– ANA­LYSE Cy­be­rat­taques et ac­tions d’in­fluence dans la crise du golfe Ara­bo-Per­sique de 2017

Diplomatie - - Sommaire - Fran­çois Chau­van­cy

En dé­pit du blo­cus dont il est l’ob­jet, le Qa­tar a re­tour­né en sa fa­veur la crise non mi­li­taire qui l’op­pose au Quar­tet de­puis 2017. Dé­cryp­tage d’une guerre qui, à dé­faut d’être tra­di­tion­nelle, est tout à fait si­gni­fi­ca­tive des stra­té­gies éta­tiques pou­vant être em­ployées au­jourd’hui pour in­fluen­cer, si­non faire plier, un État.

De­puis le 23 mai 2017, le Qa­tar est en conflit non mi­li­taire avec le Quar­tet, qui com­prend une par­tie des États membres du Conseil de coo­pé­ra­tion du golfe Ara­bo-Per­sique (Ara­bie saou­dite, Émi­rats arabes Unis et Bah­reïn) et l’Égypte – l’af­fron­te­ment mi­li­taire ayant ma­ni­fes­te­ment été évi­té grâce à la pres­sion des États-Unis. Après plus d’un an de ten­sions et de ma­noeuvres, su­bis­sant at­taques cy­ber­né­tiques, in­for­ma­tion­nelles et éco­no­miques, le Qa­tar a su ré­sis­ter à ses voi­sins et pré­ser­ver sa sou­ve­rai­ne­té. La pre­mière phase de la stra­té­gie d’agres­sion contre le Qa­tar a été ini­tia­le­ment une at­taque in­for­ma­tion­nelle à par­tir d’une cy­be­rat­taque. Celle-ci a per­mis la dif­fu­sion de fausses nou­velles et donc de ma­ni­pu­ler l’in­for­ma­tion et les per­cep­tions. Cette agres­sion s’est pour­sui­vie de­puis le 5 juin 2017 par une se­conde phase consti­tuée d’at­taques éco­no­miques et d’un blo­cus.

Une at­taque in­for­ma­tion­nelle, dé­clen­cheur de la crise

His­to­ri­que­ment, cette at­taque in­for­ma­tion­nelle a eu au moins un pré­cé­dent. Le 13 juillet 1870, une dé­pêche ha­bi­le­ment mo­di­fiée par le chan­ce­lier prus­sien Bis­marck sus­ci­tait l’in­di­gna­tion et la mo­bi­li­sa­tion des opi­nions pu­bliques fran­çaise et prus­sienne. À la suite de sa dif­fu­sion, la France dé­cla­rait

la guerre à la Prusse. Pour­tant, au­cun des deux em­pe­reurs ne vou­lait cet af­fron­te­ment, mais la ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion par Bis­marck d’une part, la pres­sion po­pu­laire d’autre part condui­sirent iné­luc­ta­ble­ment à ce conflit que la France per­dra. L’at­taque in­for­ma­tion­nelle que le Qa­tar a su­bie le 23 mai 2017 au­rait presque pu se rap­pro­cher de cet exemple his­to­rique, le conflit ar­mé en moins.

Une at­taque pla­ni­fiée contre le Qa­tar

Le 23 mai 2017, l’agence de presse qa­ta­rie (QNA) pu­bliait sur son site in­ter­net un com­mu­ni­qué fai­sant état du dis­cours que l’émir au­rait te­nu lors d’une cé­ré­mo­nie de re­mise de di­plômes mi­li­taires or­ga­ni­sée plus tôt dans la jour­née. Il au­rait por­té des ju­ge­ments de va­leur né­ga­tifs no­tam­ment sur l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. De même, l’émir af­fir­mait que la base mi­li­taire amé­ri­caine d’Al-Udeid ac­cueillie par le Qa­tar le pro­té­geait « des am­bi­tions né­ga­tives de cer­tains voi­sins ». Le Ha­mas était qua­li­fié de « re­pré­sen­tant lé­gi­time du peuple pa­les­ti­nien », tan­dis que les re­la­tions avec Is­raël étaient ju­gées « ex­cel­lentes ». En outre, il re­con­nais­sait que l’Iran était une puis­sance is­la­mique et qu’il « n’était pas sage d’en­tre­te­nir de l’hos­ti­li­té en­vers cet État ».

