– FO­CUS Les dé­rives contem­po­raines du na­tio­na­lisme al­le­mand : ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion his­to­rique

Dé­ci­deurs et ex­perts doivent se rendre à l’évi­dence : une par­tie de la so­cié­té al­le­mande n’est pas ou plus im­mu­ni­sée contre le na­tio­na­lisme iden­ti­taire.

Diplomatie - - Sommaire - Pho­to ci-des­sus : Le 1er sep­tembre 2018, des mil­liers de sym­pa­thi­sants d’ex­trême droite se sont ras­sem­blés à Chem­nitz sous haute ten­sion, au len­de­main d’une « chasse col­lec­tive » aux im­mi­grés dans cette ville de l’ex-RDA où l’ex­trême droite et les néo­na­zi

Lorsque les Al­liés ont fi­na­le­ment vain­cu le Troi­sième Reich en 1945, la perte de cré­dit du na­tio­na­lisme al­le­mand s’est ré­vé­lée comme une évi­dence pour le monde en­tier. Le na­tio­na­lisme al­le­mand, ayant ou­vert la voie à la ty­ran­nie na­zie, n’avait plus lieu d’être. Il avait en outre contri­bué à l’au­to-mo­bi­li­sa­tion des en­tre­prises na­tio­na­li­sées et a ain­si aug­men­té la puis­sance des­truc­trice de la guerre et pro­lon­gé la du­rée des conflits mi­li­taires.

Certes, le na­tio­na­lisme al­le­mand contient, comme le na­tio­na­lisme fran­çais, des idées por­tant sur la li­ber­té, l’éga­li­té et la par­ti­ci­pa­tion po­li­tique, qui ont ou­vert la voie à une so­cié­té li­bé­rale et dé­mo­cra­tique. Cette concep­tion po­si­tive est ce­pen­dant res­tée long­temps en re­trait. Le na­tio­na­lisme al­le­mand fonc­tion­nait dé­jà au dé­but de la pé­riode mo­derne avec d’autres cri­tères, à sa­voir la langue, la cul­ture, la des­cen­dance. Mais jus­qu’au XVIIIe siècle, seuls quelques pen­seurs éli­taires s’y in­té­res­saient. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la pen­sée na­tio­nale s’est ré­pan­due au sein de la po­pu­la­tion, d’une ma­nière dif­fé­rente de celle du voi­sin fran­çais qui op­ta, lui, pour l’ap­proche ou­verte de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. La construc­tion in­tel­lec­tuelle de la na­tion al­le­mande a été en grande par­tie ache­vée à la fin du XIXe siècle, et dès lors, la so­cié­té ci­vile s’est em­pa­rée du na­tio­na­lisme. La Ré­pu­blique de Wei­mar marque une étape im­por­tante dans cette construc­tion en in­tro­dui­sant les ca­té­go­ries de « race » et « eth­ni­ci­té », ce qui de­vait avoir des consé­quences fa­tales. Ces ca­té­go­ries ont ser­vi en­suite aux na­zis comme fon­de­ment pour une po­li­tique d’ex­clu­sion ra­di­cale, bien qu’il s’agisse ini­tia­le­ment d’une in­ter­pré­ta­tion ad­mi­nis­tra­tive de la ci­toyen­ne­té per­çue comme une ex­pres­sion d’ap­par­te­nance à la langue, à la cul­ture et à l’as­cen­dance d’une na­tion. Les pro­fondes bles­sures émo­tion­nelles après la dé­faite de la Pre­mière Guerre mon­diale avaient ren­for­cé cette in­ter­pré­ta­tion. C’est aus­si cette ré­flexion na­tio­nale qui a mo­ti­vé de nom­breux sol­dats al­le­mands pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, même s’ils n’étaient pas na­zis.

