– ANA­LYSE La reine Vic­to­ria, ci­ment de l’em­pire bri­tan­nique

Diplomatie - - Sommaire - Phi­lippe Chas­saigne

Dans un em­pire co­lo­nial bri­tan­nique très di­vers, la fi­gure de la sou­ve­raine bri­tan­nique a consti­tué un fac­teur d’uni­té, no­tam­ment à tra­vers trois évé­ne­ments ma­jeurs qui ont mar­qué ses soixante-quatre ans de règne du sceau im­pé­rial : les ju­bi­lés de 1887 et de 1897, et ses fu­né­railles, en fé­vrier 1901.

En 1837, lorsque la jeune reine Vic­to­ria monte sur le trône, l’em­pire co­lo­nial bri­tan­nique est dé­jà le pre­mier au monde, les French Wars (1792-1815) s’étant sol­dées par l’éli­mi­na­tion du tra­di­tion­nel ri­val fran­çais. Pour au­tant, cet em­pire ne couvre guère plus de 6 mil­lions de km2. Dans le Nou­veau Monde, il com­prend les co­lo­nies d’Amé­rique du Nord, res­tées fi­dèles à la Grande-Bre­tagne en 1776, à la po­pu­la­tion éparse dès que l’on s’éloigne des côtes at­lan­tiques et de la val­lée du Saint-Laurent ; la Ja­maïque et des pe­tites îles de la mer des An­tilles ; le Hon­du­ras ou en­core la Guyane bri­tan­niques. En Mé­di­ter­ra­née, Gi­bral­tar et Malte. En Afrique, une sé­rie de postes de com­merce et de sta­tions d’avi­taille­ment cô­tiers (Gam­bie, Côte de l’Or, cap de Bonne-Es­pé­rance, îles de Sainte-Hé­lène ou de Mau­rice…), as­su­rant le contrôle de la route cir­cum-afri­caine vers l’Inde, où la Com­pa­gnie des Indes orien­tales ad­mi­nistre au nom de la Cou­ronne la val­lée du Gange et l’ex­tré­mi­té sud du Dek­kan ; Cey­lan est une co­lo­nie sé­pa­rée. En­fin, en Aus­tra­lie, deux co­lo­nies pé­ni­ten­tiaires : la Nou­velle-Galles du Sud et la Tas­ma­nie. Lors­qu’elle dé­cède en 1901, l’em­pire bri­tan­nique est de­ve­nu ce­lui « sur le­quel le so­leil ne se couche ja­mais » : 30 mil­lions de km2, plus de 350 mil­lions d’ha­bi­tants. S’il n’est pas en­core à son maxi­mum ter­ri­to­rial et dé­mo­gra­phique de l’entre-deux-guerres, il est lar­ge­ment exempt de ten­sions le me­na­çant de l’in­té­rieur et donc, com­pa­ra­ti­ve­ment,

plus fort. Le long règne de Vic­to­ria (le se­cond après ce­lui de l’ac­tuelle sou­ve­raine, Eli­za­beth II) est in­dis­so­ciable de cette ac­ces­sion au sta­tut de su­per­puis­sance pla­né­taire du XIXe siècle, l’hé­gé­mo­nie co­lo­niale ve­nant s’ajou­ter à la su­pré­ma­tie éco­no­mique (in­dus­trielle, puis fi­nan­cière) et au rayon­ne­ment cultu­rel (ce que l’on n’ap­pelle pas en­core le soft po­wer). Néan­moins, cet em­pire plus vaste et plus peu­plé est aus­si de­ve­nu plus com­plexe sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, l’en­semble pou­vant don­ner une im­pres­sion d’hé­té­ro­gé­néi­té. La ques­tion est donc de trou­ver des élé­ments fé­dé­ra­teurs, pou­vant ex­pli­quer la co­hé­sion de l’en­semble sur une pé­riode dont la lon­gueur n’est pas né­gli­geable, et la Cou­ronne bri­tan­nique a te­nu une place dé­ter­mi­nante en la ma­tière.

