro­fi­ter du contexte géo­po­li­tique ac­tuel pour as­seoir da­van­tage la lé­gi­ti­mi­té du GRK – et du PDK en son sein – que comme une étape me­nant né­ces­sai­re­ment à l’in­dé­pen­dance. Il n’en reste pas moins que l’ini­tia­tive est dé­non­cée par la ma­jo­ri­té des pays oc­ci­den­taux, y com­pris les États-Unis et la France, qui s’in­quiètent du coup fa­tal que por­te­rait à un Irak dé­jà af­fai­bli le fran­chis­se­ment par le Kur­dis­tan d’une étape sup­plé­men­taire vers l’in­dé­pen­dance. La Consti­tu­tion ira­kienne de 2005 pré­voyait l’au­to­no­mie du Kur­dis­tan en tant que pro­vince de l’Irak, tout en dé­cla­rant que « le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral gé­re­rait le pé­trole et le gaz ex­traits des champs ac­tuels […] à la condi­tion que les re­ve­nus soient dis­tri­bués équi­ta­ble­ment en fonc­tion de la dé­mo­gra­phie du pays ». Cette li­ber­té lais­sée aux Kurdes était jus­te­ment mo­ti­vée par la vo­lon­té de pré­ve­nir l’in­dé­pen­dance de la ré­gion, sans suc­cès. Cer­taines questions, comme le rat­ta­che­ment de Kir­kouk, ville his­to­ri­que­ment kurde de la­quelle dé­pendent les prin­ci­paux champs pé­tro­liers du Kur­dis­tan, sont de­meu­rées des ir­ri­tants de la re­la­tion entre Bag­dad et Er­bil. La Consti­tu­tion, qui pré­voyait un ré­fé­ren­dum pour ré­gler la ques­tion, n’a ja­mais été ap­pli­quée pour cette ville hau­te­ment stra­té­gique que la Tur­quie en­tend éga­le­ment voir res­ter en de­hors du contrôle du GRK au titre de la pro­tec­tion de l’im­por­tante mi­no­ri­té turk­mène y vi­vant. De­puis l’an­nonce du ré­fé­ren­dum, Bag­dad construit pré­ci­pi­tam­ment des bases mi­li­taires dans le sud de la ville afin d’in­flé­chir les rap­ports de force en sa fa­veur.

Émi­nem­ment stra­té­gique, cette an­nonce de la part de Mas­soud Bar­za­ni n’a pas été sans pro­vo­quer les foudres im­mé­diates de Té­hé­ran, très in­quiet que la simple te­nue d’un tel ré­fé­ren­dum, sans même par­ler de la po­ten­tielle in­dé­pen­dance du GRK à la­quelle il pour­rait me­ner, in­cite les franges in­dé­pen­dan­tistes du Kur­dis­tan ira­nien à se sou­le­ver. La di­rec­tion de la Ré­pu­blique is­la­mique a lo­gi­que­ment an­non­cé qu’elle fe­rait ce qui est en son pou­voir pour em­pê­cher la te­nue du ré­fé­ren­dum, ce qui s’est ac­com­pa­gné dé­but juillet d’une in­ter­ven­tion mus­clée de l’ar­mée ira­nienne à la fron­tière avec le Kur­dis­tan ira­kien en guise d’aver­tis­se­ment.

La pro­ba­bi­li­té d’une in­dé­pen­dance très pro­chaine du Kur­dis­tan ira­kien est-elle dès lors éle­vée ? S’il ne fait nul doute que le « oui » l’em­por­te­ra très lar­ge­ment, les fai­blesses struc­tu­relles de la ré­gion, bien connues des di­ri­geants du GRK, rendent l’hy­po­thèse d’une in­dé­pen­dance très pro­chaine dis­cu­table.

