– ANA­LYSE La « Grande guerre afri­caine », une page dif­fi­cile à tour­ner pour le Con­go-Kin­sha­sa

Diplomatie - - Sommaire - Ro­drigue Na­na Ngas­sam

Seize ans après avoir si­gné le trai­té cen­sé mettre fin au conflit mul­ti­fa­cette ayant im­pli­qué sept pays afri­cains, et alors que le pré­sident de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, Jo­seph Ka­bi­la, de­vrait pas­ser la main fin 2018, les ex­crois­sances de ce conflit sont tou­jours vi­vaces.

De­puis deux dé­cen­nies, la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go (RDC) est dé­chi­rée par des conflits po­li­tiques et mi­li­taires sans fin. Ces conflits ont non seule­ment pro­vo­qué dans ce pays une spi­rale de vio­lence et blo­qué son pro­ces­sus de dé­ve­lop­pe­ment po­li­tique et éco­no­mique mais ils ont, en outre, en­traî­né les pays li­mi­trophes au tour­nant des an­nées 2000 dans ce que cer­tains jour­na­listes ont ap­pe­lé « la Grande guerre d’Afrique » (1). Le Ki­vu, com­po­sé des pro­vinces du Ma­nie­ma, du Nord-Ki­vu et du Sud-Ki­vu est dé­jà, à cette époque, l’épi­centre de ce sys­tème ré­gio­nal des conflits. Au­cune des causes du conflit mul­ti­di­men­sion­nel lar­vé dans cette zone n’ayant été ré­so­lue, la guerre sem­blait iné­luc­table. Pa­ral­lè­le­ment, la po­li­tique er­ra­tique de la fin de règne de Mo­bu­tu, en pré­ci­pi­tant le Con­go (ex-Zaïre) dans le chaos, contri­bua gran­de­ment à la dé­struc­tu­ra­tion de la so­cié­té et à la dé­li­ques­cence de l’État congo­lais. Et c’est un Zaïre dont les ap­pa­reils sé­cu­ri­taires se sont tous ef­fon­drés qui va être confron­té aux nou­veaux en­jeux sé­cu­ri­taires ain­si qu’à des ac­teurs so­ciaux de plus en plus ra­di­ca­li­sés, mais sur­tout mi­li­ta­ri­sés. Dans ce contexte émerge l’Al­liance des Forces dé­mo­cra­tiques pour la li­bé­ra­tion du Con­go (AFDL) me­née par Laurent-Dé­si­ré Ka­bi­la (LDK), qui pré­ci­pite dans une pre­mière ré­bel­lion (1996-1997) la chute du ré­gime de Mo­bu­tu. Puis, une deuxième ré­bel­lion (1998-2003), or­ches­trée par le

Ras­sem­ble­ment congo­lais pour la dé­mo­cra­tie (RCD) et le Mou­ve­ment pour la Li­bé­ra­tion du Con­go (MLC), va naître pour écar­ter, cette fois, LDK du pou­voir. Dès lors, le conflit dans ce pays prend une di­men­sion sous-ré­gio­nale im­pli­quant sept États afri­cains et une mul­ti­tude de grou­pés ar­més. Mal­gré les nom­breuses op­tions de sor­tie de crise de­vant mettre fin au conflit et ra­me­ner la paix en RDC, force est de consta­ter que les groupes ar­més sont tou­jours là, et que la me­nace d’un ré­em­bra­se­ment du pays reste vive.

Aux ori­gines de la guerre : l’im­bro­glio iden­ti­taire entre Hu­tus et Tut­sis au Ki­vu

La ré­gion du Ki­vu, si­tuée plus pré­ci­sé­ment sur les hautes terres de la crête Con­go-Nil, a long­temps été une terre d’ac­cueil pour les mi­grants ori­gi­naires du Rwan­da. En ef­fet, la ra­ré­fac­tion des terres dans un contexte de forte crois­sance dé­mo­gra­phique au Rwan­da, cou­plée à des mo­ments de grandes