Vi­sant à créer un en­vi­ron­ne­ment in­for­ma­tion­nel fa­vo­rable à la stra­té­gie du Quar­tet, le faux com­mu­ni­qué ex­pri­mait tous les « faits » qui pou­vaient sus­ci­ter l’in­di­gna­tion des opi­nions arabes, tout en créant une crise po­li­tique pour dé­sta­bi­li­ser le royaume et jus­ti­fier une ac­tion coer­ci­tive. Pour ren­for­cer la vé­ra­ci­té de ces dé­cla­ra­tions, le compte Twit­ter de QNA pos­tait quelques mi­nutes plus tard trois faux mes­sages : le pre­mier rap­por­tait une in­for­ma­tion du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères qa­ta­rie se­lon la­quelle l’émir al­lait convo­quer une confé­rence de presse pour faire état d’un com­plot vi­sant le peuple qa­ta­ri ; le deuxième confir­mait l’exis­tence de ce com­plot et en im­pu­tait la res­pon­sa­bi­li­té di­recte à l’Ara­bie saou­dite, au Ko­weït, aux Émi­rats arabes unis (EAU), au Bah­reïn et à l’Égypte ; le der­nier mes­sage an­non­çait le rap­pel des di­plo­mates qa­ta­ris dans ces cinq pays et le ren­voi dans les vingt-quatre heures des am­bas­sa­deurs de ces États en poste à Do­ha. La chro­no­lo­gie et l’en­chaî­ne­ment des faits ont lais­sé peu de doute quant à l’ori­gine et à l’ob­jec­tif de l’at­taque. Les mé­dias de la ré­gion re­prirent im­mé­dia­te­ment le faux com­mu­ni­qué. Dans les vingt mi­nutes, les ré­seaux sa­tel­lites contrô­lés par l’Ara­bie saou­dite et les EAU dif­fu­saient la fausse in­for­ma­tion. De nom­breux com­men­ta­teurs in­ter­ve­naient ra­pi­de­ment. Al-Ara­biya et Sky News bous­cu­laient leurs pro­grammes pour mettre l’af­faire en « une » de leur édi­tion. Au­cun cré­dit n’était ac­cor­dé aux dé­men­tis pro­ve­nant des of­fi­ciels qa­ta­ris. La presse écrite pro­lon­geait l’at­taque le len­de­main. Al-Ara­biya, mé­dia saou­dien, pu­bliait la « preuve » que le dis­cours de l’émir n’avait pas été pi­ra­té. Cette chaîne saou­dienne se­ra sanc­tion­née ce­pen­dant en fé­vrier 2018 au Royaume-Uni par le re­trait de sa li­cence de dif­fu­sion à la suite d’une plainte du Qa­tar au­près de l’of­fice bri­tan­nique de ré­gu­la­tion.

Il a fal­lu plu­sieurs heures pour que les Qa­ta­ris ré­agissent en pu­bliant un dé­men­ti. Le Qa­tar an­nonce dans la nuit du mar­di 23 au 24 mai que son agence de presse QNA a été pi­ra­tée par une en­ti­té in­con­nue et qu’un faux com­mu­ni­qué at­tri­bué à l’émir a été dif­fu­sé. Mais le piège s’est re­fer­mé. Signe en­fin qu’il s’agit bien plus que d’une guerre mé­dia­tique, les ac­cès au site in­ter­net d’Al-Ja­zee­ra et à son ap­pli­ca­tion mo­bile étaient blo­qués en Ara­bie saou­dite et aux EAU le 24 mai 2017, fa­vo­ri­sant les seules ver­sions of­fi­cielles de ces pays.

Coïn­ci­dence ou ac­tion pla­ni­fiée dans une stra­té­gie gé­né­rale d’in­fluence contre le Qa­tar, le 23 mai, jour même de l’at­taque in­for­ma­tion­nelle, une confé­rence entre lob­byistes et in­tel­lec­tuels était or­ga­ni­sée par le think

Le Qa­tar an­nonce dans la nuit du mar­di 23 au 24 mai que son agence de presse QNA a été pi­ra­tée par une en­ti­té in­con­nue et qu’un faux com­mu­ni­qué at­tri­bué à l’émir a été dif­fu­sé. Mais le piège s’est re­fer­mé.

tank conser­va­teur Hud­son Ins­ti­tute aux États-Unis. Ce­la a na­tu­rel­le­ment conduit à la ré­dac­tion d’ar­ticles dans la presse amé­ri­caine sur le dan­ger re­pré­sen­té par le Qa­tar pour la sta­bi­li­té ré­gio­nale.

