– ANA­LYSE Le Chi­li a-t-il re­joint le pre­mier monde ?

Diplomatie - - Sommaire - Ch­ris­tophe-Alexandre Paillard

Pays stable au coeur d’un en­vi­ron­ne­ment trou­blé, le Chi­li est dé­sor­mais proche du club très fer­mé des dé­mo­cra­ties po­li­ti­que­ment avan­cées et éco­no­mi­que­ment les plus dé­ve­lop­pées, mal­gré de fortes in­éga­li­tés per­sis­tantes. Il lui reste à se for­ger un plus grand rôle sur la scène in­ter­na­tio­nale.

Le 12 fé­vrier 2018, le Chi­li a fê­té les 200 ans de son in­dé­pen­dance, pro­cla­mée par Ber­nar­do O’Hig­gins, l’un des pères fon­da­teurs du Chi­li in­dé­pen­dant. An­cienne co­lo­nie es­pa­gnole, le Chi­li était une ca­pi­tai­ne­rie gé­né­rale loin­taine, du fait de sa po­si­tion géo­gra­phique entre l’océan Pa­ci­fique, les Andes et le dé­sert d’Ata­ca­ma. Cette sin­gu­la­ri­té en a fait un pays presque in­su­laire d’Amé­rique du Sud.

Un pays dy­na­mique

Peu­plé de 17 mil­lions d’ha­bi­tants et long de pra­ti­que­ment 4300 km, du Pé­rou au cap Horn, c’est au­jourd’hui le pays le plus dé­ve­lop­pé d’Amé­rique la­tine, avec un in­dice de dé­ve­lop­pe­ment hu­main de 0,847 en 2017, le plus éle­vé de cette ré­gion du monde, de­vant l’Ar­gen­tine et l’Uru­guay. C’est une dé­mo­cra­tie stable do­tée d’in­fra­struc­tures mo­dernes et d’une éco­no­mie en crois­sance, forte d’une gou­ver­nance ap­pré­ciée, puisque l’ONG Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal la place en 2017 au 26e rang mon­dial des pays per­çus comme les moins cor­rom­pus, juste der­rière la France et l’Uru­guay, et loin de­vant tous les autres pays la­ti­no-amé­ri­cains.

Les deux prin­ci­paux points noirs de la so­cié­té chi­lienne res­tent l’im­por­tance des in­éga­li­tés so­ciales et l’ab­sence de so­lu­tion per­ti­nente à la ques­tion des droits des In­diens ma­puches, pour un pays membre de l’OCDE de­puis jan­vier 2010, le seul d’Amé­rique la­tine avec le Mexique. Pour­tant, le ni­veau de la po­pu­la­tion chi­lienne consi­dé­rée comme pauvre, en fonc­tion du seuil na­tio­nal de pau­vre­té, est tom­bé à 8,6 %

de la po­pu­la­tion to­tale en 2017, se­lon les es­ti­ma­tions de la Banque mon­diale, contre 38,6 % en 1990. Il faut donc com­pa­rer ce qui est com­pa­rable et in­sis­ter sur le fait que l’in­dice de Gi­ni (1) chi­lien est de 47,7 en 2015, contre 57,2 en 1990, soit en réa­li­té l’un des taux les plus fa­vo­rables de toute l’Amé­rique la­tine, et il est faux d’af­fir­mer que les in­éga­li­tés ne cessent de se creu­ser au Chi­li car c’est exac­te­ment l’in­verse qui se pro­duit de­puis trente ans.

Mal­gré ces dif­fé­rents atouts, ce pays reste ce­pen­dant mé­con­nu en Eu­rope comme ailleurs, et l’image du Chi­li se ré­duit le plus sou­vent à une poi­gnée de cli­chés ti­rés des évé­ne­ments po­li­tiques des an­nées 1970, ain­si qu’aux fi­gures du pré­sident Sal­va­dor Al­lende, du gé­né­ral Au­gus­to Pi­no­chet et du poète Pa­blo Ne­ru­da. Plus ré­cem­ment, le scan­dale de prêtres pé­do­philes et le lan­ce­ment de mou­ve­ments fé­mi­nistes com­pa­rables

Peu­plé de 17 mil­lions d’ha­bi­tants et long de pra­ti­que­ment 4300 km, du Pé­rou au cap Horn, c’est au­jourd’hui le pays le plus dé­ve­lop­pé d’Amé­rique la­tine, avec un in­dice de dé­ve­lop­pe­ment hu­main de 0,847 en 2017.

