– ANA­LYSE La ques­tion trans­nis­trienne, un vol­can éteint ?

Diplomatie - - Éditorial - Florent Par­men­tier

Le conflit trans­nis­trien n’a-t-il fi­na­le­ment été qu’un choc de forces sou­ter­raines dans les re­la­tions eu­roat­lan­tistes et russes, telles des plaques tec­to­niques flot­tant sur un mag­ma ? Sui­vant cette mé­ta­phore, faut-il consi­dé­rer que la Trans­nis­trie n’est qu’un vol­can éteint, me­na­çant d’une ma­nière ou d’une autre de dé­sta­bi­li­ser cette ré­gion de l’Eu­rope ?

Si­tuée non loin du Da­nube, de la mer Noire et des Car­pates, en­ser­rée dans l’ar­rière-pays d’Odes­sa, la Trans­nis­trie est le conflit sé­pa­ra­tiste le plus proche géo­gra­phi­que­ment de l’Union eu­ro­péenne, à seule­ment 70 km des fron­tières rou­maines, à l’est de la Mol­da­vie. Ce ter­ri­toire était consi­dé­ré comme la « clé des Bal­kans » par feu le gé­né­ral Le­bed, présent lo­ca­le­ment au mo­ment du conflit et re­con­ver­ti par la suite en homme fort de la vie po­li­tique russe. La Trans­nis­trie, ou Prid­nes­tro­vie en russe, vit dans un état de qua­si-in­dé­pen­dance vis-à-vis de la Mol­da­vie de­puis 1990. Contre toute at­tente, loin de s’ef­fon­drer de lui-même ou du fait de pres­sions in­ter­na­tio­nales, ce confet­ti (4163 km2, soit une fois et de­mie la su­per­fi­cie du Luxem­bourg) de l’ex-em­pire so­vié­tique, peu­plé de plus d’un de­mi-mil­lion d’ha­bi­tants, a per­du­ré de­puis plus d’un quart de siècle.

Un État de fac­to et ses re­la­tions avec l’État ti­tu­laire

Ti­ras­pol, ca­pi­tale de la Trans­nis­trie, n’est pas celle d’un État re­con­nu ; si la Trans­nis­trie dis­pose d’un ap­pa­reil ad­mi­nis­tra­tif, d’une po­pu­la­tion et d’un ter­ri­toire, au­cun État ne re­con­naît au­jourd’hui son exis­tence in­ter­na­tio­nale. C’est à ce titre qu’elle peut être dé­crite comme un État de fac­to, dont la sur­vie est une des ca­rac­té­ris­tiques fon­da­men­tales.

Cette en­ti­té est le ré­sul­tat d’un conflit non ré­so­lu – à l’ins­tar de ceux de l’Ab­kha­zie, de l’Os­sé­tie du Sud et du HautKa­ra­bagh – qui, après une phase mi­li­taire, a été sus­pen­du

par un ces­sez-le-feu pour une as­sez longue pé­riode du­rant la­quelle les bel­li­gé­rants ont été sé­pa­rés par une opé­ra­tion de main­tien de la paix. Entre une Trans­nis­trie sou­hai­tant res­ter dans l’or­bite russe et une Mol­da­vie s’orien­tant vers l’in­dé­pen­dance, voire une réuni­fi­ca­tion (ou fu­sion) avec la Rou­ma­nie, le conflit de­ve­nait pos­sible avec la dé­com­po­si­tion de l’URSS. Plus que des op­po­si­tions entre des po­pu­la­tions (on trouve des rus­so­phones et des rou­ma­no­phones des deux cô­tés du Dnies­tr), ce sont des plaques tec­to­niques géo­po­li­tiques qui ont di­ver­gé jus­qu’au conflit de 1992, consis­tant en une sé­rie d’es­car­mouches. Après avoir fait un mil­lier de morts, le conflit s’est conclu par un ac­cord rus­so-mol­dave en juillet 1992, met­tant en place un mé­ca­nisme de main­tien de la paix sous la res­pon­sa­bi­li­té de l’Or­ga­ni­sa­tion pour la sé­cu­ri­té et la co­opé­ra­tion en Eu­rope (OSCE).

