– ANA­LYSE Scan­di­na­vie : les po­pu­lismes xé­no­phobes de la pros­pé­ri­té

Diplomatie - - Sommaire - Par Jean-Yves Ca­mus, po­li­to­logue spé­cia­liste de l’ex­trême droite, cher­cheur as­so­cié à l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (IRIS), di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire des ra­di­ca­li­tés po­li­tiques (Fon­da­tion Jean-Jau­rès).

En Nor­vège, au Da­ne­mark, en Fin­lande et en Suède, et bien que ces pays jouissent d’in­di­ca­teurs so­cio-éco­no­miques glo­ba­le­ment meilleurs qu’en Eu­rope, les po­pu­lismes de droite pro­gressent aus­si, por­tés par la peur du dé­clas­se­ment et le re­jet d’un Autre aux usages cultu­rels dif­fé­rents dans des so­cié­tés peu mé­tis­sées.

Dès le mi­lieu des an­nées 1970, la Nor­vège et le Da­ne­mark ont vu émer­ger des par­tis po­pu­listes de droite dont la di­men­sion pre­mière était de pro­tes­ter contre l’État-Pro­vi­dence et le ni­veau confis­ca­toire des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires. Ce « pou­ja­disme à la scan­di­nave » s’est en­suite do­té d’une di­men­sion xé­no­phobe qui a fait son suc­cès élec­to­ral, sur fond de trans­for­ma­tion des pays concer­nés (sauf l’Is­lande) en so­cié­tés mul­ti­cul­tu­relles. Le par­ti des Dé­mo­crates sué­dois, qui vient de s’af­fir­mer aux élec­tions lé­gis­la­tives du 9 sep­tembre 2018, puise, lui, ses ra­cines dans l’ex­trême droite néo­fas­ciste, voire néo­na­zie, qui a sur­gi dans le Nord de l’Eu­rope à la fin de la dé­cen­nie 1980. Les Vrais Fin­lan­dais sont pour leur part une for­ma­tion is­sue d’un po­pu­lisme na­tio­na­liste et agra­rien qui s’est ra­di­ca­li­sé via la ques­tion de l’im­mi­gra­tion. Au-de­là de leurs spé­ci­fi­ci­tés, les po­pu­lismes scan­di­naves de droite par­tagent une ca­rac­té­ris­tique : ils ont éclos dans des so­cié­tés qui res­tent par­mi les plus pros­pères d’Eu­rope.

Nor­vège et Da­ne­mark : les dé­buts du phé­no­mène

Lors­qu’au dé­but des an­nées 2000, nous avons émis l’hy­po­thèse que le Par­ti de la li­ber­té au­tri­chien (FPÖ), l’Union dé­mo­cra­tique du centre (UDC) suisse et la Ligue du Nord ita­lienne étaient des « po­pu­lismes de la pros­pé­ri­té », c’était avant tout en ré­ponse à la théo­rie, émise par Her­bert Kit­schelt (1), liant la per­cée élec­to­rale de ce qu’on range ha­bi­tuel­le­ment sous le vo­cable d’ex­trême droite au sort des « per­dants de la mon­dia­li­sa­tion ». Non pas pour l’in­fir­mer, mais pour la com­plé­ter par ce constat : le sta­tut so­cial, loin d’être la stricte re­trans­crip­tion d’in­di­ca­teurs tels que le re­ve­nu du foyer, la sta­bi­li­té de l’em­ploi et l’ap­par­te­nance à un groupe so­cial, est aus­si un res­sen­ti et

l’an­ti­ci­pa­tion, à tort ou à rai­son, du dé­clas­se­ment, compte au­tant dans les choix élec­to­raux que la po­si­tion éco­no­mique ob­jec­tive de l’in­di­vi­du. Ain­si, le Par­ti du Pro­grès nor­vé­gien (Frem­skritts­par­tiet, FP) et le Par­ti du peuple da­nois (Dansk Fol­ke­par­ti) – le pre­mier ap­par­te­nant à un gou­ver­ne­ment de centre-droit de­puis 2013, le se­cond dé­te­nant entre ses mains au Par­le­ment le sort de la ma­jo­ri­té elle aus­si de centre-droit –, re­cueillent res­pec­ti­ve­ment 15,3 % et 21 % des voix dans des pays où le taux de chô­mage est com­pris entre 4 % et 4,8 %. Les rai­sons de leur suc­cès ne sont donc pas la consé­quence d’une dé­pres­sion éco­no­mique.

