– EN­TRE­TIEN La Bel­gique à l’heure de la N-VA fla­mande : na­tio­na­lisme, conser­va­tisme, prag­ma­tisme

Diplomatie - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Na­tha­lie Ver­ge­ron le 16 oc­tobre 2018

Dans le sys­tème fé­dé­ral belge très com­plexe, qui re­pose no­tam­ment sur des di­vi­sions com­mu­nau­taires liées à la langue et à la cul­ture, le terme « na­tio­na­lisme » ren­voie d’em­blée au cou­rant in­dé­pen­dan­tiste fla­mand. Par quels par­tis est-il dé­sor­mais re­pré­sen­té ?

Serge Go­vaert : Ef­fec­ti­ve­ment, il n’existe plus en Bel­gique de par­ti qui in­carne le na­tio­na­lisme belge – c’est un phé­no­mène ex­trê­me­ment mar­gi­nal po­li­ti­que­ment et élec­to­ra­le­ment. Même constat pour le na­tio­na­lisme wal­lon.

La seule in­car­na­tion du na­tio­na­lisme en Bel­gique, c’est donc le na­tio­na­lisme fla­mand, re­pré­sen­té par deux par­tis, la NieuwV­laamse Al­lian­tie (« Nou­velle al­liance fla­mande », N-VA) et le Vlaams Be­lang (« In­té­rêt fla­mand », VB).

Même si la dif­fé­rence entre ces deux par­tis fait l’ob­jet de dé­bats et se trouve mi­ni­mi­sée par cer­tains com­men­ta­teurs, je pense pour ma part qu’elle est réelle, ne se­rait-ce que parce que le se­cond est is­su d’une scis­sion avec l’an­cêtre du pre­mier, la Volk­su­nie. En ef­fet, les fon­da­teurs du VB – qui était le Vlaams Blok jus­qu’en 2004, avant de chan­ger de nom en rai­son de pro­cé­dures ju­di­ciaires qui le vi­saient pour avoir en­freint la loi an­ti­ra­ciste – ont quit­té la Volk­su­nie parce qu’ils ne par­ta­geaient pas ses po­si­tions po­li­tiques qu’ils es­ti­maient trop à gauche et trop li­bé­rales, « laxistes » en ma­tière éthique.

En outre, si l’on re­garde les pro­grammes de la N-VA et du VB, ils sont éga­le­ment as­sez di­ver­gents. Pour don­ner quelques exemples, le VB, tout en se di­sant pro-eu­ro­péen (en l’oc­cur­rence, fa­vo­rable à une « Eu­rope des peuples » et à la sou­ve­rai­ne­té maxi­male de ceux-ci), est hos­tile à l’UE qu’il voit comme une grande ma­chine à fi­nan­cer la so­li­da­ri­té avec des pays du Sud plus pauvres. Alors qu’il re­fuse dé­jà la so­li­da­ri­té en­vers les Wal­lons belges, il en­vi­sage en­core moins celle en­vers les Por­tu­gais, les Ita­liens et les Es­pa­gnols. La N-VA est quant à elle un par­ti plu­tôt pro-eu­ro­péen, qui se dit lui-même « eu­ro-réa­liste ». Contrai­re­ment aux eu­ros­cep­tiques qui veulent sim­ple­ment sor­tir de l’UE, la N-VA pré­fère ain­si une vi­sion prag­ma­tique qui exa­mine, dos­sier par dos­sier, là où l’UE ap­porte un plus ou non,

