– ANA­LYSE Face à la Rus­sie : des États baltes ré­si­lients et prag­ma­tiques

Diplomatie - - Éditorial - Cé­line Bayou

Les États baltes ont d’abord pei­né à faire en­tendre leurs in­quié­tudes concer­nant leur grand voi­sin. Mais avec l’an­nexion de la Cri­mée et le conflit en Ukraine, leurs mé­fiances sont dé­sor­mais prises au sé­rieux, au point que cer­tains, en 2014, ont ou­ver­te­ment po­sé la ques­tion : se pour­rait-il que les Baltes soient « les pro­chains » ?

Dès la res­tau­ra­tion de leur in­dé­pen­dance en 1991, les États baltes n’ont eu de cesse de vou­loir com­bler le vide sé­cu­ri­taire dans le­quel ils se trou­vaient. Sans équi­voque, l’Es­to­nie, la Let­to­nie et la Li­tua­nie ont re­fu­sé les ga­ran­ties de sé­cu­ri­té que leur pro­po­sait en 1997 la Rus­sie de Boris Elt­sine, et fait connaitre leur sou­hait d’adhé­rer à la fois à l’Union eu­ro­péenne et à l’OTAN. Leur voeu se réa­li­se­ra au prin­temps 2004. Le coup de se­monce consti­tué en août 2008 par le conflit rus­so-géor­gien va tou­te­fois ra­vi­ver l’in­quié­tude des trois pays : même s’ils sont dé­sor­mais membres de l’OTAN, ils craignent de faire les frais d’une pro­chaine pro­vo­ca­tion de la Rus­sie et dé­noncent la naï­ve­té des or­ga­ni­sa­tions eu­ro-at­lan­tiques, dé­si­reuses de­puis le dé­but des an­nées 2000 de pla­cer les re­la­tions avec Mos­cou sous le signe de la co­opé­ra­tion. Il leur fau­dra attendre 2014, l’an­nexion de la Cri­mée et le dé­but du conflit en Ukraine, pour que leurs pré­ven­tions à l’égard de la Rus­sie soient vrai­ment prises au sé­rieux par leurs al­liés et par­te­naires de l’OTAN et de l’UE.

La crois­sance de l’ac­ti­vi­té mi­li­taire dans la ré­gion bal­tique

Le Se­cré­taire gé­né­ral de l’OTAN, Jens Stol­ten­berg, l’a consta­té à l’été 2017 : l’ac­ti­vi­té mi­li­taire dans la ré­gion bal­tique ne cesse de s’in­ten­si­fier de­puis quelques an­nées. Elle est le fait de tous les ac­teurs de la ré­gion, qui mul­ti­plient exer­cices mi­li­taires, dé­ploie­ments de troupes et ma­té­riels, et pro­vo­ca­tions di­verses. Deux dis­cours pré­valent dans la ré­gion, qui in­voquent une at­ti­tude agres­sive du par­te­naire d’hier et se fo­ca­lisent en grande par­tie sur ces trois pe­tits États, les seuls pays an­ciens membres de l’URSS à avoir adhé­ré à l’OTAN : la Rus­sie re­proche à l’Al­liance une at­ti­tude hos­tile à son en­contre, concré­ti­sée par son ex­pan­sion constante de­puis près de vingt ans, tan­dis que cer­tains Al­liés es­timent que le flanc est se trouve me­na­cé par l’at­ti­tude de la Rus­sie dans son voi­si­nage oc­ci­den­tal.

La mul­ti­pli­ca­tion des exer­cices mi­li­taires et des pro­vo­ca­tions

Les exer­cices mi­li­taires or­ga­ni­sés de part et d’autre de cette « ligne de front » sym­bo­lique sont de plus en plus nom­breux et im­por­tants. Il s’agit de s’en­trai­ner en éla­bo­rant des scé­na­rios fic­tifs, mais aus­si d’adres­ser un si­gnal à l’autre par­tie qui, pour ne pas être ad­verse, n’en est pas moins dé­sor­mais ju­gée in­ami­cale. Par exemple, l’exer­cice an­nuel des­ti­né aux conscrits es­to­niens à la fin de leur ser­vice mi­li­taire s’est mué de­puis 2014 en ins­tru­ment de dis­sua­sion à l’en­contre de la Rus­sie, avec la par­ti­ci­pa­tion de par­te­naires, ota­niens ou pas ; « Spring Storm 2017 » a ain­si connu une en­ver­gure jusque-là in­éga­lée, avec la par­ti­ci­pa­tion de 9000 per­son­nels.

