– ANA­LYSE L’Es­pagne, sur un fil…

Diplomatie - - Éditorial - Hu­bert Peres

Po­li­ti­que­ment, l’Es­pagne a re­trou­vé un gou­ver­ne­ment stable. Éco­no­mi­que­ment, l’em­bel­lie est cer­taine. So­cia­le­ment, le pire est pas­sé. Mais, sur tous ces plans, les fra­gi­li­tés et les in­cer­ti­tudes de­meurent.

L’Es­pagne va mieux. Mais elle en­core loin d’al­ler bien. La com­pa­rai­son de son état ac­tuel avec ce­lui qui ré­gnait quelques mois en ar­rière est certes avan­ta­geuse. Mais entre les fra­gi­li­tés per­sis­tantes et la « ques­tion ca­ta­lane » qui met en cause les fon­de­ments mêmes de l’État, la si­tua­tion es­pa­gnole bouge tel un fu­nam­bule cher­chant l’équi­libre sur un fil in­stable.

Les dé­buts apai­sés d’un gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire

Sans bou­le­ver­ser fon­da­men­ta­le­ment le nouveau pay­sage par­ti­san des­si­né par les élec­tions du 20 dé­cembre 2015 ( 20-D), les ré­sul­tats des élec­tions lé­gis­la­tives du 26 juin 2016 ( 26-J) avaient fa­ci­li­té la fin du blo­cage po­li­tique em­pê­chant jusque-là de faire émer­ger un gou­ver­ne­ment is­su des urnes et condui­sant le roi Fe­lipe VI à convo­quer de nou­velles élec­tions. Le qua­si-bi­par­tisme en vi­gueur de­puis 1977, qui avait vo­lé en éclats le 20-D, ne s’est pas re­cons­ti­tué en juin 2016, mais le Par­ti po­pu­laire (PP) a aug­men­té sa part des suf­frages (+ 4,3) points en pour­cen­tage des suf­frages va­lides) et des sièges (+ 14) en res­tant tou­te­fois très loin de la ma­jo­ri­té ab­so­lue au Con­grès (176) (1).

Le PSOE (Par­ti so­cia­liste ou­vrier es­pa­gnol) est ar­ri­vé une nou­velle fois très loin der­rière, en per­dant en­core des sièges mais en dé­men­tant les son­dages qui le pré­di­saient de­van­cé par l’al­liance « Uni­dos Po­de­mos » (Unis nous pou­vons), for­mée par Po­de­mos (Nous pou­vons) et Iz­quier­da Uni­da (IU – Gauche unie), dont la rai­son d’être était bel et bien de sup­plan­ter le PSOE en tant que force prin­ci­pale de la gauche es­pa­gnole. Mais l’autre for­ma­tion po­li­tique dite « émer­gente », Ciu­da­da­nos (C’s – Ci­toyens), si­tuée au centre de l’es­pace idéo­lo­gique, a per­du un peu de ter­rain.

Ar­ri­vé lar­ge­ment en tête, et seul par­ti ayant vé­ri­ta­ble­ment amé­lio­ré ses po­si­tions, le PP a ac­cep­té, contrai­re­ment à ce qui s’était pas­sé après les élec­tions pré­cé­dentes, de ten­ter de for­mer un gou­ver­ne­ment di­ri­gé par Ma­ria­no Ra­joy. Ce­lui-ci a ce­pen­dant échoué à deux re­prises à ob­te­nir l’in­ves­ti­ture, l’ac­cord avec Ciu­da­da­nos (par­ti­san d’un sou­tien condi­tion­nel et sans par­ti­ci­pa­tion à un gou­ver­ne­ment PP) s’avé­rant arith­mé­ti­que­ment in­suf­fi­sant pour ob­te­nir l’aval du Con­grès. Pa­ra­doxa­le­ment, c’étaient les so­cia­listes qui dé­te­naient les clés de la le­vée du blo­cage po­li­tique. L’ex­pé­rience des mois

