– ANA­LYSE Le na­tio­na­lisme ita­lien, de la fier­té eu­ro­péiste au na­ti­visme eu­ros­cep­tique ?

Diplomatie - - Sommaire - Par Ch­ris­tophe Bouillaud, pro­fes­seur de science po­li­tique à Science-Po Gre­noble, cher­cheur au la­bo­ra­toire de sciences so­ciales Pacte (UMR CNRS), spé­cia­liste de la vie po­li­tique ita­lienne.

La for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment com­mun par la Ligue de Mat­teo Sal­vi­ni et le Mou­ve­ment 5 Étoiles de Lui­gi Di Maio dé­but juin 2018, pour­rait mar­quer la fin d’une pé­riode, com­men­cée à la fin des an­nées 1940, d’in­ter­na­tio­na­lisme li­bé­ral et d’eu­ro­péisme chez les di­ri­geants ita­liens.

Parce que le na­tio­na­lisme fut l’une des sources ma­jeures du fas­cisme (1922-1943), il a connu une longue éclipse en Ita­lie des an­nées 1940 aux an­nées 2010. De­puis peu, la dé­fense des in­té­rêts na­tio­naux ita­liens re­vient au coeur des pré­oc­cu­pa­tions de l’opi­nion pu­blique. En ef­fet, les deux par­tis sor­tis vain­queurs des élec­tions du 4 mars 2018 et as­so­ciés de­puis lors dans le gou­ver­ne­ment – la Ligue de Mat­teo Sal­vi­ni et le Mou­ve­ment 5 Étoiles (M5S) –, si dif­fé­rents par ailleurs, mettent au centre de leurs pré­oc­cu­pa­tions les in­té­rêts des seuls Ita­liens et n’hé­sitent pas à cri­ti­quer l’Union eu­ro­péenne.

L’Ita­lie ré­pu­bli­caine, un ré­gime fon­dé en ré­ac­tion au na­tio­na­lisme fas­ciste

L’Ita­lie fut le pre­mier théâtre où se dé­ve­lop­pa le na­tio­na­lisme du XXe siècle en Eu­rope. Dès avant la Grande Guerre, un mou­ve­ment na­tio­na­liste d’un genre nou­veau s’y dé­ve­loppe. Il a certes des am­bi­tions ter­ri­to­riales en Eu­rope et co­lo­niales en Afrique, mais il se targue aus­si de pré­ten­tions spi­ri­tuelles et ré­vo­lu­tion­naires contre la « bour­geoi­sie ». As­si­mi­lé au Ven­ten­nio fas­ciste (1922-1943) et à son épi­logue de la Ré­pu­blique so­ciale ita­lienne (RSI) (1943-1945), il est re­je­té par les par­tis an­ti­fas­cistes. En ef­fet, au-de­là de leurs di­vi­sions pen­dant la guerre

froide (1947-1991), ils par­tagent une même foi in­ter­na­tio­na­liste. La Consti­tu­tion ré­pu­bli­caine, qu’ils ap­prouvent en 1946-1948, ins­crit ain­si d’em­blée la nou­velle Ita­lie comme un État membre de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale (1).

Cette orien­ta­tion ne se dé­men­ti­ra ja­mais par la suite : l’al­liance oc­ci­den­tale, l’ou­ver­ture com­mer­ciale et la construc­tion eu­ro­péenne sont au coeur du pro­jet des par­tis an­ti­com­mu­nistes au pou­voir de 1947 à 1992. Pre­nant le contre­pied de toute pré­ten­tion à l’au­tar­cie des der­nières an­nées du fas­cisme, ils oeuvrent pour ou­vrir des mar­chés aux ex­por­ta­teurs ita­liens, que ce soit en par­ti­ci­pant au GATT dès sa créa­tion en 1947, à la CECA en 1951 ou au Mar­ché com­mun en 1957.