Un em­pire ins­ti­tu­tion­nel­le­ment com­po­site

En 1837, l’em­pire était com­po­sé de deux types de ter­ri­toires. D’une part, les co­lo­nies de la Cou­ronne, ad­mi­nis­trées di­rec­te­ment de­puis Londres et où le sou­ve­rain était re­pré­sen­té par un gou­ver­neur-gé­né­ral, res­pon­sable uni­que­ment de­vant le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, dé­te­nant l’es­sen­tiel du pou­voir. D’autre part, en Inde, la Com­pa­gnie des Indes orien­tales, com­pa­gnie mar­chande de droit pri­vé fon­dée en 1600 et do­tée du mo­no­pole du com­merce avec toute l’Asie mé­ri­dio­nale, avait ob­te­nu le droit d’ad­mi­nis­trer au nom de la Cou­ronne les ter­ri­toires conquis de­puis le mi­lieu du XVIIIe siècle. Ses ac­ti­vi­tés po­li­tiques étaient sous le contrôle du gou­ver­ne­ment, à la dif­fé­rence de ses ac­ti­vi­tés com­mer­ciales, même si la fron­tière entre les deux res­tait floue. En 1833, la Com­pa­gnie per­dit tout mo­no­pole com­mer­cial, de­ve­nant es­sen­tiel­le­ment un agent ad­mi­nis­tra­tif en lieu et place du gou­ver­ne­ment, jus­qu’à sa sup­pres­sion en 1858, Londres gou­ver­nant dé­sor­mais di­rec­te­ment l’Inde. Mais un autre cli­vage était à prendre en compte, en termes d’ave­nir po­li­tique, entre les co­lo­nies de peu­ple­ment blanc ( white set­tle­ments) et les co­lo­nies de po­pu­la­tion in­di­gène. Jus­qu’aux an­nées 1850-1860, les di­ri­geants bri­tan­niques consi­dé­raient que les co­lo­nies blanches ob­tien­draient iné­luc­ta­ble­ment leur in­dé­pen­dance et qu’il vau­drait mieux ac­com­pa­gner le mou­ve­ment que ten­ter de s’y op­po­ser comme pour les Treize Co­lo­nies, avec les consé­quences que l’on sait. D’ailleurs, sur place, les­dits co­lons, is­sus en­core dans leur im­mense ma­jo­ri­té des îles Bri­tan­niques, es­pé­raient bien ob­te­nir ra­pi­de­ment les droits po­li­tiques qui étaient les leurs en mé­tro­pole lors­qu’ils étaient An­glais ou Écos­sais, ou dont ils es­pé­raient jouir, lors­qu’ils étaient Ir­lan­dais. En re­vanche, pour les in­di­gènes (les Na­tives, pour re­prendre le terme de

Jus­qu’aux an­nées 1850-1860, les di­ri­geants bri­tan­niques consi­dé­raient que les co­lo­nies blanches ob­tien­draient iné­luc­ta­ble­ment leur in­dé­pen­dance et qu’il vau­drait mieux ac­com­pa­gner le mou­ve­ment que ten­ter de s’y op­po­ser. En re­vanche, pour les in­di­gènes, la ques­tion ne se po­sait même pas.

l’époque), la ques­tion ne se po­sait même pas…

À la fin du règne de Vic­to­ria, la struc­ture de l’em­pire bri­tan­nique pou­vait être pré­sen­tée ain­si. En son coeur, le Royaume-Uni de Grande-Bre­tagne et d’Ir­lande ; puis le pre­mier cercle des Do­mi­nions, Ca­na­da (avril 1867) et Aus­tra­lie (jan­vier 1901), États qua­si-sou­ve­rains mais re­liés à la mé­tro­pole par leur al­lé­geance à la Cou­ronne ; en­suite, les autres co­lo­nies de peu­ple­ment blanc, jouis­sant seule­ment de l’au­to­no­mie in­terne ; les co­lo­nies tro­pi­cales, ad­mi­nis­trées soit di­rec­te­ment par la Cou­ronne, soit, cas plus rare, par une com­pa­gnie à charte (Ni­ger, Rho­dé­sie…) ; l’Inde, en­fin, construc­tion par­ti­cu­lière, où aux ter­ri­toires sous contrôle bri­tan­nique di­rect s’ajou­taient les États prin­ciers, en prin­cipe in­dé­pen­dants mais en fait vas­saux de Londres. On peut ajou­ter les pro­tec­to­rats (émi­rats du golfe Per­so- Ara­bique, îles Cook ou Sa­lo­mon, Gam­bie, Zan­zi­bar, etc.), États no­mi­na­le­ment sou­ve­rains mais pla­cés sous la tu­telle

di­plo­ma­tique et mi­li­taire de Londres, qui y exer­çait en fait la réa­li­té du pou­voir.