Les fai­blesses struc­tu­relles du GRK

Que ce soit des points de vue mi­li­taire, po­li­tique ou éco­no­mique, le Kur­dis­tan ira­kien ne semble pas dis­po­ser d’une os­sa­ture as­sez so­lide pour pou­voir fon­der un État in­dé­pen­dant viable dans la du­rée. Po­li­ti­que­ment, la scène kurde ira­kienne se struc­ture prin­ci­pa­le­ment se­lon un mo­dèle clien­té­liste dans le­quel le PDK des Bar­za­ni et l’UPK de Ta­la­ba­ni se ré­par­tissent la ma­jo­ri­té des rôles clés. Les hommes forts du PDK en­tou­rant Mas­soud Bar­za­ni ne sont autres que Mas­rour et Net­chir­van Bar­za­ni, res­pec­ti­ve­ment fils et ne­veu du pré­sident, char­gés de la sé­cu­ri­té et du ren­sei­gne­ment pour le pre­mier et chef du gou­ver­ne­ment de­puis 2012 pour le se­cond. Cette confi­gu­ra­tion fait craindre à cer­tains ob­ser­va­teurs la mise en place d’un ré­gime peu dé­mo­cra­tique au GRK, alors que le Par­le­ment ne s’est pas ras­sem­blé de­puis oc­tobre 2015 – le porte-pa­role du gou­ver­ne­ment, un dé­pu­té du par­ti Gor­ran, créé en 2009 et sou­hai­tant mettre fin au mo­no­pole de l’UPK et du PDK sur la po­li­tique kurde ira­kienne, a été ban­ni d’Er­bil par le PDK après qu’il a re­fu­sé de re­con­naître la re­con­duc­tion de Mus­ta­fa Bar­za­ni au pou­voir au-de­là de la fin de son man­dat élec­to­ral (août 2015). Les ré­serves de l’UPK quant à la te­nue pro­chaine du ré­fé­ren­dum, que le par­ti de Ta­la­ba­ni n’a d’autre choix que de sou­te­nir of­fi­ciel­le­ment, mais qu’il désap­prouve dans le fond comme étant une ten­ta­tive de do­mi­na­tion po­li­tique du PDK, laisse pré­sa­ger de fu­tures op­po­si­tions po­ten­tiel­le­ment dé­sta­bi­li­sa­trices. La pré­sence de par­tis is­la­mistes (Frères mu­sul­mans kurdes,

Il fau­dra attendre les an­nées 1990, et une ré­pres­sion ex­trê­me­ment san­glante du ré­gime de Sad­dam Hus­sein contre des Kurdes ira­kiens, pour que l’ONU fa­vo­rise fi­na­le­ment l’émer­gence d’une ré­gion kurde au­to­nome.

Bzot­na­wa, Yek­gir­tu), voire ter­ro­riste (An­sar al-Is­lam), bien que mar­gi­nale, rap­pelle en­fin la pré­gnance du pro­blème dji­ha­diste au Kur­dis­tan ira­kien, qui a vo­ca­tion à s’ac­cen­tuer avec le re­tour des com­bat­tants dé­faits de l’Or­ga­ni­sa­tion de l’État is­la­mique (OEI). Mal­gré ces fai­blesses struc­tu­relles, il convient tou­te­fois de sou­li­gner la réelle li­ber­té de la presse ain­si que l’exis­tence d’un grand nombre d’uni­ver­si­tés dans la ré­gion. Au-de­là de ces consi­dé­ra­tions po­li­tiques, la prin­ci­pale fai­blesse du GRK semble se trou­ver dans la struc­ture friable de son éco­no­mie. Dé­pen­dant prin­ci­pa­le­ment de l’ex­por­ta­tion de son pé­trole brut, qui re­pré­sen­te­rait jus­qu’à 94 % des re­ve­nus (3), l’éco­no­mie de la ré­gion est prise en te­naille entre Bag­dad et An­ka­ra. Face à la me­nace de l’OEI, l’Irak s’était mis d’ac­cord avec Er­bil, fin 2014 et après de longues an­nées de ten­sion, sur le par­tage des fruits du pé­trole kurde : le GRK conti­nuait d’ex­por­ter son or noir de ma­nière au­to­nome via ses pi­pe­lines vers la Tur­quie (no­tam­ment ce­lui de Fi­sh­ka­bour), tan­dis que l’État fé­dé­ral ira­kien, via la SOMO, tou­chait les re­ve­nus de ce­lui-ci et dis­tri­buait sa part du bud­get fé­dé­ral au GRK.