Dans cette « Ré­pu­blique des par­tis » (an­ti­fas­cistes), les hé­ri­tiers du fas­cisme res­te­ront tou­jours mar­gi­naux. Même si la Consti­tu­tion in­ter­dit la re­cons­ti­tu­tion du Par­ti Na­tio­nal Fas­ciste (PNF) et la « loi Scel­ba » de 1953 la pro­pa­gande fas­ciste, l’Ita­lie ré­pu­bli­caine ac­cepte dès 1946 l’exis­tence d’un par­ti néo­fas­ciste, le Mou­ve­ment So­cial Ita­lien (MSI). La RSI a lais­sé der­rière elle une gé­né­ra­tion de jeunes « an­ciens com­bat­tants » aux­quels il a pa­ru plus sage de concé­der une vi­trine lé­gale, plu­tôt que de les confi­ner dans l’illé­ga­li­té. Ces an­ciens de la RSI vont cé­lé­brer leur vie du­rant leur cause per­due. Jus­qu’au seuil des an­nées 2000, ils for­me­ront une bonne part des mi­li­tants et di­ri­geants du néo­fas­cisme. Le MSI se pré­sen­te­ra à toutes les élec­tions na­tio­nales à comp­ter de 1948, en re­cueillant en moyenne au­tour de 5 % des suf­frages, jus­qu’en 1992 (2). L’as­pect mé­mo­riel, sou­vent lié à une his­toire fa­mi­liale, du néo­fas­cisme ne se dé­men­ti­ra pas au fil des an­nées. En outre, con­for­mé­ment au culte de la vio­lence par le fas­cisme, des mi­li­tants ou or­ga­ni­sa­tions néo­fas­cistes, en rup­ture avec le lé­ga­lisme et l’élec­to­ra­lisme du MSI, ne ces­se­ront d’af­fron­ter les mi­li­tants de gauche dans la rue – et, pour les plus ra­di­caux, d’or­ga­ni­ser des at­ten­tats, tout par­ti­cu­liè­re­ment pen­dant les « an­nées de plomb » (1969-1982). Le néo­fas­cisme ne porte alors au­cun autre pro­jet que l’an­ti­com­mu­nisme, le culte de la mé­moire des vain­cus et le mé­pris de la classe di­ri­geante ré­pu­bli­caine.

L’Ita­lie dans la com­pé­ti­tion éco­no­mique des na­tions les plus dé­ve­lop­pées

Le re­tour de l’idée na­tio­nale en Ita­lie re­monte aux an­nées 1980. Sous la di­rec­tion d’un pré­sident du Conseil so­cia­liste, Bet­ti­no Craxi (1934-2000), le gou­ver­ne­ment cé­lèbre en 1987 le dé­pas­se­ment par le PIB ita­lien du PIB bri­tan­nique, fai­sant ain­si de l’Ita­lie, pour un court ins­tant, la cin­quième puis­sance éco­no­mique mon­diale. Les Ita­liens ont alors le sen­ti­ment d’avoir réus­si à faire pas­ser leur an­cienne « na­tion pro­lé­taire » (comme l’ap­pe­lait le fas­cisme) de la pé­ri­phé­rie au centre de l’éco­no­mie mon­diale. Cette fier­té va

L’al­liance oc­ci­den­tale, l’ou­ver­ture com­mer­ciale et la construc­tion eu­ro­péenne sont au coeur du pro­jet des par­tis an­ti-com­mu­nistes au pou­voir de 1947 à 1992.

de pair avec un in­ves­tis­se­ment re­nou­ve­lé dans la construc­tion eu­ro­péenne. Les di­ri­geants ita­liens par­ti­cipent à la re­lance eu­ro­péenne qui va abou­tir à l’Acte Unique (1986), puis aux trai­tés de Maas­tricht (1991-92). Ils en­gagent dès ce mo­ment l’Ita­lie à par­ti­ci­per à la fu­ture « mon­naie unique ».