Le ren­dez-vous élec­to­ral ai­guise les ap­pé­tits, ra­vive les désac­cords et fi­na­le­ment fait craindre un conflit pos­té­lec­to­ral dans un pays dé­jà très in­stable.

fa­mines (2) et au be­soin de main-d’oeuvre dans les plan­ta­tions, les mines, l’in­dus­trie et les routes au Con­go condui­sirent des po­pu­la­tions rwan­do­phones vers les ré­gions orien­tales du Con­go : le Nord et le Sud-Ki­vu. Les mi­gra­tions, spon­ta­nées ou or­ga­ni­sées par l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale belge dans le cadre de la Mis­sion d’im­mi­gra­tion des Ba­nyar­wan­da (MIB) mise en place en 1937, ont drai­né des flux es­ti­més à 200 000 per­sonnes pour la pé­riode co­lo­niale et 100 000 pour la pre­mière dé­cen­nie d’in­dé­pen­dance en RDC (post-1960) (3). Ces vagues d’im­mi­gra­tion mas­sives, sur­tout celles des an­nées 1950, vont contri­buer à créer ou à ren­for­cer sur des lo­ca­li­tés congo­laises, no­tam­ment au Ma­si­si, des re­grou­pe­ments as­sez hé­té­ro­gènes, au­pa­ra­vant in­exis­tants, de « Ba­nyar­wan­da », en ré­fé­rence aux ra­cines cultu­relles et géo­gra­phiques rwan­daises de ces po­pu­la­tions ain­si qu’à leur langue, le ki­nyar­wan­da. Leur ar­ri­vée en ter­ri­toire congo­lais a sus­ci­té de fortes ten­sions avec les po­pu­la­tions ré­pu­tées « au­toch­tones », c’est-à-dire ins­tal­lées avant l’ar­ri­vée des mi­grants rwan­dais, qui se sont sen­ties pro­gres­si­ve­ment dé­pos­sé­dées de leurs pré­ro­ga­tives fon­cières et des droits sym­bo­liques qui s’y rat­tachent.

Dans cette ré­gion, les ten­sions se sont ain­si cris­tal­li­sées au­tour du fon­cier et de la ques­tion de la na­tio­na­li­té. La ré­vi­sion en 1981 dans un sens res­tric­tif des cri­tères per­met­tant de se re­ven­di­quer comme Congo­lais (à l’époque, Zaï­rois) a pri­vé des di­zaines de mil­liers de Ba­nyar­wan­da de la na­tio­na­li­té congo­laise (4), en­ve­ni­mant les re­la­tions in­ter­com­mu­nau­taires. Avec la fin de la guerre froide à la suite de l’ef­fon­dre­ment du bloc de l’Est, les pers­pec­tives d’un re­tour à une dé­mo­cra­tie élec­to­rale sous la pres­sion des évo­lu­tions in­ter­na­tio­nales ont ren­for­cé la crainte des au­toch­tones de pas­ser sous la coupe de ceux qu’ils consi­dèrent en­core comme étran­gers. La Confé­rence na­tio­nale sou­ve­raine, consul­ta­tion du peuple sur l’ave­nir et le dé­ve­lop­pe­ment du pays, te­nue dans tout le pays de 1990 à 1992 et qui de­vait je­ter les bases d’une vé­ri­table dé­mo­cra­ti­sa­tion, ferme en ef­fet ses portes aux rwan­do­phones sous pré­texte de « na­tio­na­li­té dou­teuse », consi­dé­rés comme des po­pu­la­tions étran­gères, ils sont écar­tés d’em­blée de toute par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale. C’est dans ce contexte que des ten­sions in­ter­eth­niques au Ma­si­si vont dé­gé­né­rer en 1993 en vio­lences ar­mées op­po­sant les au­toch­tones (Hunde) et les Ba­nyar­wan­da, pro­vo­quant plu­sieurs mil­liers de morts. Au dé­but de l’an­née 1994, un terme avait été mis aux mas­sacres du Ma­si­si grâce no­tam­ment à l’in­ter­ven­tion des au­to­ri­tés cou­tu­mières. Mais quelques mois plus tard, une ca­tas­trophe d’une tout autre am­pleur s’abat­tait sur le Ki­vu. Alors que la guerre ci­vile sé­vis­sait au Rwan­da de­puis quatre ans, l’avan­cée vic­to­rieuse de l’ar­mée du Front Pa­trio­tique Rwan­dais (FPR), conduit par les Tut­sis, pro­vo­qua une ar­ri­vée mas­sive de Hu­tus dans la ré­gion. Mar­quée par des ex­plo­sions de vio­lences in­ter­eth­niques de part et d’autre, jus­qu’au pa­roxysme du gé­no­cide des pre­miers contre les se­conds, la guerre du Rwan­da éten­dait ain­si ses mé­ta­stases au Ki­vu. L’ins­tal­la­tion du­rable de plus d’un mil­lion de Hu­tus dans des camps de ré­fu­giés si­tués à proxi­mi­té de la fron­tière rwan­daise contri­bua à dé­sta­bi­li­ser une ré­gion dé­jà fra­gile, ré­ac­ti­vant l’hos­ti­li­té des au­toch­tones en­vers les Ba­nyar­wan­da, mais sur­tout en­vers les Tut­sis (Ba­nya­mu­lenge, pré­sents de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions), les­quels ne ca­chaient pas leurs sym­pa­thies pour le nou­veau ré­gime de Ki­ga­li.