et tente d’amé­lio­rer de l’in­té­rieur son fonc­tion­ne­ment. VB et N-VA ap­par­tiennent d’ailleurs à deux groupes par­le­men­taires eu­ro­péens dis­tincts. Le VB est dans le même groupe (Eu­rope des Na­tions et des Li­ber­tés) que le Ras­sem­ble­ment Na­tio­nal fran­çais, le FPÖ au­tri­chien ou la Ligue du Nord ita­lienne, des par­tis avec une orien­ta­tion de droite ra­di­cale. La N-VA se trouve dans le groupe Con­ser­va­teurs et Ré­for­mistes eu­ro­péens, au cô­té par exemple des con­ser­va­teurs bri­tan­niques ; une ten­dance qui re­lève plus d’un na­tio­na­lisme conser­va­teur. Autre do­maine du pro­gramme, en ma­tière d’im­mi­gra­tion, le VB plaide pour un « mi­gra­ties­top », c’est-à-dire l’ar­rêt to­tal de l’im­mi­gra­tion, quand la N-VA trouve une uti­li­té à ce qu’elle ap­pelle une « im­mi­gra­tion po­si­tive », de per­sonnes dont le ta­lent peut bé­né­fi­cier à la Bel­gique.

Il n’existe plus en Bel­gique de par­ti qui in­carne le na­tio­na­lisme belge – c’est un phé­no­mène ex­trê­me­ment mar­gi­nal po­li­ti­que­ment et élec­to­ra­le­ment. Même constat pour le na­tio­na­lisme wal­lon.

Les deux par­tis ont éga­le­ment une vi­sion as­sez dif­fé­rente du pas­sé du mou­ve­ment fla­mand. La N-VA est certes un par­ti na­tio­na­liste, mais qui ne res­semble en rien à ce que la Flandre a pu connaître dans l’entre-deux-guerres, alors que pour le VB, on ob­serve une cer­taine fi­lia­tion avec un na­tio­na­lisme d’ex­trême droite, y com­pris ce­lui qui a ver­sé dans la col­la­bo­ra­tion entre 1940 et 1945.

En­fin, leurs stra­té­gies po­li­tiques dif­fèrent fon­da­men­ta­le­ment. Le VB a tou­jours dit qu’il n’en­tre­rait ja­mais dans un gou­ver­ne­ment belge, si ce n’est pour faire im­plo­ser la Bel­gique, tan­dis que la N-VA est, là en­core, beau­coup plus prag­ma­tique (par­ti­ci­pant au­jourd’hui à la coa­li­tion de gou­ver­ne­ment au ni­veau fé­dé­ral), même si dans ses sta­tuts elle de­mande elle aus­si l’in­dé­pen­dance de la Flandre.

En ré­su­mé, un par­ti est à l’ex­trême droite, l’autre est un par­ti conser­va­teur na­tio­na­liste.

Quels sont les fac­teurs qui ont fa­vo­ri­sé la mon­tée en puis­sance de la N-VA, pre­mière force po­li­tique belge de­puis 2010 ?

La N-VA est au­jourd’hui – alors qu’elle re­cueillait moins de 5 % des voix en Flandre en 2003 – le pre­mier par­ti fla­mand et même le pre­mier par­ti de Bel­gique (20,76 % des suf­frages au ni­veau na­tio­nal, près de 32 % en Flandre).

Plu­sieurs fac­teurs ont contri­bué au nou­vel es­sor de la N-VA après la qua­si-dis­pa­ri­tion de son pré­dé­ces­seur, la Volk­su­nie, au tour­nant de l’an 2000.

Pre­miè­re­ment, Bart De We­ver, pré­sident de­puis 2004 de la N-VA, bé­né­fi­cie d’une cer­taine au­ra qui a sans doute re­jailli sur son par­ti. Dès le dé­but, il donne en ef­fet des suc­cès élec­to­raux à ce cou­rant qui était mo­ri­bond. En outre, il jouit d’une vraie po­pu­la­ri­té, no­tam­ment grâce à ses ap­pa­ri­tions dans des émis­sions grand pu­blic à la té­lé­vi­sion fla­mande, où son sens de la ré­par­tie sé­duit.

Deuxiè­me­ment, pour ob­te­nir ses pre­miers suc­cès au dé­but des an­nées 2000, le par­ti a conclu, alors qu’il était au plus bas, une ha­bile al­liance élec­to­rale – dé­non­cée en­suite avec fra­cas en 2008 – avec le par­ti Ch­ris­ten-De­mo­cra­tisch en Vlaams (CD&V, d’ins­pi­ra­tion dé­mo­crate-ch­ré­tienne) qui lui a per­mis de re­trou­ver un peu de vi­gueur.

