– ANA­LYSE L’Eu­rope et la guerre : le re­tour du re­fou­lé

Diplomatie - - Éditorial - Cy­rille Bret

L’Eu­rope re­dé­couvre au­jourd’hui la guerre, quelle soit « contre le ter­ro­risme », « com­mer­ciale » ou « mé­dia­tique ». Terre de paix de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, elle est dé­sor­mais l’ob­jet (et le su­jet) de plu­sieurs conflits ar­més.

L’Eu­rope est-elle à la veille de nou­veaux conflits ar­més ou même est-elle d’ores et dé­jà prise dans plu­sieurs guerres sur son ter­ri­toire ? Guerre contre le ter­ro­risme, nou­velle guerre froide, guerre com­mer­ciale à la Rus­sie… : dans l’opi­nion, dans les chan­cel­le­ries et dans les états-ma­jors, ces questions (re)com­mencent à han­ter le dé­bat pu­blic. L’Eu­rope vit ain­si le re­tour de son grand re­fou­lé : la guerre. Au­tre­ment dit, le con­tinent su­bit la ré­émer­gence de conflits ar­més vi­sant à prendre le contrôle d’un ter­ri­toire, d’une po­pu­la­tion ou de ses res­sources et à faire plier la sou­ve­rai­ne­té d’un État ri­val. Les dif­fé­rents conflits étu­diés dans le dos­sier de ce nu­mé­ro de Di­plo­ma­tie sont au­tant de ja­lons sur la route du re­tour de la guerre en Eu­rope. Comme le montre cha­cun de ces ar­ticles, en Ukraine et dans le Cau­case, dans la Bal­tique et en Mol­da­vie, mais aus­si au coeur même de ses villes, l’Eu­rope se vit en état de guerre. Con­tinent trop long­temps bel­li­queux, elle s’est re­cons­truite sur la base du re­fus de la guerre comme moyen de rè­gle­ment des dif­fé­rends et comme « conti­nua­tion de la po­li­tique par la vio­lence » pour dé­tour­ner la cé­lèbre dé­fi­ni­tion de Clau­se­witz. Mais le ta­bou tombe, car les faits sont tê­tus :

• pre­miè­re­ment, le prin­cipe d’in­tan­gi­bi­li­té des fron­tières eu­ro­péenne a va­cillé. Après les guerres dans les Bal­kans (19912001), en Géor­gie (2008) et en Ukraine à par­tir de 2014, des ter­ri­toires ont écla­té et de nou­velles fron­tières ont été des­si­nées par la vio­lence ;

• deuxiè­me­ment, l’usage de la force ar­mée re­vient dans les re­la­tions in­tra-eu­ro­péennes. Des actions ar­mées ont été en­tre­prises et sont ac­tuel­le­ment me­nées sur le con­tinent eu­ro­péen pour pous­ser cer­tains gou­ver­ne­ments à in­flé­chir leurs po­li­tiques ;

• troi­siè­me­ment, les ba­tailles eu­ro­péennes se livrent aus­si dans de nou­veaux es­paces. Dans le champ éco­no­mique, sanc­tions contre la Rus­sie et em­bar­go russe se ré­pondent ; dans le

cy­be­res­pace, les at­taques et les contre-at­taques se suc­cèdent in­las­sa­ble­ment ; dans le do­maine idéo­lo­gique et mé­dia­tique, des ri­va­li­tés nour­rissent ten­sions et forces cen­tri­fuges, no­tam­ment dans l’Est de l’Eu­rope.

Les Eu­ro­péens : paix par le droit et paix par la ter­reur

Au sens étroit (des ins­ti­tu­tions de l’UE) et au sens large (de con­tinent géo­gra­phique), l’Eu­rope a vou­lu à toute force ban­nir le conflit ar­mé de son ter­ri­toire et de son fonc­tion­ne­ment. Pour les grandes consciences po­li­tiques et mo­rales (1) des trois der­niers siècles, tout conflit ar­mé eu­ro­péen est une guerre ci­vile fra­tri­cide. Par-de­là ses di­vi­sions, ses ten­sions et ses crises, l’Eu­rope de l’après-guerre s’est bâ­tie comme le con­tinent de la paix : entre la France et l’Al­le­magne, entre les Al­liés et les an­ciens États de l’Axe et même entre l’Eu­rope oc­ci­den­tale et le bloc de l’Est, l’Eu­rope de la se­conde moi­tié du ving­tième siècle a in­ter­po­sé des mé­ca­nismes pour ex­clure le re­cours à la vio­lence lé­tale comme moyen de ré­gler les dif­fé­rends.