Le na­tio­na­lisme dans une Al­le­magne di­vi­sée

Pen­dant les pre­mières dé­cen­nies de la Ré­pu­blique fé­dé­rale (RFA), la conscience change pro­gres­si­ve­ment. Plus im­por­tant en­core, le sta­tut de l’Em­pire et de la Ré­pu­blique de Wei­mar dans l’his­toire na­tio­nale al­le­mande avait ra­di­ca­le­ment évo­lué. Ils n’étaient plus per­çus comme l’an­té­cé­dent d’un État tout-puis­sant. La vi­sion d’un pays pa­ci­fique, in­té­gré dans les struc­tures eu­ro­péennes et do­té d’un sys­tème d’État de droit et d’une consti­tu­tion fiable, do­mi­nait. Cette vi­sion im­pli­quait un na­tio­na­lisme qui met­tait l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne au centre de sa propre iden­ti­té. La si­tua­tion a été dif­fé­rente en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique (RDA). Dans un pre­mier temps, le ré­gime du Par­ti so­cia­liste uni­fié d’Al­le­magne (SED) s’est ré­so­lu­ment dé­so­li­da­ri­sé de l’his­toire al­le­mande. Ce­pen­dant, à par­tir des an­nées 1980, il a chan­gé d’idée et a choi­si l’État al­le­mand, au­tre­fois le plus ré­ac­tion­naire, comme ob­jet d’iden­ti­fi­ca­tion. En consé­quence, deux con­cepts pro­fon­dé­ment dif­fé­rents de la na­tion al­le­mande se sont af­fron­tés lors de la réuni­fi­ca­tion : dans les nou­veaux Län­der, un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à la na­tion prus­sien­neal­le­mande ; en Al­le­magne de l’Ouest, une désaf­fec­tion pour la na­tion al­le­mande.

Le sen­ti­ment na­tio­nal au­jourd’hui

Comme on le sait, le sen­ti­ment na­tio­nal a chan­gé de­puis. Des phé­no­mènes tels que la Coupe du monde de 2006 et la re­dé­cou­verte du dra­peau al­le­mand par les sup­por­teurs de la Na­tio­nal­mann­schaft y ont

contri­bué, de même que l’Al­le­magne uni­fiée, contrai­re­ment aux craintes ini­tiales, a su s’adap­ter aux struc­tures eu­ro­péennes, c’est-à-dire s’est mon­trée beau­coup plus in­of­fen­sive qu’at­ten­du. Dans le sillage de ces évo­lu­tions, le sen­ti­ment na­tio­nal est de­ve­nu de nou­veau so­cia­le­ment ac­cep­table.

Et pour­tant, pa­ral­lè­le­ment à la ré­con­ci­lia­tion des Al­le­mands avec leur pays, un na­tio­na­lisme al­le­mand plus in­quié­tant se ma­ni­feste de­puis plu­sieurs an­nées. L’ex­trême-droite et les mou­ve­ments po­pu­listes, qui existent de­puis la fin du Troi­sième Reich, ont échan­gé leur rôle de groupe mar­gi­nal contre ce­lui de l’agi­ta­teur do­mi­nant dans le dé­bat po­li­tique ac­tuel. Ils se ma­ni­festent tan­tôt comme mou­ve­ment « bruyant » à l’ins­tar de Pe­gi­da (« Eu­ro­péens pa­triotes contre l’is­la­mi­sa­tion de l’Oc­ci­dent »), tan­tôt comme groupe ter­ro­riste sou­ter­rain telle la NSU (Clan­des­ti­ni­té na­tio­nal-so­cia­liste) ou en­core comme par­ti po­li­tique au sein du Bun­des­tag, avec l’AfD (Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne).

En 2017, la deuxième ten­ta­tive du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral de faire in­ter­dire le par­ti d’ex­trême droite NPD (Par­ti na­tio­nal-dé­mo­crate d’Al­le­magne), hé­ri­tier in­di­rect du NSDAP d’Hit­ler, a échoué en rai­son de son an­ti­cons­ti­tu­tion­na­lisme. Si, en 2003, il s’est agi d’une er­reur de pro­cé­dure – la pré­sence de plu­sieurs in­for­ma­teurs em­bau­chés par l’Of­fice fé­dé­ral de pro­tec­tion de la Consti­tu­tion au sein de la di­rec­tion du par­ti avait été ré­vé­lée –, la pro­cé­dure ré­cente a été clô­tu­rée en rai­son de l’in­si­gni­fiance du NPD, ju­gé peu me­na­çant pour l’ordre dé­mo­cra­tique al­le­mand. En ef­fet, dans les par­le­ments, sa re­pré­sen­ta­tion est mi­ni­male. Au Par­le­ment eu­ro­péen, le par­ti est re­pré­sen­té par un membre. Ses man­dats aux par­le­ments ré­gio­naux dans l’Est de l’Al­le­magne, an­ciens bas­tions du par­ti, ont été per­dus. Dans l’Ouest de l’Al­le­magne, le NPD a com­plè­te­ment dis­pa­ru du pay­sage po­li­tique de­puis des an­nées. Hommes po­li­tiques et ex­perts ont dû ad­mettre que, pen­dant des dé­cen­nies, ils avaient uti­li­sé des stra­té­gies sou­vent in­ef­fi­caces contre l’ex­tré­misme de droite et le po­pu­lisme. Ils se sont fo­ca­li­sés sur un seul par­ti qui ne re­pré­sen­tait qu’une toute pe­tite frac­tion de la nou­velle ex­trême droite. De nou­veaux cou­rants po­pu­listes de plus en plus an­crés dans la so­cié­té ont pu ain­si mon­ter en puis­sance sans être « frei­nés » par l’État.