L’AFDL et la pre­mière guerre du Zaïre : 1996-1997

Cette si­tua­tion fit le lit de l’Al­liance des forces dé­mo­cra­tiques pour la li­bé­ra­tion du Con­go-Zaïre (AFDL) de Laurent-Dé­si­ré Ka­bi­la, qui pré­ci­pi­ta la chute de Mo­bu­tu. L’AFDL sur­git en 1996 sur une scène po­li­tique congo­laise en pleine mu­ta­tion et dans un contexte ré­gio­nal de grand chan­ge­ment sur la scène in­ter­na­tio­nale à la suite de la chute de l’Union so­vié­tique. C’est une as­so­cia­tion de quatre groupes po­li­ti­co-mi­li­taires sans en­ver­gure : le Par­ti de la ré­vo­lu­tion po­pu­laire (PRP) de LDK, le

Mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire pour la li­bé­ra­tion du Zaïre (MRLZ) de Ma­sa­su Nin­ga­ba, le Conseil na­tio­nal de Ré­sis­tance pour la dé­mo­cra­tie (CNRD) conduit par An­dré Ki­sase Ngan­du et l’Al­liance dé­mo­cra­tique du peuple (ADP) di­ri­gée par Déo­gra­tias Bu­ge­ra et Bi­zi­ma Ka­ra­ha. Cette al­liance d’ac­teurs épars par­rai­nés par l’Ou­gan­da de Yo­we­ri Mu­se­ve­ni et le Rwan­da de Paul Ka­game ne se consti­tue pas sans dif­fi­cul­té. Elle pose no­tam­ment un pro­blème de lea­der­ship, fon­da­men­tal dans toute struc­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle de type mi­li­taire, entre Ki­sase Ngan­du, lea­der mi­li­taire et prin­ci­pal ar­ti­san du ral­lie­ment des mi­lices Maï-Maï « Ban­gi­li­ma », et LDK, porte-pa­role. Après le dé­cès de Ki­sase Ngan­du (en jan­vier 1997, dans des cir­cons­tances troubles) et avec l’avis fa­vo­rable des par­rains ou­gan­dais et rwan­dais de l’AFDL, Laurent-Dé­si­ré Ka­bi­la, qui peut re­ven­di­quer une cer­taine co­hé­rence idéo­lo­gique, va s’im­po­ser comme le lea­der in­con­tes­table.