La conjonc­tion de la fin de la guerre froide (1989-1991), d’une crise po­li­tique connue sous le nom de « Mains propres » (1992-1993) et de l’écla­te­ment du Sys­tème mo­né­taire eu­ro­péen (SME) en 1992, qui force à dé­va­luer for­te­ment la lire, em­porte tous les an­ciens par­tis de gou­ver­ne­ment et ouvre la pé­riode dite de la « Se­conde Ré­pu­blique » (1993-2013). Ces dé­con­ve­nues ne mettent pas fin aux am­bi­tions ita­liennes. Le nou­veau par­ti de centre-droit qui se crée et s’af­firme à la fa­veur de cette crise re­prend un slo­gan foot­bal­lis­tique pour son propre nom : For­za Ita­lia (FI), lit­té­ra­le­ment « Al­lez l’Ita­lie ! ». Ce slo­gan rap­pelle le rôle de son fon­da­teur, Sil­vio Ber­lus­co­ni, comme le pro­prié­taire de l’une des grandes équipes du Nord de l’Ita­lie, le Mi­lan AC, alors en pointe dans les cham­pion­nats eu­ro­péens. La pro­messe ma­jeure de S. Ber­lus­co­ni, se pré­sen­tant comme un en­tre­pre­neur à qui tout a réus­si, est en ef­fet de conti­nuer à en­ri­chir les Ita­liens

dans le cadre de la com­pé­ti­tion éco­no­mique mon­diale, de re­prendre une tra­jec­toire as­cen­dante après une crise per­çue comme un simple in­ci­dent de par­cours.

Pour ga­gner en 1994 les pre­mières élec­tions de la « Se­conde Ré­pu­blique », puis pour for­mer un pre­mier gou­ver­ne­ment, S. Ber­lus­co­ni fait ap­pel au MSI. Ce par­ti, alors di­ri­gé par Gian­fran­co Fi­ni, est im­plan­té à Rome et dans le Sud. En rai­son du sou­ve­nir des crimes de la RSI, il reste im­po­pu­laire dans le Nord du pays oc­cu­pé en 1943-1945 par l’Al­le­magne. L’al­liance FI/MSI ne vaut donc qu’au Sud, et elle y ap­pa­raît d’au­tant plus por­teuse que le MSI y bé­né­fi­cie alors d’une image de pro­bi­té due à l’ex­clu­sion de ses di­ri­geants lo­caux et na­tio­naux de tout poste exé­cu­tif de­puis des dé­cen­nies. Pour se lé­gi­ti­mer face à l’opi­nion ita­lienne, G. Fi­ni se dé­cla­re­ra bien­tôt « post­fas­ciste », et le MSI de­vien­dra Al­liance Na­tio­nale (AN) dé­but 1995 en pre­nant le gaul­lisme pour mo­dèle. Dans le Nord du pays, S. Ber­lus­co­ni s’al­lie à la Ligue du Nord (LN). La LN, un car­tel de par­tis ré­gio­na­listes créé par Um­ber­to Bos­si en 1989-1991, dé­fend les in­té­rêts du Nord de l’Ita­lie contre « Rome la vo­leuse » et le Sud « ma­fieux » et « as­sis­té ». Elle se ral­lie à la cause de S. Ber­lus­co­ni au nom de l’en­trée du Nord de l’Ita­lie dans la fu­ture zone Eu­ro. La LN s’af­firme en ef­fet alors eu­ro­péiste. Avec cette double al­liance, S. Ber­lus­co­ni offre aux élec­teurs des an­ciens par­tis de gou­ver­ne­ment la pos­si­bi­li­té d’em­pê­cher l’ar­ri­vée au pou­voir des hé­ri­tiers du Par­ti com­mu­niste ita­lien (PCI). Ce der­nier, de­ve­nu en 1990 le Par­ti dé­mo­cra­tique de la gauche (PDS), s’est ral­lié à l’eu­ro­péisme et au néo-li­bé­ra­lisme. Il do­mine dès 1993 l’al­liance de centre-gauche.