L’aveu­gle­ment ins­ti­tu­tion­nel et po­li­tique

Pa­ral­lè­le­ment, l’Al­le­magne a dû ad­mettre qu’elle n’avait pas su prendre la me­sure des actes ter­ro­ristes com­mis par l’ex­trême droite sur le sol al­le­mand de­puis des an­nées. Le pro­cès contre la NSU (« Clan­des­ti­ni­té na­tio­nal-so­cia­liste ») – groupe ter­ro­riste al­le­mand d’ex­trême droite, qui a as­sas­si­né entre 2000 et 2007 neuf mi­grants et un agent de po­lice et a com­mis trois at­ten­tats à la bombe – est consi­dé­ré comme l’élé­ment qui au­ra per­mis une vé­ri­table prise de conscience dans l’élite po­li­tique al­le­mande, la pous­sant à re­con­si­dé­rer les stra­té­gies de pro­tec­tion consti­tu­tion­nelle et à ne pas né­gli­ger le risque ter­ro­riste d’ex­trême droite. Alors que le prin­ci­pal cer­veau de la NSU, Beate Zschäpe, a été condam­née en 2018 à per­pé­tui­té, les cinq an­nées de pro­cès ont ré­vé­lé que le ré­seau de la NSU est beau­coup plus large et se com­pose de 100 à 200 per­sonnes, dont plu­sieurs in­for­ma­teurs de l’Of­fice fé­dé­ral de pro­tec­tion de la Consti­tu­tion ain­si que des cadres des par­tis d’ex­trême droite.

Les contours de la mou­vance d’ex­trême droite en Al­le­magne sont ap­pa­rus plus troubles et com­plexes. Le « skin­head avec des bottes de com­bat et le crâne ra­sé » n’est plus. Pour les ob­ser­va­teurs, il existe au­jourd’hui un ré­seau dif­fi­cile à cer­ner de mou­ve­ments po­pu­listes, de néo­na­zis vio­lents et de quelques re­pré­sen­tants de l’AfD agis­sant sous cou­vert de dé­mo­cra­tie. Vu sa com­plexi­té et son ac­cep­ta­tion gran­dis­sante, voire son an­crage de plus en pro­fond au sein de la so­cié­té ci­vile, le com­bat pour le vaincre se­ra de longue ha­leine.