L’ex­ploi­ta­tion op­por­tune de la vi­site de D. Trump en Ara­bie saou­dite

Le contexte in­ter­na­tio­nal (1) se prê­tait à cette cy­be­rat­taque pla­ni­fiée. À la suite d’une ren­contre entre le prince hé­ri­tier d’Ara­bie saou­dite et D. Trump en mars 2017, le ré­chauf­fe­ment amé­ri­ca­no­saou­dien s’était concré­ti­sé par la vi­site du pré­sident amé­ri­cain le 21 mai 2017 à Riyad. Son voyage avait été pré­cé­dé d’une nou­velle salve de mes­sages ou­treAt­lan­tique pré­sen­tant le Qa­tar comme un État qui fi­nance le ter­ro­risme. Twit­ter a été lar­ge­ment uti­li­sé contre le Qa­tar et sa caisse de ré­so­nance est ex­ploi­tée. Se­lon le cher­cheur Marc Jones (2), des mil­liers de faux comptes en langue arabe avaient été ac­ti­vés avant cette vi­site. Jus­qu’à l’éta­blis­se­ment du blo­cus le 5 juin 2017, la pres­sion est main­te­nue par les ré­seaux so­ciaux et par les mé­dias. Le sou­tien « en ligne » au Qa­tar est in­ter­dit en Ara­bie saou­dite et aux EAU. Des mil­liers de mes­sages dé­noncent la du­pli­ci­té du Qa­tar qui por­te­rait un grave pré­ju­dice aux in­té­rêts des pays du Golfe et du monde arabe en gé­né­ral. D’autres tweets re­mettent dé­jà en cause l’or­ga­ni­sa­tion de la Coupe du monde de foot­ball par le Qa­tar en 2022 et la pré­sence de la base amé­ri­caine d’Al-Udeid.

Cette guerre par ré­seaux so­ciaux me­née par le Quar­tet vise à mo­de­ler l’es­pace de ba­taille pour don­ner une image dé­tes­table du Qa­tar au­près des opi­nions pu­bliques à tra­vers le cy­be­res­pace de­ve­nu un vec­teur de la dés­in­for­ma­tion. La ri­poste qa­ta­rie

La ré­ponse fut avant tout ju­di­ciaire, puisque le Qa­tar an­non­çait sa vo­lon­té de pour­suivre les au­teurs de cette cy­be­rat­taque et de la fake news. Signe que le su­jet était sé­rieux, les États-Unis dé­pê­chaient en juillet 2017 une équipe de spé­cia­listes du FBI (3). Ils iden­ti­fiaient les au­teurs vrai­sem­blables de cette at­taque (4), bien que les cy­be­rat­taques aient pour avan­tage d’être dif­fi­ci­le­ment at­tri­buables. Ce­pen­dant, il s’avère que la vul­né­ra­bi­li­té sur le site de l’agence de presse du Qa­tar a été in­tro­duite en avril 2017. Cette cy­be­rat­taque au­rait été conduite par des « ha­ckers mer­ce­naires » russes, mais les EAU sont dé­si­gnés comme les com­man­di­taires (5). Sur­tout, une contre-of­fen­sive qui ne peut être que qa­ta­rie est lan­cée aux États-Unis pour faire émer­ger les ac­teurs de la ma­noeuvre in­for­ma­tion­nelle contre le Qa­tar. Les boîtes mail de plu­sieurs lob­byistes ou ac­teurs connus pro­saou­diens ou pro-émi­ra­tis sont pi­ra­tées aux États-Unis. En par­ti­cu­lier, les mails de You­sef Al Otai­ba, am­bas­sa­deur émi­ra­ti très in­fluent aux États-Unis, sont trans­mis aux mé­dias oc­ci­den­taux et bien sûr dif­fu­sés sur Al-Ja­zee­ra. Le New York Times at­tri­bue­ra cette cy­be­rat­taque à un groupe de mer­ce­naires ha­ckers de la ré­gion du Golfe ap­par­te­nant à un groupe s’ap­pe­lant Glo­bal Leaks (6). Les EAU au coeur de la stra­té­gie d’in­fluence du Quar­tet aux États-Unis Les États-Unis ont dé­ve­lop­pé le concept de « com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique » qui met en ré­cit une stra­té­gie pour faire adhé­rer en as­so­ciant aus­si bien la di­plo­ma­tie, la com­mu­ni­ca­tion par les mé­dias que les opé­ra­tions d’in­fluence. Par exemple, dans le cas du sou­tien à l’ac­cord pas­sé avec l’Iran en 2015, Ben Rhodes (7), ad­joint au conseiller pour la sé­cu­ri­té de l’an­cien pré­sident Oba­ma au titre de la com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique, ex­pli­quait com­ment les mé­dias avaient été in­fluen­cés en vue de convaincre un pu­blic amé­ri­cain scep­tique en­vers cet ac­cord. Ce­la consis­tait à fi­nan­cer des as­so­cia­tions, des think tanks et à dis­po­ser d’ex­perts pour ré­pondre aux ques­tions des jour­na­listes en vue d’orien­ter les dé­bats. Les EAU, comme d’autres États, ont in­té­gré cette stra­té­gie d’in­fluence et l’ont ap­pli­quée aux États-Unis.