Autre exemple, la Rus­sie or­ga­nise tous les quatre ans l’exer­cice bap­ti­sé « Za­pad », qui se dé­roule al­ter­na­ti­ve­ment dans le dis­trict nord-ouest de la

L’en­clave de Ka­li­nin­grad, qui ac­cueille une par­tie de la Flotte de la Bal­tique, des sous-ma­rins, plu­sieurs bases ter­restres et deux bases aé­riennes russes, ne laisse pas d’in­quié­ter les pays voi­sins.

Rus­sie, en Bié­lo­rus­sie ou dans l’en­clave de Ka­li­nin­grad. Là en­core, d’une ses­sion à l’autre, force est de consta­ter l’aug­men­ta­tion des moyens (hommes et ma­té­riels) mo­bi­li­sés.

Les pro­vo­ca­tions sont nom­breuses aus­si. On ne compte plus les in­ci­dents aux fron­tières, qu’elles soient ter­restres, ma­ri­times ou aé­riennes : ar­res­ta­tion, en sep­tembre 2014, par les forces russes d’Es­ton Koh­ver, un agent des ser­vices es­to­niens de sé­cu­ri­té in­té­rieure ac­cu­sé d’es­pion­nage et de fran­chis­se­ment illé­gal de la fron­tière ; dif­fé­rends entre na­vires ci­vils et mi­li­taires et mul­ti­pli­ca­tion de mou­ve­ments sup­po­sés de sous-ma­rins dans la Bal­tique ; fré­quence des pas­sages d’avions mi­li­taires russes sans plan de vol ni trans­pon­deur, à proxi­mi­té des es­paces aé­riens des États baltes, en­trai­nant la ré­ac­tion im­mé­diate des forces de l’OTAN qui as­surent la po­lice du ciel balte. L’ap­pré­cia­tion de ces in­ci­dents dif­fère se­lon l’in­ter­lo­cu­teur : en juin 2017, les mé­dias russes ont fait sa­voir qu’un chas­seur F-16 de l’OTAN s’était trop ap­pro­ché de l’avion du mi­nistre russe de la Dé­fense, Ser­gueï Choï­gou, au-des­sus de la Bal­tique. Le Su-27 qui es­cor­tait l’avion du mi­nistre a alors vi­ré de bord, for­çant le F-16 à s’éloi­gner et mon­trant au pas­sage qu’il était ar­mé. Se­lon la ver­sion de l’OTAN, il s’agis­sait d’une pro­cé­dure stan­dard qui consiste, lors­qu’un avion de l’OTAN « in­ter­cepte » un avion russe ju­gé un peu trop proche de l’es­pace aé­rien d’un des États baltes, à l’iden­ti­fier de vi­su tout en main­te­nant une dis­tance de sé­cu­ri­té, puis à s’éloi­gner.

Le dé­ploie­ment d’hommes et de ma­té­riels Le dé­ploie­ment de mi­li­taires et de ma­té­riels dans la ré­gion est aus­si en hausse et cha­cun ac­cuse l’autre de dé­sta­bi­li­ser l’équi­libre ins­tau­ré à l’is­sue de la guerre froide. L’en­clave de Ka­li­nin­grad, qui ac­cueille une par­tie de la Flotte de la Bal­tique, des sous-ma­rins, plu­sieurs bases ter­restres et deux bases aé­riennes russes, ne laisse pas d’in­quié­ter les pays voi­sins (1). La Rus­sie a bâ­ti à par­tir de ce ter­ri­toire un sys­tème com­plet et mo­derne de dé­fense aé­rienne ( An­ti-Ac­cess and Area De­nial – A2/AD) par le dé­ploie­ment de mis­siles sol-air de der­nière gé­né­ra­tion S-400. En outre, les spé­cu­la­tions sur l’ins­tal­la­tion dans l’en­clave de mis­siles Is­kan­der – pou­vant por­ter des têtes nu­cléaires – ali­mentent ré­gu­liè­re­ment les fan­tasmes.