pré­cé­dents ayant mon­tré l’im­pos­si­bi­li­té de for­ger aus­si bien une coa­li­tion de gauche (le Par­ti so­cia­liste re­fu­sant de s’allier avec les par­tis in­dé­pen­dan­tistes ca­ta­lans et de cau­tion­ner le ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion exi­gé par Po­de­mos) que celle qui réuni­rait Po­de­mos et Ciu­da­da­nos (qui s’ex­cluaient mu­tuel­le­ment) au­tour du PSOE, ce der­nier n’a pas dis­pu­té au PP l’ini­tia­tive de la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment. Néan­moins, l’in­ves­ti­ture d’un nouveau gou­ver­ne­ment Ra­joy n’était pos­sible que si les dé­pu­tés so­cia­listes s’abs­te­naient au lieu de se pro­non­cer contre. Les di­ri­geants so­cia­listes se sont alors dé­chi­rés, ti­raillés entre le risque d’ap­pa­raitre comme les com­plices de la re­con­duc­tion d’un gou­ver­ne­ment de droite et ce­lui de nou­velles élec­tions où le PSOE pour­rait re­cu­ler da­van­tage en­core. Cette der­nière ligne l’ayant em­por­té, Ma­ria­no Ra­joy a pu être in­ves­ti le 29 oc­tobre 2016 en tant que pré­sident d’un gou­ver­ne­ment PP mi­no­ri­taire, avec l’ap­pui des 32 dé­pu­tés de Ciu­da­da­nos (2), et grâce à l’abs­ten­tion de la grande ma­jo­ri­té des dé­pu­tés so­cia­listes (3) (sauf 15 d’entre eux).

Pour beau­coup d’ob­ser­va­teurs, ce pou­voir exé­cu­tif sans ma­jo­ri­té lé­gis­la­tive ris­quait fort d’être ra­pi­de­ment ré­duit à l’im­puis­sance. Mais ce scé­na­rio pes­si­miste a été dé­joué au dé­but par la consti­tu­tion de ma­jo­ri­tés à géo­mé­trie va­riable en fonc­tion des pro­jets gou­ver­ne­men­taux. Un nouveau bud­get a pu être ain­si vo­té fin mai 2017 avec l’aide de l’unique dé­pu­té de Nue­vas Ca­na­rias (les Ca­na­ries nou­velles), pour­tant élu en coa­li­tion avec le PSOE, et, sur­tout, des cinq dé­pu­tés du PNV, le par­ti na­tio­na­liste basque, en échange d’avan­tages fi­nan­ciers concé­dés à la com­mu­nau­té au­to­nome basque ( Eus­ka­di) dans le cadre du Con­cier­to (4). Si ce jeu tac­tique a été im­po­sé par les cir­cons­tances, il rap­pelle une pratique abon­dam­ment mo­bi­li­sée pen­dant et au-de­là de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique, celle du « pac­tisme ». La condi­tion mi­no­ri­taire du Par­ti po­pu­laire l’a conduit à re­nouer avec la re­cherche de com­pro­mis entre les forces par­ti­sanes qu’il avait lui-même en­ter­rée en me­nant de­puis le dé­but des an­nées 2000, aus­si bien au pou­voir que dans l’op­po­si­tion, une « stra­té­gie de la cris­pa­tion » vis-à-vis non seule­ment des par­tis na­tio­na­listes basques et ca­ta­lans, mais aus­si du Par­ti so­cia­liste. De­puis les dé­buts de cette lé­gis­la­ture, le PP cherche au contraire sys­té­ma­ti­que­ment un ac­cord avec le PSOE sur les grandes questions, no­tam­ment éco­no­miques. Les so­cia­listes ont par exemple vo­té l’ac­tua­li­sa­tion de la « loi de sta­bi­li­té bud­gé­taire » et né­go­cié avec le gou­ver­ne­ment une hausse de 8 % du sa­laire mi­ni­mum (la plus im­por­tante de­puis 1986).

La crois­sance re­vient, la pré­ca­ri­té so­ciale per­dure

Le gou­ver­ne­ment Ra­joy a été confor­té dans sa quête de sta­bi­li­té et d’ac­com­mo­de­ment par les per­for­mances en­cou­ra­geantes de l’éco­no­mie es­pa­gnole. Après trois ans suc­ces­sifs de baisse du PIB, l’Es­pagne avait re­trou­vé en 2014 une crois­sance qui s’est for­te­ment ac­cé­lé­rée en 2015 et 2016. Le vide po­li­tique des neuf mois sé­pa­rant les élec­tions de dé­cembre 2015 et l’in­ves­ti­ture du gou­ver­ne­ment Ra­joy dé­but oc­tobre 2016, n’avait d’ailleurs pas en­tra­vé cette dynamique. Pour 2017, l’OCDE pré­voit un lé­ger tas­se­ment (2,8 %) d’un taux de crois­sance de­vant res­ter mal­gré tout net­te­ment su­pé­rieur à ceux des autres grands pays d’Eu­rope oc­ci­den­tale.