Dans ses re­la­tions in­té­rieures, en proie aux guerres ré­cur­rentes, l’Eu­rope oc­ci­den­tale a pa­tiem­ment construit des « so­li­da­ri­tés de fait (2) », des com­mu­nau­tés d’in­té­rêts et des modes de rè­gle­ment des dif­fé­rends par le droit. Elle a ren­du les conflits ar­més moins pro­bables, car in­utiles, à par­tir de la créa­tion de la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne du char­bon et de l’acier (CECA) et jus­qu’au­jourd’hui.

Dans ses re­la­tions avec le bloc de l’Est, l’Eu­rope oc­ci­den­tale a évi­té la guerre par l’équi­libre de la ter­reur nu­cléaire du­rant la guerre froide. Mal­gré des crises, les deux su­per­puis­sances amé­ri­caine et so­vié­tique ont ren­du « la paix im­pos­sible, mais la guerre im­pro­bable » se­lon l’ex­pres­sion de Ray­mond Aron (3). Et l’Acte fi­nal d’Hel­sin­ki de 1975 a don­né un sup­port ju­ri­dique à cette paix de fait en consa­crant les prin­cipes de res­pect de la sou­ve­rai­ne­té et de l’in­té­gri­té territoriale, de non­re­cours à la force et de rè­gle­ment pa­ci­fique des dif­fé­rends. En­fin, dans ses re­la­tions avec la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie de­puis 1991, l’Eu­rope a cher­ché à in­té­grer l’an­cien ri­val dans des struc­tures de co­opé­ra­tion nou­velles (Con­seil OTAN-Rus­sie, G8, G20, Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce) ou en re­lan­çant des ins­ti­tu­tions pré­exis­tantes (Or­ga­ni­sa­tion pour la sé­cu­ri­té et la co­opé­ra­tion en Eu­rope – OSCE). La paix à l’in­té­rieur s’est ac­com­mo­dée d’opé­ra­tions mi­li­taires à l’ex­té­rieur. Mais le con­tinent est res­té ce­lui de la paix, re­je­tant la guerre comme un corps étran­ger.

Au­jourd’hui, l’idéal d’une Eu­rope pa­ci­fique (et même pa­ci­fiste) aux fron­tières in­ternes in­tan­gibles ou mo­di­fiables uni­que­ment par la né­go­cia­tion et le droit in­ter­na­tio­nal dans le cadre de la Charte des Na­tions Unies se fis­sure sous les coups de la réa­li­té des re­la­tions in­ter­na­tio­nales.

De­puis la fin de l’URSS, l’Eu­rope re­dé­couvre la vio­lence géo­po­li­tique

De­puis les an­nées 1990, l’Eu­rope a pro­gres­si­ve­ment ad­mis la « réa­li­té de la guerre (4) ». En son sein et dans son voi­si­nage im­mé­diat, elle a été confron­tée à la vio­lence ar­mée comme ins­tru­ment du rap­port de force in­ter­éta­tique.

Les conflits de Trans­nis­trie en Mol­da­vie (1990-1992) [lire p. 56], les guerres des Bal­kans (1991-2001), la guerre du HautKa­ra­bagh (1990-1992), la guerre de Géor­gie (2008), l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie (2014) et la guerre en Ukraine orien­tale (de­puis 2014) : tous ces conflits ruinent les prin­cipes de l’Acte fi­nal d’Hel­sin­ki et contre­viennent à la Charte des Na­tions Unies. En ef­fet, la vio­lence ar­mée a conduit à ro­gner la sou­ve­rai­ne­té d’États, à en faire émer­ger d’autres et à re­des­si­ner des fron­tières.