Troi­siè­me­ment, B. De We­ver a eu l’in­tel­li­gence de faire évo­luer la ten­dance vic­ti­maire dont est his­to­ri­que­ment tein­té le na­tio­na­lisme fla­mand – por­tant son far­deau de do­mi­na­tion sé­cu­laire par les fran­co­phones –, voire sa va­riante plus éco­no­mique – les Fla­mands paient pour ces « fai­néants de Wal­lons » – vers une ap­pré­hen­sion beau­coup plus contem­po­raine du pro­blème. Celle-ci consiste à consi­dé­rer que les Wal­lons votent plu­tôt à gauche tan­dis que les Fla­mands votent plu­tôt à droite, ce qui fait de la Bel­gique un pays où co­ha­bitent en réa­li­té deux dé­mo­cra­ties qui ne peuvent pas s’en­tendre et qui se por­te­raient mieux si elles étaient sé­pa­rées. Ce dis­cours-là, qui rompt avec une longue tra­di­tion du mou­ve­ment fla­mand, a un im­pact au­près de l’élec­to­rat plus jeune, que n’in­té­ressent pas des consi­dé­ra­tions sur la fron­tière lin­guis­tique ou sur l’uti­li­sa­tion des langues dans la com­mune de We­zem­beek-Op­pem, pour prendre un exemple (presque) ca­ri­ca­tu­ral.

À ces trois fac­teurs in­ternes à la N-VA vient s’ajou­ter le fait que sa mon­tée en puis­sance s’est faite non seule­ment au dé­tri­ment des par­tis tra­di­tion­nels fla­mands, mais aus­si du VB en rai­son de l’iso­le­ment po­li­tique au­quel ce der­nier par­ti est sou­mis. Consi­dé­ré comme d’ex­trême droite, le VB est l’ob­jet d’un « cor­don sa­ni­taire » qui fait que même s’il ob­tient des élus, les autres par­tis n’ac­cep­te­ront pas de bâ­tir une coa­li­tion avec lui. Le VB n’a donc ja­mais eu ne se­rait-ce qu’un bourg­mestre (maire) ou un éche­vin (ad­joint) dans une com­mune fla­mande. Quand ses élec­teurs ont vu ap­pa­raître la N-VA, un par­ti qui pou­vait leur don­ner une pers­pec­tive de par­ti­ci­pa­tion au pou­voir, ils se sont tour­nés vers celle-ci.

De­puis sa vic­toire aux lé­gis­la­tives de 2014, le par­ti in­dé­pen­dan­tiste fla­mand fait par­tie du gou­ver­ne­ment de coa­li­tion. Quel bi­lan peut-on faire de son ac­tion po­li­tique ?

Rap­pe­lons en pré­am­bule que le gou­ver­ne­ment is­su des élec­tions fé­dé­rales du 25 mai 2014 et di­ri­gé par Charles Mi­chel (MR) a été consti­tué et sou­te­nu par une coa­li­tion de droite et centre droit entre le Mou­ve­ment ré­for­ma­teur fran­co­phone (MR) et trois par­tis fla­mands : la N-VA, le CD&V et l’Open VLD (li­bé­raux et dé­mo­crates), re­lé­guant dans l’op­po­si­tion le Par­ti so­cia­liste fran­co­phone, après 26 ans de pré­sence in­in­ter­rom­pue dans le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral.