Les bons ré­sul­tats éco­no­miques de l’Es­pagne doivent beau­coup au com­merce ex­té­rieur (forte aug­men­ta­tion des ex­por­ta­tions et sub­sti­tu­tion de pro­duits im­por­tés par la pro­duc­tion na­tio­nale) et donc à l’amé­lio­ra­tion de la com­pé­ti­ti­vi­té de l’éco-

La per­sis­tance d’un chô­mage éle­vé et la pré­ca­ri­sa­tion crois­sante du travail sa­la­rié ex­pliquent pour­quoi le risque de pau­vre­té ou d’ex­clu­sion so­ciale, qui touche près de 30 % de la po­pu­la­tion es­pa­gnole, a peu va­rié de­puis la re­prise de la crois­sance.

no­mie es­pa­gnole. Celle-ci pro­fite éga­le­ment de l’af­flux re­cord de tou­ristes (se dé­tour­nant en par­tie des pays du Magh­reb et de la Tur­quie) et du re­dé­mar­rage du sec­teur de la construc­tion bé­né­fi­ciant de la po­li­tique des bas taux d’in­té­rêt me­née par la Banque cen­trale eu­ro­péenne. À court et moyen terme, l’Es­pagne n’en reste pas moins vul­né­rable aux sou­bre­sauts éven­tuels de la conjonc­ture fi­nan­cière mon­diale, à cause du ni­veau très éle­vé de l’en­det­te­ment pri­vé et de la dette pu­blique (qui stagne au­tour de 100 % du PIB). Elle doit en outre com­po­ser avec un sys­tème ban­caire qui reste fra­gi­li­sé par les consé­quences de l’écla­te­ment de la bulle im­mo­bi­lière en 2008, comme en té­moigne le sort du Ban­co Po­pu­lar, que son ra­chat par la pre­mière banque es­pa­gnole (San­tan­der), pour un eu­ro sym­bo­lique, a sau­vé d’une faillite im­mi­nente en juin 2017. Si l’on met de cô­té la fai­blesse ré­ité­rée des ef­forts en ma­tière d’éducation et de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment (qui n’en­cou­rage pas de conver­sion struc­tu­relle vers une éco­no­mie de

De­puis l’en­trée en fonc­tion du pre­mier gou­ver­ne­ment Ra­joy, fin 2011, la cor­rup­tion est ré­gu­liè­re­ment ci­tée dans les en­quêtes d’opi­nion pu­blique comme l’un des prin­ci­paux pro­blèmes de l’Es­pagne.

l’in­no­va­tion), ces in­di­ca­teurs éco­no­miques sont glo­ba­le­ment en­cou­ra­geants. La forte crois­sance de 2015 et 2016 a en­trai­né une baisse ra­pide du chô­mage. Tan­dis que la si­tua­tion de l’em­ploi a conti­nué de s’amé­lio­rer pen­dant les pre­miers mois de l’an­née en cours, le taux de chô­mage reste tou­te­fois très éle­vé (aux alen­tours de 18 % au mi­lieu de 2017, se­lon les sta­tis­tiques gou­ver­ne­men­tales). En outre, la créa­tion d’em­plois se ca­rac­té­rise par une pré­ca­ri­té des contrats de travail qui, si elle n’est pas nou­velle, ne cesse de s’ag­gra­ver. Par exemple, l’Es­pagne se place en 2016 au deuxième rang du clas­se­ment eu­ro­péen pour le re­cours au travail tem­po­raire (21,5 % de l’em­ploi sa­la­rié), juste der­rière la Po­logne (21,6 %) (5). Et la du­rée moyenne des contrats tem­po­raires est au­jourd’hui de moins de 55 jours, contre en­vi­ron 68 en 2011 et 80 en 2007 (sources gou­ver­ne­men­tales). La per­sis­tance d’un chô­mage éle­vé et la pré­ca­ri­sa­tion crois­sante du travail sa­la­rié ex­pliquent pour­quoi le risque de pau­vre­té ou d’ex­clu­sion so­ciale, qui touche près de 30 % de la po­pu­la­tion es­pa­gnole, a peu va­rié de­puis la re­prise de la crois­sance. Les jeunes, beau­coup plus tou­chés à la fois par le chô­mage et par l’in­sta­bi­li­té des em­plois, en sont les pre­miers af­fec­tés. C’est dire que, même si le re­tour des jeunes di­plô­més, qui avaient émi­gré au plus fort de la crise, prend de l’am­pleur, les condi­tions qui avaient fa­vo­ri­sé la nais­sance du mou­ve­ment so­cial des « In­di­gnés » (ap­pe­lé éga­le­ment 15-M (6)) et l’es­sor du par­ti Po­de­mos, qui pro­met­tait lors de son lan­ce­ment en jan­vier 2014 de « conver­tir l’in­di­gna­tion en mou­ve­ment po­li­tique », res­tent d’ac­tua­li­té.