Fort de ce suc­cès, Ka­bi­la, bé­né­fi­ciant d’un sou­tien du peuple et de la classe po­li­tique dans le pays quant à la né­ces­si­té de ren­ver­ser le ré­gime de Mo­bu­tu, ain­si que de l’ap­pui de cinq États voi­sins (l’Ou­gan­da, le Rwan­da, le Bu­run­di, la Zam­bie, l’An­go­la) – et même d’autres États plus éloi­gnés comme l’Éthio­pie, l’Éry­thrée, le Zim­babwe et les ÉtatsU­nis –, en­tame en août 1996 une longue marche en di­rec­tion de la ca­pi­tale Kin­sha­sa. Le 17 mai 1997, le ré­gime dic­ta­to­rial du ma­ré­chal Mo­bu­tu tombe et ce der­nier part en exil après 30 ans de pou­voir à la tête du Zaïre. Pour ob­te­nir l’ap­pui mi­li­taire de l’Ou­gan­da et du Rwan­da et ain­si conqué­rir le pou­voir, LDK avait lais­sé ces pays ex­ploi­ter illé­ga­le­ment des gi­se­ments mi­niers dans le but de cou­vrir, au mi­ni­mum, leurs frais de guerre et ils étaient libres d’in­ter­ve­nir dans la po­li­tique na­tio­nale et étran­gère du Con­go. Le Rwan­da par exemple était par­ve­nu à ins­tal­ler, à cô­té du pré­sident congo­lais, des Tut­sis congo­lais en les­quels il avait toute confiance (Déo­gra­tias Bu­ge­ra, se­cré­taire gé­né­ral de l’AFDL, ou Bi­zi­ma Ka­ra­ha, mi­nistre des Af­faires étran­gères, ou en­core le chef d’état-ma­jor de l’ar­mée, James Ka­be­rere).

L’ins­tal­la­tion du­rable de plus d’un mil­lion de Hu­tus dans des camps de ré­fu­giés si­tués à proxi­mi­té de la fron­tière rwan­daise contri­bua à dé­sta­bi­li­ser une ré­gion dé­jà fra­gile, ré­ac­ti­vant l’hos­ti­li­té des au­toch­tones en­vers les Ba­nyar­wan­da, mais sur­tout en­vers les Tut­sis.

Par ailleurs, la guerre de li­bé­ra­tion avait no­tam­ment comme ob­jec­tif stra­té­gique le dé­man­tè­le­ment des camps de ré­fu­giés hu­tus rwan­dais dans l’Est du Zaïre (5). Ces camps abri­taient des mil­liers de sol­dats ap­par­te­nant à l’an­cienne ar­mée rwan­daise ain­si que des mi­li­ciens (in­ter­ahamwe) ayant com­mis le gé­no­cide, au Rwan­da, en 1994. Ces sol­dats et mi­li­ciens re­pré­sen­taient une me­nace ob­jec­tive pour le ré­gime FPR du Rwan­da. La des­truc­tion des camps condui­sit, semble-t-il, les troupes de l’Ar­mée pa­trio­tique rwan­daise en­ga­gée dans la cam­pagne de 1996-1997 à par­ti­ci­per au mas­sacre d’en­vi­ron 200 000 ré­fu­giés hu­tus (6). Or, tant que des hommes po­li­tiques congo­lais proches de Ki­ga­li siègent dans le gou­ver­ne­ment au­to­pro­cla­mé de LDK, l’en­quête sur ce mas­sacre ne peut avoir lieu. Mais la lune de miel entre le chef de l’AFDL et ses par­rains ou­gan­dais et rwan­dais ne dure pas long­temps. Des dis­putes éclatent dès 1998 entre ce­lui-ci et ses an­ciens sou­tiens qui l’ac­cusent de vou­loir re­mettre en ques­tion leurs al­liances et leurs po­li­tiques d’in­fluence en RDC.