Cette hé­té­ro­gé­néi­té re­flé­tait la fa­çon dont l’em­pire s’était consti­tué : si­non to­ta­le­ment « en un mo­ment d’in­ad­ver­tance », pour re­prendre John See­ley (1), du moins long­temps de fa­çon « ré­ac­tive », l’ac­qui­si­tion de nou­veaux ter­ri­toires s’ef­fec­tuant au coup par coup, qua­si­ment sous la pres­sion d’évé­ne­ments ex­té­rieurs et prin­ci­pa­le­ment pour as­su­rer la sé­cu­ri­té de ceux qui étaient dé­jà sous contrôle. Ce n’est que dans le der­nier quart du siècle que l’on constate l’émer­gence d’une vo­lon­té plus sys­té­ma­tique d’ac­croître l’em­pire et d’en ren­for­cer la co­hé­sion. Mais c’était chose dé­li­cate. On le vit bien lorsque Jo­seph Cham­ber­lain, en charge du mi­nis­tère des Co­lo­nies entre 1895 et 1903 et grand zé­la­teur de l’idéal im­pé­rial, aux yeux de qui mé­tro­pole et white set­tle­ments consti­tuaient une com­mu­nau­té de cul­ture, vou­lut mettre en place un Par­le­ment im­pé­rial qui se se­rait su­per­po­sé aux dif­fé­rents Par­le­ments na­tio­naux pour ar­bi­trer sur les seules af­faires com­munes à l’Em­pire : les di­ri­geants des white set­tle­ments prirent soin de faire échouer le pro­jet, ayant bien com­pris que la faible taille de leur po­pu­la­tion leur ga­ran­tis­sait une re­pré­sen­ta­tion mi­no­ri­taire dans cette ins­tance nou­velle au sein de la­quelle Londres au­rait pu re­ga­gner des moyens de contrôle sur ses self-go­ver­ning co­lo­nies.

Non que Cham­ber­lain ait sur­es­ti­mé la force du lien sen­ti­men­tal exis­tant entre la mé­tro­pole et les mil­lions de ses en­fants ex­pa­triés du Ca­na­da à l’Aus­tra­la­sie entre 1815 et 1914, mais il

Ce n’est que dans le der­nier quart du siècle que l’on constate l’émer­gence d’une vo­lon­té plus sys­té­ma­tique d’ac­croître l’em­pire et d’en ren­for­cer la co­hé­sion. Mais c’était chose dé­li­cate.

avait sous-es­ti­mé leur at­ta­che­ment à leur li­ber­té po­li­tique ! Ce sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à un en­semble cultu­rel com­mun, la « bri­tan­ni­té » ( Bri­ti­sh­ness), est au coeur même de la no­tion de « monde bri­tan­nique » qui connaît une vogue his­to­rio­gra­phique cer­taine. La fa­çon dont les membres de cette dia­spo­ra mon­diale pou­vaient se sen­tir à la fois bri­tan­niques et ca­na­diens, aus­tra­liens, etc., est illus­trée par ce qua­train de la poé­tesse ca­na­dienne Jean Ble­wett (1872-1934), « The Na­tive Born » (1907) : « Nous ai­mons cette île cein­tu­rée par les eaux, et nous brû­lons de com­prendre/Toute la gran­deur, toute la ma­jes­té de la mère-pa­trie. Au vieux pays notre hom­mage,/ mais le nou­veau pays a notre coeur ! » (2). Ou en­core de ce pas­sage d’An­dré Sieg­fried, pu­blié en 1904, à pro­pos de la Nou­velle-Zé­lande, au loya­lisme en­vers la mé­tro­pole pro­ver­bial, il est vrai, à l’époque : « la plu­part des Néo-Zé­lan­dais pré­fèrent la vie large et libre de leur co­lo­nie. Mais ils sentent bien que l’An­gle­terre est tou­jours le ré­ser­voir où ils puisent leurs idées, leurs ca­pi­taux, leur vie même. Ils se rendent comptent qu’ils sont tou­jours, au sens strict du mot, des co­lo­niaux, et ils com­prennent la né­ces­si­té de ne pas rompre avec une mère qui contri­bue en­core à les faire vivre. Con­si­dé­rons donc comme une réa­li­té ce sen­ti­ment pro­fond que tout Néo-Zé­lan­dais nour­rit à l’égard de l’An­gle­terre. […] C’est l’amour res­sen­ti pour un pays qui n’a pas ces­sé d’être le vôtre, et dont on par­tage les peines, comme on par­tage sa gloire. » (3)