Le cas nor­vé­gien est em­blé­ma­tique : le FP dé­bute en 1973 en tant que mou­ve­ment an­ti-fis­cal fon­dé par An­ders Lange, un ré­sis­tant au na­zisme ayant des an­té­cé­dents avant 1940 dans la droite an­ti­com­mu­niste la plus dure mais non fas­ciste. De 1978 à 2006, c’est un des dé­pu­tés du mou­ve­ment de Lange, Carl Ivar Ha­gen, qui a pro­pul­sé le FP vers le pou­voir. Ve­nu du par­ti conser­va­teur, li­ber­ta­rien en éco­no­mie, Ha­gen, qui se re­con­naît au­jourd’hui dans le style et les idées de Do­nald Trump, a été le pre­mier po­li­ti­cien nor­vé­gien à cri­ti­quer l’exis­tence du fonds sou­ve­rain que l’État nor­vé­gien a créé afin de pla­cer les re­ve­nus des hy­dro­car­bures, qui doivent ser­vir à main­te­nir le ni­veau de vie et de pro­tec­tion so­ciale des gé­né­ra­tions à ve­nir. Le FP, pour sa part, sou­haite que ces re­ve­nus soient af­fec­tés im­mé­dia­te­ment au bud­get na­tio­nal pour al­lé­ger la pres­sion fis­cale tout en fi­nan­çant les ser­vices pu­blics dont les in­fra­struc­tures ont vieilli. Tout en étant de stricte or­tho­doxie li­bé­rale, comme l’a mon­tré sa di­ri­geante Siv Jen­sen, au poste de mi­nistre des Fi­nances de­puis 2013, le FP est en somme un dé­fen­seur du mo­dèle scan­di­nave de pro­tec­tion so­ciale, voire d’État-pro­vi­dence. C’est ain­si qu’il a pu, à par­tir de 2009, ar­ri­ver en tête des in­ten­tions de vote par­mi la classe ou­vrière. Mais c’est la po­li­tique de res­tric­tion de l’im­mi­gra­tion non eu­ro­péenne, dou­blée d’une vive cri­tique de l’is­lam et d’une vo­lon­té de mettre en oeuvre une po­li­tique d’in­té­gra­tion tour­nant le dos au mul­ti­cul­tu­ra­lisme, qui a per­mis de clas­ser le FP par­mi les par­tis po­pu­listes de la droite ra­di­cale (au sens an­glo-saxon du terme Ra­di­cal Right). Il ne faut tou­te­fois pas se mé­prendre : la po­li­tique de res­tric­tion des flux mi­gra­toires pro­po­sée par le FP est plus proche de celle de l’UDC suisse (qui sou­haite abo­lir l’ac­cord pas­sé avec l’UE sur la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes) que des idées du Front Na­tio­nal fran­çais, avec le­quel le par­ti nor­vé­gien a tou­jours re­fu­sé d’en­tre­te­nir des liens. Le FP, qui reste par ailleurs op­po­sé à l’adhé­sion à l’Union eu­ro­péenne, tra­duit l’in­quié­tude d’une po­pu­la­tion res­tée à 87 % com­po­sée de na­tio­naux sans as­cen­dance étran­gère, à plus de 70 % af­fi­liée à l’Église lu­thé­rienne, qui a vu la pro­por­tion d’étran­gers pas­ser de 4 % en 1990 à 12 % en 2018 (2), et consi­dère avec mé­fiance la pré­sence de l’is­lam dans le pay­sage cultu­rel lo­cal, tout en ac­cu­sant les ré­fu­giés et im­mi­grés de choi­sir la Nor­vège pour des rai­sons liées au « tou­risme so­cial », c’est-à-dire au choix de s’ins­tal­ler dans un pays riche, of­frant un ni­veau éle­vé de pro­tec­tion so­ciale.