En ce qui concerne la ré­par­ti­tion des postes dans ces coa­li­tions de gou­ver­ne­ment, cha­cun sait qu’elle se dé­cide dans des né­go­cia­tions entre les par­tis, bien que les no­mi­na­tions soient si­gnées de la main du roi. Or, une fois en­core, on ne peut que consta­ter l’ha­bi­le­té de B. De We­ver et de son par­ti dans le choix des por­te­feuilles dé­vo­lus aux mi­nistres de la N-VA. Il a en ef­fet op­té – ce qui peut sem­bler as­sez cu­rieux pour un par­ti ré­gio­na­liste – pour trois dé­par­te­ments ré­ga­liens et donc émi­nem­ment na­tio­naux (Jus­tice, In­té­rieur, Dé­fense) et les Fi­nances. Il a, par ailleurs, choi­si de confier à l’une de ses per­son­na­li­tés le plus mar­quées à droite, Theo Fran­cken, un se­cré­ta­riat d’État à l’Asile et aux Mi­gra­tions. Ce­la per­met no­tam­ment de me­ner cam­pagne sur des thèmes sé­cu­ri­taires en mon­trant ce qui est fait dans ce do­maine par le gou­ver­ne­ment (ren­for­ce­ment des pou­voirs de la po­lice lo­cale, etc.), tout en évi­tant soi­gneu­se­ment des mi­nis­tères qui au­raient pu po­ser pro­blème, par exemple le bud­get ou la san­té pu­blique. L’un dans l’autre, l’ac­tion de la N-VA au gou­ver­ne­ment me semble per­çue po­si­ti­ve­ment par son élec­to­rat. Le par­ti a pu, entre autres, rendre plus strictes les pro­cé­dures de de­mande d’asile et les règles en ma­tière de re­grou­pe­ment fa­mi­lial des étran­gers ; il se targue d’avoir contri­bué à lut­ter contre le ter­ro­risme (ren­for­ce­ment des uni­tés spé­ciales), d’avoir mo­der­ni­sé l’ar­mée et adou­ci la pres­sion fis­cale. Il a, en tout cas, su com­mu­ni­quer ef­fi­ca­ce­ment sur tous ces thèmes.

Mieux, le prag­ma­tisme dont la N-VA a su faire preuve en par­ti­ci­pant à ce gou­ver­ne­ment qui a dé­ci­dé, pour pou­voir avan­cer, d’écar­ter pen­dant les cinq ans de son man­dat toutes les ques­tions com­mu­nau­taires – sur les­quelles les deux com­mu­nau­tés lin­guis­tiques s’af­frontent ha­bi­tuel­le­ment –, a cer­tai­ne­ment été ap­pré­cié par un grand nombre de ci­toyens, y com­pris en Flandre. Tou­te­fois, c’est peut-être aus­si la rai­son pour la­quelle cer­tains élec­teurs par­mi les plus in­dé­pen­dan­tistes ont pré­fé­ré vo­ter pour le VB aux der­nières élec­tions lo­cales. Les ré­sul­tats montrent la N-VA, il est vrai, en lé­ger re­cul par rap­port à 2014, mais il en va de même pour les autres par­tis de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, et les pertes ne sont ni in­ha­bi­tuelles pour un par­ti qui par­ti­cipe au pou­voir de­puis quatre ans, ni com­pa­rables à l’ef­fon­dre­ment que su­bis­sait ja­dis la Volk­su­nie chaque fois qu’elle s’aven­tu­rait dans les al­lées du pou­voir.

Vous évo­quez les élec­tions com­mu­nales et pro­vin­ciales du 14 oc­tobre. Quels en étaient les prin­ci­paux en­jeux pour les par­tis na­tio­na­listes, et quelle est votre pre­mière ana­lyse des ré­sul­tats ?

La N-VA est au­jourd’hui – alors qu’elle re­cueillait moins de 5 % des voix en Flandre en 2003 – le pre­mier par­ti fla­mand et même le pre­mier par­ti de Bel­gique (20,76 % des suf­frages au ni­veau na­tio­nal, près de 32 % en Flandre).