à « Me Too » ont mar­qué l’ac­tua­li­té chi­lienne et ont été com­men­tés dans la presse eu­ro­péenne, alors que le plus sou­vent, ce qui se passe au Chi­li est igno­ré. Comme dans nombre de pays d’Amé­rique la­tine, les élec­tions gé­né­rales de no­vembre 2017 ont conduit à la vic­toire des par­tis li­bé­raux et con­ser­va­teurs contre la coa­li­tion sor­tante de centre gauche em­me­née par Ale­jan­dro Guillier. Mi­guel Juan Se­bas­tián Piñe­ra Eche­nique, dé­jà pré­sident du Chi­li entre 2010 et 2014, a été ré­élu et il a pris ses fonc­tions en mars 2018. Il est confron­té à deux dé­fis : di­ver­si­fier l’éco­no­mie chi­lienne et ré­duire les in­éga­li­tés so­ciales exis­tantes.

Pour des ob­ser­va­teurs plus aver­tis, le Chi­li est aus­si un im­por­tant pro­duc­teur vi­ti­cole, de fruits et de lé­gumes ; le lieu d’ac­cueil de cé­lèbres ob­ser­va­toires as­tro­no­miques ; le point de dé­part d’un tou­risme haut de gamme tour­né vers les ri­chesses de la faune ma­rine de Pa­ta­go­nie et les pay­sages de la Cor­dillère des Andes. Pour l’in­dus­trie mon­diale, le pays est un el­do­ra­do des mé­taux in­dis­pen­sables à la tran­si­tion éner­gé­tique et aux in­dus­tries duales et de dé­fense les plus poin­tues. C’est aus­si un car­re­four ma­ri­time de plus en plus im­por­tant, ce qui l’oblige à in­ves­tir tou­jours plus dans ses moyens ma­ri­times. Le Chi­li est aus­si un pays pra­ti­que­ment voi­sin de la France, car l’île de Pâques, ter­ri­toire chi­lien, fait par­tie du monde po­ly­né­sien au­quel ap­par­tient la Po­ly­né­sie fran­çaise. À la re­cherche de pays stables, sûrs et res­pec­tueux du droit, les en­tre­prises fran­çaises comme En­gie in­ves­tissent d’ailleurs de plus en plus au Chi­li, même si les mar­chés chi­liens res­tent dif­fi­ciles d’ac­cès.

Un pays stable au mo­dèle à suivre en Amé­rique la­tine ?

Le Chi­li peut être consi­dé­ré comme un mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment po­li­tique et éco­no­mique à suivre en Amé­rique la­tine ; ce qui ne veut pas dire pour au­tant que tout y est par­fait. L’émer­gence de nou­velles ten­sions ré­gio­nales, avec l’ef­fon­dre­ment com­plet de la so­cié­té vé­né­zué­lienne et l’im­por­tance crois­sante du nombre de ses res­sor­tis­sants pré­fé­rant fuir ce pays plu­tôt que de conti­nuer à en­du­rer les pri­va­tions im­po­sées par leurs au­to­ri­tés, les in­cer­ti­tudes po­li­tiques ma­jeures en cours au Bré­sil, la fai­blesse de l’éco­no­mie ar­gen­tine et le très haut ni­veau d’in­sé­cu­ri­té en Amé­rique cen­trale et dans de nom­breuses ré­gions du Mexique font craindre un re­tour d’une sorte de « temps des troubles » dans le sous-conti­nent la­ti­no-amé­ri­cain. Les ré­centes évo­lu­tions peuvent faire craindre le pire et le re­tour des dé­ma­gogues et des pro­nun­cia­mien­tos mi­li­taires n’est pas à ex­clure. À l’in­verse, le Chi­li offre un mo­dèle so­cial qui se rap­proche de ce­lui de ses par­te­naires de l’OCDE, mal­gré un coût de la vie sou­vent ex­ces­sif par rap­port aux re­ve­nus moyens des Chi­liens – sur­tout dans la zone cen­trale qui va de San­tia­go à Val­pa­rai­so –, un sys­tème uni­ver­si­taire en­core très oné­reux et une so­cié­té mar­quée par une vé­ri­table dif­fi­cul­té à dé­blo­quer l’as­cen­seur so­cial. Tra­duc­tion concrète de cette sta­bi­li­té : de plus en plus de res­sor­tis­sants de pays voi­sins, comme la Bo­li­vie, ou plus loin­tains, comme le Vé­né­zué­la ou Haï­ti, cherchent à s’y ins­tal­ler, au point de faire émer­ger la ques­tion des flux mi­gra­toires dans les dé­bats po­li­tiques in­té­rieurs (2). Ain­si, an­non­cée en avril 2018 par le pré­sident Se­bas­tian Piñe­ra, une nou­velle loi ré­gle­men­tant l’im­mi­gra­tion sur le ter­ri­toire chi­lien pré­voit de nom­breux chan­ge­ments pour les étran­gers sou­hai­tant s’y ins­tal­ler du fait que de plus en plus de Chi­liens com­mencent à consi­dé­rer ces phé­no­mènes mi­gra­toires comme né­ga­tifs pour la sta­bi­li­té du pays (3). Sans at­tendre le vote du Par­le­ment, un dé­cret est dé­jà en­tré en vi­gueur