Le Par­ti du Peuple da­nois (DF) a sui­vi les mêmes évo­lu­tions. Il est né en 1995 sur les cendres du Par­ti du Pro­grès (PP) fon­dé en 1972 par un tri­bun po­pu­liste, l’avo­cat Mo­gens Glis­trup, et en­tré en fan­fare au Par­le­ment l’an­née sui­vante avec un pro­gramme de type pou­ja­diste cen­tré sur le re­fus de l’im­pôt sur le re­ve­nu et de l’État-pro­vi­dence. Dès la toute fin des an­nées 1970 et bien da­van­tage que son par­ti-frère nor­vé­gien, le PP avait pris un tour­nant fran­che­ment xé­no­phobe et is­la­mo­phobe, puisque son pro­gramme pro­met­tait un « pays sans is­lam », ne fai­sant au­cune dis­tinc­tion entre la re­li­gion mu­sul­mane et l’is­la­misme en tant qu’idéo­lo­gie po­li­tique. Le Par­ti du Peuple, me­né de 1995 à 2012 par Pia Kjaers­gaard, ac­tuelle pré­si­dente de la Chambre des Dé­pu­tés, est de­ve­nu en 2001 une for­ma­tion ma­jeure de la vie po­li­tique, choi­sis­sant d’exer­cer son in­fluence non pas au gou­ver­ne­ment mais au Par­le­ment, en mon­nayant son ap­pui à la coa­li­tion de centre-droit, dans une for­mule de sou­tien sans par­ti­ci­pa­tion. Dès 2002, les pre­miers ré­sul­tats de ce choix se sont fait sen­tir, avec le vote, grâce au sou­tien de DF, de lois très res­tric­tives sur le droit au sé­jour des étran­gers non com­mu­nau­taires. Cette ten­dance a per­du­ré jus­qu’à ce jour puisque le gou­ver­ne­ment a fait vo­ter en 2018 un texte im­po­sant des me­sures spé­cia­le­ment des­ti­nées à fa­vo­ri­ser l’as­si­mi­la­tion, et non l’in­té­gra­tion, des en­fants is­sus de l’im­mi­gra­tion dans 25 quar­tiers ur­bains pré­sen­tés comme des « ghet­tos eth­niques ».

Bien que la po­pu­la­tion im­mi­grée ne compte que pour 8 % de la po­pu­la­tion to­tale, l’is­la­mo­pho­bie du DF est un élé­ment-clé de sa pro­gres­sion élec­to­rale et ce de­puis la pre­mière vague d’af­flux mas­sif de ré­fu­giés au mi­lieu des an­nées 1980. Ain­si, la sur­re­pré­sen­ta­tion des ou­vriers dans l’élec­to­rat du Par­ti du Pro­grès et de DF ap­pa­raît dès 1984. Et dès les lé­gis­la­tives de 2001, la ques­tion du taux d’im­po­si­tion n’est plus la pre­mière prio­ri­té des élec­teurs en gé­né­ral, de ceux de DF en par­ti­cu­lier : les deux dé­ter­mi­nants du vote sont, au Da­ne­mark comme en Nor­vège, l’im­mi­gra­tion et le main­tien du ni­veau de Wel­fare

L’em­prise des grandes fa­milles idéo­lo­giques tra­di­tion­nelles de­vient de plus en plus lâche dans une Suède qui pas­sait pour avoir le pay­sage po­li­tique le plus stable du conti­nent.

State. Dans ce contexte, la xé­no­pho­bie ap­pa­raît être un co­rol­laire du mo­dèle so­cial de flexi­sé­cu­ri­té : la par­tie la plus po­pu­laire de l’élec­to­rat da­nois ac­cepte la flexi­bi­li­té ex­cep­tion­nelle du mar­ché du tra­vail (25 % des sa­la­riés tra­vaille de­puis moins d’un an dans la même en­tre­prise) (3) non seule­ment parce que l’État ga­ran­tit aux chô­meurs une in­dem­ni­sa­tion qui peut al­ler jus­qu’à 90 % du re­ve­nu sur deux ans, mais parce que le mar­ché du tra­vail est pro­té­gé de tout af­flux mas­sif de main-d’oeuvre étran­gère. Le Pre­mier mi­nistre Lars Loekke Ras­mus­sen a ain­si sou­hai­té, dé­but 2018, que les 21 000 ré­fu­giés sy­riens ar­ri­vés de­puis 2011 re­partent au plus tôt vers leur pays d’ori­gine et le pays n’a pas ac­cep­té de ré­fu­giés cette an­née sur les quo­tas éta­blis par l’ONU. La plus grande réus­site du DF n’est peu­têtre pas d’avoir convain­cu la droite de lui cé­der sur les ques­tions de mi­gra­tions et d’in­té­gra­tion mais d’avoir fait évo­luer les so­ciaux-dé­mo­crates qui ont pré­sen­té, en fé­vrier 2018, un pro­jet de loi des­ti­né à ta­rir l’ar­ri­vée d’étran­gers non oc­ci­den­taux, à pla­fon­ner leur nombre pen­dant au moins un an et à ré­for­mer le sys­tème d’asile en ins­tal­lant des centres d’ac­cueil à l’ex­té­rieur de l’Eu­rope.