Dans cer­tains cas, la re­con­nais­sance des nou­veaux États est ga­ran­tie par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Mal­gré cer­taines ré­ti­cences ini­tiales, elle fait fi­na­le­ment con­sen­sus en Eu­rope : Croa­tie et Slo­vé­nie en 2001, Mon­té­né­gro en 2006, etc. Dans

Par-de­là ses di­vi­sions, ses ten­sions et ses crises, l’Eu­rope de l’après-guerre s’est bâ­tie comme le con­tinent de la paix.

d’autres cas, le sta­tut ju­ri­dique de ces nou­velles en­ti­tés est la source de ten­sions du­rables [lire p. 52]. La Grèce s’est par exemple op­po­sée à la re­con­nais­sance de la Ma­cé­doine en 1991 en rai­son du nom du nou­vel État. Les in­dé­pen­dances du Ko­so­vo et de l’Os­sé­tie du Sud en 2008, consé­cu­tives à des conflits ar­més, sont en­core des su­jets de désac­cord entre la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie et l’Union eu­ro­péenne. Pour la Rus­sie (et la Ser­bie), l’in­dé­pen­dance du Ko­so­vo est illé­gale. Pour l’Union eu­ro­péenne, c’est l’in­dé­pen­dance de l’Os­sé­tie du Sud qui est contraire au droit. La si­tua­tion ju­ri­dique is­sue des opé­ra­tions mi­li­taires est elle-même source de conflit di­plo­ma­tique.

Les crises ukrai­niennes dé­clen­chées en 2013, an­non­cées par la Ré­vo­lu­tion orange de 2004-2005 et par la crise rus­so-ukrai­nienne sur l’éner­gie en 2009, consti­tuent as­su­ré­ment un mo­ment dé­ci­sif et in­carnent au­jourd’hui le re­tour de la guerre en Eu­rope [lire p. 43]. L’in­ter­ven­tion mi­li­taire russe en Cri­mée, sans com­bats, et l’an­nexion de la Pé­nin­sule par la Fé­dé­ra­tion

de Rus­sie le 18 mars 2014 rendent évident pour les Eu­ro­péens le fait que l’in­tan­gi­bi­li­té des fron­tières a fait long feu. Bien plus, le dé­but des com­bats en Ukraine orien­tale, dans la ré­gion du Don­bass, à par­tir d’avril 2014, re­met en cause, pour les Eu­ro­péens, les prin­cipes de res­pect de la sou­ve­rai­ne­té et de l’in­té­gri­té ter­ri­to­riales. L’in­ter­ven­tion des forces ar­mées de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie dans ces com­bats par­achève la prise de conscience eu­ro­péenne : l’usage de la force mi­li­taire est re­de­ve­nu un mode de rè­gle­ment des dif­fé­rends en Eu­rope. La lutte géoé­co­no­mique et ins­ti­tu­tion­nelle entre, d’un cô­té, l’ac­cord d’as­so­cia­tion pro­po­sé par l’Union eu­ro­péenne à l’Ukraine et, de l’autre, l’union doua­nière pro­po­sée par la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie à la même Ukraine a dé­bou­ché sur une guerre ci­vile et un conflit in­ter­na­tio­nal.

Après ces dé­cen­nies de guerres lar­vées ou vio­lentes sur son sol ou dans son voi­si­nage im­mé­diat, l’Eu­rope doit se ré­soudre à l’évi­dence : les conflits ar­més font par­tie in­té­grante de son présent et de son fu­tur proche.

L’Eu­rope contem­po­raine : entre état de guerre lar­vée et conflits réels

Les conflits ar­més sont dé­sor­mais par­tout. Plu­sieurs zones de conflic­tua­li­té lar­vée se ré­veillent. Ain­si, le « conflit ge­lé » entre l’Ar­mé­nie et l’Azer­baïd­jan est en net re­gain de­puis 2016 : en avril 2016, les deux États se sont en ef­fet li­vré la « guerre de Quatre Jours » fai­sant plus de 300 morts (5).