Des choix éco­no­miques ré­so­lu­ment eu­ro­péistes de­puis 1992 en dé­pit des al­ter­nances

Cette al­liance des droites ber­lus­co­nienne, post­fas­ciste et li­gueuse mè­ne­ra aux gou­ver­ne­ments Ber­lus­co­ni des an­nées 1994, 2001-2006 et 2008-2011. Contrai­re­ment à ce qu’au­raient pu lais­ser ima­gi­ner les to­na­li­tés that­ché­riennes des dé­buts de FI en 1994 et gaul­liennes des pre­mières an­nées d’AN, c’est à une nor­ma­li­sa­tion eu­ro­péiste à la­quelle on as­siste. G. Fi­ni de­vient en tant que mi­nistre des Af­faires étran­gères le re­pré­sen­tant de l’Ita­lie à la Conven­tion pour l’ave­nir de l’Eu­rope (2003-2004), et il amène AN sur des po­si­tions eu­ro­péistes. FI re­joint en 1998 le Par­ti po­pu­laire eu­ro­péen (PPE) et siège aux cô­tés des hé­ri­tiers de la dé­mo­cra­tie ch­ré­tienne. Seule la LN connaît une évo­lu­tion in­verse. À comp­ter de 1999, U. Bos­si pro­fesse l’eu­ros­cep­ti­cisme le plus ra­di­cal, mais, par so­li­da­ri­té gou­ver­ne­men­tale, ses dé­pu­tés, sé­na­teurs et mi­nistres ne fe­ront ja­mais obs­tacle à une in­té­gra­tion eu­ro­péenne ac­crue, comme lors de la ra­ti­fi­ca­tion du trai­té de Lis­bonne (2009).

Certes, à en croire les son­dages, les élec­teurs de l’al­liance des droites se montrent moins en­thou­siastes en­vers la construc­tion eu­ro­péenne que ceux de l’al­liance de centre-gauche qui lui fait face, mais ces ré­ti­cences n’ont guère d’im­pact sur les po­li­tiques sui­vies au fil des al­ter­nances. Tout au long des an­nées 1992-2011, les di­ri­geants de droite ou de gauche qui se suc­cèdent à la tête de l’Ita­lie vont main­te­nir la même ligne éco­no­mique cen­sée faire re­ga­gner à l’Ita­lie le sta­tut en­viable qu’elle avait ob­te­nu dans les an­nées 1980 : ou­ver­ture des mar­chés, flexi­bi­li­té du mar­ché du tra­vail, aus­té­ri­té bud­gé­taire. En ef­fet, la crois­sance des an­nées 1980 avait eu pour con­tre­par­tie une im­por­tante dette pu­blique. Pour en ga­ran­tir le ser­vice aux in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux et di­mi­nuer les taux d’in­té­rêt ver­sés, tous les gou­ver­ne­ments de­puis 1992 ont fait le choix de main­te­nir un solde pri­maire po­si­tif : hors in­té­rêts de la dette, les dé­penses pu­bliques ont tou­jours été in­fé­rieures aux ren­trées fis­cales.

Au plus fort de la crise eu­ro­péenne des an­nées 2010-2012, sous la pres­sion des autres pays de la zone Eu­ro, S. Ber­lus­co­ni doit aban­don­ner le pou­voir au pro­fit d’un an­cien Com­mis­saire eu­ro­péen, Ma­rio Mon­ti. Ce der­nier, avec le sou­tien de tous les par­tis de gou­ver­ne­ment, à l’ex­cep­tion de la LN, met en oeuvre un choc d’aus­té­ri­té. Ce der­nier abou­tit à une ré­ces­sion plus pro­non­cée en­core que celle qu’avait pro­vo­quée la crise mon­diale en 20082009. À la suite des élec­tions de 2013 qui sanc­tionnent du­re­ment les par­tis de gou­ver­ne­ment, les gou­ver­ne­ments sui­vants, di­ri­gés par des pré­si­dents du Conseil de centre-gauche, aus­si sou­te­nus ce­pen­dant par des dis­si­dents de la droite ber­lus­co­nienne, es­saie­ront de ré­ta­blir la si­tua­tion éco­no­mique en re­cou­rant tou­jours aux mêmes me­sures d’ins­pi­ra­tion néo­li­bé­rale.