La Fin­lande : les Vrais Fin­nois au gou­ver­ne­ment

Le par­ti des Vrais Fin­lan­dais (PS), fon­dé en 1995, pos­sède la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir pour ori­gine la mu­ta­tion d’un pe­tit par­ti po­pu­liste, na­tio­na­liste et agra­rien, le Par­ti Ru­ral. Ce der­nier a briè­ve­ment par­ti­ci­pé au gou­ver­ne­ment en 1983, puis s’est étio­lé au fur et à me­sure de l’émi­gra­tion pay­sanne vers les villes, tan­dis que son agen­da très an­ti­com­mu­niste, in­cluant la ré­cu­pé­ra­tion de la Ca­ré­lie an­nexée par l’URSS, de­ve­nait un non-su­jet avec la chute du ré­gime so­vié­tique. Le PS a été fon­dé pour, à par­tir de ce pe­tit socle, par­ler à l’en­semble de l’élec­to­rat tou­ché par le chô­mage, lé­gè­re­ment plus éle­vé que dans les pays voi­sins (8,4 %), in­sa­tis­fait de l’en­trée du pays dans l’Union eu­ro­péenne (1995), en par­ti­cu­lier du coût de la contri­bu­tion fin­lan­daise à l’UE, et in­quiet de l’ar­ri­vée d’une im­mi­gra­tion pro­por­tion­nel­le­ment faible (4,5 % en 2017) (4) mais dont la com­po­sante mu­sul­mane, prin­ci­pa­le­ment ira­kienne et so­ma­lienne, a créé une ré­ac­tion an­ti­mul­ti­cul­tu­ra­liste. Réel­le­ment de­ve­nu « grand » lors des élec­tions lé­gis­la­tives de 2011 (19 %), le PS, en­tré au gou­ver­ne­ment en 2015 avec des por­te­feuilles ré­ga­liens, no­tam­ment les Af­faires étran­gères pour son lea­der Ti­mo Soi­ni, s’est trou­vé dans la si­tua­tion com­pli­quée de de­voir faire des com­pro­mis, une fois au pou­voir, sur des points saillants de son pro­gramme : il doit être eu­ros­cep­tique sans que le pays quitte l’Eu­ro­zone et l’UE ; dé­fendre, sur la pro­tec­tion so­ciale et le rôle de l’État, des po­si­tions proches de celles de la gauche tout en étant fer­me­ment de droite sur les pro­blèmes so­cié­taux ; in­car­ner le « Fin­lan­dais de base », ce qui est la vraie tra­duc­tion de son in­ti­tu­lé fin­nois, et faire par­tie d’élites qu’il dé­crie, res­ter res­pec­table tout en vou­lant ro­gner les droits, non seule­ment des étran­gers mais aus­si de la mi­no­ri­té sué­doise et de la mi­no­ri­té sa­mie du Nord du pays. Cette po­si­tion d’équi­libre pré­caire s’est tra­duite en 2017 par une scis­sion : les mi­nistres PS et une ving­taine de dé­pu­tés ont for­mé le par­ti Ré­forme Bleue, tan­dis que le PS s’est don­né pour lea­der l’eu­ro­dé­pu­té Jussi Hal­la-aho, un eth­no-dif­fé­ren­tia­liste beau­coup plus ra­di­cal que Soi­ni et beau­coup moins mar­qué par les va­leurs re­li­gieuses conser­va­trices, aux­quelles il ac­corde moins d’im­por­tance qu’à l’ori­gine eth­no­cul­tu­relle.