Les États baltes et la Po­logne, quant à eux, ont ré­cla­mé le ren­for­ce­ment du flanc est de l’Al­liance. Cette der­nière s’étant en­ga­gée en 1997 au­près

de la Rus­sie à ne pas ins­tal­ler de bases per­ma­nentes dans la ré­gion, seule une pré­sence ro­ta­tion­nelle est pos­sible. C’est chose faite de­puis la dé­ci­sion prise lors du som­met de l’OTAN de l’été 2016 à Var­so­vie. Les me­sures de ré­as­su­rance consen­ties par l’Al­liance dans les quatre pays se sont no­tam­ment concré­ti­sées en 2017 par le dé­ploie­ment de la Pré­sence avan­cée ren­for­cée ( en­han­ced For­ward Pre­sence, eFP), qui a pour vo­ca­tion de mon­trer la so­li­da­ri­té des pays de l’OTAN, leur dé­ter­mi­na­tion et leur ap­ti­tude à ré­agir en dé­clen­chant une ré­ponse al­liée im­mé­diate face à toute agres­sion (pa­ra­graphe 40 du Com­mu­ni­qué fi­nal du som­met). Pré­sen­té comme un dis­po­si­tif in­édit de temps de paix, l’eFP ar­ti­cule une pré­sence ro­ta­tion­nelle et vo­lon­taire de contin­gents mul­ti­na­tio­naux du vo­lume d’un ba­taillon par pays cou­vert, au­tour de bi­nômes na­tion-cadre/na­tion-hôte (2), avec un nombre va­riable de na­tions contri­bu­trices (la France a par exemple dé­ployé au prin­temps 320 hommes et du ma­té­riel en Es­to­nie). Il s’agit avant tout d’une me­sure vi­sant à obli­ger tout agres­seur po­ten­tiel à se ré­vé­ler. En cas de crise, les ba­taillons agi­raient en sou­tien des forces ar­mées des pays hôtes. Outre son ca­rac­tère mul­ti­na­tio­nal et ro­ta­tion­nel, l’eFP met en avant l’in­ter­opé­ra­bi­li­té puis­qu’entre trois et huit na­tions sont im­pli­quées si­mul­ta­né­ment se­lon les pays.

Peu avant de re­de­ve­nir mi­nistre de la Dé­fense en juin 2017, l’Es­to­nien Jü­ri Luik no­tait l’am­bi­guï­té de l’eFP qui peut être per­çue comme fac­teur ac­crois­sant le risque (3) : la Rus­sie peut en ef­fet y voir une op­por­tu­ni­té pour tes­ter les réactions et la cré­di­bi­li­té de l’Al­liance. Dès lors, il convien­drait se­lon lui de pen­ser pré­ven­ti­ve­ment les dif­fé­rents scé­na­rios de crise pos­sibles : compte te­nu de la taille de l’eFP et de celle sup­po­sée de la puis­sance at­ta­quante, un ren­for­ce­ment ra­pide se­rait né­ces­saire, ce qui n’irait pas sans dif­fi­cul­té lo­gis­tique. D’où le sou­hait, sou­ligne J. Luik, qui re­joint ici les de­mandes ex­pri­mées à maintes re­prises par la Li­tua­nie, de voir po­si­tion­ner à proxi­mi­té des uni­tés ar­mées per­ma­nentes.