Plu­sieurs conflits po­ten­tiels prennent corps. An­née après an­née, la zone de la Bal­tique est le théâtre de ten­sions de plus en plus vives entre la Rus­sie, l’UE et l’OTAN [lire p. 47]. Sous le coup de cy­be­rat­taques par­fois mas­sives (comme en 2009 en Es­to­nie), in­quiètes en rai­son de leur proxi­mi­té avec la Rus­sie et l’en­clave de Ka­li­nin­grad, les an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques baltes ré­clament un sou­tien mi­li­taire et une so­li­da­ri­té stra­té­gique de la part de l’OTAN et de l’UE. De même, les États neutres de la zone, Suède et Fin­lande, s’in­ter­rogent de plus en plus ou­ver­te­ment sur leurs neu­tra­li­tés tra­di­tion­nelles au vu des in­cur­sions ma­ri­times, aé­riennes et ter­restres de la Rus­sie dans leurs ter­ri­toires res­pec­tifs. La sé­rie de ma­noeuvres mi­li­taires d’am­pleur dans la ré­gion au prin­temps 2016 dé­note le re­tour de la vo­ca­tion conti­nen­tale de l’OTAN. De son cô­té, la Rus­sie in­dique, dans sa Stra­té­gie de sé­cu­ri­té de dé­cembre 2015, que l’ex­ten­sion de l’Or­ga­ni­sa­tion at­lan­tique dans cette zone consti­tue une vé­ri­table me­nace (6) pour sa sé­cu­ri­té na­tio­nale. La mon­tée gé­né­rale des ten­sions a été sou­li­gnée par le som­met de Var­so­vie, le 8 juillet 2016. En ef­fet, il a en­té­ri­né la dé­ci­sion des Al­liés de dé­ployer des forces dans les États baltes, de conti­nuer le dé­ploie­ment du bou­clier an­ti­mis­sile en Po­logne, en Rou­ma­nie et en Ré­pu­blique tchèque et d’ad­mettre un nou­vel État membre au sein de l’Al­liance, le Mon­té­né­gro. La tour­née du vice-pré­sident amé­ri­cain, Mike Pence, dans les États baltes, en Géor­gie et au Mon­té­né­gro, en juillet 2017, confirme la re­mon­tée en puis­sance de l’OTAN en Eu­rope. Vues de Rus­sie, ces dé­ci­sions contre­viennent aux assurances don­nées sur la non-ex­ten­sion de l’OTAN à l’est et me­nacent sa ca­pa­ci­té de dis­sua­sion nu­cléaire.

La re­lance de la course aux ar­me­ments en Eu­rope concourt à cette ré­sur­gence de la guerre po­ten­tielle. Du cô­té russe, la pré­si­dence Med­ve­dev a lan­cé, en 2009, un pro­gramme d’État d’ar­me­ment, pro­lon­gé par la pré­si­dence Pou­tine. Ain­si, en 2015 et en 2016, la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie a consa­cré res­pec­ti­ve­ment 66,4 mil­liards de dol­lars et 69,245 mil­liards de dol­lars à la mo­der­ni­sa­tion de ses forces, por­tant l’ef­fort de dé­fense à 5,3 % du PIB en 2016 (7). Quant aux États eu­ro­péens, après une dé­crue no­table de leurs dé­penses mi­li­taires, ils re­prennent un mou­ve­ment de crois­sance. Ain­si, les Pays-Bas ont de nouveau aug­men­té leurs dé­penses mi­li­taires, de 8,6 mil­liards de dol­lars en 2015 à 9,2 mil­liards de dol­lars en 2016. Ils ont en­ga­gé de grands pro­grammes d’équi­pe­ment dans le do­maine na­val et dans le do­maine aé­rien. De même, l’Al­le­magne a in­ter­rom­pu ses baisses de dé­penses de dé­fense en 2013, an­née au cours de la­quelle le mi­ni­mum de 39,8 mil­liards de dol­lars avait été at­teint, pour por­ter son bud­get à 41 mil­liards de dol­lars en 2016. Et la Po­logne est un des États eu­ro­péens les plus dy­na­miques dans le ré­ar­me­ment (8).

Les vio­lences ter­ro­ristes sur le sol eu­ro­péen plongent elles aus­si le con­tinent dans un état de guerre. Attentat après attentat, à Pa­ris, Stock­holm, Saint-Pé­ters­bourg, Bruxelles ou en­core Ber­lin, l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique tente d’ins­til­ler dans les opi­nions pu­bliques eu­ro­péennes l’idée que les grandes villes d’Eu­rope sont des champs de ba­taille. Le choix de tac­tiques imi­tant celles de forces spé­ciales, par exemple au Ba­ta­clan, l’uti­li­sa­tion d’armes de guerre et la connexion ex­pli­cite entre guerre en Sy­rie et at­ten­tats en Eu­rope sont des­ti­nés à tra­cer une ligne de front en Eu­rope même. À cette stra­té­gie de mi­li­ta­ri­sa­tion de l’ac­tion ter­ro­riste, les pou­voirs pu­blics ré­pondent en dé­cla­rant la « guerre au ter­ro­risme », comme le pré­sident Hol­lande après

Les crises ukrai­niennes dé­clen­chées en 2013, consti­tuent as­su­ré­ment un mo­ment dé­ci­sif et in­carnent au­jourd’hui le re­tour de la guerre en Eu­rope.

la sé­rie d’at­ten­tats à Pa­ris (9). La guerre au coeur des villes eu­ro­péennes est de plus en plus en­ten­due au sens lit­té­ral par les opi­nions. Et la dis­tinc­tion entre com­bat­tants, po­pu­la­tions ci­viles et ci­viles s’en trouve par­fois éro­dée.