Aus­si, la sur­vi­vance de cette en­ti­té ne peut-elle s’ex­pli­quer sans un sou­tien réel de la po­pu­la­tion, pré­sente dès la mobilisation d’un mou­ve­ment so­cial à la sor­tie de l’URSS, et dont té­moigne la te­nue ré­gu­lière d’élec­tions. L’em­pire russe a ac­quis ce ter­ri­toire à la fa­veur de la sep­tième guerre rus­so-turque (1787-1792) par le biais du ma­ré­chal Sou­vo­rov. Il est de­puis lors de­ve­nu par­tie in­té­grante de l’es­pace russe, y com­pris pen­dant la pé­riode de l’entre-deux-guerres, à la dif­fé­rence du reste de la Mol­da­vie ac­tuelle. En 1940, les fron­tières de cette ré­gion ont été re­des­si­nées pour in­té­grer une par­tie de la Bes­sa­ra­bie, res­tée rou­maine, afin de for­mer la Mol­da­vie telle que nous la connais­sons au­jourd’hui.

Si le pou­voir so­vié­tique avait cou­tume de s’ap­puyer sur de hauts fonc­tion­naires ori­gi­naires de Trans­nis­trie plu­tôt que du reste du pays, afin de s’as­su­rer de leur loyau­té, l’an­ta­go­nisme entre les deux rives du Dnies­tr était in­exis­tant. Le Dnies­tr ne sé­pa­rait en ef­fet ni deux en­ti­tés ad­mi­nis­tra­tives ni deux groupes eth­no­cul­tu­rels ir­ré­con­ci­liables.

Cette si­tua­tion fait d’ailleurs dire à de nom­breux ob­ser­va­teurs que ce conflit est po­ten­tiel­le­ment le plus ai­sé à ré­soudre des dif­fé­rents conflits sé­pa­ra­tistes, sous ré­serve d’évo­lu­tions in­ter­na­tio­nales fa­vo­rables.

La ques­tion trans­nis­trienne au re­gard du clien­té­lisme russe

La pré­sence de la XIVe Ar­mée, l’in­fluence de la Rus­sie sur les élites po­li­tiques, l’ac­tion de ses ser­vices se­crets, sa langue, sa culture, sa di­plo­ma­tie, son sou­tien éco­no­mique (aide et in­ves­tis­se­ment) font que la Trans­nis­trie ap­par­tient in­du­bi­ta­ble­ment à l’es­pace russe.

Ce­la ne veut pas dire, pour au­tant, que les dif­fé­rents pré­si­dents de la Trans­nis­trie n’ont été que des ma­rion­nettes de Mos­cou, ni même que la po­pu­la­tion lo­cale ac­quiesce sans mot dire à toute in­jonc­tion du Krem­lin. Bien plus, la si­tua­tion doit être ana­ly­sée sous l’angle du clien­té­lisme, qui sup­pose ré­ci­pro­ci­té et échange d’avan­tages plu­tôt que dé­pen­dance. Le po­li­to­logue An­drei De­vyat­kov rap­pelle à ce titre que le clien­té­lisme est à vi­sage va­riable : il est à l’avan­tage du pro­tec­teur lorsque les ten­sions in­ter­na­tio­nales sont fortes, et à l’in­verse plu­tôt à l’avan­tage du client en pé­riode de dé­tente, lais­sant ain­si da­van­tage de marge de ma­noeuvre (1). Or, de­puis une di­zaine d’an­nées, le cli­mat de sé­cu­ri­té de la Trans­nis­trie s’est dé­gra­dé, sous l’in­fluence conjointe de mo­di­fi­ca­tions du contexte éco­no­mique, re­met­tant en cause cer­taines pro­duc­tions (éner­gie), les ex­por­ta­tions trans­nis­triennes et la contre­bande, et de l’évo­lu­tion de l’Ukraine vers une po­si­tion hos­tile à la Rus­sie, qui com­plique éga­le­ment la donne. Jus­qu’en 2014, Kiev pou­vait d’ailleurs éga­le­ment en­tre­te­nir des re­la­tions clien­té­listes avec la Trans­nis­trie, mais celles-ci sont de­ve­nues plus dif­fi­ciles du fait de la guerre et des ri­va­li­tés éco­no­miques (dans la mé­tal­lur­gie, avec l’usine de Ryb­nit­sa, la plus grande de la rive gauche du Dnies­tr). Sans re­lais en Ukraine, la Trans­nis­trie n’est qu’une en­clave sans ac­cès à la mer ; elle ap­par­tient plei­ne­ment à l’hin­ter­land d’Odes­sa.