La cor­rup­tion, far­deau du PP

Mais ce mou­ve­ment a aus­si fon­dé son aver­sion pour les élites tra­di­tion­nelles sur la cor­rup­tion de­ve­nue en­dé­mique dans leurs rangs. De­puis l’en­trée en fonc­tion du pre­mier gou­ver­ne­ment Ra­joy, fin 2011, la cor­rup­tion est ré­gu­liè­re­ment ci­tée dans les en­quêtes d’opi­nion pu­blique comme l’un des prin­ci­paux pro­blèmes de l’Es­pagne. Si la per­cep­tion de la cor­rup­tion est d’abord liée à la couverture mé­dia­tique des scan­dales met­tant en cause le per­son­nel po­li­tique (7), les cas se sont ef­fec­ti­ve­ment mul­ti­pliés ces der­nières an­nées (8). Ils ont sé­rieu­se­ment écor­né l’image de la mo­nar­chie au tra­vers de « l’af­faire Nóos », qui a va­lu au beau-frère du roi Fe­lipe VI d’être condam­né en pre­mière ins­tance, en fé­vrier 2017, à 6 ans et 3 mois de pri­son ; son épouse (l’in­fante Cris­ti­na), éga­le­ment in­cul­pée, ayant été in­no­cen­tée par le même tri­bu­nal. Mais ce sont plus cou­ram­ment les ac­cu­sa­tions ré­cur­rentes contre le per­son­nel po­li­tique (en par­ti­cu­lier, mais pas seule­ment, aux échelles lo­cale et au­to­no­mique) qui nour­rissent la chro­nique de la cor­rup­tion et la dé­fiance à l’égard du fonc­tion­ne­ment de la dé­mo­cra­tie. Au­cune des grandes for­ma­tions po­li­tiques de gou­ver­ne­ment (l’État ou les Com­mu­nau­tés au­to­nomes) n’a échap­pé à cette vague constam­ment re­nou­ve­lée. Celle-ci frappe ce­pen­dant le Par­ti po­pu­laire avec une acui­té par­ti­cu­lière. Au ni­veau na­tio­nal, les cas les plus mé­dia­ti­sés (« Gür­tel », « Pú­ni­ca »,

et plus ré­cem­ment « Le­zo ») mettent en cause de nom­breux hauts res­pon­sables du PP im­pli­qués dans des ré­seaux frau­du­leux où se mêlent en­ri­chis­se­ment per­son­nel et fi­nan­ce­ment illé­gal du par­ti.

C’est pré­ci­sé­ment le thème de la cor­rup­tion que le groupe par­le­men­taire Uni­dos Po­de­mos a mis en exergue pour jus­ti­fier, fin avril 2017, son dé­pôt d’une mo­tion de cen­sure contre le pré­sident Ma­ria­no Ra­joy. En s’en­ga­geant dans cette pro­cé­dure, très ex­cep­tion­nelle dans le cadre du ré­gime dé­mo­cra­tique ac­tuel (9), Po­de­mos en­ten­dait ren­for­cer sym­bo­li­que­ment sa re­ven­di­ca­tion de consti­tuer la seule al­ter­na­tive pos­sible à la droite au pou­voir. Et ce d’au­tant plus que le prin­cipe de la mo­tion de cen­sure « construc­tive » ins­crit dans la Consti­tu­tion oblige à pro­po­ser si­mul­ta­né­ment un can­di­dat al­ter­na­tif à la pré­si­dence du gou­ver­ne­ment. Vo­ter la mo­tion contre Ra­joy re­ve­nait à vo­ter pour son rem­pla­ce­ment à la tête du gou­ver­ne­ment par Pa­blo Igle­sias, le lea­der de Po­de­mos. La mo­tion n’a ce­pen­dant re­cueilli que 82 voix le 14 juin 2017, très loin des 176 né­ces­saires, les dé­pu­tés so­cia­listes pré­fé­rant s’abs­te­nir lors du vote sur­ve­nu quelques jours après le re­tour triom­phal de Pe­dro Sán­chez à la tête du PSOE.