L’image de Vic­to­ria, fac­teur d’uni­té

Dans un tel contexte, la mo­nar­chie de­vait re­vê­tir un rôle uni­fi­ca­teur es­sen­tiel dont l’image de la reine au­ra été le vec­teur. L’image, et non la reine elle-même, car celle-ci a été peu aven­tu­reuse : en tant que sou­ve­raine, elle n’est sor­tie du Royau­meU­ni que pour se rendre deux fois à Eu (Nor­man­die ; 1843, 1845) et une fois à Pa­ris (1855). Ses autres dé­pla­ce­ments, tous si­tués entre la Saxe-Co­bourg, Biar­ritz et l’Ita­lie, furent tous ef­fec­tués à titre pri­vé. Lorsque les di­ri­geants des co­lo­nies de l’Amé­rique du Nord bri­tan­nique l’in­vi­tèrent en 1856 et en­core en 1859, elle re­fu­sa, ar­guant des ri­gueurs du voyage, mais pro­po­sa que son fils aî­né, « Ber­tie », la rem­place. De fait, il ef­fec­tua en 1860 une vi­site de quatre mois au cours de la­quelle il par­cou­rut l’en­semble des pro­vinces qui al­laient consti­tuer le fu­tur Do­mi­nion, ain­si qu’une par­tie des États-Unis, de De­troit à New York et Wa­shing­ton. Par­tout, le prince de Galles at­ti­ra des di­zaines de mil­liers de per­sonnes et re­çut un ac­cueil en­thou­siaste, avec arcs de triomphe, illu­mi­na­tions, ré­cep­tions en son hon­neur. « Ber­tie » vi­si­ta aus­si l’Inde en 1875-1876, tan­dis que deux de ses frères et ses deux fils ef­fec­tuèrent plu­sieurs voyages dans l’em­pire entre 1867 et 1889, en­tre­te­nant le lien entre la Cou­ronne et ses su­jets.

Pour au­tant, si elle n’al­la ja­mais à la ren­contre de ses su­jets ul­tra­ma­rins, Vic­to­ria se sou­ciait d’eux. Pre­nons l’exemple de l’Inde. En 1857-1858, la ré­volte des Ci­payes faillit presque chas­ser les Bri­tan­niques du sous-conti­nent. Vic­to­ria sui­vit les évé­ne­ments de très près et par­ta­geait le sen­ti­ment d’hor­reur de ses contem­po­rains de­vant les exac­tions des ré­vol­tés, en par­ti­cu­lier lors­qu’ils mas­sa­craient des di­zaines de femmes et d’en­fants. Mais, quant à la po­li­tique à adop­ter une fois l’ordre ré­ta­bli, elle se ran­gea du cô­té de ceux, rares, qui vou­laient dis­tin­guer entre les In­diens ré­vol­tés et ceux qui étaient res­tés loyaux (ou at­ten­tistes, mais peu im­porte en dé­fi­ni­tive). Dans une dé­cla­ra­tion ren­due pu­blique le 1er no­vembre 1858, elle pro­met­tait que la Grande-Bre­tagne ne re­cher­che­rait