L’op­tique d’une in­dé­pen­dance ren­drait ain­si le GRK to­ta­le­ment tri­bu­taire d’An­ka­ra pour la dis­tri­bu­tion de son pé­trole, un le­vier consi­dé­rable im­pli­quant qu’au­cune in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan ira­kien ne puisse avoir lieu sans bé­né­dic­tion turque. Er­bil ne peut par ailleurs pas se pas­ser de l’ac­ti­vi­té pé­tro­lière, prin­ci­pale rai­son de l’at­trac­ti­vi­té éco­no­mique du Kur­dis­tan ira­kien : Exxon, Gaz­prom, Mo­bil, Che­vron ou en­core To­tal se sont dé­jà ins­tal­lés dans la ré­gion, no­tam­ment pour raf­fi­ner – moins d’un neu­vième du pé­trole kurde était raf­fi­né sur place en mai 2016 (4) –, ame­nant avec eux une main-d’oeuvre oc­ci­den­tale qua­li­fiée en grand nombre. Le GRK ne s’y trompe pas, qui a mis en place en 2006 une lé­gis­la­tion très fa­vo­rable aux in­ves­tis­se­ments in­ter­na­tio­naux. Du pro­blème d’une éco­no­mie peu di­ver­si­fiée dé­coulent d’autres fai­blesses ma­croé­co­no­miques, que la consom­ma­tion os­ten­ta­toire, la construc­tion de nou­veaux quar­tiers très mo­dernes à Er­bil ou l’émer­gence d’un tou­risme ira­kien et ira­nien dans la ré­gion ne sau­raient mas­quer ; la balance com­mer­ciale du Kur­dis­tan ira­kien de­meure lar­ge­ment dé­fi­ci­taire, et l’État joue un rôle in­dis­pen­sable sur le mar­ché de l’em­ploi – le sa­laire de près de trois quarts de la po­pu­la­tion ac­tive dé­pen­drait du gou­ver­ne­ment (5) – sy­no­nyme d’une éco­no­mie ar­ti­fi­ciel­le­ment sou­te­nue par le sec­teur pu­blic.

Dans la me­sure où l’in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan ira­kien pa­raît sus­pen­due à l’aval turc, Mas­soud Bar­za­ni a, ces der­nières an­nées, mul­ti­plié les contacts avec le pré­sident Er­do­gan, ce qui n’a pas em­pê­ché ce­lui-ci de qua­li­fier le ré­fé­ren­dum pro­chain de « ter­rible er­reur ». Ce rap­pro­che­ment di­plo­ma­tique s’est fait au dé­tri­ment des Kurdes de Sy­rie (Ro­ja­va), « ter­ro­ristes » aux yeux d’An­ka­ra et dont le GRK a dû se dis­tan­cier. À plu­sieurs re­prises, l’aide ma­té­rielle à la lutte des Kurdes de Sy­rie contre l’OEI en pro­ve­nance du Kur­dis­tan ira­kien, y com­pris hu­maine, a ain­si été em­pê­chée par le GRK, an­crant la pré­va­lence de la po­li­tique étran­gère turque dans la ré­gion de même que la dif­fé­rence in­trin­sèque des pro­jets po­li­tiques du GRK et de Ro­ja­va. Mi­li­tai­re­ment en­fin, struc­tu­rée pour la lutte contre l’OEI face à la­quelle elle s’est mon­trée re­mar­qua­ble­ment ef­fi­cace, l’ar­mée des pesh­mer­gas ne consti­tue pas pour l’ins­tant une ar­mée na­tio­nale com­pa­rable à celle de ses voi­sins, et elle ne sem­ble­rait pas en me­sure d’em­pê­cher d’éven­tuelles in­ter­ven­tions ira­niennes ou turques sur son ter­ri­toire.

En Sy­rie, l’ex­pé­rience du Ro­ja­va et le fac­teur turc

En lutte contre l’OEI de­puis 2011, les Kurdes de Sy­rie ont ac­quis une re­nom­mée in­ter­na­tio­nale grâce à la ba­taille de Ko­ba­né (sep­tembre 2014-juin 2015) lar­ge­ment cou­verte à l’in­ter­na­tio­nal. L’at­ten­tion mé­dia­tique por­tée au des­tin des Kurdes de Sy­rie a de­puis lors je­té la lu­mière sur un pro­jet po­li­tique ra­di­cal, en rup­ture avec ce­lui de leurs voi­sins et fon­dé sur les concepts clés de l’oeuvre car­cé­rale d’Ab­dul­lah Öca­lan. Eux-mêmes em­prun­tés aux tra­vaux du phi­lo­sophe amé­ri­cain anar­chiste Mur­ray Book­chin, avec qui le père his­to­rique du PKK a briè­ve­ment cor­res­pon­du en pri­son, les concepts d’« éco­lo­gie so­ciale » et de « confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique » sont les pi­liers du pro­jet ré­vo­lu­tion­naire de Ro­ja­va. Le pre­mier dé­signe la né­ces­si­té pour les Kurdes d’aban­don­ner la re­ven­di­ca­tion