le 1er août. Sont ain­si mises en place des ca­té­go­ries de vi­sas dif­fé­ren­ciées se­lon les types de sé­jour qui in­tro­duisent une dis­tinc­tion stricte entre tou­risme et autres mo­tifs d’im­mi­gra­tion (tra­vail, études, rai­sons hu­ma­ni­taires), avec des du­rées le plus sou­vent li­mi­tées, mais pou­vant dans une par­tie des cas évo­luer vers la ré­si­dence per­ma­nente (4). Ces nou­velles dis­po­si­tions ne dis­suadent pas les ar­ri­vées, car le Chi­li reste at­trac­tif et il est, en plus des atouts dé­jà dé­crits, un pays consi­dé­ré comme in­no­vant pour la ré­gion. Par exemple, il est en pointe pour la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, même si, là comme ailleurs, de mau­vaises pra­tiques per­durent. Le 3 août 2018, il est ain­si de­ve­nu le pre­mier pays la­ti­no-amé­ri­cain à in­ter­dire l’usage des sacs plas­tiques. De même, le Chi­li s’est lan­cé dans une po­li­tique de di­ver­si­fi­ca­tion de son éco­no­mie fa­vo­rable aux nou­velles tech­no­lo­gies, même s’il se heurte au manque de com­pé­ti­ti­vi­té et d’ou­ver­ture sur le monde de son tis­su in­dus­triel.

Une « su­per­puis­sance » mi­nière trop dé­pen­dante de ses res­sources na­tu­relles

La ques­tion de l’ap­par­te­nance du Chi­li au pre­mier monde est clai­re­ment po­sée en ma­tière de di­ver­si­fi­ca­tion éco­no­mique et de com­pé­ti­ti­vi­té sur les mar­chés mon­diaux, alors que le Chi­li est dé­pen­dant de l’évo­lu­tion des cours mon­diaux des mé­taux et des den­rées agri­coles, et de plus en plus dé­pen­dant de son pre­mier par­te­naire com­mer­cial, la Chine, qui achète mas­si­ve­ment ses pro­duits agri­coles et mi­niers. Cette struc­ture éco­no­mique ex­plique qu’en­core au­jourd’hui, le Chi­li conserve une éco­no­mie for­te­ment ex­por­ta­trice es­sen­tiel­le­ment tour­née vers l’ex­por­ta­tion de pro­duits agri­coles ou is­sus de ses res­sources ma­ri­times, comme le sau­mon fu­mé (2e pro­duc­teur mon­dial), ou les cre­vettes, et du poids dé­me­su­ré de son in­dus­trie mi­nière en gé­né­ral et de son in­dus­trie du cuivre en par­ti­cu­lier. D’ailleurs, sa ba­lance com­mer­ciale de­meure struc­tu­rel­le­ment po­si­tive : + 6,9 mil­liards de dol­lars en 2017, dont 50 % pour le cuivre. La banque cen­trale du Chi­li pré­voit que cet ex­cé­dent at­tein­dra 8,8 mil­liards de dol­lars en 2018 en rai­son prin­ci­pa­le­ment des cours éle­vés du cuivre.