Du com­merce pa­ci­fi­ca­teur à la guerre éco­no­mique ?

Sur le plan éco­no­mique éga­le­ment, le pa­ci­fisme des Eu­ro­péens est ébran­lé. Contrai­re­ment à ce que les Lu­mières ont cher­ché à pro­cla­mer, le « doux com­merce (10) » n’em­pêche pas la guerre. Le rai­son­ne­ment se­lon le­quel on ne fait pas la guerre à ses clients, ses four­nis­seurs ou ses créan­ciers est au­jourd’hui dé­men­ti.

Les étroites re­la­tions éco­no­miques entre l’UE et la Rus­sie n’em­pêchent pas le dé­clen­che­ment de conflits sur le con­tinent. Long­temps con­si­dé­rée comme un ins­tru­ment de pa­ci­fi­ca­tion des re­la­tions avec la Rus­sie, l’éco­no­mie est de­ve­nue un élé­ment du conflit en Ukraine et en Eu­rope.

Après une dé­cen­nie de dy­na­misme, in­ter­rom­pue par la crise éco­no­mique de 2008, les échanges éco­no­miques rus­soeu­ro­péens ont at­teint leur pic en 2012, an­née où la Rus­sie a re­joint l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC) grâce au sou­tien de l’UE. Mais cet es­sor est ré­vo­lu. D’un point de vue struc­tu­rel, le com­merce entre l’UE et la Rus­sie

L’Eu­rope doit se ré­soudre à l’évi­dence : les conflits ar­més font par­tie in­té­grante de son présent et de son fu­tur proche.

est en­core dense : l’UE reste le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de la Rus­sie et la Rus­sie, le troi­sième par­te­naire com­mer­cial de l’UE. En 2016, le vo­lume to­tal des échanges s’est éta­bli à 191 mil­liards d’eu­ros (11). Et la com­po­si­tion des flux est re­la­ti­ve­ment stable : l’UE im­porte prin­ci­pa­le­ment des hy­dro­car­bures russes, en 2016 pour une va­leur de 78 mil­liards. La Rus­sie, quant à elle, voit ses im­por­ta­tions d’Eu­rope tou­jours do­mi­nées par les ma­chines-ou­tils (31 mil­liards) et les pro­duits chi­miques (16 mil­liards).

Les échanges sont au­jourd’hui en ré­gres­sion, es­sen­tiel­le­ment en rai­son des sanc­tions ré­ci­proques. L’UE a for­te­ment li­mi­té les flux, dans les do­maines des in­ves­tis­se­ments, des ma­té­riels de guerre et des tech­no­lo­gies éner­gé­tiques.

En re­tour, la Rus­sie a adop­té une sé­rie d’em­bar­gos, no­tam­ment sur les pro­duits agri­coles, et a dé­ve­lop­pé des sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de sub­sti­tu­tion. 2016 a confir­mé cette tendance à la baisse des échanges. Ain­si, entre 2012 et 2017, les im­por­ta­tions de l’UE de­puis la Rus­sie sont pas­sées de 215,12 mil­liards d’eu­ros à 118,66 mil­liards. De même, entre ces deux an­nées, les ex­por­ta­tions de l’UE vers la Rus­sie sont pas­sées de plus de 123,44 mil­liards à un peu moins de 72,42 mil­liards (12). Le dé­cro­chage est confir­mé : après une ré­duc­tion de 25,2 % des im­por­ta­tions de­puis la Rus­sie en 2015, la tendance s’est pro­lon­gée en 2016 avec une contrac­tion de 13 %. Cours du­ra­ble­ment bas des hy­dro­car­bures, dé­ve­lop­pe­ment de sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment agri­cole hors UE, fai­blesse de la crois­sance russe, prio­ri­té don­née par la Rus­sie à l’ac­cord doua­nier entre la Rus­sie, le Ka­za­khs­tan, le Be­la­rus et l’Ar­mé­nie : tous ces fac­teurs laissent au­gu­rer une conti­nua­tion de la ré­gres­sion des échanges éco­no­miques. L’in­ter­dé­pen­dance éco­no­mique est de moins en moins ca­pable de dé­mi­ner les conflits entre Rus­sie et UE. Dans le do­maine éco­no­mique, tout se passe comme si les mé­ca­nismes de so­li­da­ri­té cé­daient le pas à la spi­rale de la conflic­tua­li­té : loin d’apai­ser les re­la­tions, les pou­voirs pu­blics amé­ri­cains ont adop­té une sé­rie de nou­velles sanc­tions contre la Rus­sie, le 2 août 2017.