Le Qa­tar ba­shing aux États-Unis, une stra­té­gie lan­cée avant la crise de 2017

Le Qa­tar ba­shing a dé­bu­té en 2014. Aguer­ris de­puis plu­sieurs an­nées sur le « théâtre d’opé­ra­tions amé­ri­cain » de l’in­fluence, les EAU ont mis en place une stra­té­gie so­phis­ti­quée qui vise à al­té­rer les per­cep­tions des dé­ci­deurs po­li­tiques aux États-Unis sur les pro­blé­ma­tiques du Moyen-Orient.

Les EAU ont une ligne di­plo­ma­tique claire : une forte hos­ti­li­té à l’is­lam po­li­tique et aux Frères mu­sul­mans, une vo­lon­té de neu­tra­li­ser le Qa­tar. À ce­la s’ajoute une com­pé­ti­tion ré­gio­nale afin de se his­ser à la po­si­tion de pre­mier centre éco­no­mique, fi­nan­cier et cultu­rel du Golfe. Si le Qa­tar a ob­te­nu

Cette cy­be­rat­taque au­rait été conduite par des « ha­ckers mer­ce­naires » russes, mais les EAU sont dé­si­gnés comme les com­man­di­taires.

l’or­ga­ni­sa­tion de la Coupe du monde de foot­ball de 2022, Du­baï a em­por­té celle de l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 2020. Le dif­fé­rend n’est donc pas uni­que­ment po­li­tique. Il re­lève aus­si d’une ques­tion de lea­der­ship entre émi­rats.

En 2016, l’ar­ri­vée de la nou­velle équipe Trump, peu ex­pé­ri­men­tée, a don­né une op­por­tu­ni­té aux EAU. Des re­la­tions pri­vi­lé­giées se sont créées entre J. Ku­sh­ner, gendre et conseiller de D. Trump pour le Moyen-Orient, et Y. Al Otai­ba (8). Ce­pen­dant, cette stra­té­gie d’in­fluence des EAU a en­traî­né la ri­poste du Qa­tar à comp­ter de juin 2017 et a abou­ti en 2018 à la fra­gi­li­sa­tion de cette stra­té­gie émi­ra­tie.

Une stra­té­gie ro­dée et une forte sy­ner­gie is­raé­lo-émi­ra­tie

Le Qa­tar ba­shing a fait de l’État du Qa­tar l’in­car­na­tion de l’al­lié jouant un double jeu. Comme le re­late le New York Times (9), plu­sieurs pays ont me­né une in­tense ac­tion de lob­bying contre le Qa­tar avec, à leur tête, les EAU. Ces der­niers avaient en­ga­gé une en­tre­prise de re­la­tions pu­bliques, Cam­stoll Group, fon­dée en no­vembre 2012 par d’an­ciens fonc­tion­naires du Tré­sor amé­ri­cain char­gés des re­la­tions avec les États du Golfe et Is­raël lors­qu’ils étaient dans l’ad­mi­nis­tra­tion. Cam­stoll Group a en­tre­pris de sen­si­bi­li­ser jour­na­listes et par­le­men­taires sur le fi­nan­ce­ment ap­por­té en Sy­rie par le Qa­tar aux groupes ter­ro­ristes comme le Front Al-Nos­ra, ré­pu­té proche d’Al-Qaï­da, ou au Ha­mas. Les mé­dias ont mul­ti­plié les dos­siers spé­ciaux et autres en­quêtes à charge sur le Qa­tar. De son cô­té, The In­ter­cept note que la stra­té­gie de Cam­stoll Group a été de s’ap­puyer sur les groupes néo­con­ser­va­teurs et les groupes de pres­sion pro-is­raé­liens, no­tam­ment l’AIPAC (10). L’autre pays est en ef­fet Is­raël, qui com­bat le sou­tien du Qa­tar au Ha­mas. Aus­si, pour or­ga­ni­ser le Qa­tar Ba­shing, les EAU ont fait ap­pel à des so­cié­tés de com­mu­ni­ca­tion et à des lob­byistes qui, bien sou­vent, étaient dé­jà liés à Is­raël.