Luttes d’in­fluence, rup­tures des al­liances et mê­lée gé­né­ra­li­sée en RDC de 1998-2003

En 1998, à peine une an­née après sa prise de pou­voir, l’AFDL se trouve ain­si confron­tée à son tour à une ré­bel­lion fo­men­tée par ses an­ciens al­liés (Rwan­da, Ou­gan­da et Bu­run­di) et sou­te­nue par les États-Unis. LDK, sou­mis à des pres­sions po­li­tiques in­ternes mais aus­si ex­ternes (de la part des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales – ONU, UNES­CO, FMI, etc.), n’a d’autre choix que de cher­cher à re­nouer avec ses com­pa­triotes. Lors des re­ma­nie­ments mi­nis­té­riels du 1er juin et du 14 juillet 1998, il li­moge les mi­nistres d’ori­gine tut­si de son gou­ver­ne­ment et fait ap­pel à d’an­ciens par­ti­sans de Mo­bu­tu, comme Um­ba Kya­mi­ta­la, qu’il nomme au poste des Zones stra­té­giques du dé­ve­lop­pe­ment, et Ba­nya­ku Luape, à la Com­mer­cia­li­sa­tion des pro­duits pé­tro­liers (7). En outre, il met sur pied un mi­nis­tère des Droits de l’homme avec pour ob­jec­tif de re­nouer le dia­logue avec les ins­ti­tu­tions des Na­tions Unies. Ce­la crée un ma­laise au­près de ses an­ciens al­liés qui se sentent me­na­cés en rai­son des doutes qui pèsent sur leur im­pli­ca­tion dans le mas­sacre des ré­fu­giés hu­tus dans l’Est du Zaïre, en 1996-1997.

Pour ob­te­nir l’ap­pui mi­li­taire de l’Ou­gan­da et du Rwan­da et ain­si conqué­rir le pou­voir, LDK avait lais­sé ces pays ex­ploi­ter illé­ga­le­ment des gi­se­ments mi­niers.

Par ailleurs, l’Ou­gan­da et le Rwan­da re­prochent au pré­sident congo­lais de n’avoir pas pu mettre hors d’état de nuire les mi­lices et ré­bel­lions rwan­daises et ou­gan­daises opé­rant au Ki­vu. Dans cette ré­gion, deux mou­ve­ments re­belles opèrent en toute im­pu­ni­té – une ré­bel­lion congo­laise, com­po­sée prin­ci­pa­le­ment de Maï-Maï (au Nord-Ki­vu), de Ban­gi­li­ma (NordKi­vu, près de la fron­tière ou­gan­daise), de Sim­bas, de Bu­nya­ki­ri (Sud-Ki­vu), et une ré­bel­lion non congo­laise com­po­sée des mi­lices rwan­daises is­sues des ex-FAR, des in­ter­ahamwes et de l’an­cienne garde pré­si­den­tielle rwan­daise ou ou­gan­daise (de l’ADF no­tam­ment) –, qui s’op­posent à Ka­bi­la et à la pré­sence de l’ar­mée rwan­daise sur le sol congo­lais.

En juillet 1998, ce der­nier dé­crète l’ex­pul­sion des troupes rwan­daises sta­tion­nées en RDC de­puis 1997. L’al­liance avec ses an­ciens frères d’armes se rompt alors dé­fi­ni­ti­ve­ment. Le 2 août 1998, les re­belles, pour la plu­part dif­fé­rents de ceux qui avaient com­po­sé l’AFDL, mais par­mi les­quels on re­trouve en nombre et en po­si­tion de force des Ba­nya­mu­lengue et d’autres Tut­sis congo­lais, se dressent contre Ka­bi­la au sein du Ras­sem­ble­ment congo­lais pour la dé­mo­cra­tie (RCD) sou­te­nu par le Rwan­da.