Le ter­ro­risme in­ter­na­tio­nal vise lui aus­si à ré­ins­tal­ler l’éco­no­mie au centre du conflit : en frap­pant Pa­ris, une des grandes ca­pi­tales du tou­risme eu­ro­péen, dans ses quar­tiers les plus connus, il cherche à pri­ver le pays de sources de re­ve­nus. L’éco­no­mie eu­ro­péenne (re) de­vient un champ d’af­fron­te­ments.

Guerre et paix en Eu­rope

L’Eu­rope prend conscience qu’elle ne peut éra­di­quer la guerre en son sein. Et c’est la France qui ac­cé­lère cette prise de conscience (13) no­tam­ment en in­sis­tant, dans les en­ceintes eu­ro­péennes, sur la né­ces­si­té de con­sa­crer à la dé­fense un ef­fort bud­gé­taire plus im­por­tant.

Il est cer­tain que la spi­rale de la guerre est d’au­tant plus forte que les ins­ti­tu­tions de la paix sont au­jourd’hui lar­ge­ment grip­pées sur le con­tinent : le con­seil OTAN-Rus­sie a sus­pen­du ses tra­vaux pen­dant deux ans (2014-2016) et vient tout juste de re­prendre ses réunions. L’OSCE, is­sue de l’Acte fi­nal d’Hel­sin­ki et des­ti­née à as­su­rer la ré­duc­tion des ar­me­ments et la prévention des conflits en Eu­rope, est en grande par­tie blo­quée de­puis l’an­nexion de la Cri­mée en 2014. Quant aux en­ceintes de co­opé­ra­tion éco­no­mique, elles sont soit peu pro­duc­tives (OMC, G20), soit sus­pen­dues (G8). Le Con­seil de sé­cu­ri­té des Na­tions Unies, cercle mon­dial met­tant en dia­logue des ac­teurs ma­jeurs de la sé­cu­ri­té en Eu­rope (Rus­sie, États-Unis, France, Royaume-Uni), en­té­rine le désa­li­gne­ment stra­té­gique des Eu­ro­péens avec la Rus­sie. Preuve ma­ni­feste des fai­blesses des mé­ca­nismes de paix, le « for­mat Nor­man­die » (Rus­sie, Al­le­magne, Ukraine, France) est af­fai­bli par la mise en oeuvre bien li­mi­tée des Ac­cords dits de Minsk vi­sant à la fin des com­bats en Ukraine orien­tale : d’une part, l’Ukraine peine à en­tre­prendre les ré­formes ins­ti­tu­tion­nelles de­man­dées et, d’autre part, la sur­veillance des fron­tières avec la Rus­sie est peu ef­fi­cace.

S’agit-il d’une nou­velle guerre froide ? Non, car plu­sieurs dif­fé­rences sautent aux yeux. D’une part, l’équi­libre de la ter­reur nu­cléaire ne neu­tra­lise plus les conflits ar­més. D’autre part, les États-Unis et la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie ne sont ni à pa­ri­té mi­li­taire ni les lea­ders in­con­tes­tés de camps res­pec­tifs bien dis­ci­pli­nés. En­fin, la com­pé­ti­tion n’est pas pro­pre­ment idéo­lo­gique : à la dif­fé­rence du com­mu­nisme et du sta­li­nisme, le na­tio­na­lisme russe et le ré­gime du pré­sident Pou­tine axé sur la « dé­mo­cra­tie sou­ve­raine » et l’or­tho­doxie russe ne consti­tuent pas un sys­tème de vi­sion du monde uni­ver­sa­li­sable. S’agit-il alors d’une guerre contre le ter­ro­risme, lui-même en guerre ? Non plus, car l’ac­tion ter­ro­riste, même quand elle per­pètre des meurtres de masse, vise un ré­sul­tat dans les re­pré­sen­ta­tions sym­bo­liques et non une vic­toire dé­ci­sive sur le ter­rain par les armes.