D’une cer­taine fa­çon, le Chi­li est une su­per­puis­sance mi­nière. Ses prin­ci­pales res­sources sont le cuivre, l’or, l’ar­gent, le zinc, le bore, le mo­lyb­dène, le sé­lé­nium ou le rhé­nium. L’ac­ti­vi­té mi­nière re­pré­sente entre 11 et 16 % de son pro­duit in­té­rieur brut et 60 % de ses res­sources d’ex­por­ta­tion (5). Le cuivre reste la prin­ci­pale res­source d’ex­por­ta­tion du pays et re­pré­sente 28 % de la pro­duc­tion mon­diale avec 5,5 mil­lions de tonnes pro­duites en 2017. Le Chi­li dis­pose d’en­vi­ron 29 % des ré­serves mon­diales de cuivre ex­ploi­tables. La Chine, lan­cée dans un plan d’élec­tri­fi­ca­tion mas­sif de son ter­ri­toire et gros pro­duc­teur de câbles élec­triques, achète plus de 50 % de la pro­duc­tion chi­lienne. Le cuivre est d’ailleurs si im­por­tant pour la so­cié­té chi­lienne que chaque an­née, 10 % de l’en­semble des re­ve­nus ti­rés de l’in­dus­trie du cuivre sont ver­sés au bud­get des forces ar­mées con­for­mé­ment à une loi de 1958, sans vote ni contrôle par­le­men­taire (6).

Les prin­ci­pales zones d’ex­ploi­ta­tion du cuivre sont concen­trées dans les ré­gions dé­ser­tiques du Nord du pays, le long de la cor­dillère des Andes, sou­vent proches de la Bo­li­vie, dans une ré­gion que ce der­nier pays ne cesse de re­ven­di­quer comme sienne de­puis que ces ter­ri­toires lui ont été en­le­vés lors de la guerre du Pa­ci­fique (1879-1884). La Cour in­ter­na­tio­nale de Jus­tice (CIJ) avait été sai­sie pour ar­bi­trage par la Bo­li­vie, mais le 1er oc­tobre 2018, elle l’a dé­bou­tée de ses de­mandes de res­ti­tu­tion des ter­ri­toires per­dus sur la côte Pa­ci­fique. Le cuivre est ex­ploi­té par des en­tre­prises pri­vées et pu­bliques. Les deux prin­ci­pales en­tre­prises pu­bliques, qui sont sous la tu­telle du mi­nis­tère des Mines, sont la Em­pre­sa Na­cio­nal de Mi­nería (ENAMI), en­tre­prise de raf­fi­nage de mi­ne­rais et mé­taux, et la Cor­po­ra­ción Na­cio­nal del Cobre (CODELCO), pre­mier pro­duc­teur de cuivre au monde avec 10 % de la pro­duc­tion mon­diale.

Les me­naces de grève d’août 2018 dans la mine d’Es­con­di­da, la plus grande mine de cuivre du monde, pro­prié­té du groupe mi­nier an­glo-aus­tra­lien BHP, n’ont pas per­tur­bé ce sec­teur éco­no­mique clef, car les be­soins en cuivre de pays comme la Chine main­tiennent des prix éle­vés, au­tour de 6752 dol­lars la tonne en oc­tobre 2018. Un ac­cord a ra­pi­de­ment été si­gné le 18 août 2018, prou­vant s’il en était en­core be­soin que l’in­dus­trie du cuivre fait tour­ner l’éco­no­mie chi­lienne dans son en­semble et lui as­sure par ri­co­chet sa sta­bi­li­té po­li­tique.

Le Chi­li offre un mo­dèle so­cial qui se rap­proche de ce­lui de ses par­te­naires de l’OCDE, mal­gré un coût de la vie sou­vent ex­ces­sif par rap­port aux re­ve­nus moyens des Chi­liens.

Le li­thium chi­lien in­dis­pen­sable à la tran­si­tion éner­gé­tique mon­diale

Connu pour ses ri­chesses en cuivre in­dis­pen­sables à la construc­tion de ré­seaux élec­triques, le Chi­li dé­tient aus­si de très im­por­tantes ré­serves de li­thium. Es­sen­tiel à la fa­bri­ca­tion de bat­te­ries du fait de son fort po­ten­tiel élec­tro­chi­mique, et donc in­dis­pen­sable à l’ex­ten­sion de l’usage des modes de tran­sport à mo­teur élec­trique, le li­thium est un mé­tal par­ti­cu­liè­re­ment stra­té­gique pour la tran­si­tion éner­gé­tique et une éco­no­mie dé­car­bo­née.