En oc­tobre 1998, un autre mou­ve­ment re­belle, le Mou­ve­ment pour la Li­bé­ra­tion du Con­go (MLC), sou­te­nu par l’Ou­gan­da, est créé par Jean-Pierre Mbem­ba dans la par­tie ouest de la RDC, pré­ci­sé­ment dans la pro­vince de l’Équa­teur. Son but est de se po­si­tion­ner comme un contre­poids au RCD, au cas où le pou­voir AFDL de Kin­sha­sa tom­be­rait dans ses mains. Sept pays afri­cains sont ain­si pré­ci­pi­tés dans les com­bats et deux coa­li­tions s’af­frontent sur le sol congo­lais. Contre des fac­tions re­belles congo­laises, ri­vales entre elles, sou­te­nues tour à tour se­lon leurs in­té­rêts par le Rwan­da, l’Ou­gan­da et le Bu­run­di, Kin­sha­sa ob­tient le sou­tien mi­li­taire de l’An­go­la, du Zim­babwe, du Tchad et de la Na­mi­bie, des mi­lices rwan­daises In­ter­ahamwe, des mi­lices tri­bales congo­laises Maï-Maï ain­si que le sup­port di­plo­ma­tique du Con­go, du Sé­né­gal, du Ga­bon, du Ca­me­roun, de la RCA et du Sou­dan. Grâce aux nom­breuses ten­ta­tives de sor­tie de crise me­nées par les pays de la SADC, un ac­cord de ces­sez-le-feu est fi­na­le­ment si­gné en juillet 1999 à Lu­sa­ka, par LDK et ses al­liés, ain­si que les al­liés des re­belles congo­lais. Mais le conflit ne s’achève pas pour au­tant. Au contraire, il va se pour­suivre avec une mul­ti­tude de mi­lices ar­mées aux sen­si­bi­li­tés po­li­tiques di­verses, qui es­timent être des lais­sés-pour-compte du Dia­logue in­ter-congo­lais te­nu à Sun-Ci­ty (Afrique du Sud) du 25 fé­vrier au 19 avril 2002 et qui avait abou­ti à l’ac­cord glo­bal et in­clu­sif sur la tran­si­tion en RDC.

Les drames hu­mains et les bou­le­ver­se­ments so­cié­taux

La guerre a en­gen­dré des morts, des ré­fu­giés et des des­truc­tions, mais aus­si d’im­por­tants chan­ge­ments so­ciaux et éco­no­miques. Les dé­cès sont im­pu­tables non seule­ment aux actes de guerre mais aus­si aux consé­quences du pillage illé­gal des res­sources na­tu­relles et agri­coles. On note aus­si d’autres vio­la­tions graves des droits de l’homme qui sont di­rec­te­ment liées au contrôle des sites d’ex­trac­tion par ces forces ar­mées ou à leur pré­sence à proxi­mi­té de ces sites, no­tam­ment des as­sas­si­nats et des abus de pou­voir à des fins lu­cra­tives. Dans cer­taines ré­gions, des com­mu­nau­tés en­tières ont été dé­pla­cées sous la con­trainte par des bandes ar­mées afin que celles-ci puissent prendre le contrôle des zones riches en res­sources ou des routes d’ac­cès à ces zones. Les po­pu­la­tions lo­cales, y com­pris les en­fants, sont re­cru­tées dans plu­sieurs ré­gions par des groupes ar­més qui les uti­lisent comme main-d’oeuvre for­cée pour ex­ploi­ter les res­sources. Ce conflit est mar­qué par l’uti­li­sa­tion mas­sive d’en­fants comme sol­dats par tous les bel­li­gé­rants. La vio­lence sexuelle a éga­le­ment été uti­li­sée comme une arme de guerre par la plu­part des pro­ta­go­nistes. Des com­bat­tants du RCD, des sol­dats rwan­dais ain­si que des com­bat­tants des forces qui leur sont op­po­sées – Mai-Mai, groupes ar­més de Hu­tus rwan­dais et re­belles bu­run­dais des FDD et du FNL – ont,

de fa­çon fré­quente et par­fois sys­té­ma­tique, vio­lé des femmes et des filles (8). Ils ont agi de la sorte pour ter­ro­ri­ser les com­mu­nau­tés et pour les for­cer à ac­cep­ter leur contrôle, ou pour les pu­nir pour leur aide – réelle ou sup­po­sée – aux forces ad­verses, en par­ti­cu­lier s’ils avaient eux-mêmes été at­ta­qués par ces forces. Ces bandes ar­mées ont conti­nué à écu­mer le ter­ri­toire mal­gré la fin du conflit et à piller des res­sources, soit pour fi­nan­cer l’achat d’armes, soit pour des rai­sons d’en­ri­chis­se­ment per­son­nel ou pour le compte des grandes firmes mul­ti­na­tio­nales. La guerre dans ce pays s’est trans­for­mée en une en­tre­prise de pure pré­da­tion.