Le re­tour de Pe­dro Sán­chez : cap à gauche au PSOE

Éton­nant par­cours que ce­lui de Pe­dro Sán­chez. Le « Gua­po » (beau gosse), comme il est sou­vent sur­nom­mé, avait ac­com­pli l’es­sen­tiel de sa jeune et dis­crète car­rière au sein du PSOE avant de rem­por­ter, en juillet 2014, à la sur­prise de beau­coup, les élec­tions pri­maires d’un par­ti trau­ma­ti­sé par les dé­faites de 2011 (lé­gis­la­tives) et 2014 (eu­ro­péennes). Sa pre­mière pé­riode en tant que Se­cré­taire gé­né­ral ne fut pour­tant pas heu­reuse. Sous sa di­rec­tion, le PSOE avait per­du deux élec­tions au Con­grès suc­ces­sives en réa­li­sant ses pires scores élec­to­raux de­puis la Tran­si­tion. Pe­dro Sán­chez avait aus­si échoué à for­mer un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion après le 20-D. À la suite des élec­tions du 26-J, in­ca­pable d’im­po­ser son au­to­ri­té aux par­le­men­taires so­cia­listes, il avait dé­mis­sion­né de son poste de Se­cré­taire gé­né­ral le 1er oc­tobre 2016 et aban­don­né dans la fou­lée son siège de dé­pu­té.

Pa­ra­doxa­le­ment, ce sont les condi­tions de cette dé­mis­sion qui lui ont per­mis de re­bon­dir après une telle sé­rie d’échecs et de re­ve­nir par la grande porte. Sa dé­mis­sion avait été pro­vo­quée par le vote du Co­mi­té fé­dé­ral du par­ti re­fu­sant sa pro­po­si­tion de convo­quer im­mé­dia­te­ment de nou­velles élec­tions pri­maires. Celles-ci au­raient pu, es­pé­rait Pe­dro Sán­chez, lui confé­rer une lé­gi­ti­mi­té po­pu­laire lui per­met­tant d’im­po­ser sa ligne d’op­po­si­tion à l’in­ves­ti­ture de Ma­ria­no Ra­joy aux cadres du par­ti prô­nant au contraire l’abs­ten­tion pour ne pas as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té de la per­pé­tua­tion du blo­cage po­li­tique et évi­ter ain­si une nou­velle dis­so­lu­tion ris­quée du Con­grès des dé­pu­tés. Cette ligne mo­dé­rée l’ayant em­por­té, il n’avait pas d’autre choix que de je­ter l’éponge. Pour un temps seule­ment, car sa dé­mis­sion, si elle lais­sait le champ libre à une di­rec­tion pro­vi­soire en­cline

La condi­tion mi­no­ri­taire du Par­ti po­pu­laire l’a conduit à re­nouer avec la re­cherche de com­pro­mis entre les forces par­ti­sanes qu’il avait lui-même en­ter­rée.

au « pac­tisme » avec le PP, en­trai­nait à terme la convo­ca­tion de nou­velles élec­tions pri­maires op­po­sant l’an­cien lea­der à la fa­vo­rite des hauts di­ri­geants du par­ti, Su­sa­na Díaz (pré­si­dente de la Com­mu­nau­té d’An­da­lou­sie), ain­si qu’à Patxi Ló­pez (ex­pré­sident de la Com­mu­nau­té basque).