La pro­duc­tion mon­diale de li­thium était do­mi­née en 2017 par l’Aus­tra­lie (37 %) et le Chi­li (35 %). Très pré­sent sur notre pla­nète, le li­thium est ce­pen­dant ra­re­ment ex­ploi­table à l’échelle in­dus­trielle. Les océans en hé­bergent des quan­ti­tés non né­gli­geables, mais la concen­tra­tion est tel­le­ment faible que son ex­ploi­ta­tion reste très dif­fi­cile tech­ni­que­ment et donc in­in­té­res­sante éco­no­mi­que­ment. Le Chi­li tire ses res­sources des gi­se­ments des Sa­lars d’Ata­ca­ma (7) ex­ploi­tés de­puis 1997, là où se si­tuent les ré­serves les plus im­por­tantes de notre pla­nète (8).

La Bo­li­vie pos­sède cer­tai­ne­ment le plus grand po­ten­tiel mon­dial d’ex­trac­tion, mais il est à ce jour qua­si in­ex­ploi­té pour des rai­sons po­li­tiques, alors que les res­sources du Sa­lar d’Uyu­ni sont consi­dé­rées comme les plus riches du monde. À l’in­verse, au Chi­li, la pro­duc­tion fonc­tionne et l’ex­trac­tion du li­thium y est à la fois très fa­cile et com­pé­ti­tive. Le Chi­li consi­dère d’ailleurs le li­thium comme une ac­ti­vi­té stra­té­gique et, se­lon la Consti­tu­tion chi­lienne, cette res­source ap­par­tient à l’État, même si les deux prin­ci­paux ex­ploi­tants, la So­cie­dad Quí­mi­ca y Mi­ne­ra (SQM) et la So­cie­dad Mi­ne­ra del Li­tio (SCL), sont des en­tre­prises pri­vées. En 2017, la pro­duc­tion mon­diale ap­pro­chait les 43 000 tonnes alors que la de­mande mon­diale avoi­sine les 200 000 tonnes en 2018. Les be­soins sont donc consi­dé­rables et la consom­ma­tion aug­mente de plus de 6 % par an de­puis 2000. Cer­tains ana­lystes parlent même d’une pos­sible crise gé­né­rale du li­thium à l’ho­ri­zon 2040, à la­quelle pour­rait no­tam­ment contri­buer la gé­né­ra­li­sa­tion des vé­hi­cules élec­triques (9).

Ses res­sources dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales les plus stra­té­giques

Der­nier point es­sen­tiel de la vie po­li­tique et éco­no­mique chi­lienne, les ques­tions de dé­fense et de sé­cu­ri­té ont long­temps été mar­quées par la place oc­cu­pée par la dic­ta­ture mi­li­taire du gé­né­ral Pi­no­chet. Or, au­jourd’hui, le Chi­li entre pro­gres­si­ve­ment dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales les plus stra­té­giques pour trois rai­sons : ses res­sources mi­nières cri­tiques ; ses ac­cords de dé­fense et de sé­cu­ri­té avec des pays tiers comme la France ; sa par­ti­ci­pa­tion aux opé­ra­tions de main­tien de la paix de l’ONU.