Une guerre loin d’être ter­mi­née

Dé­jà om­ni­pré­sentes de­puis des dé­cen­nies, les bandes ar­mées ne cessent de pro­li­fé­rer dans cinq pro­vinces : les Ki­vus du Nord et du Sud, l’Itu­ri, le Ma­nie­ma et dans une moindre me­sure le Ka­tan­ga. Au Ki­vu, les Forces gou­ver­ne­men­tales sont en guerre contre di­vers groupes ar­més et mi­lices : les Forces dé­mo­cra­tiques al­liées (ADF) d’obé­dience mu­sul­mane d’ori­gine ou­gan­daise, les ex-Mou­ve­ment du 23 mars 2009 (M23), les Forces de ré­sis­tance pa­trio­tique de l’Itu­ri (FRPI), les Maï-Maï Corps du Ch­rist, les forces dé­mo­cra­tiques de li­bé­ra­tion du Rwan­da (FDLR), les Raïa Mu­tom­bo­ki, les Ka­ta Ka­tan­ga, l’Ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion du Sou­dan (SPLA), l’Ar­mée de ré­sis­tance du Sei­gneur (LRA).

Au Ka­saï, les af­fron­te­ments entre les forces ar­mées ré­gu­lières et les mi­lices se pour­suivent. On en­re­gistre éga­le­ment des af­fron­te­ments in­ter-com­mu­nau­taires entre les mul­tiples eth­nies de la zone. Jo­seph Ka­bi­la, qui a suc­cé­dé à son père LDK, as­sas­si­né le 16 jan­vier 2001 dans des cir­cons­tances non en­core éclair­cies, n’a pas su conte­nir les di­vi­sions dans le pays. L’es­poir et le rêve de paix qu’il avait sus­ci­tés au­près des po­pu­la­tions sont vite re­tom­bés. Après 17 ans pas­sés à la tête de la RDC, faits de contes­ta­tions et de ma­noeuvres pour se main­te­nir au pou­voir de­puis l’ar­ri­vée à échéance de son der­nier man­dat, il s’est en­fin ré­so­lu à res­pec­ter la Consti­tu­tion et à ne pas se re­pré­sen­ter pour le scru­tin 2018.

L’élec­tion pré­si­den­tielle pré­vue le 23 dé­cembre 2018 cris­tal­lise les ten­sions entre les dif­fé­rentes fac­tions (op­po­si­tion et pou­voir). Ayant main­te­nu le sus­pense jus­qu’au bout, Jo­seph Ka­bi­la a fi­na­le­ment dé­si­gné comme son dau­phin l’ex­mi­nistre de l’In­té­rieur, Em­ma­nuel Ra­maz­ni Sha­da­ry et ac­tuel pre­mier res­pon­sable du par­ti pré­si­den­tiel, vi­sé en 2017 par des sanc­tions de l’Union eu­ro­péenne pour vio­la­tions des droits de l’homme. Le pou­voir, sou­hai­tant ga­gner à tout prix les élec­tions, a usé de tous les stra­ta­gèmes pour dis­qua­li­fier les autres can­di­dats. La Com­mis­sion élec­to­rale (CENI) a re­je­té plu­sieurs can­di­da­tures de l’op­po­si­tion à la pré­si­den­tielle, dont celles de deux des prin­ci­paux op­po­sants, JeanPierre Bem­ba, de re­tour à Kin­sha­sa après son ac­quit­te­ment par la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale (CPI), et Moïse Ka­tum­bi. Le ren­dez-vous élec­to­ral ai­guise les ap­pé­tits, ra­vive les désac­cords et fi­na­le­ment fait craindre un conflit post-élec­to­ral dans un pays dé­jà très in­stable.