plus d’ex­ten­sion ter­ri­to­riale et que les droits des princes se­raient res­pec­tés. Elle ajou­tait : « Nous nous sen­tons liés aux ha­bi­tants au­toch­tones de nos ter­ri­toires in­diens par les mêmes obli­ga­tions et de­voirs qui Nous lient à tous nos autres su­jets, et, avec la bé­né­dic­tion de Dieu, Nous les rem­pli­rons fi­dè­le­ment et conscien­cieu­se­ment. » (4) En 1876, le Pre­mier Mi­nistre Ben­ja­min Dis­rae­li la fit pro­cla­mer im­pé­ra­trice des Indes. Son in­té­rêt pour le « joyau de la Cou­ronne » ne fai­blit pas en­suite, même s’il était in­en­vi­sa­geable qu’elle s’y rende en per­sonne en rai­son de la trop forte cha­leur. On sait qu’en 1887, elle se prit d’af­fec­tion pour un jeune ser­vi­teur ori­gi­naire d’Agra, Ab­dul Ka­rim. Vic­to­ria était dé­pour­vue de pré­ju­gés de classe ou de race, et Ab­dul Ka­rim lui de­vint ra­pi­de­ment in­dis­pen­sable, son « se­cré­taire in­dien » comme elle di­sait, au grand dam de tout son en­tou­rage, mais elle tint bon : elle lui at­tri­bua des cot­tages sur les do­maines des châ­teaux de Wind­sor, Os­borne et Bal­mo­ral, ain­si qu’un lo­pin de terre en Inde dont les re­ve­nus le pla­ce­raient dé­fi­ni­ti­ve­ment à l’abri du be­soin lors­qu’elle se­rait morte. Source de tous les hon­neurs, elle le fit com­pa­gnon dans l’ordre de l’Em­pire in­dien (1895) puis com­man­deur dans l’ordre royal de Vic­to­ria (1899). Ces élé­ments étaient bien connus en Inde et contri­buèrent à la po­pu­la­ri­té de celle que ses su­jets ap­pe­laient la « grande reine blanche au-de­là des mers ».

Plus gé­né­ra­le­ment, la vie de chaque co­lo­nie était en par­tie scan­dée par les évé­ne­ments royaux, comme le jour an­ni­ver­saire de la reine ( Vic­to­ria Day, 24 mai), fé­rié dans tout l’Em­pire, ou en­core les ju­bi­lés com­mé­mo­rant son ac­ces­sion en 1887 et 1897 ( cf. in­fra), les ma­riages, les nais­sances, les deuils… Les images de la reine étaient om­ni­pré­sentes : sur les timbres-poste, les pièces ou les billets de banque ; les por­traits of­fi­ciels, les sta­tues, les bustes ; les gra­vures ou les pho­to­gra­phies dans les jour­naux, au mo­ment où s’épa­nouit une presse à la dif­fu­sion mas­sive ; mais aus­si sur des af­fiches pu­bli­ci­taires, car, pour telle ou telle marque, quel meilleur ar­gu­ment de vente qu’être four­nis­seur at­ti­tré de la reine ? Ce­la consti­tuait un élé­ment es­sen­tiel du pay­sage vi­suel quo­ti­dien, et ce­la, dans tout l’em­pire. N’ou­blions pas non plus que « Vic­to­ria » est, dès la fin du XIXe siècle, le to­po­nyme le plus ré­pan­du dans le monde an­glo­phone. Certes, quelques po­pu­la­tions des white set­tle­ments pou­vaient en­tre­te­nir des sen­ti­ments plus ré­ser­vés, mais il faut aus­si se gar­der d’en exa­gé­rer trop l’im­por­tance. Ain­si, au Qué­bec, le re­cen­se­ment de 1881 montre que la fré­quence du pré­nom de Vic­to­ria est plus éle­vée pour les en­fants des foyers fran­co­phones que pour les an­glo­phones ! En fait, les na­tio­na­listes qué­bé­cois ne re­met­taient nul­le­ment en cause le lien dy­nas­tique, d’au­tant que la très in­fluente Église ca­tho­lique était d’un loya­lisme mo­nar­chique à toute épreuve. Sans doute les Ir­lan­dais dis­sé­mi­nés dans l’em­pire pou­vaient-ils être plus ré­ser­vés : Vic­to­ria pas­sait – er­ro­né­ment, d’ailleurs – pour n’avoir rien fait lors de la Grande Fa­mine des an­nées 1840, elle ma­ni­fes­tait peu d’in­té­rêt pour leur île, et le Gou­ver­ne­ment de Sa Ma­jes­té re­fu­sait le Home Rule (au­to­no­mie po­li­tique). Pour­tant, lorsque l’an­cien dé­pu­té na­tio­na­liste ir­lan­dais Charles Ga­van Duf­fy, qui avait émi­gré en Aus­tra­lie en 1856, de­vint Pre­mier mi­nistre de la co­lo­nie de Vic­to­ria en 1871, il prê­ta le tra­di­tion­nel serment d’al­lé­geance sans que ce­la lui pa­rût in­sur­mon­table. Plus gé­né­ra­le­ment, l’Aus­tra­lie fut au XIXe siècle la par­tie de l’em­pire où exis­ta un sen­ti­ment ré­pu­bli­cain non né­gli­geable. Plu­sieurs élé­ments peuvent l’ex­pli­quer : dans les an­nées 1840, bon nombre de char­tistes (le char­tisme fut ce qui s’ap­pa­ren­ta le plus à un mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire dans les îles Bri­tan­niques) y avaient été exi­lés. Il y avait aus­si l’at­trac­tion de la ré­pu­blique amé­ri­caine, bien plus proche que la mé­tro­pole. Mais ne pro­je­tons pas sur le ré­pu­bli­ca­nisme du XIXe siècle les réa­li­tés de ce­lui de notre époque : il y eut bien des ma­ni­fes­ta­tions an­ti­mo­nar­chistes lors du ju­bi­lé de 1887, mais elles de­meu­rèrent très li­mi­tées, et il n’y en eut pas lors de ce­lui de 1897. La dé­cen­nie 1890 fut mar­quée par un vif dé­bat pour sa­voir si la Fé­dé­ra­tion aus­tra­lienne en voie de consti­tu­tion conser­ve­rait ou non le lien dy­nas­tique, mais les par­ti­sans du main­tien rem­por­tèrent net­te­ment cha­cun des ré­fé­ren­dums par les­quels les ha­bi­tants des six co­lo­nies se pro­non­cèrent sur la na­ture du fu­tur État.