Le re­tour en force d’un na­tio­na­lisme iden­ti­taire et ra­di­cal

À l’au­tomne 2014, en­vi­ron un an avant que la « crise des ré­fu­giés » ne bou­le­verse pro­fon­dé­ment l’Al­le­magne, les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions du mou­ve­ment Pe­gi­da, qui ont ras­sem­blé jus­qu’à 25 000 ci­toyens à Dresde, dans l’Est de l’Al­le­magne, au­raient dû être per­çues comme le signe avant-cou­reur de l’avè­ne­ment d’un nou­veau na­tio­na­lisme construi­sant la nou­velle fi­gure de l’en­ne­mi, à sa­voir l’is­lam, au sein de la so­cié­té ci­vile. Le bas­cu­le­ment à (l’ex­trême) droite de l’AfD, ini­tia­le­ment fon­dé en tant que par­ti an­ti-Eu­ro, était pré­vi­sible à par­tir du mo­ment où il a com­men­cé à mo­no­po­li­ser le do­maine mo­no­thé­ma­tique « ré­fu­giés/is­lam ». Alors que le par­ti avait ca­té­go­ri­que­ment contes­té tout lien avec l’ex­trême droite avant les élec­tions fé­dé­rales de 2017 qui ont per­mis son en­trée au Bun­des­tag, les masques semblent être tom­bés. Lors d’une marche blanche or­ga­ni­sée par l’AfD à Chem­nitz, à la suite de l’as­sas­si­nat d’un Al­le­mand pré­su­mé com­mis par deux ré­fu­giés, les par­ti­ci­pants se sont af­fi­chés avec des re­pré­sen­tants de Pe­gi­da. Le par­ti a éga­le­ment fait preuve de com­pré­hen­sion pour des ma­ni­fes­ta­tions pré­cé­dentes do­mi­nées par des grou­pe­ments vio­lents de néo­na­zis et dont les images ont fait le tour du monde. Tan­dis que le par­ti AfD se ra­di­ca­lise et que les fron­tières vers l’ex­trême droite s’es­tompent, le taux de po­pu­la­ri­té du par­ti ne cesse d’aug­men­ter. Plu­sieurs son­dages ré­cents placent ain­si l’AfD comme deuxième par­ti le plus fort à l’échelle fé­dé­rale, après la CDU et de­vant les so­ciaux­dé­mo­crates.

« Nous ne sa­vons pas qui nous sommes. C’est la ques­tion al­le­mande », écri­vait le po­li­to­logue Dolf Stern­ber­ger en 1949. Cette re­cherche semble être tou­jours d’ac­tua­li­té pour cer­tains Al­le­mands qui se re­plient dans un na­tio­na­lisme ex­clu­sif. Les rai­sons sont mul­tiples et di­vergent de l’Ouest à l’Est. Les Al­le­mands de l’Est ont été pro­fon­dé­ment bous­cu­lés par la désaf­fec­tion de leurs frères de l’Ouest pour la na­tion. La glo­ba­li­sa­tion et l’iden­ti­té eu­ro­péenne que la RFA leur a, d’une cer­taine ma­nière, im­po­sées n’ont que ren­for­cé la quête d’une iden­ti­té propre : « Wir sind das Volk » (Nous sommes le peuple), le slo­gan em­blé­ma­tique de la réuni­fi­ca­tion, est au­jourd’hui abu­si­ve­ment re­pris par les mou­ve­ments po­pu­listes pour créer un « nous » hos­tile aux étran­gers. Plus à l’Ouest, même en temps de taux de chô­mage bas et de ri­chesse éco­no­mique stable, la non-ré­so­lu­tion de la ques­tion de sa­voir ce qu’est « être al­le­mand » a lais­sé se dé­ve­lop­per la peur de perdre cette iden­ti­té al­le­mande (même si celle-ci n’est pour le mo­ment pas dé­fi­nie). Il était ain­si fa­cile d’at­ti­ser la peur de l’is­la­mi­sa­tion alors que l’ap­par­te­nance de la chré­tien­té à la cul­ture di­ri­geante ( Leit­kul­tur), dé­bat éter­nel en Al­le­magne, n’est tou­jours pas tran­chée. Il est dé­li­cat pour les di­ri­geants po­li­tiques de se sai­sir du dé­bat main­te­nant que la « crise des ré­fu­giés » leur a im­po­sé une vraie ré­flexion sur l’iden­ti­té al­le­mande, au-de­là de l’ap­proche pu­re­ment ad­mi­nis­tra­tive. Le nou­veau na­tio­na­lisme qui ex­clut les nou­veaux ar­ri­vants croît, hé­las, sur un sol fer­tile.

Par Nele Ka­tha­ri­na Wiss­mann, cher­cheur as­so­cié à l’Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales (IFRI).

Pho­to ci-des­sus : Groupe de ré­fu­giés à la gare de Mu­nich, en sep­tembre 2015. Plus d’un mil­lion de mi­grants ont été ac­cueillis en Al­le­magne de­puis 2015. L’ex­trême droite fait de­puis cam­pagne sur le thème des crimes com­mis par des étran­gers en Al­le­magne et se sai­sit de tous les faits di­vers im­pli­quant des de­man­deurs d’asile pour mar­te­ler son mes­sage. (© Shut­ter­stock/Jazz­ma­ny)

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