La trouée de Su­wal­ki, ta­lon d’Achille des États baltes

Une des in­quié­tudes ma­jeures des États baltes dans la ré­gion porte sur

La trouée de Su­wal­ki est le seul ac­cès ter­restre aux États baltes à par­tir des autres pays de l’OTAN et de l’UE. Si la Rus­sie ve­nait à dé­clen­cher une at­taque ra­pide, les États baltes es­timent qu’ils pour­raient être fa­ci­le­ment cou­pés de leurs al­liés.

cette bande de terre plate, com­po­sée de fo­rêts et de lacs sur une cen­taine de ki­lo­mètres, fai­sant fron­tière entre Li­tua­nie et Po­logne et per­met­tant de re­lier la Bié­lo­rus­sie et l’en­clave de Ka­li­nin­grad. La trouée de Su­wal­ki est le seul ac­cès ter­restre aux États baltes à par­tir des autres pays de l’OTAN et de l’UE. Si la Rus­sie ve­nait à dé­clen­cher une at­taque ra­pide, les États baltes es­timent qu’ils pour­raient être fa­ci­le­ment cou­pés de leurs al­liés. Le dis­po­si­tif A2/ AD ins­tal­lé dans l’en­clave com­pli­que­rait en outre toute ré­ponse conven­tion­nelle aé­rienne ou na­vale de la part des Al­liés. Du cô­té po­lo­nais, la zone qua­li­fiée de tri­angle de Su­wal­ki (entre les villes de Punsk, Se­j­ny et Su­wal­ki) com­porte une im­por­tante mi­no­ri­té li­tua­nienne. His­to­ri­que­ment, ce tri­angle a re­le­vé du Grand-Du­ché de Li­tua­nie, puis de la Prusse après le der­nier par­tage de la Po­logne en 1795, du Du­ché de Var­so­vie, de la Rus­sie tsa­riste, avant de de­ve­nir le champ de ba­taille entre Po­logne et Li­tua­nie quand les deux États sont ap­pa­rus sur la scène in­ter­na­tio­nale à la fin des an­nées 1910. Le trai­té de Su­wal­ki, si­gné en 1920, a at­tri­bué ce tri­angle à la Po­logne. Au­jourd’hui, des dif­fé­rends per­durent, fo­ca­li­sés sur la po­li­tique édu­ca­tive et lin­guis­tique des au­to­ri­tés po­lo­naises à l’égard de la mi­no­ri­té li­tua­nienne. Cer­tains, es­ti­mant que Mos­cou a dé­jà mon­tré sa ca­pa­ci­té à ex­ploi­ter les ten­sions eth­niques, sup­putent que la Rus­sie pour­rait être ten­tée d’ins­tru­men­ta­li­ser ces désac­cords (4).

Dans ce contexte, le scé­na­rio de l’exer­cice « Za­pad 2017 », qui doit se dé­rou­ler du 14 au 20 sep­tembre 2017 (5), fo­ca­lise l’at­ten­tion des ac­teurs de la ré­gion puis­qu’il va prendre pour ter­rain de jeu l’en­clave de Ka­li­nin­grad et le nord de la Bié­lo­rus­sie, à proxi­mi­té de la Trouée. Le dé­ploie­ment an­non­cé de 13 000 hommes et plus de 4000 wa­gons de ma­té­riel a été mis en doute par le mi­nis­tère li­tua­nien de la Dé­fense, qui fai­sait préa­la­ble­ment état de 100 000 hommes en­ga­gés sur un scé­na­rio en­vi­sa­geant un conflit avec l’OTAN.

Vil­nius craint des dé­bor­de­ments, des pro­vo­ca­tions ou que la Rus­sie n’en pro­fite pour lais­ser des mi­li­taires sur place. Hy­po­thèse aus­si­tôt qua­li­fiée d’ab­surde par le mi­nistre russe des Af­faires étran­gères, Ser­gueï La­vrov, qui sou­ligne qu’in­vi­ta­tion a été trans­mise aux re­pré­sen­tants de l’OTAN d’être ob­ser­va­teurs de « Za­pad 2017 ». Il n’a en outre pas échap­pé à la Rus­sie qu’en juin 2017, dans le cadre de l’exer­cice ota­nien an­nuel « Sa­ber Strike », une com­po­sante bap­ti­sée « Iron Wolf » a consis­té à faire pas­ser en Li­tua­nie le ba­taillon de l’eFP ba­sé en Po­logne, au cours du pre­mier exer­cice de l’Al­liance or­ga­ni­sé dans la trouée de Su­wal­ki et vi­sant à tes­ter sa ra­pi­di­té de ré­ac­tion et de ma­noeuvre.