Si l’on re­garde les ré­sul­tats aux élec­tions pro­vin­ciales en Flandre (les ré­sul­tats com­mu­naux étant plus sus­cep­tibles d’être biai­sés en fonc­tion de po­pu­la­ri­tés lo­cales), on constate que deux par­tis ont pro­gres­sé à peu près par­tout : le Vlaams Be­lang et Groen, le par­ti éco­lo­giste fla­mand, les deux ve­nant ce­pen­dant d’as­sez bas.

Qui sont les par­tis per­dants ? Ce sont sur­tout le Par­ti so­cia­liste fla­mand (sp.a), qui re­cule dans presque toutes les grandes villes fla­mandes, et la N-VA, qui a per­du – même si B. De We­ver parle d’une « énorme pro­gres­sion » là où le par­ti est aux af­faires – des élec­teurs dans quatre pro­vinces sur cinq de la ré­gion fla­mande. Au to­tal, la N-VA se si­tue pour les élec­tions pro­vin­ciales à quelque 29 % en moyenne (avec des va­ria­tions entre 19,5 et 32,8 %). On peut donc pen­ser, comme je le di­sais plus tôt, qu’une par­tie des élec­teurs de la N-VA se sont re­por­tés sur le VB, le­quel a pro­gres­sé glo­ba­le­ment de plus de 3 % pour at­teindre, sur le to­tal des pro­vinces fla­mandes, plus de 12,5 % des voix.

Cer­tains ob­ser­va­teurs avancent aus­si l’idée que la frange plus cen­triste de l’élec­to­rat de la N-VA a pu être cho­quée par cer­tains tweets de Theo Fran­cken ou cer­taines dé­cla­ra­tions de Bart De We­ver, sans doute plus pro­vo­ca­trices et élec­to­ra­listes que pro­gram­ma­tiques.

Alors qu’elle avait réus­si sa per­cée po­li­tique en s’éloi­gnant de l’ex­trême droite du Vlaams Be­lang, la N-VA s’est re­trou­vée en sep­tembre 2018 au coeur d’une po­lé­mique à la suite de la mise au jour de liens entre cer­tains de ses membres et le Schild & Vrien­den (S&V, ul­tra­droite). Faut-il en dé­duire une évo­lu­tion de son po­si­tion­ne­ment idéo­lo­gique ?

Le lien entre S&V et N-VA est plus té­nu qu’on ne le pré­sente par­fois. Il n’y a pas

dans les rangs du S&V, un groupe com­po­sé d’ailleurs très ma­jo­ri­tai­re­ment de jeunes, de membre « en vue » de la N-VA. Et le di­ri­geant de ce grou­pus­cule, Dries Van Lan­gen­hove, n’ap­par­tient pas à la N-VA. Au de­meu­rant, il a tou­jours dit que son ac­tion, il ne la vou­lait pas po­li­tique, mais uni­que­ment « de conscien­ti­sa­tion ». Quant à Bart De We­ver, il a très clai­re­ment dé­cla­ré qu’il pren­drait les me­sures né­ces­saires s’il s’avé­rait en ef­fet que des mi­li­tants de la N-VA avaient des liens avec le S&V et que l’ex­tré­misme n’avait pas sa place au sein de son par­ti. Toute l’his­toire du mou­ve­ment fla­mand est ja­lon­née de cette co­ha­bi­ta­tion entre un par­ti qui se veut res­pec­table et, à sa marge, des grou­pus­cules qui en­tre­tiennent une es­pèce de my­tho­lo­gie très an­cienne aux ac­cents ter­ri­ble­ment fas­ci­sants. De même, la N-VA est un par­ti conser­va­teur na­tio­na­liste avec sans doute, à sa frange, des gens bor­der­line… Mais ses di­ri­geants res­tent des dé­mo­crates. Évi­dem­ment, le pro­blème, c’est que lorsque vous pê­chez dans une eau un peu trouble, les ronds que vous faites ne sont pas non plus très nets. Et il faut bien re­con­naître que la N-VA a ten­dance jus­te­ment ces der­niers temps, en ac­cen­tuant son dis­cours sé­cu­ri­taire, avec un se­cré­taire d’État comme Théo Fran­cken qui joue sur cette corde-là, à se rap­pro­cher par­fois un peu dan­ge­reu­se­ment des thèses du VB. Ain­si en est-il par exemple d’un tweet du se­cré­taire d’État où, se fé­li­ci­tant de l’ar­res­ta­tion d’im­mi­grés en sé­jour ir­ré­gu­lier en Bel­gique, il ter­mine son texte par le ha­sh­tag # op­kui­sen (net­toyer).