d’un État-na­tion, pour­tant au fon­de­ment de la re­ven­di­ca­tion in­dé­pen­dan­tiste kurde tout au long du XXe siècle, au pro­fit d’une au­to­no­mie suf­fi­sante pour dé­ve­lop­per un pro­jet en rup­ture. Ju­gé res­pon­sable des dé­boires mo­dernes du MoyenO­rient – et de la dé­rive au­to­ri­taire consta­tée en Tur­quie –, l’État-na­tion est rem­pla­cé par un sys­tème dans le­quel le pro­jet éta­tique in­clut toutes les com­po­santes eth­ni­co-confes­sion­nelles pré­sentes sur le ter­ri­toire. Cette « éco­lo­gie hu­maine » est com­plé­tée par une éco­lo­gie en­vi­ron­ne­men­tale plus clas­sique, un thème cher aux Kurdes, cultu­rel­le­ment at­ta­chés à leurs mon­tagnes. Le « confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique » se ré­fère pour sa part au rem­pla­ce­ment d’un État cen­tra­li­sé fort au pro­fit du prin­cipe de sub­si­dia­ri­té. C’est dé­sor­mais à l’échelle du quar­tier, puis de la ville que sont prises les dé­ci­sions po­li­tiques, sur un mode col­lé­gial.

Le pro­jet po­li­tique ra­di­cal de Ro­ja­va a dans les faits per­mis aux trois can­tons for­mant le Kur­dis­tan sy­rien (Afrine, Ko­ba­né et Djé­zi­reh) d’ac­qué­rir une image glo­ba­le­ment po­si­tive. La di­men­sion fé­mi­niste du pro­jet, sym­bo­li­sée par les femmes com­bat­tantes, est sur­mé­dia­ti­sée, tan­dis que le PYD, par­ti af­fi­lié au PKK turc et ré­gis­sant la vie po­li­tique du Ro­ja­va, a été re­joint par des vo­lon­taires oc­ci­den­taux. Ce par­ti a éga­le­ment com­pris très tôt l’en­jeu de l’in­té­gra­tion des po­pu­la­tions arabes du Nord sy­rien s’op­po­sant au ré­gime d’El-As­sad pour sa cré­di­bi­li­té fu­ture dans la ré­gion. Une coa­li­tion mi­li­taire for­mée en oc­tobre 2015, les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS), lar­ge­ment do­mi­née par l’aile ar­mée du PYD (les YPG), se pré­sente ain­si comme plu­rieth­nique et plu­ri­con­fes­sion­nelle. Elle est aux avant-postes dans lutte contre l’OEI à Ra­q­qa, où les com­po­santes arabes des FDS se battent en pre­mière ligne, fai­sant ac­croire que cette ville his­to­ri­que­ment arabe est li­bé­rée par une force qui l’est éga­le­ment, quand bien même les FDS res­tent très ma­jo­ri­tai­re­ment kurdes.