Le 21 mai 2017, Pe­dro Sán­chez est ar­ri­vé lar­ge­ment en tête (50 % des voix contre 40 % à sa ri­vale an­da­louse) après une cam­pagne me­née sur les thèmes qui lui avaient va­lu d’être mis en mi­no­ri­té par les ba­rons du par­ti huit mois plus tôt : ren­for­cer le pou­voir des mi­li­tants et s’op­po­ser ré­so­lu­ment au gou­ver­ne­ment Ra­joy. Peu après, le 39e con­grès so­cia­liste (1618 juin 2017) a ava­li­sé cette orien­ta­tion sous un slo­gan (« Nous sommes la gauche ») qui ex­pli­cite la nou­velle stra­té­gie de Pe­dro Sán­chez : re­con­qué­rir le lea­der­ship de la gauche es­pa­gnole en concur­ren­çant Po­de­mos sur son propre ter­rain. Cette pos­ture re­met en ques­tion la po­li­tique de conci­lia­tion avec les so­cia­listes me­née par le pou­voir conser­va­teur. Elle consti­tue une me­nace pour la conti­nui­té de l’ac­tion gou­ver­ne­men­tale sans que l’hy­po­thèse d’une ma­jo­ri­té al­ter­na­tive qui par­vien­drait à dé­lo­ger le PP du gou­ver­ne­ment pa­raisse réa­liste. La pers­pec­tive d’une al­liance de la gauche et du centre au­tour du PSOE, re­lan­cée par Pe­dro Sán­chez, bute sur l’in­com­pa­ti­bi­li­té ré­af­fir­mée entre Po­de­mos et Ciu­da­da­nos, aus­si bien sur le plan idéo­lo­gique que sur l’at­ti­tude à adop­ter à l’égard du gou­ver­ne­ment Ra­joy, dont Ciu­da­da­nos a vo­té l’in­ves­ti­ture. Sans par­ler de la ligne rouge d’un ré­fé­ren­dum en Ca­ta­logne, ré­cla­mé par la for­ma­tion de Pa­blo Igle­sias et re­pous­sé par les autres, et de fa­çon par­ti­cu­liè­re­ment vé­hé­mente par Ciu­da­da­nos. L’autre scé­na­rio, une coa­li­tion entre PSOE, Po­de­mos et les par­tis na­tio­na­listes, reste une chi­mère en rai­son du désac­cord saillant entre les par­te­naires éven­tuels sur la ma­nière de ré­soudre le pro­blème ca­ta­lan. En pro­po­sant une ré­forme consti­tu­tion­nelle re­con­nais­sant la « plu­ri­na­tio­na­li­té » de l’État es­pa­gnol, le der­nier con­grès so­cia­liste a sa­tis­fait les fé­dé­ra­listes au sein

du par­ti, mais sus­ci­té le dé­dain des na­tio­na­listes ca­ta­lans qui n’en­vi­sagent pas d’autre is­sue qu’un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne.

La ques­tion ca­ta­lane : une me­nace exis­ten­tielle ?

Les re­la­tions entre, d’un cô­té, les par­tis na­tio­na­listes ca­ta­lans re­grou­pés (de­puis 2012) au­tour du pro­jet in­dé­pen­dan­tiste, et, de l’autre, le gou­ver­ne­ment es­pa­gnol mo­bi­li­sant les ins­ti­tu­tions éta­tiques pour l’em­pê­cher, s’ap­pa­rentent de plus en plus à un « jeu du pou­let » ( Chi­cken game) où les ad­ver­saires semblent tel­le­ment peu en­clins à né­go­cier qu’il n’y au­rait pas d’autre al­ter­na­tive que la col­li­sion fron­tale ou l’hu­mi­lia­tion de l’un d’entre eux.

Ni l’échec de la ten­ta­tive de ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion en no­vembre 2014 (le 9-N, trans­for­mé en « pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tif » n’ayant mo­bi­li­sé que des par­ti­sans de la sé­ces­sion), ni la très courte ma­jo­ri­té en sièges (conju­guée à une mi­no­ri­té en voix) conquise aux élec­tions au­to­no­miques de sep­tembre 2015, n’ont dis­sua­dé les na­tio­na­listes, coa­li­sés de l’ex­trême gauche au centre droit, à re­non­cer à l’in­dé­pen­dance ra­pide de la Ca­ta­logne. En ré­ponse, le gou­ver­ne­ment PP a re­fu­sé non seule­ment toute pos­si­bi­li­té d’or­ga­ni­sa­tion né­go­ciée d’un ré­fé­ren­dum (sou­te­nu en ce­la par les so­cia­listes et Ciu­da­da­nos) mais éga­le­ment toute ré­forme consti­tu­tion­nelle qui abou­ti­rait à re­con­naitre l’exis­tence d’une « na­tion » ca­ta­lane (ce à quoi le PSOE de Pe­dro Sán­chez semble au­jourd’hui au contraire dis­po­sé). Pour conte­nir l’in­dé­pen­dan­tisme ca­ta­lan, Ma­ria­no Ra­joy uti­lise, en les créant au be­soin, toutes les res­sources ju­ri­diques de l’État. Une ré­forme du Tri­bu­nal consti­tu­tion­nel per­met à ce der­nier, de­puis 2015, de sus­pendre de leurs fonc­tions les élus déso­béis­sant à ces sen­tences. Et tous les ac­teurs (y com­pris les en­tre­prises pres­ta­taires de ser­vices) pou­vant concou­rir à la te­nue d’une consul­ta­tion illé­gale sont me­na­cés de pour­suites ju­di­ciaires, à com­men­cer par les plus hauts res­pon­sables na­tio­na­listes. L’ex-pré­sident de la Gé­né­ra­li­té, Ar­tur Mas, a été condam­né, en mars 2017, à deux ans d’in­éli­gi­bi­li­té pour son rôle dans l’or­ga­ni­sa­tion de la consul­ta­tion du 9-N, et la pré­si­dente du Par­le­ment, Carme For­ca­dell,