L’Eu­rope est moins à la veille d’un conflit conti­nen­tal qu’à un tour­nant de son his­toire. Du­rant plu­sieurs dé­cen­nies, elle a cru pou­voir re­lé­guer la guerre au sta­tut de corps étran­ger et ex­terne. Elle se ré­sout au­jourd’hui à une évi­dence toute tol­stoïenne : la guerre et la paix ne se suc­cèdent pas dans l’his­toire des na­tions. Elles co­ha­bitent constam­ment.

Attentat après attentat, à Pa­ris, Stock­holm, SAINTPÉ­TERS­BOURG, Bruxelles ou en­core Ber­lin, l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique tente d’ins­til­ler dans les opi­nions pu­bliques eu­ro­péennes l’idée que les grandes villes d’Eu­rope sont des champs de ba­taille.

En col­la­bo­ra­tion avec le site EurA­siaP­ros­pec­tive.netana­lysePar Cy­rille Bret, phi­lo­sophe et géo­po­li­ti­cien, en­sei­gnant à Sciences Po et co­di­rec­teur du site Eu­ra­sia Pros­pec­tive (eura­siap­ros­pec­tive.net). Il est no­tam­ment l’au­teur de « Rus­sian De­fence Ex­ports » (Eu­ro­pean Union Ins­ti­tute for Se­cu­ri­ty Stu­dies, à pa­raître en dé­cembre 2017) et de Qu’est-ce que le ter­ro­risme ? (Pa­ris, Vrin, à pa­raître en no­vembre 2017).Pho­to ci-des­sus :Vue aé­rienne de la ville al­le­mande de Co­logne en 1945, après les bom­bar­de­ments. Frap­pé par deux guerres mon­diales dé­vas­ta­trices, le con­tinent eu­ro­péen va voir naître au cours de la pé­riode d’après­guerre une vo­lon­té de la part des nou­veaux di­ri­geants de créer un « es­pace de paix et de sta­bi­li­té » afin d’évi­ter que de telles atro­ci­tés ne se re­pro­duisent. (© DoD)

Pho­to ci-contre :Ren­contre en 1953 entre le chan­ce­lier al­le­mand Kon­rad Ade­nauer et Jean Mon­net, pré­sident de la Haute Au­to­ri­té de la CECA (Com­mu­nau­té eu­ro­péenne du char­bon et de l’acier) dont il est l’ins­ti­ga­teur et qui en ras­sem­blant six na­tions eu­ro­péennes (France, Al­le­magne, Ita­lie et Be­ne­lux) a je­té les bases ins­ti­tu­tion­nelles et po­li­tiques de la fu­ture Union eu­ro­péenne. L’al­liance entre la France et l’Al­le­magne a per­mis de pla­cer la pro­duc­tion et le mar­ché du char­bon et de l’acier sous la haute au­to­ri­té com­mune dans une or­ga­ni­sa­tion ou­verte à la par­ti­ci­pa­tion d’autres pays eu­ro­péens. La ges­tion com­mu­nau­taire de l’in­dus­trie lourde, alors sec­teur clé de l’éco­no­mie et base de l’in­dus­trie d’ar­me­ment, de­vait rendre im­pos­sible toute guerre entre les pays de l’Eu­rope oc­ci­den­tale. (© Bun­de­sar­chiv/ Un­ter­berg Rolf)

Pho­to ci-des­sus :En juin 1991, des chars de l’ar­mée you­go­slave se po­si­tionnent à la fron­tière entre l’Ita­lie et la Slo­vé­nie, alors que cette der­nière, membre de la You­go­sla­vie, a pro­cla­mé son in­dé­pen­dance. Ce se­ra la pre­mière des guerres de You­go­sla­vie, une sé­rie de conflits vio­lents af­fec­tant l’en­semble des ré­pu­bliques de l’an­cienne Ré­pu­blique fé­dé­rale so­cia­liste de You­go­sla­vie et qui furent les plus meur­triers en Eu­rope de­puis la fin de la Se­conde Guerre mon­diale. (© Pe­ter Bo­zic)