Le sa­lut du Kur­dis­tan sy­rien dé­pen­dra sans doute de sa ca­pa­ci­té à se faire re­con­naître comme une en­ti­té lé­gi­time à né­go­cier l’ave­nir de la Sy­rie une fois l’OEI dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­chue. Il bé­né­fi­cie jus­qu’ici du sou­tien mi­li­taire et fi­nan­cier cru­cial des États-Unis, qui voient dans le Ro­ja­va un ac­teur ef­fi­cace de la lutte contre l’OEI. Ce choix amé­ri­cain est pour­tant lourd de consé­quences dans la re­la­tion bi­la­té­rale entre Wa­shing­ton et An­ka­ra. M. Er­do­gan ac­cuse ef­fec­ti­ve­ment le PYD de n’être que l’an­tenne du PKK en Sy­rie, et ré­pète que l’ob­jec­tif du Ro­ja­va n’est autre que d’ai­der les « ter­ro­ristes » kurdes de Tur­quie à créer un État in­dé­pen­dant au dé­tri­ment de la sou­ve­rai­ne­té turque sur son ter­ri­toire. Si Wa­shing­ton a jus­qu’ici pu te­nir sa po­si­tion par un exer­cice rhé­to­rique vi­sant à dif­fé­ren­cier ar­ti­fi­ciel­le­ment le PKK, ins­crit of­fi­ciel­le­ment sur la liste amé­ri­caine des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, du PYD qu’il sou­tient, cet ar­gu­men­taire pré­caire est à la mer­ci des orien­ta­tions im­pré­vi­sibles que pren­dra la nou­velle ad­mi­nis­tra­tion Trump. Un re­trait du sou­tien amé­ri­cain au Kur­dis­tan sy­rien pour­rait ef­fec­ti­ve­ment être in­ter­pré­té par An­ka­ra comme une au­to­ri­sa­tion im­pli­cite à ré­pri­mer le mou­ve­ment kurde en Sy­rie avec la même sé­vé­ri­té qu’en Tur­quie.

En Iran, vers l’in­té­gra­tion

En­fin, cer­tains par­tis kurdes d’Iran, ayant par­fois ins­tal­lé leurs bases ar­rière au Kur­dis­tan ira­kien pour se pré­mu­nir de la ré­pres­sion, pour­suivent la lutte contre le gou­ver­ne­ment de Té­hé­ran. Les par­tis his­to­riques (PDKI et Ko­ma­la), épui­sés par la ré­pres­sion ira­nienne sym­bo­li­sée par les as­sas­si­nats d’Ab­dul Rah­man Ghas­sem­lou, chef his­to­rique du PDKI, à Vienne en 1989 et de son suc­ces­seur, Sa­degh Cha­raf­kan­di, à Ber­lin en 1992, ont aban­don­né l’usage de la vio­lence et ré­clament au­jourd’hui une simple au­to­no­mie fé­dé­rale sur le mo­dèle du GRK. Le PJAK, nouveau par­ti créé en 2004 et éma­nant du PKK, ap­pelle pour sa part à la gué­rilla contre la Ré­pu­blique is­la­mique, et a été ré­gu­liè­re­ment res­pon­sable d’ac­cro­chages par­fois meur­triers avec les gardes-fron­tières ira­niens. Si ce par­ti réus­sit en­core à re­cru­ter par­mi les mi­lieux jeunes en­ga­gés, la ma­jo­ri­té des Kurdes d’Iran ac­ceptent au­jourd’hui leur ap­par­te­nance à un Iran qu’ils sou­hai­te­raient aus­si in­clu­sif que pos­sible. Les pro­vinces kurdes ont ain­si vo­té à plus de 70 % en fa­veur de M. Ro­ha­ni lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle de mai der­nier.

Un ave­nir com­mun ?

D’un point de vue stra­té­gique, les Kurdes des quatre pays où ils vivent n’af­fichent pas les mêmes ob­jec­tifs, ni la même uni­té, ne dis­posent pas des mêmes res­sources na­tu­relles et n’ont pas le même po­si­tion­ne­ment géo­po­li­tique dans le contexte de la lutte contre une OEI en dé­clin. Un éclai­rage his­to­rique et géo­po­li­tique plaide dès lors pour l’aban­don de l’ana­lyse de la « ques­tion kurde » en fa­veur de « questions kurdes » plu­rielles in­ter­agis­sant entre elles.

ana­lysePar Jean-Bap­tiste Bé­gat, École nor­male su­pé­rieure Pa­ris-Sa­clay.Pho­to ci-des­sus :De jeunes Kurdes cé­lèbrent la fête na­tio­nale ( Ne­wroz) à Diyar­ba­kir, dans leSud-Est de la Tur­quie. Le peuple kurde, comp­tant entre 20 et 40 mil­lions de per­sonnes, est ré­par­ti entre quatre prin­ci­paux pays : Tur­quie, Irak, Iran et Sy­rie. (© Shut­ter­stock)