Une pre­mière mé­thode conforme aux stra­té­gies mé­dia­tiques amé­ri­caines no­tam­ment en pé­riode élec­to­rale a été d’ache­ter des pu­bli­ci­tés contre le Qa­tar sur les chaînes de té­lé­vi­sion. À l’été 2017, SCL So­cial (11) en a été l’un des ac­teurs, d’au­tant plus in­fluent que la so­cié­té est liée à Steve Ban­non. Il se­ra ré­mu­né­ré par les EAU pour agir en éla­bo­rant des mes­sages pu­bli­ci­taires contre le Qa­tar sur les ré­seaux so­ciaux après son dé­part en août 2017 de la Mai­son-Blanche. Son site conspi­ra­tion­niste, Breit­bart News, contri­bua à cette cam­pagne de dé­ni­gre­ment à par­tir d’août 2017.

En­fin, il faut aus­si in­fluen­cer le monde in­tel­lec­tuel à tra­vers les sé­mi­naires et les confé­rences or­ga­ni­sés dans les think tanks. Dans une confé­rence don­née à la fon­da­tion conser­va­trice The Hud­son Ins­ti­tute sur le thème « Coun­te­ring Violent Ex­tre­mism: Qa­tar, Iran, and the Mus­lim Bro­the­rhood », S. Ban­non in­ter­vint pour dé­cla­rer que la lutte contre le fi­nan­ce­ment de l’is­la­misme ra­di­cal était alors l’ac­tion la plus im­por­tante à me­ner et qu’à ce titre le blo­cus du Qa­tar était jus­ti­fié.

Le re­vers de la mé­daille : une mé­fiance des

États-Unis crois­sante en­vers les EAU

La di­vul­ga­tion des mails de l’am­bas­sa­deur des EAU aux ÉtatsU­nis a eu un ef­fet dé­vas­ta­teur. Cette cy­be­rat­taque, a prio­ri qa­ta­rie, qui a dé­voi­lé le ré­seau no­tam­ment de l’am­bas­sa­deur Al Otai­ba aux États-Unis et les re­lais qu’il avait éta­blis dans les ins­tances di­ri­geantes ou in­tel­lec­tuelles du pays, a fait prendre conscience qu’il y avait eu sans doute une ma­ni­pu­la­tion des per­cep­tions dans la crise du Qa­tar. Il est clair que, de­puis 2014, les EAU ont eu pour po­li­tique d’or­ga­ni­ser et d’en­tre­te­nir la mé­fiance des États-Unis à l’en­contre du Qa­tar. L’en­quête dé­jà ci­tée de The In­ter­cept avait mon­tré à l’époque com­ment les lob­byistes émi­ra­tis avaient in­ci­té des jour­na­listes amé­ri­cains à ter­nir l’image du Qa­tar en le pré­sen­tant comme un mé­cène des Frères mu­sul­mans. La mise en cause de l’or­ga­ni­sa­tion par le Qa­tar de la Coupe mon­diale de foot­ball en 2022 est en­vi­sa­gée dans un mail en juillet 2015. Il évo­quait en­fin la né­ces­si­té de fer­mer la base amé­ri­caine d’Al-Udeid si­tuée au Qa­tar.

En­fin, l’af­fai­blis­se­ment du ré­seau d’in­fluence de la coa­li­tion saou­dienne est une consé­quence de l’en­quête du pro­cu­reur spé­cial Muel­ler. Cette en­quête ini­tia­le­ment concer­nait l’in­fluence de la Rus­sie sur l’élec­tion de D. Trump. Les États-Unis se sont ren­du compte que d’autres États es­sayaient aus­si d’in­fluen­cer les pro­ces­sus dé­ci­sion­nels ou élec­to­raux amé­ri­cains. Le pro­cu­reur spé­cial Muel­ler a donc élar­gi son en­quête aux ac­tions d’in­fluence de l’Ara­bie saou­dite et des EAU.