Dans ces condi­tions, le sou­ci du mi­nistre es­to­nien de la Dé­fense J. Luik s’ex­plique, lors­qu’il juge que la neu­tra­li­sa­tion du sys­tème A2/AD de­vrait être une prio­ri­té des stra­té­gies de dé­fense de la ré­gion, de même que l’amé­lio­ra­tion des sys­tèmes baltes et po­lo­nais de dé­fense aé­rienne et na­vale.

Les me­naces hy­brides : un conflit dé­jà en­ta­mé ?

Les États baltes ne sont pas uni­que­ment confron­tés au risque d’at­taques ter­ri­to­riales. D’autres formes d’agres­sion sont en­vi­sa­gées, dont cer­taines se­raient dé­jà à l’oeuvre : l’Es­to­nie en sait quelque chose, qui a su­bi en 2007 la pre­mière cy­be­rat­taque in­ca­pa­ci­tante per­pé­trée contre un État. Ce n’est pas un ha­sard si Tal­linn ac­cueille dé­sor­mais le Centre d’ex­cel­lence agréé par l’OTAN spé­cia­li­sé sur la cy­ber­dé­fense. Le scé­na­rio ukrai­nien sert d’en­sei­gne­ment aux Baltes, qui ren­forcent leurs fron­tières avec la Rus­sie en ins­tal­lant des clô­tures qui n’em­pê­che­raient pas des tanks de pas­ser, mais peuvent évi­ter la pré­sence in­opi­née, par exemple, de sol­dats qui pré­ten­draient s’être per­dus et qui pour­raient me­ner des actions de dé­sta­bi­li­sa­tion. Les trois pays sont en outre très at­ten­tifs aux actions de dés­in­for­ma­tion me­nées par Mos­cou dans la ré­gion (6). La Let­to­nie ac­cueille, quant à elle, le Centre d’ex­cel­lence agréé par l’OTAN spé­cia­li­sé sur la com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique (7). Une ré­flexion y est me­née sur le rôle des mé­dias, la dés­in­for­ma­tion, la pro­pa­gande et les fake news qui pour­raient ral­lier no­tam­ment la po­pu­la­tion rus­so­phone de ces pays aux thèses de Mos­cou (8).

La doc­trine de sé­cu­ri­té jus­qu’en 2026 adop­tée en juin 2017 par l’Es­to­nie en­vi­sage les moyens d’ac­croitre la ca­pa­ci­té du pays à se dé­fendre seul contre des me­naces ex­té­rieures : la ques­tion n’y est pas vue sous le seul angle mi­li­taire, mais est aus­si en­vi­sa­gée sous ce­lui de la ca­pa­ci­té de ré­ac­tion des forces de po­lice, du contrôle des fron­tières, de la sé­cu­ri­té des com­mu­ni­ca­tions, de la cy­ber­sé­cu­ri­té, de la sé­cu­ri­té éner­gé­tique, de la di­plo­ma­tie et de la co­opé­ra­tion avec les Al­liés. Les ca­pa­ci­tés de ré­si­lience et les ga­ran­ties de sé­cu­ri­té of­fertes par l’Al­liance ou par l’UE y sont vues comme es­sen­tielles.

Faire le lien entre OTAN et UE, avec prag­ma­tisme

At­ten­tives et mo­bi­li­sées, les po­pu­la­tions des États baltes ne sont pas pour au­tant ter­ro­ri­sées. Un son­dage réa­li­sé en juin 2017 en Es­to­nie a mon­tré que 45 % des per­sonnes in­ter­ro­gées se di­saient in­quiètes d’un pos­sible conflit mi­li­taire sur leur ter­ri­toire, contre 57 % en 2015 (9).