Dé­jà om­ni­pré­sentes de­puis des dé­cen­nies, les bandes ar­mées ne cessent de pro­li­fé­rer dans cinq pro­vinces : les Ki­vus du Nord et du Sud, l’Itu­ri, le Ma­nie­ma et dans une moindre me­sure le Ka­tan­ga.

Pho­to ci-des­sus : Pré­sident de la Ré­pu­blique du Zaïre de 1965 à 1997, Jo­seph-Dé­si­ré Mo­bu­tu fut contraint de quit­ter le pou­voir et de fuir le pays après que l’Al­liance des Forces dé­mo­cra­tiques pour la li­bé­ra­tion du Con­go fut en­trée à Kin­sha­sa le 17 mai 1997. Il laisse un pays éco­no­mi­que­ment ex­sangue, en conflit avec de nom­breux voi­sins qui convoitent ses ri­chesses, et une so­cié­té en pleine guerre ci­vile. (© UN/ Ted­dy Chen)

Pho­to ci-des­sus :Laurent-Dé­si­ré Ka­bi­la (LDK), op­po­sant au ré­gime deMo­bu­tu puis pré­sident de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go de 1997 à 2001. Après s’être dé­bar­ras­sé de ses al­liés rwan­dais et ou­gan­dais qui l’ont ai­dé à s’em­pa­rer du pou­voir, il est ra­pi­de­ment confron­té à une nou­velle ré­bel­lion dans l’Est du pays qui plonge la RDC dans la deuxième guerre du Con­go. Iso­lé po­li­ti­que­ment,LDK se­ra as­sas­si­né le 16 jan­vier 2001 dans des cir­cons­tances obs­cures. (© AFP/Alexan­der Joe)

Pho­to ci-contre : Un groupe de ré­fu­giés congo­lais fuit les com­bats dans le Nord-Est du pays.Sur les cendres du gé­no­cide rwan­dais, la se­conde guerre du Con­go éclate en 1998. De 1998 à 2003, la RDC se­ra le théâtre de ce que cer­tains ap­pel­le­ront la pre­mière guerre mon­diale afri­caine. Après 2003, il y a bien eu quelques ac­cal­mies, mais le conflit, qua­li­fié de plus mor­tel au monde de­puis la Se­conde Guerre mon­diale conti­nue à faire des vic­times. Jus­qu’à pré­sent, il au­rait fait plus de 6 mil­lions de morts. Outre les dé­cès im­pu­tables à la guerre et au pillage illé­gal des res­sources na­tu­relles, la po­pu­la­tion a éga­le­ment été im­pac­tée par la fa­mine et les ma­la­dies. (© UN/A. Bur­ridge)

Pho­to ci-contre : Le 25 juillet 1994, des en­fants rwan­dais ayant per­du leurs pa­rents ont trou­vé re­fuge dans un camp à Go­ma dans la ré­gion du Nord-Ki­vu, au Zaïre. Le Ki­vu a bas­cu­lé en 1994 après que des cen­taines de mil­liers de ré­fu­giés rwan­dais ont af­flué vers les pro­vinces congo­laises voi­sines duNord et du Sud-Ki­vu, après le gé­no­cide des Tut­sis au Rwan­da. Le re­tour­ne­ment des al­liances entre la RDC, le Rwan­da et l’Ou­gan­da ain­si que les fac­tions ar­mées sou­te­nues par les dif­fé­rents pro­ta­go­nistes vont plon­ger cette ré­gion dans un long conflit meur­trier. (© U Pho­to/John Isaac)

Pho­to ci-contre : Mine de col­tan près de Ru­baya, au Nord-Ki­vu. La Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go est une im­por­tante source d’or, de cuivre, de tungs­tène et de tan­tale. Au­tant de mi­ne­rais qui sont cru­ciaux pour la fa­bri­ca­tion de té­lé­phones por­tables ou d’or­di­na­teurs. Près de la moi­tié des mines d’où ils sont ex­traits sont entre les mains des mi­lices ou des nom­breux groupes ar­més qui sé­vissent dans la ré­gion de­puis plus de 20 ans. (© Mo­nus­co/Syl­vain Liech­ti)

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