Cette forte in­fluence ré­gio­nale pose d’ailleurs le di­lemme sui­vant au pou­voir russe : faut-il ab­sor­ber la Trans­nis­trie ou contrô­ler la Mol­da­vie ? L’idée d’une in­té­gra­tion de la Trans­nis­trie au sein du ter­ri­toire russe, sur le mo­dèle de la Cri­mée, au­rait un coût in­ter­na­tio­nal et éco­no­mique im­por­tant pour un ter­ri­toire en­cla­vé et avec une va­leur mé­mo­rielle li­mi­tée. En dé­pit de son sou­tien af­fi­ché à la Trans­nis­trie, dont les élites po­li­tiques agitent ré­gu­liè­re­ment la me­nace du sé­pa­ra­tisme dé­fi­ni­tif, la Rus­sie peut fi­na­le­ment se conten­ter d’une si­tua­tion de sta­tu quo sans même al­ler jus­qu’à l’in­dé­pen­dance. En ef­fet, l’in­fluence de la Rus­sie en Mol­da­vie de­meure réelle, comme en té­moignent les dif­fé­rentes élec­tions, ou la ques­tion non tran­chée de l’orien­ta­tion géo­po­li­tique du pays. À titre d’exemple, en avril 2017, un son­dage de l’Ins­ti­tut des po­li­tiques pu­bliques de Chi­si­nau mon­trait qu’en cas

Si la Trans­nis­trie dis­pose d’un ap­pa­reil ad­mi­nis­tra­tif, d’une po­pu­la­tion et d’un ter­ri­toire, au­cun État ne re­con­naît au­jourd’hui son exis­tence in­ter­na­tio­nale.

de ré­fé­ren­dum, 45 % des Mol­daves vo­te­raient pour l’adhé­sion à l’Union eu­ro­péenne, 36 % contre ; tou­te­fois, à la même ques­tion concer­nant l’Union éco­no­mique eur­asia­tique, les ré­sul­tats se­raient de 49 % pour, et 36 % contre. S’il fal­lait choi­sir entre les deux, 39 % des vo­tants op­te­raient pour l’Union eu­ro­péenne, et 40 % pour l’Union éco­no­mique eur­asia­tique (2). Dans le même temps, la Rus­sie tente éga­le­ment de ra­len­tir ou de stop­per le pro­ces­sus de rap­pro­che­ment en cours entre l’Union eu­ro­péenne et la Mol­da­vie.

L’émer­gence tar­dive de l’at­trac­tion eu­ro­péenne

L’ex­pul­sion de cinq di­plo­mates russes de Chi­si­nau le 29 mai 2017 a for­te­ment ir­ri­té Mos­cou, qui a ré­pon­du en ren­voyant éga­le­ment cinq di­plo­mates mol­daves. Le pré­sident mol­dave, Igor Do­don, a quant à lui of­fi­ciel­le­ment cri­ti­qué cette dé­ci­sion éma­nant du gou­ver­ne­ment lors du Fo­rum éco­no­mique in­ter­na­tio­nal de Saint-Pé­ters­bourg de juin 2017, l’at­tri­buant à la vo­lon­té des proeu­ro­péens de sa­bo­ter l’en­tente du pays avec la Rus­sie.