Un autre son­dage, réa­li­sé en avril 2017 par Eu­ro­ba­ro­mètre, a mon­tré que 71 % des Li­tua­niens, 59 % des Let­tons et 48 % des Es­to­niens sont fa­vo­rables à la créa­tion d’une ar­mée eu­ro­péenne (pour une moyenne UE-28 si­tuée à 55 %).

Glo­ba­le­ment, 87 % des Li­tua­niens, 83 % des Let­tons et des Es­to­niens sont fa­vo­rables à l’Eu­rope de la dé­fense (pour une moyenne UE-28 à 75 %) (10). Ces ré­sul­tats sont no­tables dans des pays ré­pu­tés pour leur at­lan­tisme et qui avaient ma­ni­fes­té leur scep­ti­cisme, à l’au­tomne 2016, à l’égard des pro­po­si­tions de ren­for­ce­ment de l’Eu­rope de la dé­fense for­mu­lées par le couple fran­co-al­le­mand : les au­to­ri­tés baltes crai­gnaient alors un af­fai­blis­se­ment de l’OTAN en Eu­rope et des risques de du­pli­ca­tion. Les me­sures de dis­sua­sion et de dé­fense prises par l’OTAN sont vrai­sem­bla­ble­ment pour beau­coup dans cette confiance nou­velle ac­cor­dée à l’UE, de même que la re­la­tive im­pré­dic­ti­bi­li­té de la pos­ture de Wa­shing­ton.

La pré­si­dente es­to­nienne, Kers­ti Kal­ju­laid, a bien ré­su­mé le sen­ti­ment qui pré­vaut dans la ré­gion : ce que met en jeu la po­li­tique de la Rus­sie, c’est avant tout le main­tien des valeurs eu­ro­péennes (11). La me­nace per­çue n’est fi­na­le­ment pas tant celle d’un af­fron­te­ment conven­tion­nel, dès lors que la dis­sua­sion nu­cléaire reste au fon­de­ment de la pos­ture de dé­fense de l’Al­liance. L’en­jeu est bien dé­sor­mais ce­lui des me­naces hy­brides, ty­piques des guerres du XXIE siècle et qui, plus que d’autres sans doute, se prêtent à un ren­for­ce­ment de la co­opé­ra­tion entre l’OTAN et l’UE.

D’autres formes d’agres­sion sont en­vi­sa­gées, dont cer­taines se­raient dé­jà à l’oeuvre : l’Es­to­nie en sait quelque chose, qui a su­bi en 2007 la pre­mière cy­be­rat­taque in­ca­pa­ci­tante per­pé­trée contre un État.

ana­lysePar Cé­line Bayou*, char­gée de cours à l’INAL­CO, cher­cheure as­so­ciée auCREE (Centre de re­cherches Eu­ropes-Eu­ra­sie – INAL­CO), co-ré­dac­trice en chef du site Re­gard sur l’Est (www.re­gard-est.com) et ré­dac­trice au mi­nis­tère de l’Eu­rope et des Af­faires étran­gères (MEAE).Pho­to ci-des­sus :Le 14 jan­vier 2017, un pa­ra­mi­li­taire es­to­nien tire à la mi­trailleuse. Les re­la­tions entre Mos­cou et Tal­linn res­tent ten­dues de­puis l’in­dé­pen­dance de l’Es­to­nie en 1991 et son adhé­sion à l’UE et à l’OTAN en 2004. Elles se sont en­core dé­té­rio­rées après l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie en 2014. L’Es­to­nie, ain­si que ses voi­sins baltes, la Li­tua­nie et la Let­to­nie, s’in­quiètent éga­le­ment des exer­cices mi­li­taires fré­quents me­nés par la Rus­sie près de leurs fron­tières. (© AFP/ Rai­go Pa­ju­la)