Les Dé­mo­crates sué­dois, de la ra­di­ca­li­té mar­gi­nale aux portes du pou­voir

Aux élec­tions lé­gis­la­tives du 9 sep­tembre 2018, les Dé­mo­crates sué­dois (SD), qui se si­tuent à l’ex­trême droite du spectre po­li­tique, ont rem­por­té 17,6 % des suf­frages, soit 1,1 mil­lion de voix (avec un gain de 4,7 % par rap­port à 2014). L’al­liance élec­to­rale des so­ciaux-dé­mo­crates et des éco­lo­gistes ac­tuel­le­ment au pou­voir est de très peu en tête avec 40,6 %, de­vant la coa­li­tion des li­bé­raux et des con­ser­va­teurs qui a rem­por­té 40,3 % des voix. Le ré­sul­tat est un Par­le­ment blo­qué et des se­maines de trac­ta­tions avant qu’un nou­veau gou­ver­ne­ment soit for­mé, dont la pé­ren­ni­té n’est pas as­su­rée.

Le score des SD a été in­ter­pré­té comme une preuve sup­plé­men­taire de la mon­tée en puis­sance de la droite ex­trême en Eu­rope. Une mon­tée à re­la­ti­vi­ser, car le par­ti an­ti-im­mi­gra­tion, cré­di­té d’au moins 20 % des suf­frages dans les son­dages avant le vote, a fi­na­le­ment pro­gres­sé moins que pré­vu – peut-être parce que le vote SD a été vu comme peu utile, la gauche comme la droite ayant clai­re­ment dit qu’elles ne gou­ver­ne­raient pas avec lui. Reste que plus de 100 000 élec­teurs ayant vo­té à gauche en 2014 ont cette fois choi­si les na­tio­na­listes xé­no­phobes et que le SD a idéo­lo­gi­que­ment im­po­sé son agen­da sur les ques­tions re­la­tives à l’im­mi­gra­tion et au mul­ti­cul­tu­ra­lisme. En outre, l’em­prise des grandes fa­milles idéo­lo­giques tra­di­tion­nelles de­vient de plus en plus lâche dans une Suède qui pas­sait pour avoir le pay­sage po­li­tique le plus stable du conti­nent. On est de moins en moins at­ta­ché, de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, à un camp, à un par­ti. Et le SD, fon­dé en 1988 (ce

Les deux dé­ter­mi­nants du vote sont, au Da­ne­mark comme en Nor­vège, l’im­mi­gra­tion et le main­tien du ni­veau de Wel­fare State.

qui en fait une for­ma­tion toute nou­velle par rap­port aux « di­no­saures » des par­tis mains­tream, fi­gés de­puis avant 1940), en pro­fite, car il in­carne une forme de nou­veau­té trans­gres­sive. De toutes les for­ma­tions po­pu­listes xé­no­phobes scan­di­naves, il est d’ailleurs la plus ra­di­cale, la seule à avoir été fon­dée à par­tir d’élé­ments néo­fas­cistes, voire néo­na­zis, la Suède ayant vu naître dans les an­nées 1980 une ul­tra-droite forte d’un mil­lier de su­pré­ma­cistes blancs dont une par­tie s’est en­ga­gée dans la voie ter­ro­riste. Ce­la a obli­gé les SD à opé­rer alors une re­fon­da­tion qui res­semble fort à la « nor­ma­li­sa­tion » du FN fran­çais. Nombre d’ana­lystes ont at­tri­bué la per­cée du SD à la mo­di­fi­ca­tion de la struc­ture de la po­pu­la­tion sué­doise, qui com­prend ac­tuel­le­ment 18 % de per­sonnes d’ori­gine étran­gère contre 14 % en 2010 et 7 % en 1970. C’est ef­fec­ti­ve­ment un fac­teur et la per­cée élec­to­rale du SD, qui est tou­jours res­té dans l’op­po­si­tion, a du­ra­ble­ment in­flé­chi les termes du dé­bat sur les ques­tions d’im­mi­gra­tion et d’in­té­gra­tion. La po­li­tique gou­ver­ne­men­tale d’ou­ver­ture du pays aux ré­fu­giés et aux mi­grants, qui date d’une loi de 1975 pro­po­sée par le dé­funt Pre­mier mi­nistre so­cia­liste Olof Palme, était fon­dée sur le res­pect in­té­gral des dif­fé­rences cultu­relles et re­li­gieuses, cal­quée sur le mo­dèle an­glo-saxon. La pre­mière vague de ré­fu­giés ve­nus d’Amé­rique la­tine, comme les As­sy­ro-Chal­déens ch­ré­tiens ar­ri­vés d’abord pour le tra­vail, en­suite pour fuir la si­tua­tion en Irak, Tur­quie ou Sy­rie, avait sus­ci­té des ré­ac­tions xé­no­phobes mo­dé­rées. Les ré­fu­giés de l’ex-You­go­sla­vie ar­ri­vés au dé­but des an­nées 1990 ont trou­vé un ac­cueil dé­jà moins clé­ment. Avec l’ar­ri­vée en 2015 d’un nombre re­cord de 163 000 de­man­deurs d’asile, pour la plu­part ori­gi­naires du Ma­chrek ou d’Af­gha­nis­tan, le vent a tour­né et, dès l’an­née sui­vante, les condi­tions de sé­jour ont été dur­cies : le re­grou­pe­ment fa­mi­lial, qui comp­tait pour un tiers des de­mandes d’en­trées, a été li­mi­té à la fa­mille nu­cléaire et ren­du très com­pli­qué pour les ori­gi­naires de pays ju­gés « sûrs », dont l’Af­gha­nis­tan. Comme au Da­ne­mark, le gou­ver­ne­ment de gauche avait aus­si an­non­cé, avant les élec­tions, son in­ten­tion de li­mi­ter le nombre de per­mis de tra­vail ac­cor­dés à des res­sor­tis­sants non eu­ro­péens, de ma­nière à ce que ceux-ci ne soient ad­mis à oc­cu­per que les em­plois pour les­quels la main-d’oeuvre sué­doise manque.