Cette di­ver­gence de vues entre le gou­ver­ne­ment et le pré­sident met en lu­mière les spé­ci­fi­ci­tés du sys­tème po­li­tique mol­dave. Si la pau­vre­té et les in­éga­li­tés res­tent de loin les pre­mières pré­oc­cu­pa­tions des Mol­daves, le sys­tème par­ti­san se di­vise sur des consi­dé­ra­tions moins éco­no­miques que géo­po­li­tiques : les in­té­rêts de la Ré­pu­blique se­ront-ils mieux as­su­rés par un rap­pro­che­ment avec l’Union eu­ro­péenne ou avec la Rus­sie ? À cette ques­tion, le gou­ver­ne­ment de Pa­vel Fi­lip, Pre­mier mi­nistre is­su des par­tis dits proeu­ro­péens, qui ont ac­cé­dé au pou­voir en 2009, penche pour la pre­mière op­tion. Ce­pen­dant, sa ma­jo­ri­té a été for­te­ment ébran­lée par l’af­faire dite du « mil­liard vo­lé » qui a écla­té en no­vembre 2014, et dont l’ob­jet est un pillage mas­sif des banques mol­daves. L’exas­pé­ra­tion po­pu­laire liée à cette si­tua­tion a me­né à des ma­ni­fes­ta­tions mas­sives tout au long de l’an­née 2015 ain­si qu’à l’ar­res­ta­tion de l’an­cien Pre­mier mi­nistre Vlad Fi­lat (2009-2013). Le pré­sident Igor Do­don, pour sa part, a été élu en no­vembre 2016 (pre­mière élec­tion pré­si­den­tielle au suf­frage uni­ver­sel de­puis deux dé­cen­nies) sur un pro­gramme de rap­pro­che­ment avec la Rus­sie ; il in­carne une « gauche pou­ti­nienne » (3), dont le pro­gramme in­ter­na­tio­nal se­rait la ré­af­fir­ma­tion de la sou­ve­rai­ne­té au dé­tri­ment des pro­jets d’in­té­gra­tion eu­ro­péenne. Au mi­lieu de cette co­ha­bi­ta­tion s’im­pose un troi­sième homme, Vlad Pla­hot­niuc, homme po­li­tique mais éga­le­ment homme d’af­faires qui, grâce aux fonds dont il dis­pose et à la place qu’oc­cupe son Par­ti dé­mo­crate (membre clé de la coa­li­tion par­le­men­taire au pou­voir de­puis 2009), exerce une in­fluence pri­mor­diale sur le gou­ver­ne­ment, le pou­voir ju­di­ciaire ou en­core les or­ganes de lutte contre la cor­rup­tion. Les Eu­ro­péens ont eu eux-mêmes des dif­fi­cul­tés à trai­ter avec la Mol­da­vie : le même pré­sident Do­don n’a pas hé­si­té à re­mettre en ques­tion l’ac­cord d’as­so­cia­tion avec l’UE en jan­vier 2017. Il avait pour­tant été, lors­qu’il était de­ve­nu à 31 ans mi­nistre de l’Éco­no­mie en 2006-2009, consi­dé­ré comme ré­for­miste. L’UE com­men­çait alors à peine à s’in­té­res­ser à la Mol­da­vie. Son Ac­cord de par­te­na­riat et de co­opé­ra­tion (dans le cadre du pro­gramme TACIS (4)) avait par exemple mis quatre ans à être ra­ti­fié (1994-1998). La Mol­da­vie n’avait pu être ad­mise en 2001 au sein du Pacte de sta­bi­li­té de l’Eu­rope du Sud-Est (de­ve­nu Con­seil de co­opé­ra­tion ré­gio­nale en 2008) qu’en met­tant de cô­té toute re­ven­di­ca­tion de de­ve­nir un État membre de l’UE ain­si que la ques­tion trans­nis­trienne. Ain­si, c’est la proxi­mi­té de l’élar­gis­se­ment qui a sus­ci­té l’at­ten­tion nou­velle des di­ri­geants eu­ro­péens pour la Mol­da­vie : sur le plan sé­cu­ri­taire, des re­pré­sen­tants trans­nis­triens ont été vi­sés par des sanc­tions eu­ro­péennes en 2003, et l’UE a mis en place une mis­sion de sur­veillance à la fron­tière, EUBAM ( EU Bor­der As­sis­tance Mis­sion for Mol­do­va and Ukraine), en 2006. Son ob­jec­tif consiste à sur­veiller la fron­tière com­mune afin de lut­ter contre les tra­fics, de contri­buer à la ré­so­lu­tion du conflit trans­nis­trien, ou en­core de fa­vo­ri­ser la co­opé­ra­tion trans­fron­ta­lière et avec l’UE. Sur le plan po­li­tique, la Mol­da­vie a été in­cluse au sein de la Po­li­tique eu­ro­péenne de voi­si­nage en 2004, et a par la suite in­té­gré le Par­te­na­riat orien­tal en 2009. Le but est la dif­fu­sion du mo­dèle po­li­tique eu­ro­péen (dé­mo­cra­tie et État de droit) ain­si que l’in­té­gra­tion éco­no­mique de la Mol­da­vie aux