Des évé­ne­ments fé­dé­ra­teurs : les deux ju­bi­lés et les fu­né­railles de Vic­to­ria (1887, 1897, 1901)

L’ex­cep­tion­na­li­té du règne de Vic­to­ria ré­side d’abord, on l’a dit, dans sa lon­gé­vi­té. En 1887 et en 1897, deux ju­bi­lés, le pre­mier d’or, le se­cond de dia­mant, cé­lé­brèrent ses 50, puis 60 an­nées sur le trône. Dès 1887, on était dans l’ex­cep­tion : le pré­cé­dent ju­bi­lé d’or re­mon­tait à George III, en 1810, et il avait été cé­lé­bré sans grande pompe du fait de la ma­la­die men­tale du roi. On fit donc les choses en grand : par­tout, on édi­fia des sta­tues, on frap­pa des mé­dailles com­mé­mo­ra­tives, on ins­tal­la des arches triom­phales, des guir­landes, des ki­lo­mètres de pa­vois. Ar­ti­sans et ma­nu­fac­tu­riers pro­dui­sirent coupes, théières, tasses ou po­te­ries de toute sorte à son ef­fi­gie ; on dis­tri­bua en son nom de la nour­ri­ture aux pauvres ; on édi­fia des hô­pi­taux, des écoles, des bi­blio­thèques, etc. Les chefs de gou­ver­ne­ment des co­lo­nies au­to­nomes conver­gèrent à Londres pour as­sis­ter aux fes­ti­vi­tés, aux cô­tés de qua­si­ment

Le roi est main­te­nant le plus grand lien cons­ti­tu­tion­nel unis­sant en un seul em­pire des com­mu­nau­tés d’hommes libres que sé­pare la moi­tié de la cir­con­fé­rence du globe.