Pre­miè­re­ment, au-de­là du cuivre et du li­thium, le Chi­li dé­tient en ef­fet des ré­serves de mé­taux par­ti­cu­liè­re­ment cri­tiques pour l’in­dus­trie mon­diale de la dé­fense, comme le rhé­nium ou le mo­lyb­dène. Le rhé­nium est un sous-pro­duit de la mo­lyb­dé­nite, sous-pro­duit de l’ex­trac­tion du cuivre, et il est l’un des mé­taux les plus rares du monde. Il est très uti­li­sé par l’in­dus­trie aé­ro­spa­tiale pour créer des al­liages qui ré­sistent à de très hautes tem­pé­ra­tures. On l’ex­trait ha­bi­tuel­le­ment des pous­sières de mo­lyb­dène dans les fours in­dus­triels, mais le rhé­nium se re­trouve éga­le­ment à l’état de traces dans cer­tains mi­ne­rais. La pro­duc­tion mon­diale est de 50 tonnes par an. Les trois prin­ci­paux pays pro­duc­teurs sont le Chi­li (42 % de la pro­duc­tion mon­diale), les États-Unis (17 %) et le Ka­za­khs­tan (17 %), qui dé­tiennent à eux trois l’es­sen­tiel des ré­serves. Le rhé­nium a peu d’ap­pli­ca­tions, en rai­son de sa ra­re­té et des coûts de pro­duc­tion éle­vés, mais son usage dans l’aé­ro­nau­tique est ma­jeur. Les trois quarts de sa pro­duc­tion sont uti­li­sés pour la fa­bri­ca­tion de su­per­al­liages dans les tur­bines des mo­teurs. Dans la dé­fense, on le re­trouve dans les mo­teurs des avions de com­bat amé­ri­cains F-22 Rap­tor ou F-35 JSF. D’ailleurs, la consom­ma­tion mon­diale de rhé­nium est concen­trée à 28 % pour Ge­ne­ral Elec­tric, 28 % pour Rolls-Royce et 12 % pour Pratt & Whit­ney ; ce qui en fait un mé­tal très cri­tique pour les mo­to­ristes an­glo-saxons.

Le Chi­li est dé­pen­dant de l’évo­lu­tion des cours mon­diaux des mé­taux et des den­rées agri­coles, et de plus en plus dé­pen­dant de son pre­mier par­te­naire com­mer­cial, la Chine, qui achète mas­si­ve­ment ses pro­duits agri­coles et mi­niers.

En de­hors des mé­taux cri­tiques, les ques­tions de sé­cu­ri­té sont mar­quées par la po­si­tion clef du Chi­li sur les routes ma­ri­times ; ce qui l’a conduit à dé­ve­lop­per ses par­te­na­riats de dé­fense, en par­ti­cu­lier avec la France. Son ac­qui­si­tion de deux sous­ma­rins Scor­pène en 1997 avait été à l’ori­gine de la re­prise de la coo­pé­ra­tion mi­li­taire fran­co-chi­lienne et de l’éta­blis­se­ment d’un dia­logue stra­té­gique ré­gu­lier avec ce pays. Cette re­la­tion a conduit à la ces­sion du Foudre, re­bap­ti­sé Sar­gen­to Al­dea, et de ses en­gins de dé­bar­que­ment am­phi­bie en 2011. Le 10 mars 2012, il a re­joint l’es­cadre de com­bat chi­lienne à Val­pa­rai­so. En­fin, der­nier point in­té­res­sant sa dé­fense, le Chi­li cherche à s’in­sé­rer dans les dis­po­si­tifs liés aux opé­ra­tions de main­tien de la paix. Il fait du Cône sud la prio­ri­té de sa po­li­tique étran­gère et de sé­cu­ri­té, avec l’Ar­gen­tine et le Bré­sil, mais il a aus­si ac­cep­té d’in­sé­rer des mi­li­taires chi­liens dans le con­tingent ar­gen­tin de l’ONU à Chypre, de contri­buer à l’opé­ra­tion des Na­tions Unies en Haï­ti à par­tir de 2005 et d’in­té­grer la force de paix bi­na­tio­nale Cruz del Sur avec l’Ar­gen­tine des­ti­née aux in­ter­ven­tions de l’ONU. Mal­gré la créa­tion d’un Conseil sud-amé­ri­cain de dé­fense de l’Union des Na­tions Sud-Amé­ri­caines, dont le Chi­li a exer­cé la pre­mière pré­si­dence an­nuelle de mai 2008 à août 2009, et la conclu­sion d’un trai­té d’ami­tié en 2009 entre les deux pays, cette coo­pé­ra­tion est au­jourd’hui mal en point du fait de la crise éco­no­mique, so­ciale et po­li­tique qui frappe l’Ar­gen­tine et qui li­mite for­te­ment ses ca­pa­ci­tés in­ter­na­tio­nales (10).