Pho­to ci-contre :Mo­nu­ment du sol­dat de bronze à Tal­linn, en Es­to­nie. Le dé­pla­ce­ment de ce mo­nu­ment à la mé­moire des sol­dats so­vié­tiques de la Se­conde Guerre mon­diale a été à l’ori­gine d’un vif conflit di­plo­ma­tique entre la Rus­sie et l’Es­to­nie, membre de l’OTAN, qui fut pa­ral­lè­le­ment la cible d’une sé­rie d’at­taques dites « par dé­ni de ser­vice dis­tri­bué », c’est-à-dire par sa­tu­ra­tion des ser­veurs sous un af­flux de connexions. Ont été vi­sés les sites de la pré­si­dence, du Par­le­ment, des mi­nis­tères, des par­tis po­li­tiques, des mé­dias, des grandes banques. (© Shut­ter­stock)Pho­to ci-contre :Ras­sem­ble­ment pro­russe, le 9 mars 2014, à Sim­fe­ro­pol, ca­pi­tale de la Cri­mée. Une se­maine plus tard, le16 mars, 96,77 % des vo­tants (pour un taux de par­ti­ci­pa­tion de 83,1 %) ap­prou­vaient le rat­ta­che­ment de la Cri­mée à la Rus­sie lors d’un ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion, non re­con­nu par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. (© Xin­hua)

Pho­to ci-des­sous :Le 26 juillet 2015, le pré­sident Vla­di­mir Pou­tine par­ti­cipe de­puis l’en­clave russe de Ka­li­nin­grad à une cé­ré­mo­nie qui cé­lèbre le Jour de la ma­rine russe. (© AFP/ Mi­khail Kli­men­tyev)Pour al­ler plus loin• Cy­rille Bret, « UE-Rus­sie : di­vorce à l’eu­ro­péenne », RAMSES 2017, Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, Pa­ris, 2017, p. 128-131.• Fran­çois Heis­bourg, Com­ment perdre la guerre contre le ter­ro­risme, Pa­ris, Stock, 2016.Notes(1) Em­ma­nuel Kant, Pro­jet de paix per­pé­tuelle, 1795, Vrin, Pa­ris, réé­di­tion 1999 ; Vic­tor Hu­go, dis­cours d’ou­ver­ture du Con­grès de la Paix, le 21 août 1849 ; Ju­lien Ben­da, Dis­cours à la na­tion eu­ro­péenne (1933), Gal­li­mard, Pa­ris, réé­di­tion 1998.(2) Dé­cla­ra­tion de Ro­bert Schu­man du 9 mai 1950 (https://eu­ro­pa.eu/eu­ro­pean-union/about-eu/ sym­bols/eu­rope-day/schu­man-de­cla­ra­tion_­fr).(3) C’était le titre du pre­mier cha­pitre de son ou­vrageLe grand schisme, Pa­ris, Gal­li­mard, 1948.(4) Mi­chael Wal­zer, Guerres justes et guerres in­justes, Pa­ris, Gal­li­mard, Fo­lio, 2009, par­tie 1 : « La réa­li­té de la guerre ».(5) Phi­lippe Fa­bry, « Haut-Ka­ra­bakh : la mèche lente de Vla­di­mir Pou­tine », www.contre­points.org, 15 avril 2016 ; sur le nombre de vic­times : https://web.ar­chive.org/web/20160517072824/ http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2016/05/257263.htm(6) Isa­belle Fa­con, Rus­sia’s na­tio­nal se­cu­ri­ty stra­te­gy and mi­li­ta­ry doc­trine and their im­pli­ca­tions for theEU, Eu­ro­pean Par­lia­ment, fé­vrier 2017.(7) https://www.si­pri.org/da­ta­bases/mi­lex(8) http://www.huf­fing­ton­post.fr/cy­rille-bret/ ar­me­ment-po­logne-he­li­cop­te­re_a_21578143/(9) http://www.le­monde.fr/at­taques-a-pa­ris/ ar­ticle/2015/11/16/hol­lande-la-france-in­ten­si­fie­rases(10) Al­bert Hir­sch­man, Les pas­sions et les in­té­rêts, Pa­ris, PUF, 1980. (11) http://ec.eu­ro­pa.eu/trade/po­li­cy/coun­trie­sand(12) Source : Com­mis­sion eu­ro­péenne, fé­vrier 2017 (http://trade. ec.eu­ro­pa.eu/do­clib/docs/2006/sep­tem­ber/tra­doc_113440.pdf) (13) Voir no­tam­ment Vincent De­sportes, La der­nière ba­taille de France : lettre aux Fran­çais qui croient en­core être dé­fen­dus, Pa­ris, Gal­li­mard, 2015.

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