Ni l’échec de la ten­ta­tive de ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion en no­vembre 2014, ni la très courte ma­jo­ri­té en sièges conquise aux élec­tions au­to­no­miques de sep­tembre 2015, n’ont dis­sua­dé les na­tio­na­listes, coa­li­sés de l’ex­trême gauche au centre droit, à re­non­cer à l’in­dé­pen­dance ra­pide de la Ca­ta­logne.

est ac­tuel­le­ment in­cul­pée pour avoir per­mis le vote d’une ré­so­lu­tion sur la « feuille de route » in­dé­pen­dan­tiste en sep­tembre 2016. Cette pres­sion ju­di­ciaire n’a pas em­pê­ché le pré­sident ca­ta­lan, Carles Puig­de­mont, d’an­non­cer, le 9 juin 2017, la te­nue d’un ré­fé­ren­dum le 1er oc­tobre pro­chain, sur une ques­tion simple et tran­chante : « Vou­lez-vous que la Ca­ta­logne soit un État in­dé­pen­dant sous la forme d’une ré­pu­blique ? ».

S’il pou­vait se te­nir dans des condi­tions nor­males, le ré­sul­tat d’un tel ré­fé­ren­dum se­rait, se­lon les der­niers son­dages, très in­cer­tain. Quoi qu’il en soit, la confron­ta­tion entre des in­dé­pen­dan­tistes très dé­ter­mi­nés à l’or­ga­ni­ser et un gou­ver­ne­ment de Ma­drid tout aus­si dé­ter­mi­né à l’em­pê­cher montre que, qua­rante ans après, l’es­prit de com­pro­mis de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique ré­siste mal au temps.

ana­lysePar Hu­bert Peres, pro­fes­seur de science po­li­tique, Uni­ver­si­té de Mont­pel­lier, Centre d’études po­li­tiques de l’Eu­rope la­tine (CEPEL-CNRS).Pho­to ci-des­sus :Le 30 oc­tobre 2016, le lea­der du Par­ti po­pu­laire (PP) et Pre­mier mi­nistre de­puis2011, Ma­ria­no Ra­joy, ten­tait d’ob­te­nir des dé­pu­tés un vote de confiance et de mettre fin à la crise po­li­tique que connais­sait l’Es­pagne de­puis près d’un an. In­ves­ti par170 voix pour (grâce à une al­liance du PP avec le par­ti cen­triste Ciu­da­da­nos), Ma­ria­no Ra­joy a pro­fi­té de l’abs­ten­tion du Par­ti so­cia­liste (PSOE) et ne s’est vu op­po­ser que 68 votes contre (Po­de­mos, na­tio­na­listes basques et ca­ta­lans, ain­si que 15 dé­pu­tés so­cia­listes qui ont en­freint la consigne de vote). (© Con­gre­so de los Di­pu­ta­dos)

Pho­to ci-contre :Si le taux de chô­mage es­pa­gnol pas­sait sous la barre des 20 % en jan­vier der­nier, la si­tua­tion de l’em­ploi de­meure très dé­gra­dée, no­tam­ment chez les jeunes avec un taux de 46 %. Avec une crois­sance de 3,2 % en2016 et une es­ti­ma­tion de 2,3 % pour 2017, le Pre­mier mi­nistre es­pa­gnol s’est fixé comme ob­jec­tif de créer 500000 em­plois par an. (© Shut­ter­stock)

Pho­to ci-des­sus :Une af­fiche où l’on peut lire « Ren­dez illé­gal le Par­ti po­pu­laire : le par­ti de la ma­fia ». Le 26 juillet 2017, le Pre­mier mi­nistre et lea­der du PP, Ma­ria­no Ra­joy, a té­moi­gné de­vant la Cour su­prême es­pa­gnole dans le cadre d’un pro­cès pour cor­rup­tion vi­sant son par­ti (af­faire Gür­tel : pots-de-vin ver­sés à des élus et res­pon­sables du PP en échange de contrats pu­blics). Si les faits re­montent au dé­but des an­nées 2000, ils ont contri­bué à ter­nir l’image du par­ti conser­va­teur. Le Pre­mier mi­nistre es­pa­gnol, qui nie toute im­pli­ca­tion, a été ac­cueilli à la sor­tie du tri­bu­nal par des « Ra­joy à So­to Real! », du nom de la pri­son où sont dé­te­nues la plu­part des per­son­na­li­tés po­li­tiques condam­nées pour cor­rup­tion. (© AFP/Gé­rard Ju­lien)