Reste tou­te­fois à ex­pli­quer com­ment et pour­quoi les étran­gers ne semblent plus les bien­ve­nus dans un pays où le taux de chô­mage est faible (6,1 % en août 2018 se­lon l’OCDE) Là aus­si, le concept de « po­pu­lisme de pros­pé­ri­té » per­met de com­prendre. Les étran­gers, dont plus de 16 % n’ont pas d’em­ploi (5), sont consi­dé­rés comme une me­nace po­ten­tielle par les dé­ten­teurs d’un tra­vail stable qui pro­fitent d’un mo­dèle so­cial très pro­tec­teur. Cette crainte du dé­clas­se­ment est ren­for­cée par un réel res­sen­ti­ment vis-à-vis de l’ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés de re­ve­nus dans un pays de cul­ture pro­tes­tante où la trop grande ri­chesse, comme la grande pau­vre­té, ne sont pas une norme mo­ra­le­ment ad­mise. Or, dès 2011, un rap­port de l’OCDE (6) poin­tait l’ac­crois­se­ment de plus de 5 points du co­ef­fi­cient d’in­éga­li­té en Suède, une ten­dance qui semble à l’oeuvre de­puis les an­nées 1990. La po­li­tique de ré­sorp­tion de la dette pu­blique, ra­me­née de 80 % du PIB à 30 % entre 1995 et 2017, est sans doute pleine de sens pour le li­bé­ral or­tho­doxe, mais elle a eu pour consé­quence de pri­ver la classe moyenne, sur­tout moyenne in­fé­rieure, d’un cer­tain nombre de fi­lets de sé­cu­ri­té (ac­cès aux soins, à l’aide aux per­sonnes âgées, à l’em­ploi pu­blic). De même, l’abais­se­ment à 57 % du taux mar­gi­nal d’im­po­si­tion sur les plus hauts re­ve­nus peut se jus­ti­fier par le taux par­fai­te­ment confis­ca­toire de l’im­pôt dans les an­nées 1970 (75 % et même jus­qu’à 85 % pour les tranches les plus éle­vées) ; mais le fi­nan­ce­ment des in­fra­struc­tures et du mo­dèle so­cial re­pose alors da­van­tage, là-en­core, sur la classe moyenne. C’est elle qui, avec les ou­vriers, cu­mu­lant la crainte de la pré­ca­ri­sa­tion et la confron­ta­tion avec une po­pu­la­tion ar­ri­vante dont les usages cultu­rels sont dif­fé­rents des siens, a ren­du pos­sible le suc­cès de l’ex­trême droite. Cette conclu­sion vaut pour la Suède et les pays scan­di­naves voi­sins, même si la di­ver­si­té des contextes na­tio­naux est plus grande que nous nous l’ima­gi­nons ha­bi­tuel­le­ment quand il est ques­tion du Nord de l’Eu­rope.

Au-de­là de leurs spé­ci­fi­ci­tés, les po­pu­lismes scan­di­naves de droite par­tagent une ca­rac­té­ris­tique : ils ont éclos dans des so­cié­tés qui res­tent par­mi les plus pros­pères d’Eu­rope.

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