Il est clair que le Chi­li est au­jourd’hui à la croi­sée des che­mins. Il n’ap­par­tient dé­fi­ni­ti­ve­ment plus à ce que cer­tains Chi­liens ap­pellent le deuxième monde, les pays en dé­ve­lop­pe­ment, mais il n’a pas en­core toutes les ca­rac­té­ris­tiques de ses par­te­naires du « pre­mier monde », en par­ti­cu­lier pour la di­ver­si­fi­ca­tion de son éco­no­mie et son in­ser­tion ac­tive dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales mon­diales. Long­temps iso­lé et se vi­vant par­fois comme une île pro­té­gée des aléas de l’ac­tua­li­té mon­diale, le Chi­li doit re­pen­ser son po­si­tion­ne­ment éco­no­mique et géo­po­li­tique car il ne lui est plus pos­sible de vivre aux marges d’un monde dont il est au­jourd’hui plei­ne­ment par­tie pre­nante.

Il est clair que le Chi­li est au­jourd’hui à la croi­sée des che­mins. Il n’ap­par­tient dé­fi­ni­ti­ve­ment plus à ce que cer­tains Chi­liens ap­pellent le deuxième monde, les pays en dé­ve­lop­pe­ment, mais il n’a pas en­core toutes les ca­rac­té­ris­tiques de ses par­te­naires du « pre­mier monde ».

Pho­to ci-des­sus : Se­bas­tian Piñe­ra, pré­sident du Chi­li de­puis le 11 mars 2018. Ce­lui qui a dé­jà di­ri­gé le pays entre 2010 et 2014 suc­cède à la pré­si­dente sor­tante so­cia­liste,Mi­chelle Ba­che­let, dans un contexte éco­no­mique fa­vo­rable. (© Mi­nis­te­rio de Edu­ca­cion)

Pho­to ci-des­sus : Ras­sem­ble­ment de mi­grants haï­tiens sur la Pla­za de Ar­mas, dans la ca­pi­tale chi­lienne.Face à l’ar­ri­vée de mi­grants, le nou­veau pré­sident chi­lien Se­bas­tian Piñe­ra a an­non­cé en avril der­nier un nou­veau pro­jet de loi dur­cis­sant les condi­tions d’en­trée au Chi­li. Alors que ce der­nier est le pays d’Amé­rique la­tine où le nombre d’étran­gers a le plus aug­men­té entre2010 et 2015, les mi­grants haï­tiens sont au­jourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment dans le vi­seur, dans un pays agi­té par le dé­bat mi­gra­toire. (© Shut­ter­stock/ abrien­do­mun­do)

Pho­to ci-des­sus : Pay­sage des Sa­lars d’Ata­ca­ma, le plus grand dé­pôt sa­lin du Chi­li qui consti­tue l’un des plus grands gi­se­ments mon­diaux de li­thium.Alors que le boom at­ten­du des voi­tures élec­triques de­vrait do­per la de­mande mon­diale de li­thium, le Chi­li, l’un des prin­ci­paux pro­duc­teurs mon­diaux, pour­rait de­ve­nir l’un des géants de « l’or blanc ». (© Fran­ces­co Mo­cel­lin)

Pho­to ci-contre : Pê­cheurs chi­liens dans le port de Val­pa­rai­so. Alors que l’océan re­pré­sente une source de re­ve­nus im­por­tante pour le pays, le sec­teur est néan­moins en crise avec plus de la moi­tié des es­pèces de pois­sons vi­vant près du lit­to­ral chi­lien vic­times de sur­pêche. Pa­ral­lè­le­ment, les eaux du pays ont été pro­gres­si­ve­ment pri­va­ti­sées par de grands in­dus­triels, lais­sant de nom­breux pê­cheurs sans res­sources ou contraints de tra­vailler dans la clan­des­ti­ni­té. (© Shut­ter­stock/ Je­re­myRi­chards)

Pho­to ci-des­sus : Mine de cuivre dans la ré­gion de Co­quim­bo, au Chi­li. Pre­mier pro­duc­teur de cuivre au monde, la com­pa­gnie mi­nière pu­blique chi­lienne Codelco a fait en 2017 un bé­né­fice re­cord de 2,8 mil­liards de dol­lars. Des bons ré­sul­tats qui s’ex­pliquent d’une part par la re­mon­tée du cours du mé­tal rouge sur les mar­chés (+25 % sur un an), mais aus­si par la mise en place d’un plan de re­struc­tu­ra­tion im­pli­quant une ré­duc­tion des coûts de pro­duc­tion, des ef­fec­tifs et des in­ves­tis­se­ments. (© Shut­ter­stock/FXEGS Ja­vier Es­pu­ny)

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