Aguer­ris de­puis plu­sieurs an­nées sur le « théâtre d’opé­ra­tions amé­ri­cain » de l’in­fluence, les EAU ont mis en place une stra­té­gie so­phis­ti­quée qui vise à al­té­rer les per­cep­tions des dé­ci­deurs po­li­tiques aux États-Unis sur les pro­blé­ma­tiques du Moyen-Orient.

Quelques le­çons de cy­ber­guerre Avec plus ou moins de suc­cès ce­pen­dant, la crise du Qa­tar a mon­tré sans am­bi­guï­té que la guerre de l’in­for­ma­tion et la cy­ber­guerre sont de­ve­nues des modes d’ac­tion en géo­po­li­tique pour ten­ter d’im­po­ser sa vo­lon­té, en évi­tant une opé­ra­tion mi­li­taire au moins dans un pre­mier temps. La pro­pa­gande y com­pris dans les mé­dias a re­trou­vé sa place, mais sur­tout le cy­be­res­pace a dé­pla­cé la guerre hors des fron­tières phy­siques et a in­tro­duit de nou­veaux ac­teurs. Des États tiers, des « ha­ckers » mer­ce­naires, des groupes de pres­sion contri­buent à éta­blir un rap­port de force géo­po­li­tique à tra­vers un cy­be­res­pace qui dés­in­forme et in­forme, créant un en­vi­ron­ne­ment in­for­ma­tion­nel où la vé­ra­ci­té de­meure in­cer­taine et les per­cep­tions sont sous in­fluence. Il est de­ve­nu un théâtre d’opé­ra­tions où tous les coups ou presque sont per­mis afin de don­ner l’avan­tage à l’un ou l’autre des bel­li­gé­rants.

Ce­pen­dant, cette guerre de l’in­for­ma­tion montre qu’il faut dis­po­ser de la puis­sance tech­nique et fi­nan­cière d’un État pour créer dans la du­rée ce nou­veau rap­port de force avec le risque que toutes les ma­ni­pu­la­tions puissent être dé­cou­vertes, avec les consé­quences que l’on peut ima­gi­ner en termes de dis­cré­dit pour leurs au­teurs. En outre, à dé­faut d’être an­ti­ci­pée, une cy­be­rat­taque peut faire l’ob­jet de re­pré­sailles ef­fi­caces. La guerre de l’in­for­ma­tion conduit aus­si à se po­ser la ques­tion sur la place de l’in­for­ma­tion dans ces États et sur la cré­di­bi­li­té que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale pour­rait lui ac­cor­der dans ce type de conflit. Ain­si dans une in­ter­view si­gni­fi­ca­tive (12), Omar Gho­bash, am­bas­sa­deur des EAU en Rus­sie, dé­cla­rait « Nous ne re­ven­di­quons pas la li­ber­té de la presse. Nous ne fai­sons pas la pro­mo­tion de la li­ber­té d’ex­pres­sion. Ce dont nous par­lons est la res­pon­sa­bi­li­té dans la prise de pa­role ». Ef­fec­ti­ve­ment, les ré­gimes au­to­ri­taires du golfe Ara­bo-Per­sique contrôlent l’in­for­ma­tion et re­fusent de­puis long­temps la li­ber­té d’ex­pres­sion qui pour­rait fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’un nou­veau prin­temps arabe.

La stra­té­gie du Qa­tar, très ré­ac­tive, as­so­ciant opé­ra­tions dans le cy­be­res­pace et in­for­ma­tions par les mé­dias en par­ti­cu­lier par Al-Ja­zee­ra, dis­po­sant aus­si de fortes ca­pa­ci­tés fi­nan­cières, a contre­car­ré avec ef­fi­ca­ci­té la dés­in­for­ma­tion et la stra­té­gie du Quar­tet. Y com­pris aux États-Unis, prin­ci­pal al­lié de l’Ara­bie saou­dite et des EAU, cette stra­té­gie a sus­ci­té le doute sur la lé­gi­ti­mi­té de l’agres­sion conduite par le Quar­tet et sur les ac­cu­sa­tions por­tées sur le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme is­la­miste.