Entre une Trans­nis­trie sou­hai­tant res­ter dans l’or­bite russe et une Mol­da­vie s’orien­tant vers l’in­dé­pen­dance, voire une réuni­fi­ca­tion (ou fu­sion) avec la Rou­ma­nie, le conflit de­ve­nait pos­sible avec la dé­com­po­si­tion de l’URSS.

mar­chés eu­ro­péens. Un temps « élève mo­dèle » du Par­te­na­riat orien­tal après l’al­ter­nance de 2009 et l’ar­ri­vée d’une ma­jo­ri­té proeu­ro­péenne au pou­voir, la Mol­da­vie a vu sa ré­pu­ta­tion ter­nie en­suite par plu­sieurs af­faires de cor­rup­tion et un manque d’en­ga­ge­ment réel dans les ré­formes.

En­fin, contrai­re­ment à ce qui se passe dans d’autres États de la ré­gion, une éven­tuelle adhé­sion à l’OTAN ne fait pas l’ob­jet d’un dé­bat au sein des élites po­li­tiques mol­daves, dans la me­sure où elle est ren­due im­pos­sible du fait de la consti­tu­tion­na­li­té du prin­cipe de neu­tra­li­té. À Chi­si­nau, l’idée de re­prendre mi­li­tai­re­ment la Trans­nis­trie n’est pas con­si­dé­rée sé­rieu­se­ment au vu de l’asy­mé­trie des forces.

Quel pay­sage po­li­tique et stra­té­gique à l’ho­ri­zon des élec­tions mol­daves de la fin 2018 ?

Se­lon toute vrai­sem­blance, le double chan­ge­ment pré­si­den­tiel in­ter­ve­nu à la fin de 2016 (Igor Do­don, en Mol­da­vie, et Va­dim Kras­no­sels­ky, en Trans­nis­trie, ayant tous deux une orien­ta­tion pro­russe) ne fait pas seuil vers une nou­velle étape de ce conflit non ré­so­lu. On peut en re­vanche spé­cu­ler sur le fait que les élec­tions par­le­men­taires mol­daves de la fin 2018 au­ront un plus grand im­pact sur la si­tua­tion, dans la me­sure où les élec­teurs se­ront en me­sure d’ef­fec­tuer des choix dé­ci­sifs. Une confir­ma­tion de l’orien­ta­tion prise par le pré­sident Do­don fe­rait in­évi­ta­ble­ment pen­cher le pays vers la Rus­sie, au moins de ma­nière rhé­to­rique, tan­dis qu’une vic­toire de l’ac­tuelle ma­jo­ri­té par­le­men­taire pour­rait si­gni­fier un ap­pro­fon­dis­se­ment des re­la­tions avec l’Union eu­ro­péenne.

Mais, en réa­li­té, tout pou­voir ar­ri­vant aux res­pon­sa­bi­li­tés en Mol­da­vie se conver­tit au cen­trisme géo­po­li­tique : au-de­là de deux ap­proches uni­la­té­rales, la ma­jo­ri­té de l’opi­nion pu­blique n’est elle-même pas ré­tive à trou­ver un équi­libre entre ces deux champs de force. Tout ali­gne­ment sur les po­si­tions d’un pôle ou d’un autre gé­nère au­to­ma­ti­que­ment de vives ten­sions so­ciales, sur fond de mé­moires di­ver­gentes et de pro­jets concur­rents.

Dès lors, cinq scé­na­rios d’ave­nir semblent se dis­tin­guer, en com­bi­nant l’orien­ta­tion in­ter­na­tio­nale de la Mol­da­vie aux dé­ve­lop­pe­ments po­li­tiques in­ternes :

• la ré­in­té­gra­tion de la Trans­nis­trie et de la Mol­da­vie, ain­si que le rap­pro­che­ment avec l’UE. Le pro­jet eu­ro­péen ins­pire une tra­jec­toire de dé­ve­lop­pe­ment propre à fa­vo­ri­ser cette ré­in­té­gra­tion dans un cadre in­ter­na­tio­nal conci­liant, cher­chant à faire de Chi­si­nau un exemple réus­si de co­opé­ra­tion entre la Rus­sie d’un cô­té, les Amé­ri­cains et les Eu­ro­péens de l’autre ;