En mai 2019, la Bel­gique vo­te­ra pour élire non seule­ment ses dé­pu­tés eu­ro­péens, mais éga­le­ment ses re­pré­sen­tants fé­dé­raux et ré­gio­naux. La N-VA est-elle en me­sure de ré­ité­rer ses suc­cès de 2014 ?

Pour les élec­tions ré­gio­nales, si l’on de­vait trans­po­ser les ré­sul­tats des élec­tions pro­vin­ciales au par­le­ment fla­mand, on s’aper­ce­vrait que la ma­jo­ri­té d’au­jourd’hui, qui est com­po­sée de la N-VA, du CD&V et de l’Open VLD, per­drait un peu de marge de ma­noeuvre mais res­te­rait ma­jo­ri­taire. En re­vanche, au ni­veau fé­dé­ral, il semble que la coa­li­tion ac­tuelle n’au­rait plus la ma­jo­ri­té, en rai­son du tas­se­ment des sou­tiens de la N-VA et de la N-VA elle-même, mais aus­si du seul par­ti fran­co­phone de la ma­jo­ri­té, le MR.

Avec toutes les ré­serves que l’on peut émettre sur ce type de com­pa­rai­sons entre des scru­tins de na­tures dif­fé­rentes, ce­la donne tout de même une in­di­ca­tion des dif­fi­cul­tés qui vont sur­gir, en par­ti­cu­lier si l’on se re­trouve dans un scé­na­rio si­mi­laire à ce­lui de 2014, avec une droite fla­mande re­la­ti­ve­ment bien im­plan­tée (N-VA et Open VLD) et une droite fran­co­phone plu­tôt faible (MR). Ce­la pour­rait pous­ser la N-VA vers une coa­li­tion avec le par­ti so­cia­liste fran­co­phone. Ce­pen­dant, ce se­rait as­sez dif­fi­cile à gé­rer dans la me­sure où le dis­cours jusque-là vi­gou­reu­se­ment an­ti­so­cia­liste de Bart De We­ver est très ap­pré­cié dans l’opi­nion fla­mande. B. De We­ver a tou­jours dit qu’il ac­cep­te­rait de gou­ver­ner avec les so­cia­listes à la seule condi­tion que l’on aille vers le confé­dé­ra­lisme, c’est-à-dire une forme d’au­to­no­mie très large, voire l’in­dé­pen­dance des deux ré­gions.

Se­lon vous, dans quelle me­sure peut-on rap­pro­cher la N-VA d’autres par­tis na­tio­na­listes en Eu­rope ?