De fait, une stra­té­gie d’in­fluence, même as­so­ciée à des ac­tions éco­no­miques, ne suf­fit pas pour faire plier un État. Ce­lui-ci peut in­té­grer sa propre stra­té­gie d’in­fluence dans une stra­té­gie glo­bale dans la­quelle la di­plo­ma­tie s’ap­puyant sur le droit in­ter­na­tio­nal garde toute sa place. Le Qa­tar a fait ap­pel aux or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales comme la Cour in­ter­na­tio­nale de Jus­tice de La Haye, qui a condam­né les EAU le 23 juillet 2018 pour le blo­cus en cours, ou l’OMC pour sanc­tion­ner le pi­ra­tage de la chaîne qa­ta­rie BeIN Sports de­puis l’au­tomne 2017 par l’Ara­bie saou­dite. En­fin, signe fort de son suc­cès et ul­time ga­ran­tie de sa sou­ve­rai­ne­té, un ren­for­ce­ment du par­te­na­riat stra­té­gique dans les do­maines mi­li­taire et sé­cu­ri­taire a été si­gné le 31 jan­vier 2018 entre les États-Unis et le Qa­tar.

La crise du Qa­tar a mon­tré sans am­bi­guï­té que la guerre de l’in­for­ma­tion et la cy­ber­guerre sont de­ve­nues des modes d’ac­tion en géo­po­li­tique pour ten­ter d’im­po­ser sa vo­lon­té, en évi­tant une opé­ra­tion mi­li­taire au moins dans un pre­mier temps.

Pho­to ci-des­sus : Des por­traits géants de l’émir du Qa­tar, cheikh Ha­mad ben Ta­mim al-Tha­ni, ornent les tours de Do­ha, la ca­pi­tale, en fé­vrier 2018. Un an et de­mi après le dé­but de la crise qui l’op­pose au « Quar­tet » – Ara­bie saou­dite, Émi­rats arabes unis, Égypte, Bah­reïn –, le Qa­tar ré­siste éco­no­mi­que­ment et semble même avoir ren­ver­sé la si­tua­tion en sa fa­veur sur le plan di­plo­ma­tique. Cette ré­si­lience re­pose éga­le­ment en in­terne sur la mo­bi­li­sa­tion d’un fort sen­ti­ment na­tio­nal, les au­to­ri­tés qa­ta­riennes ayant adop­té un dis­cours très vo­lon­ta­riste, re­fu­sant de se po­ser en vic­times. (© Paul Co­wan/Shut­ter­stock)

Pho­to ci-contre : Le centre de coor­di­na­tion des opé­ra­tions aé­riennes (CAOC) de la base amé­ri­caine d’Al-Udeid au Qa­tar. Le 24 juillet 2018, le Qa­tar an­non­çait le dé­but d’un chan­tier vi­sant à agran­dir cette base, « pro­vi­soire » de­puis sa construc­tion en 1996, et que l’émi­rat sou­hai­te­rait pé­ren­ni­ser afin d’ap­pro­fon­dir ses re­la­tions stra­té­giques mi­li­taires avec Wa­shing­ton, un atout dans la crise qui l’op­pose aux autres mo­nar­chies sun­nites du Golfe. Es­sen­tielle dans les opé­ra­tions me­nées par l’ar­mée amé­ri­caine dans la ré­gion et en Af­gha­nis­tan, la base d’AlU­deid abrite ac­tuel­le­ment 10 000 mi­li­taires amé­ri­cains, ain­si que l’état-ma­jor de la coa­li­tion an­tid­ji­ha­diste di­ri­gée par les États-Unis. (© Tech.Sgt. Jo­shua Strang/ USAF)

Pho­to ci-contre : Après la cy­be­rat­taque me­née le 23 mai 2017 contre l’agence de presse qa­ta­rienne QNA pour faire croire à des prises de po­si­tion pro­vo­ca­trices de Do­ha sur des dos­siers sen­sibles du Moyen-Orient, le ser­vice de presse gou­ver­ne­men­tal du Qa­tar tarde à pu­blier un dé­men­ti (que l’on voit ici re­layé sur le compte Twit­ter de l’am­bas­sade qa­ta­rienne aux États-Unis). (© Qa­tar Em­bas­sy USA/Twit­ter)

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