L’ex­plo­sion d’une de­mande de pro­tec­tion de la part de la po­pu­la­tion ita­lienne

Même si les di­ri­geants des par­tis de gou­ver­ne­ment consi­dèrent qu’ils ont ap­pli­qué la seule po­li­tique éco­no­mique

Le re­tour de l’idée na­tio­nale en Ita­lie re­monte aux an­nées 1980. Les Ita­liens ont alors le sen­ti­ment d’avoir réus­si à faire pas­ser leur an­cienne « na­tion pro­lé­taire » (comme l’ap­pe­lait le fas­cisme) de la pé­ri­phé­rie au centre de l’éco­no­mie mon­diale.

pos­sible vu l’en­det­te­ment du pays, une ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion, et donc des élec­teurs, ne sont plus du tout de cet avis à la fin des an­nées 2010. Tous les in­di­ca­teurs de la si­tua­tion éco­no­mique et so­ciale sont en ef­fet des plus mé­diocres. Pour ne prendre que deux exemples, le nombre ab­so­lu de nais­sances sur le ter­ri­toire ita­lien connaît un point bas en 20152017, ja­mais vu de­puis 1861 (3), et le PIB par tête est tou­jours en­vi­ron 10 % moins éle­vé en 2017 qu’en 2007, soit au même ni­veau qu’en 1999 (4).

Par ailleurs, à comp­ter des an­nées 1990, l’Ita­lie est de­ve­nue un pays d’im­mi­gra­tion. En 2017, cinq mil­lions d’étran­gers ré­sident en Ita­lie, re­pré­sen­tant pas moins de 8,5 % de la po­pu­la­tion (5). Dès sa créa­tion, la LN s’est em­pa­rée de cet en­jeu. Les mi­lieux ré­gio­na­listes nor­distes qu’elle mo­bi­lise passent sans dif­fi­cul­té de la dé­non­cia­tion de l’im­mi­gra­tion des Ita­liens du Sud dans le Nord du pays à celle des « im­mi­grés ex­tra-com­mu­nau­taires ». Le MSI se dés­in­té­resse d’abord du su­jet, car son com­bat est alors de dé­fendre les Ita­liens qui ont quit­té la mère-pa­trie à la suite des po­li­tiques fa­vo­ri­sant l’émi­gra­tion ita­lienne en Eu­rope et dans le monde. AN fi­ni­ra par se vou­loir lui aus­si un par­ti de la maî­trise de l’im­mi­gra­tion. La loi « Bos­si-Fi­ni » de 2002 des­ti­née à ré­gu­ler l’im­mi­gra­tion en se­ra le sym­bole. Les crises dans les Bal­kans, puis au Moyen-Orient et en Afrique, vont faire au fil des an­nées de l’Ita­lie l’un des points d’en­trée ma­jeurs de l’im­mi­gra­tion illé­gale sur le conti­nent. Cette si­tua­tion fait aug­men­ter la de­mande de contrôle de l’im­mi­gra­tion, par­ti­cu­liè­re­ment à comp­ter du mo­ment où, en 2015, la fer­me­ture des fron­tières fran­çaise et au­tri­chienne fait de l’Ita­lie une nasse pour les im­mi­grés sou­hai­tant pour­suivre leur route vers le Nord de l’Eu­rope.

Deux par­tis néo-na­tio­na­listes au pou­voir : la Ligue et le M5S

Deux par­tis vont pro­fi­ter plei­ne­ment, lors des élec­tions de mars 2018, de cette si­tua­tion de crise éco­no­mique et mi­gra­toire, liée à l’in­ca­pa­ci­té per­çue des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents à dé­fendre les in­té­rêts des Ita­liens en Eu­rope : la LN et le M5S.