Pho­to ci-des­sus :Le 21 mai 2017, Pe­dro Sán­chez cé­lèbre sa vic­toire à la pri­maire du Par­ti so­cia­liste ou­vrier es­pa­gnol (PSOE). Pous­sé vers la sor­tie en oc­tobre 2016, l’ex-se­cré­taire gé­né­ral du PSOE a re­pris son poste en s’im­po­sant à la pri­maire du par­ti avec 50 % des voix contre 40 % pour sa ri­vale di­recte, Su­sa­naDíaz, la pré­si­dente de la ré­gion An­da­lou­sie, pour­tant sou­te­nue par les his­to­riques du par­ti et les ba­rons ré­gio­naux. Se pré­sen­tant comme le can­di­dat du« non » à Ma­ria­no Ra­joy, Pe­dro Sán­chez s’est dit prêt à un dia­logue avec Po­de­mos. (© Mar­ta Ja­ra/el­dia­rio.es)

Notes(1) Il faut no­ter que le PP a pa­ral­lè­le­ment amé­lio­ré en2016 sa ma­jo­ri­té au Sé­nat (130 sé­na­teurs sur 208).(2) Ain­si que du seul dé­pu­té du par­ti ré­gio­na­listeCoa­li­ción Ca­na­ria (Coa­li­tion des Ca­na­ries).(3) Quinze élus du PSOE (dont 7 ap­par­te­nant au PSC, le par­ti so­cia­liste ca­ta­lan) ont vo­té contre l’in­ves­ti­ture de Ma­ria­noRa­joy en rom­pant ain­si la dis­ci­pline de vote du par­ti.(4) Le Con­cier­to Econó­mi­co dé­signe le mode de re­la­tions fi­nan­cières entre l’État es­pa­gnol et la com­mu­nau­té basque ins­tau­ré en1981. Ce sys­tème, dé­ro­ga­toire par rap­port aux règles gé­né­rales de fi­nan­ce­ment des com­mu­nau­tés au­to­nomes, confère une sou­ve­rai­ne­té fis­cale au gou­ver­ne­ment basque en échange d’une contri­bu­tion né­go­ciée au bud­get de l’État cen­tral (le Cu­po).(5) Le taux moyen des pays de l’UE est de 11,2 % (Eu­ro­stat).(6) En ré­fé­rence aux ma­ni­fes­ta­tions du 15 mars 2011 qui mar­quèrent l’avè­ne­ment spec­ta­cu­laire du mou­ve­ment des In­di­gna­dos(In­di­gnés) comme ac­teur col­lec­tif de la po­li­tique es­pa­gnole.(7) An­na M. Pa­lau et Fer­ran Da­ve­sa, « El im­pac­to de la co­ber­tu­ra me­diá­ti­ca de la cor­rup­ción en la opi­nión pú­bli­ca es­paño­la »,Re­vis­ta Es­paño­la de In­ves­ti­ga­ciones So­cioló­gi­cas, no 144, oc­tobre-dé­cembre 2013, p. 97-126 (http://bit.ly/2p8bTYE).(8) Pour la seule an­née 2016, le Con­se­jo Ge­ne­ral del Po­derJu­di­cial (Con­seil gé­né­ral du pou­voir ju­di­ciaire) a dé­nom­bré659 mises en exa­men de fonc­tion­naires et d’élus dans le cadre de 112 dos­siers ou­verts par la jus­tice es­pa­gnole.(9) Cette mo­tion de cen­sure n’est en ef­fet que la troi­sième de­puis la nais­sance de la dé­mo­cra­tie es­pa­gnole post-fran­quiste. Les deux pré­cé­dentes avaient été dé­po­sées (sans suc­cès) contre Adol­foSuá­rez (en 1980) puis contre Fe­lipe Gonzá­lez (en 1987).Pho­to ci-des­sus :Des par­ti­sans de l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne dé­filent dans les rues de Bar­ce­lone pour de­man­der l’or­ga­ni­sa­tion d’un ré­fé­ren­dum. Le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan, di­ri­gé de­puis dé­but 2016 par une coa­li­tion sé­pa­ra­tiste qui a pro­mis de me­ner la ré­gion vers l’in­dé­pen­dance, en­tend or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion le1er oc­tobre 2017, en dé­pit de son in­ter­dic­tion par la jus­tice. (© Shut­ter­stock)

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