Pho­to ci-contre :Les si­gna­taires ot­to­mans du trai­té de Sèvres : Ri­za Tev­fik, Da­mat Fe­rid Pa­sa (grand vi­zir), Ha­di Pa­sa (mi­nistre de l’Éducation) et Re­sid Ha­lis (am­bas­sa­deur). En 1920, le trai­té de Sèvres pré­voyait la di­vi­sion de l’Em­pire ot­to­man et évo­quait la pos­sible au­to­no­mie des pro­vinces kurdes avec à terme la créa­tion d’un État kurde in­dé­pen­dant. Ce­lui-ci n’a ja­mais vu le jour. En 1923, le peuple kurde fut pla­cé sous l’au­to­ri­té de quatre pays : la Tur­quie, l’Iran, la Sy­rie (pro­tec­to­rat fran­çais) et l’Irak (pro­tec­to­rat bri­tan­nique). (© DR)

Pho­to ci-des­sus :Des com­bat­tantes kurdes bran­dissent une pho­to du chef his­to­rique duPar­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), Ab­dul­lah Öca­lan, qui purge de­puis 1999 une peine de pri­son à vie dans l’île-pri­son d’Im­ra­li (Nord-Ouest de la Tur­quie). Après un es­poir de pro­ces­sus de paix, en par­ti­cu­lier après plu­sieurs an­nées de né­go­cia­tions et des dé­cla­ra­tions d’Ab­dul­lah Öca­lan en fa­veur d’un dé­pôt des armes, les hos­ti­li­tés ont re­pris, An­ka­ra sou­hai­tant mettre un terme à une ré­bel­lion qui a fait 40000 morts de­puis 1984. (© DR)

Pho­to ci-contre :Les Kurdes ira­kiens sont ap­pe­lés à par­ti­ci­per à un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan, le 25 sep­tembre 2017, sus­ci­tant une vive ré­ac­tion du gou­ver­ne­ment cen­tral de Bag­dad et des ré­ti­cences de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Com­po­sé de trois pro­vinces, le Kur­dis­tan ira­kien est une ré­gion du Nord du pays, au­to­nome de­puis 1991. Les Kurdes ira­kiens, qui se­raient en­vi­ron4,6 mil­lions, sou­tiennent ma­jo­ri­tai­re­ment l’idée d’in­dé­pen­dance. La pré­si­dence a pré­ci­sé que le ré­fé­ren­dum se tien­drait « dans la ré­gion du Kur­dis­tan et dans des zones du Kur­dis­tan qui ne sont pas ad­mi­nis­trées par l’exé­cu­tif ré­gio­nal ». Cette for­mu­la­tion fait ré­fé­rence à des zones du Nord de l’Irak, no­tam­ment la pro­vince riche en pé­trole de Kir­kouk, re­ven­di­quées à la fois par les Kurdes et par le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ira­kien. (© Shut­ter­stock)Notes(1) En fran­çais, voir no­tam­ment les tra­vaux de H. Bo­zars­lan, his­to­rien et so­cio­logue di­rec­teur d’étude à l’EHESS, de J. Te­jelGor­gas, cher­cheur à l’IHEID et d’A. Ba­ka­wan, cher­cheur à l’EHESS.Par­mi l’im­por­tante lit­té­ra­ture en langue an­glaise, consul­ter no­tam­ment l’in­dis­pen­sable mo­no­gra­phie de D. McDo­wall, A mo­dern his­to­ry of the Kurds (I.B. Tau­ris, Londres, 2004) ain­si que les tra­vaux de M. van Brui­nes­sen, R. Os­lon et N. Fuc­ca­ro.(2) Le terme de « kur­di­ci­té » ren­voie à la par­ti­cu­la­ri­té eth­ni­co-cultu­relle kurde, no­tam­ment ca­rac­té­ri­sée par des tra­di­tions com­munes et des langues propres, dont les deux prin­ci­pales sont le sur­ani et le kur­man­ji. (3) A. Ba­ka­wan, « Les trois gé­né­ra­tions du dji­ha­disme auKur­dis­tan d’Irak », Notes de l’Ifri, Ifri, juillet 2017.(4) J. Ro­berts, « Ira­qi Kur­dis­tan Oil and Gas Out­look », rap­port de l’At­lan­tic Coun­cil, sep­tembre 2016, p. 16.(5) J. Diehl, « Why a re­fe­ren­dum won’t solve Ira­qiKur­dis­tan’s pro­blems », The Wa­shing­ton Post, 23 juillet2017. Il s’agit pro­ba­ble­ment d’une es­ti­ma­tion haute.

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