toutes les têtes cou­ron­nées de la pla­nète. Ce fut aus­si pour eux une oc­ca­sion de se ren­con­trer, et les cé­ré­mo­nies du ju­bi­lé furent pré­cé­dées par la pre­mière Confé­rence co­lo­niale, sous les aus­pices du mi­nistre en charge. La di­men­sion im­pé­riale fut da­van­tage pré­sente en­core pour le ju­bi­lé de dia­mant, dont l’or­ga­ni­sa­tion in­com­ba à Jo­seph Cham­ber­lain, ar­dent par­ti­san, on l’a vu, du ren­for­ce­ment des liens entre la mé­tro­pole et les co­lo­nies blanches. Leurs onze Pre­miers mi­nistres furent conviés à par­ti­ci­per à une nou­velle Confé­rence co­lo­niale, la troi­sième de­puis celle de 1887. Elle prit place après les cé­ré­mo­nies of­fi­cielles, et non avant, sans doute pour lais­ser plus de temps aux né­go­cia­tions : on était en pleines dis­cus­sions sur la créa­tion du Par­le­ment im­pé­rial, dont on a vu plus haut ce qu’il ad­vint. En re­vanche, les fes­ti­vi­tés mirent l’em­pire à l’hon­neur, avec, par exemple, le dé­fi­lé de 46 000 sol­dats co­lo­niaux, du Ca­na­da à Hong Kong, en pas­sant par l’Inde ou Bor­néo. La reine dé­cé­da moins de quatre ans après son ju­bi­lé de dia­mant ; elle était alors le sou­ve­rain qui avait ré­gné le plus long­temps sur les îles Bri­tan­niques. Ses fu­né­railles, le 2 fé­vrier, re­çurent une cou­ver­ture mé­dia­tique pla­né­taire (elles furent le pre­mier évé­ne­ment de grande am­pleur à être fil­mé par plu­sieurs com­pa­gnies ci­né­ma­to­gra­phiques) et, dans tout l’em­pire, jour­nées de deuil et ser­vices com­mé­mo­ra­tifs se suc­cé­dèrent. On frap­pa de nou­velles mé­dailles et on éri­gea de nou­velles sta­tues. Le gou­ver­ne­ment ca­na­dien dé­ci­da de conser­ver la cé­lé­bra­tion du Vic­to­ria Day, afin de per­pé­tuer son sou­ve­nir. Dans le reste des co­lo­nies, il fut re­bap­ti­sé Em­pire Day, mon­trant à quel point la reine et la gran­deur im­pé­riale se confon­daient dé­sor­mais. En Inde, les cé­ré­mo­nies pu­bliques pré­vues furent an­nu­lées, les ad­mi­nis­tra­tions et les com­mer­çants ob­ser­vèrent une jour­née de deuil. Le vice-roi dé­ci­da qu’un mé­mo­rial se­rait éle­vé à Cal­cut­ta, la ca­pi­tale ad­mi­nis­tra­tive de l’Inde bri­tan­nique. Cette énorme bâ­tisse de marbre blanc, com­men­cée en 1906, fut inau­gu­rée en 1921. Son coût to­tal s’éle­va à 10,5 mil­lions de rou­pies, et la plus grande par­tie de son fi­nan­ce­ment pro­vint de dons de princes in­diens et de simples su­jets, le reste étant abon­dé par le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique.

Lord Sa­lis­bu­ry écri­vait au nou­veau roi Édouard VII en fé­vrier 1901, quelques jours après son ac­ces­sion au trône : « Le roi n’est plus seule­ment le roi de Gran­deB­re­tagne et d’Ir­lande et de quelques dé­pen­dances dont la seule va­leur était d’as­su­rer la ri­chesse et la sé­cu­ri­té de la Grande-Bre­tagne et de l’Ir­lande. Il est main­te­nant le plus grand lien cons­ti­tu­tion­nel unis­sant en un seul em­pire des com­mu­nau­tés d’hommes libres que sé­pare la moi­tié de la cir­con­fé­rence du globe. Tous les sen­ti­ments pa­trio­tiques qui rendent cet Em­pire pos­sible se concentrent sur lui, ou prin­ci­pa­le­ment sur lui. Et tout ce qui met en va­leur sa per­sonne au­près de nos sem­blables au­de­là des mers doit être un ajout sup­plé­men­taire à la Mo­nar­chie et à l’Em­pire ». Un tel constat ne se com­prend qu’à

Lors­qu’elle dé­cède en 1901, l’em­pire bri­tan­nique est de­ve­nu ce­lui « sur le­quel le so­leil ne se couche ja­mais » : 30 mil­lions de km², plus de 350 mil­lions d’ha­bi­tants.