On voit que beau­coup des par­tis na­tio­na­listes en Eu­rope, comme ré­cem­ment la Ligue de Mat­teo Sal­vi­ni, doivent leurs suc­cès élec­to­raux à leurs po­si­tions as­sez ra­di­cales sur les ques­tions d’im­mi­gra­tion et de ges­tion des fron­tières. Évi­dem­ment, le fait que ces dos­siers soient au pre­mier plan de l’agen­da po­li­tique fa­vo­rise aus­si les par­tis na­tio­na­listes belges (N-VA comme VB). Mais je ne met­trais pas la N-VA « dans le même sac » que la Ligue ita­lienne. Tout d’abord, parce qu’il existe des ca­rac­té­ris­tiques plus ty­pi­que­ment belges (fla­mandes) qui font que la N-VA a pu pros­pé­rer. Il ne faut pas ou­blier que dès les an­nées 1990, le VB était le pre­mier par­ti à An­vers et re­cueillait un vote sur quatre, bien plus que les par­tis de la droite ra­di­cale ailleurs en Eu­rope et à une époque où les ques­tions liées à l’im­mi­gra­tion et à la sé­cu­ri­té com­men­çaient seule­ment à jouer un rôle dans les choix élec­to­raux. En­suite, la N-VA – même si son dis­cours tend à se mus­cler ces der­niers mois – fait at­ten­tion à ne pas trop heur­ter son élec­to­rat le plus cen­triste. Theo Fran­cken, par exemple, même s’il dit l’ap­puyer, juge la po­li­tique mi­gra­toire de Sal­vi­ni « très sé­vère » et pré­fère dire qu’il s’ins­pire de celle de l’Aus­tra­lie. Les par­le­men­taires eu­ro­péens de la N-VA, s’ils n’ont pas trop ap­pré­cié le rap­port Sar­gen­ti­ni cri­ti­quant la po­li­tique du Pre­mier mi­nistre hon­grois Vik­tor Or­ban, ont pré­fé­ré s’abs­te­nir plu­tôt que de vo­ter contre comme l’a fait le VB.

Comme nous l’avons dit dès le dé­but, en Bel­gique, ce na­tio­na­lisme iden­ti­taire n’existe qu’en Flandre. En Bel­gique fran­co­phone et même à Bruxelles, qui est théo­ri­que­ment bi­lingue, c’est un na­tio­na­lisme qui n’a pas pris ra­cine. Ce can­ton­ne­ment ré­gio­nal est une vraie spé­ci­fi­ci­té belge. Que ce soit en France, en Au­triche, en Al­le­magne ou en Ita­lie, ces na­tio­na­lismes-là sont na­tio­naux. Le cas ita­lien est d’au­tant plus in­té­res­sant que la Ligue du Nord en Ita­lie est au dé­part un par­ti au­to­no­miste lo­cal, de­ve­nu en­suite un par­ti na­tio­nal [lire p. 51]. En Bel­gique, vous n’au­rez ja­mais ce­la.

Avec Serge Go­vaert, ad­mi­nis­tra­teur du Centre de re­cherche et d’in­for­ma­tion so­cio­po­li­tiques (CRISP, Bruxelles) et membre fon­da­teur de l’Uni­ver­si­té po­pu­laire de Bruxelles. Il a beau­coup étu­dié l’iden­ti­té belge et les na­tio­na­lismes, fla­mands en par­ti­cu­lier.

Pho­to ci-des­sus :Tom Van Grie­ken, pré­sident du Vlaams Be­lang (VB) de­puis 2014, un par­ti d’ex­trême droite prô­nant le na­tio­na­lisme fla­mand. Par­ti­san de la créa­tion d’un État fla­mand grâce à une sé­ces­sion pa­ci­fique avec la Bel­gique, Tom Van Grie­ken s’est mon­tré triom­phant le 14 oc­tobre der­nier au vu des ré­sul­tats de son par­ti aux élec­tions com­mu­nales, se con­si­dé­rant « quoi qu’en disent les mé­dias » comme « le grand vain­queur ». Le Vlaams Be­lang est en ef­fet re­ve­nu sur le de­vant de la scène dans de nom­breuses com­munes, es­sen­tiel­le­ment en Flandre orien­tale où il ar­rive lar­ge­ment en tête à Den­der­leeuw ou Ni­nove. (© Hans Ver­reyt)

Pho­to ci-des­sus : Mai­rie d’An­vers, prin­ci­pale ville de Flandre. En oc­tobre 2017, le na­tio­na­liste Geert Bour­geois, mi­nistre pré­sident fla­mand et membre de la N-VA, dé­cla­rait qu’il n’exis­tait pas en Flandre de ma­jo­ri­té en fa­veur de l’in­dé­pen­dance, plai­dant plu­tôt pour un « confé­dé­ra­lisme » en Bel­gique. (© Shut­ter­stock/ Jan Kra­nen­donk)

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