Pho­to ci-contre :Un chas­seur mo­no­place d’at­taque au sol Su-22 Fit­ter de l’ar­mée de l’air po­lo­naise en vol lors d’une sor­tie dans le cadre de l’exer­cice « Spring Storm » au-des­sus de la base aé­rienne d’Ama­ri, en Es­to­nie, le 4 mai 2016. Cet exer­cice a per­mis d’amé­lio­rer l’in­ter­opé­ra­bi­li­té entre ap­pa­reils des ar­mées de l’air po­lo­naise, es­to­nienne et amé­ri­caine lors d’opé­ra­tions de com­bat réa­listes. (© US Air Force/ Mat­thew Re­lea­sed)

Pho­to ci-contre :Le 13 juin 2014, des sol­dats li­tua­niens par­ti­cipent à l’exer­cice mi­li­taire « Sa­ber Strike » or­ga­ni­sé par l’OTAN en Li­tua­nie. La crise ukrai­nienne, conju­guée aux vols fré­quents d’avions mi­li­taires russes à proxi­mi­té de l’es­pace aé­rien balte, a ame­né la Li­tua­nie à ré­ins­tau­rer tem­po­rai­re­ment le ser­vice mi­li­taire pour les cinq pro­chaines an­nées. (© Li­thua­nian Ar­med Forces Cour­te­sy Pho­to)

Pour al­ler plus loin• Cé­line Bayou, « Ka­li­nin­grad. Une île, un pont, un bas­tion », in Ar­naud Du­bien (dir.), Rus­sie 2017 : Re­gards de l’Ob­ser­va­toire fran­co­russe, Pa­ris, L’In­ven­taire, sep­tembre 2017.• Cé­line Bayou et Éric Le Bou­rhis, Les Let­tons, Pa­ris, Ate­liers Hen­ry Dou­gier, 2017, 144 p. Les opi­nions ex­pri­mées ici par l’au­teure sont per­son­nelles et n’en­gagent pas l’ins­ti­tu­tion qui l’em­ploie.Notes(1) Cé­line Bayou, « Ka­li­nin­grad. Une île, un pont, un bas­tion », in Ar­naud Du­bien (dir.), Rus­sie 2017 : re­gards de l’Ob­ser­va­toire fran­co-russe, Pa­ris, L’In­ven­taire, sep­tembre 2017.(2) Ac­tuel­le­ment, Grande-Bre­tagne en Es­to­nie, Ca­na­da en Let­to­nie, Al­le­magne en Li­tua­nie et États-Unis en Po­logne.(3) Jü­ri Luik, Hen­rik Praks, « Boos­ting the De­terrent Ef­fect ofAl­lied En­han­ced For­ward Pre­sence », Po­li­cy Pa­per, In­ter­na­tio­nal Centre for De­fence and Se­cu­ri­ty, Tal­linn, mai 2017.(4) Agnia Gri­gas, « NATO’s Vu­ne­rable Link in Eu­rope: Po­land’s Su­wal­ki Gap », At­lan­tic Coun­cil, 9 fé­vrier 2016.(5) À l’heure où nous écri­vons ces lignes, il n’a pas en­core eu lieu. (6) Ben Nim­mo, Do­na­ra Ba­ro­jan & Ni­ka Alek­se­je­va,« Rus­sian Nar­ra­tives on NATO De­ploy­ment », Di­gi­talFo­ren­sic Re­search Lab, At­lan­tic Coun­cil, 1er avril 2017.(7) Alexan­dra Wik­to­rek Sar­lo, « Figh­ting Di­s­in­for­ma­tion in the Bal­tic States », Fo­rei­gn Po­li­cy Re­search Ins­ti­tute, 6 juillet 2017.(8) Mar­ta Kepe, « NATO: Pre­pa­red for Coun­te­ring Di­s­in­for­ma­tion Ope­ra­tions in the Bal­tic States? », RAND Cor­po­ra­tion, 7 juin 2017. (9) http://bit.ly/2fbc5np, 4 juillet 2017.(10) De­si­gning Eu­rope’s fu­ture – Se­cu­ri­ty and De­fence, Spe­cial Eu­ro­ba­ro­me­ter 461, Eu­ro­pean Com­mis­sion, avril 2017.(11) Cé­line Bayou, « Les États baltes face à la Rus­sie »,Po­li­tique in­ter­na­tio­nale, n° 155, prin­temps 2017.

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