La LN bé­né­fi­cie d’abord de la stra­té­gie de son di­ri­geant à comp­ter de 2013, Mat­teo Sal­vi­ni. Ce der­nier, mi­li­tant de la LN de­puis son ado­les­cence et n’y ayant oc­cu­pé jusque-là que des postes élec­tifs se­con­daires, va la ré­vo­lu­tion­ner. Il va faire de ce par­ti des in­té­rêts nor­distes, af­fi­chant de­puis tou­jours une xé­no­pho­bie vis-à-vis des Ita­liens du Sud, un par­ti des in­té­rêts ita­liens en gé­né­ral. Cette mu­ta­tion se fonde es­sen­tiel­le­ment sur sa per­sonne. Grâce à son art de la pro­vo­ca­tion, M. Sal­vi­ni est om­ni­pré­sent à la fois sur les ré­seaux so­ciaux et à la té­lé­vi­sion. Quoique Mi­la­nais, il en­tend in­car­ner l’Ita­lien or­di­naire en gé­né­ral, avec ses qua­li­tés et aus­si ses dé­fauts. Le dis­cours contre l’im­mi­gra­tion s’avère bien sûr d’une grande ra­di­ca­li­té, tout comme ce­lui contre l’état de l’Union eu­ro­péenne. Il dé­fend un na­ti­visme sans au­cune re­te­nue. Il ap­pelle en ef­fet à privilégier en toute chose les Ita­liens sur leur propre sol. Il se rap­proche à cet ef­fet des ex­trêmes droites eu­ro­péennes, comme le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal (RN) fran­çais et le FPÖ au­tri­chien. Il crée en 2015 avec eux le groupe Eu­rope des Na­tions et des Li­ber­tés (ENL) au Par­le­ment eu­ro­péen et le par­ti eu­ro­péen Mou­ve­ment de l’Eu­rope des Na­tions et des Li­ber­tés (MENL). Au ni­veau ita­lien, M. Sal­vi­ni a com­men­cé sa conquête de Rome et du Sud, en se

Si les di­ri­geants des par­tis de gou­ver­ne­ment consi­dèrent qu’ils ont ap­pli­qué la seule po­li­tique éco­no­mique pos­sible vu l’en­det­te­ment du pays, une ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion n’est plus du tout de cet avis à la fin des an­nées 2010.

rap­pro­chant un temps d’un pe­tit par­ti néo­fas­ciste, Ca­sa Pound Ita­lia (CPI). Ce par­ti, d’abord uni­que­ment pré­sent à Rome, veut re­pré­sen­ter le « fas­cisme du XXIe siècle ». Créé à par­tir d’un centre so­cial épo­nyme des­ti­né à sup­pléer à un État so­cial dé­faillant, il veut faire re­vivre l’es­prit so­cial du fas­cisme et am­bi­tionne de for­mer un homme nou­veau. La trans­for­ma­tion de la LN en « Ligue na­tio­nale » ou en « Ligue Sal­vi­ni » lui per­met de pas­ser d’un étiage de 4 % des voix aux élec­tions de 2013 à un score im­pro­bable de 17 % aux élec­tions de 2018 (6). L’at­trait élec­to­ral de la LN couvre pour la pre­mière fois toute la pé­nin­sule et pas seule­ment le Nord pro­fond de l’in­dus­trie dif­fuse. Le néo­fas­cisme de CPI, avec moins de 1 % des voix, s’en trouve étouf­fé élec­to­ra­le­ment, alors même que des mi­li­tants néo­fas­cistes semblent se sen­tir au­to­ri­sés par les pro­pos de ce der­nier à mul­ti­plier les ac­tions di­rectes contre les im­mi­grés ou leurs sou­tiens ita­liens. De­ve­nu vice-pré­sident du Conseil et mi­nistre de l’In­té­rieur dé­but juin 2018, les pre­miers pas gou­ver­ne­men­taux de M. Sal­vi­ni se fo­ca­lisent sur le re­fus d’ac­cueillir en Ita­lie les mi­grants sau­vés par les na­vires d’ONG au large des côtes li­byennes. Ces dé­ci­sions font se­lon les son­dages de l’été et du dé­but de l’au­tomne 2018 de sa Ligue le pre­mier par­ti ita­lien avec plus de 30 % des in­ten­tions de votes (7). La ré­ponse de l’opi­nion pu­blique aux pre­miers pas de M. Sal­vi­ni aux af­faires cor­res­pond bien à deux ten­dances longues que l’on pou­vait ob­ser­ver dans les son­dages : les Ita­liens étaient très ma­jo­ri­tai­re­ment hos­tiles à l’im­mi­gra­tion et ils avaient le sen­ti­ment que leur voix ne comp­tait pas en Eu­rope (8). Le slo­gan de cam­pagne de M. Sal­vi­ni, Pri­ma gli Ita­lia­ni (D’abord les Ita­liens), a bien sai­si l’am­pleur de la de­mande de pro­tec­tion de la part des Ita­liens or­di­naires, et l’ap­pli­ca­tion qu’il