• le sta­tu quo. Le conflit n’a ja­mais pu être ré­so­lu en rai­son no­tam­ment de la re­la­tive in­dif­fé­rence de la po­pu­la­tion et des ac­teurs in­ter­na­tio­naux d’une part, et de la pré­va­lence de groupes d’in­té­rêt fa­vo­rables à une iner­tie d’autre part. Les ten­dances ob­ser­vées de­puis un quart de siècle se pro­longent donc pour évi­ter tout chan­ge­ment sub­stan­tiel de la si­tua­tion, des évo­lu­tions pou­vant tou­te­fois se faire jour, mais sans rompre avec les équi­libres en place ;

• la fin­lan­di­sa­tion. Au mi­lieu d’un champ de force entre Eu­ro­péens, Russes et Amé­ri­cains, la neu­tra­li­té peut ap­pa­raître comme une so­lu­tion sé­dui­sante pour sor­tir la Mol­da­vie d’une confi­gu­ra­tion où sa si­tua­tion pa­raît dé­ter­mi­née par des forces géo­po­li­tiques. Pour au­tant, il faut re­mar­quer que la neu­tra­li­té existe dé­jà de fait dans la Consti­tu­tion mol­dave ;

• le clien­té­lisme russe. Une éven­tuelle vic­toire du Par­ti des so­cia­listes d’Igor Do­don pour­rait si­gni­fier, à pre­mière vue, un ali­gne­ment des prio­ri­tés po­li­tiques de la Mol­da­vie sur celles de la Rus­sie. Dans ce contexte, un com­pro­mis pour­rait être trou­vé sur la ré­in­té­gra­tion de la Trans­nis­trie dans la Mol­da­vie, se­lon un mo­dèle ins­ti­tu­tion­nel plus ou moins com­plexe (entre au­to­no­mie ré­gio­nale, fé­dé­ra­lisme ou confé­dé­ra­lisme), à l’exemple de la Bos­nie. En réa­li­té, de nom­breux freins se­ront en me­sure de ra­len­tir ce mou­ve­ment : les ré­sis­tances in­ternes à Chi­si­nau, celles des au­to­ri­tés eu­ro­péennes et amé­ri­caines, les dif­fi­cul­tés liées à la mise en oeuvre d’un ac­cord for­cé… ;

• l’at­trac­tion de la Rou­ma­nie. Une frac­tion si­gni­fi­ca­tive de la po­pu­la­tion, de l’ordre de 10 % à 15 %, ne manque pas de faire pré­va­loir lors des élec­tions une pré­fé­rence pour des can­di­dats évo­quant plus ou moins ou­ver­te­ment le sou­hait d’une réuni­fi­ca­tion de la Mol­da­vie et de la Rou­ma­nie, no­tam­ment dans le but d’in­té­grer l’Union eu­ro­péenne par ce biais. En réa­li­té, cette op­tion lais­se­rait de cô­té l’opi­nion de la ma­jeure par­tie de la po­pu­la­tion (y com­pris chez les rou­ma­no­phones eux-mêmes), mais éga­le­ment la si­tua­tion de la Trans­nis­trie et de la Ga­gaou­zie, cette der­nière ayant clai­re­ment re­je­té cette pers­pec­tive par ré­fé­ren­dum en fé­vrier 2014. Quant aux chan­cel­le­ries di­plo­ma­tiques, elles ex­pri­me­ront pro­ba­ble­ment leurs ré­ti­cences à en­té­ri­ner une si­tua­tion pou­vant me­ner à une dé­sta­bi­li­sa­tion ré­gio­nale.

En col­la­bo­ra­tion avec le site EurA­siaP­ros­pec­tive.netEu­rA­sia Pros­pec­tiveana­lysePar Florent Par­men­tier, en­sei­gnant à Sciences Po et cher­cheur-as­so­cié à HEC. Il di­rige le site eura­siap­ros­pec­tive.net.Pho­to ci-des­sus :Le 1er avril 2017, les ha­bi­tants de Ti­ras­pol, ca­pi­tale de la Ré­pu­blique mol­dave au­to­pro­cla­mée de Trans­nis­trie, cé­lèbrent le Jour de la ré­pu­blique.Is­sue de la dé­com­po­si­tion de l’Union so­vié­tique en 1991, la Trans­ni­trie n’est re­con­nue que par trois autres ré­pu­bliques sé­ces­sion­nistes, elles-mêmes in­ter­na­tio­na­le­ment igno­rées (l’Ab­kha­zie, l’Os­sé­tie duSud et le Haut-Ka­ra­bagh). (© AFP/Alek­sey Fi­lip­pov)