la lu­mière du règne de Vic­to­ria, et il de­meu­ra per­ti­nent long­temps, voire le de­meure en­core : Eli­za­beth II n’est-elle pas tou­jours reine du Ca­na­da, d’Aus­tra­lie, de Nou­velle-Zé­lande et de douze autres, plus pe­tits, royaumes du Com­mon­wealth ? N’est-elle pas de­ve­nue le sou­ve­rain qui a le plus voya­gé dans ses royaumes (et en de­hors aus­si, d’ailleurs) ? Bien sûr, les an­ciens Do­mi­nions (le terme est tom­bé en désué­tude après la Se­conde Guerre mon­diale) jouissent main­te­nant de toute leur sou­ve­rai­ne­té, et des mou­ve­ments ré­pu­bli­cains se font en­tendre. En Aus­tra­lie, un ré­fé­ren­dum sur la ques­tion a été or­ga­ni­sé en 1999 : les sé­pa­ra­tistes n’ont rem­por­té que 45 % des suf­frages. De­puis, et dans les autres royaumes aus­si, on ne peut s’ap­puyer que sur des son­dages d’opi­nion, fluc­tuants par dé­fi­ni­tion. Mais les voyages of­fi­ciels ef­fec­tués par les re­pré­sen­tants de la troi­sième gé­né­ra­tion de la fa­mille royale, et no­tam­ment le duc et la du­chesse de Cam­bridge, montrent bien la vo­lon­té de per­pé­tuer ce rôle de trait d’union.

Pho­to ci-des­sus : Carte de l’em­pire bri­tan­nique en 1886, sous le règne de Vic­to­ria qui fut mar­qué par une im­pres­sion­nante ex­pan­sion de l’em­pire, de­ve­nu la pre­mière puis­sance mon­diale et par des chan­ge­ments in­dus­triels, cultu­rels, po­li­tiques, scien­ti­fiques et mi­li­taires. (© Wal­ter Crane)

Ci-contre : Ca­ri­ca­ture du ma­ga­zine Punch du 15 avril 1876 qui montre le Pre­mier mi­nistre Dis­rae­li of­frant une cou­ronne d’im­pé­ra­trice des Indes à Vic­to­ria en échange de sa cou­ronne royale. Alors que la Com­pa­gnie an­glaise des Indes orien­tales a été dis­soute et in­té­grée à la Cou­ronne bri­tan­nique en 1858, la reine Vic­to­ria est la pre­mière à prendre le titre d’im­pé­ra­trice des Indes et ce titre se­ra por­té par les mo­narques bri­tan­niques jus­qu’à l’in­dé­pen­dance de l’Inde en 1947. (DR)

Pho­to ci-contre : Réunion à l’As­sem­blée lé­gis­la­tive de la co­lo­nie du Cap. À l’image d’autres co­lo­nies de l’em­pire bri­tan­nique sous le règne de Vic­to­ria, c’est en 1854 que la co­lo­nie du Cap s’est vue do­tée d’une Consti­tu­tion et d’un gou­ver­ne­ment re­pré­sen­ta­tif. (© The Queen’s Em­pire, Vo­lume 1, Cas­sell & Co.)

Ci-des­sus : Pho­to­gra­phie deJo­seph Cham­ber­lain, homme d’État bri­tan­nique qui fut no­tam­ment se­cré­taire aux Co­lo­nies de 1895 à 1903, lors de la fin du règne de Vic­to­ria. (© Bain News Ser­vice)

Pho­to ci-des­sus : Vi­site de « Ber­tie », fils de la reine Vic­to­ria et fu­tur roi Edouard VII, aux chutes du Nia­ga­ra en 1860, lors de sa tour­née en Amé­rique du Nord. Si la reine Vic­to­ria se dé­pla­çait peu au sein de son em­pire, son fils a ef­fec­tué plu­sieurs vi­sites, dont une en Amé­rique du Nord en 1860 et une dans le sous­con­ti­nent in­dien en 1875. (DR)

Pho­to ci-des­sus : Pho­to­gra­phie de 1893 mon­trant la reine Vic­to­ria et son « se­cré­taire in­dien », Mo­ham­med Ab­dul Ka­rim, qui de­vien­dra son al­lié et son confi­dent au cours des quinze der­nières an­nées de sa vie, au grand dam de la fa­mille royale et des autres membres de la cour, in­di­gnés de la voir ac­cor­der sa confiance et ses fa­veurs à un étran­ger à la peau fon­cée, mu­sul­man de sur­croît.(© Hills and Saun­ders)

Pho­to ci-des­sus :Pho­to de fa­mille de la reine Vic­to­ria avec ses neuf en­fants et son époux le princeAl­bert, le 26 mai 1857. Ses neuf en­fants vont épou­ser des membres de fa­milles royales ou nobles dans toute l’Eu­rope, ce qui vau­dra à la reine Vic­to­ria le sur­nom de « grand-mère de l’Eu­rope ». (© Cal­de­si and Mon­tec­chi/ Royal Col­lec­tion)

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