en donne, pour sym­bo­lique qu’elle soit, semble bien sé­duire la ma­jo­ri­té d’entre eux.

L’autre par­ti de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale for­mée en juin 2018, le M5S, n’avait pas grand-chose à voir, à sa créa­tion en 2009 par le co­mique Beppe Grillo, avec le na­tio­na­lisme, le néo­fas­cisme, ou le ré­gio­na­lisme nor­diste (9). Il est alors es­sen­tiel­le­ment un par­ti an­ti-par­tis, qui cri­tique la cor­rup­tion de tous les

Les pre­miers pas gou­ver­ne­men­taux de M. Sal­vi­ni se fo­ca­lisent sur le re­fus d’ac­cueillir en Ita­lie les mi­grants sau­vés par les na­vires d’ONG au large des côtes li­byennes. Ces dé­ci­sions font se­lon les son­dages de l’été et du dé­but de l’au­tomne 2018 de sa Ligue le pre­mier par­ti ita­lien.

po­li­ti­ciens, et ré­clame plus de dé­mo­cra­tie di­recte. Il s’en­ra­cine dans les luttes lo­cales contre des grands pro­jets in­utiles et il est le pour­fen­deur de l’aban­don éco­no­mique de la jeu­nesse par les au­to­ri­tés. C’est à comp­ter de 2011, qu’il com­mence à s’op­po­ser à la po­li­tique d’aus­té­ri­té me­née « au nom de l’Eu­rope » par le gou­ver­ne­ment Mon­ti. Il de­vient dès 2013 le pre­mier par­ti en nombre de voix, avec 25 % des suf­frages, sur­tout ac­quis par­mi les moins de 45 ans. En 2014, ses pre­miers élus au Par­le­ment eu­ro­péen font al­liance avec les Bri­tan­niques de l’UKIP pour pou­voir fon­der un groupe au Par­le­ment eu­ro­péen, Eu­rope des Li­ber­tés et de la Dé­mo­cra­tie Di­recte (ELDD). B. Grillo laisse la di­rec­tion en 2016 à Lui­gi Di Maio, un tren­te­naire na­po­li­tain, qui in­carne ce vi­rage à droite d’un par­ti qui se veut pour­tant de­puis sa créa­tion ni de droite ni de gauche. Sous sa di­rec­tion, le M5S re­cueille 33 % des suf­frages, ce qui en fait de loin le pre­mier par­ti ita­lien. Il triomphe dans le Sud, en Si­cile et en Sar­daigne. Comme le M5S se veut le re­pré­sen­tant de l’Ita­lien moyen sur tous les su­jets et que son prag­ma­tisme pro­cla­mé consiste à suivre les vo­lon­tés de l’opi­nion pu­blique, il n’est guère éton­nant de le voir se po­si­tion­ner de plus en plus net­te­ment sur une pos­ture d’or­gueil na­tio­nal et de re­fus de tout sa­cri­fice sup­plé­men­taire de la part des Ita­liens sur l’au­tel de l’aus­té­ri­té ou des ré­formes struc­tu­relles, vou­lues par la Com­mis­sion eu­ro­péenne ou la Banque cen­trale eu­ro­péenne. Par ailleurs, même s’il ne dé­ve­loppe pas un dis­cours na­ti­viste comme la Ligue ou les néo­fas­cistes, l’une de ses pré­oc­cu­pa­tions ma­jeures est de faire en sorte que les jeunes Ita­liens ne soient pas obli­gés d’émi­grer pour trou­ver un tra­vail. Au « faire des en­fants pour sau­ver la race ita­lienne » de ses al­liés, il pré­fère le « vivre et tra­vailler au pays » ty­pique en Eu­rope des mo­bi­li­sa­tions po­li­tiques dans les pé­ri­phé­ries éta­tiques. Ce­la cor­res­pond à son suc­cès élec­to­ral dans le Sud du pays en 2018, et, comme en 2013, par­mi les di­plô­més d’uni­ver­si­tés qui ne trouvent pas un em­ploi à la me­sure de leurs ac­quis aca­dé­miques. Ses propres di­ri­geants font d’ailleurs par­tie pour la plu­part de ce groupe so­cial.