Pho­to ci-des­sus :Des sol­dats trans­nis­triens par­ti­cipent à une pa­rade mi­li­taire en mars 2016. Mal­gré sa non-re­con­nais­sance en tant que pays, la Trans­nis­trie dis­pose de sa propre Consti­tu­tion, d’un drapeau, d’un hymne, d’un pré­sident, d’un Par­le­ment, d’un gou­ver­ne­ment, d’une ar­mée, de sa mon­naie et de son al­pha­bet (cy­ril­lique). La Rus­sie y en­tre­tient en gar­ni­son 1500 sol­dats de la XIVe ar­mée. De­puis des an­nées, la Mol­da­vie de­mande le re­trait des forces russes de Trans­nis­trie, les con­si­dé­rant comme « une me­nace per­ma­nente pour la sé­cu­ri­té et la sta­bi­li­té ré­gio­nale eu­ro­péenne ». Un ac­cord avait même été si­gné en 1994 avec Mos­cou, mais il n’a ja­mais été ra­ti­fié par le Par­le­ment russe. (© Go­vern­ment of The Prid­nes­tro­vian Mol­da­vian Re­pu­blic)

Notes(1) An­drey De­vyat­kov, « Rus­sia and Trans­nis­tria in a pa­tron-client re­la­tion­ship », La­bo­ra­to­rul pen­tru Ana­li­za Con­flic­tu­lui Trans­nis­trean, ULBS, 17 avril 2017, http://www.lact.ro/2017/04/17/an­drey­de­vyat­kov-rus­sia-and-trans­nis­tria-in-a-pa­tron-client-re­la­tion­ship/.(2) Pour voir les ré­sul­tats de l’étude : « Ba­ro­mètre de l’opi­nion pu­blique », Ins­ti­tut des Po­li­tiques pu­bliques, avril 2017 : http:// www.ipp.md/lib­view.php?l=ro&idc=156&id=820&pa­rent=0.(3) Florent Par­men­tier, « Igor Do­don, Pré­sident mol­dave, mo­dèle de la “gauche pou­ti­nienne” ? », Eu­ro­ci­té, note no 11, 10 mars2017, http://eu­ro­cite.eu/wp-content/uploads/2017/03/ Par­men­tier-Igor-Do­don-gauche-pou­ti­nienne.pdf.(4) Tech­ni­cal As­sis­tance to the Com­mon­wealth of In­de­pen­dant States-CEI : créé en dé­cembre 1991, ce pro­gramme vise à en­cou­ra­ger « l’éta­blis­se­ment de condi­tions fa­vo­rables à l’éco­no­mie de mar­ché » et à « ren­for­cer la dé­mo­cra­tie » dans les pays concer­nés.Pho­to ci-des­sous :Le 17 mars 2017, le nouveau pré­sident mol­dave, IgorDo­don, par­ti­cipe à une cé­ré­mo­nie com­mé­mo­ra­tive or­ga­ni­sée à Mos­cou en com­pa­gnie du pré­sident russe, Vla­di­mir Pou­tine. Élu face à un can­di­dat proeu­ro­péen, le nouveau pré­sident pro­russe s’est pro­non­cé en fa­veur d’une an­nu­la­tion de l’ac­cord com­mer­cial si­gné avec l’UE afin de ré­ta­blir ses re­la­tions éco­no­miques avec la Rus­sie. En mai der­nier, après l’ex­pul­sion de cinq di­plo­mates russes de la Mol­da­vie, le pré­sident Igor Do­don s’est dit ré­vol­té par cet « acte in­ami­cal », l’ayant consi­dé­ré comme une « pro­vo­ca­tion » éma­nant des par­ti­sans d’une in­té­gra­tion à l’UE. (© Krem­lin.ru) • Florent Par­men­tier, Les che­mins de l’État de droit, la voie étroite des pays entre Eu­rope et Rus­sie, coll. « Bi­blio­thèque du ci­toyen », Pa­ris, Presses de Sciences Po, 2014, 200 p.

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