Des rap­ports né­ces­sai­re­ment plus dif­fi­ciles avec les par­te­naires eu­ro­péens

La Ligue, même si elle s’est na­tio­na­li­sée, reste donc le par­ti de la pro­tes­ta­tion du Nord pro­duc­tif du pays, et le M5S, même s’il de­meure pré­sent dans le Nord, tend à de­ve­nir le par­ti du déses­poir mé­ri­dio­nal. Le point com­mun sur le­quel se sont ac­cor­dés les deux par­tis pour for­mer un gou­ver­ne­ment a été une meilleure dé­fense des in­té­rêts des Ita­liens en Eu­rope. Ce­pen­dant, il faut bien consi­dé­rer les li­mites de leur man­dat po­pu­laire et de leurs as­pi­ra­tions. Loin de vou­loir rompre avec l’Union eu­ro­péenne, M5S et la Ligue ne cherchent qu’un re­tour à la nor­male des an­nées 1980, à en­rayer un dé­clin lar­ge­ment per­çu dé­sor­mais et que toutes les autres for­ma­tions mal­gré leurs in­ten­tions af­fi­chées ont échoué à en­rayer. En rai­son de la très forte sanc­tion élec­to­rale qu’ont connue les par­tis qui ont gou­ver­né en res­pec­tant les de­mandes eu­ro­péennes, celles-ci ne sont plus per­çues comme au­to­ma­ti­que­ment lé­gi­times par les nou­veaux gou­ver­nants. La Ligue et le M5S veulent se don­ner les moyens de re­lan­cer l’éco­no­mie, mal­gré le poids de la dette pu­blique, et ils n’en­tendent pas être em­pê­chés par les règles eu­ro­péennes d’in­no­ver en la ma­tière. Par contre, il n’y a pas de vo­lon­té ma­jo­ri­taire dans l’opi­nion pu­blique ita­lienne de sor­tir de la zone Eu­ro, et en­core moins de l’Union eu­ro­péenne. La vo­lon­té de M. Sal­vi­ni d’unir les sou­ve­rai­nistes de toute l’Eu­rope à l’oc­ca­sion de l’élec­tion eu­ro­péenne de 2019 tient lar­ge­ment à ce di­lemme : com­ment chan­ger ra­di­ca­le­ment l’Eu­rope sans la quit­ter, si­non en en pre­nant le contrôle, ou du moins en s’y ren­dant in­con­tour­nable ?

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