A en­tion, les mé­chants sont de re­tour !

Il n’y a pas de bonne his­toire sans bons mé­chants. Et les édi­teurs d’al­bums de jeu­nesse en sont de plus en plus cons­cients. Ain­si, dans les rayons des li­brai­ries, ne cessent de dé­bar­quer de nou­veaux mé­chants bien dé­ci­dés à ef­frayer les en­fants, tout en le

Doolittle - - Sommaire - texte Fran­çois Blet, avec Lu­cie Le­cointe

Li éra­ture jeu­nesse : Il n’y a pas de bonne his­toire sans bons mé­chants. Et les édi­teurs d’al­bums de jeu­nesse en sont de plus en plus cons­cients. Ain­si, dans les rayons des li­brai­ries, ne cessent de dé­bar­quer de nou­veaux mé­chants, bien dé­ci­dés à ef­frayer les en­fants, tout en les amusant, tout en les ef­frayant quand même…

Ils­sont par­tout : dans la rue, au fond des placards, der­rière les portes ou sous les la­va­bos. Monstres à ca­puche ou à chaus­settes, loups bou­li­miques ou simples an­ti-hé­ros fa­çon Till L’Es­piègle, les mé­chants trustent les rayon­nages de littérature de jeu­nesse comme ja­mais au­pa­ra­vant. Pour­quoi ? Tout sim­ple­ment parce que, comme le dit Thier­ry Ma­gnier, di­rec­teur des édi­tions Actes Sud Ju­nior, “les mé­chants sont les vrais hé­ros des his­toires. Et tout le monde en est conscient main­te­nant. Alors on en voit par­tout.” Mais sur­nombre oblige, les bad guys d’au­jourd’hui se di­ver­si­fient pour faire leur trou. Quitte à y perdre un peu de di­gni­té : “Ils évo­luent. On s’amuse à les mettre dans des si­tua­tions contem­po­raines ou à les cas­trer com­plè­te­ment. Cer­tains sont gen­tils, d’autres sont juste pa­thé­tiques.. Nous avons un livre qui s’ap­pelle Un Cha­pe­ron rouge, de Mar­jo­laine Le­ray, dans le­quel la fillette tient tête à un vieux loup parce qu’il a mau­vaise ha­leine. Elle lui donne même un bon­bon au poi­son. C’est un truc qu’on re­trouve aus­si dans Les Monstres ma­lades, d’Em­ma­nuelle Hou­dard. On met l’en­fant en si­tua­tion de force de plus en plus fré­quem­ment.” Le but ? Soi­gner la peur. Ou dans cer­tains cas, ap­prendre aux en­fants à dé­cou­vrir leur propre am­bi­guï­té : “Dans Mes Amis monstres, qui sort tout juste, une pe­tite fille se dé­guise elle-même en monstre pour les ef­frayer. L’idée, c’est de gran­dir en ap­pre­nant à vivre avec ses dé­mons in­té­rieurs. Donc ses né­vroses.” Édi­teur

“On s’amuse à me re les mé­chants dans des si­tua­tions contem­po­raines ou à les cas­trer com­plè­te­ment. Cer­tains sont gen­tils, d’autres sont juste pa­thé­tiques.” Thier­ry Ma­gnier, di­rec­teur d'édi­tion

à L’École des loi­sirs, mais aus­si et sur­tout au­teur de plu­sieurs clas­siques du genre, Gré­goire So­lo­ta­reff abonde : “Moi, j’aime beau­coup les livres d’Alex San­ders, qui ri­di­cu­lisent com­plè­te­ment le loup. Il y a des au­teurs qui pré­fèrent bri­ser la peur et le mé­chant plu­tôt que de les ma­gni­fier. On va plu­tôt vers ça.” À re­bours, donc, de ce qui se trame au ci­né­ma : “Je vois de plus en plus de films avec des mé­chants ab­so­lu­ment ter­ri­fiants. Comme des morts-vi­vants. Ils sont interdits aux moins de douze ans, mais les en­fants y sont ex­po­sés. Notre so­cié­té est vio­lente, de plus en plus com­pli­quée à ex­pli­quer, alors on a ten­dance à édul­co­rer les choses dans les livres. Il ne s’agit pas non plus de leur dire que la vie est rose, hein. Mais il y a une li­mite.” Des mé­chants très gen­tils ? Les mé­chants pul­lulent donc parce qu’ils font moins peur ? Pas né­ces­sai­re­ment : “Dans À l’In­té­rieur des mé­chants, notre livre à flaps qui per­met aux en­fants de fouiller dans les af­freux, on per­pé­tue une cer­taine tra­di­tion, ra­conte An­gèle Cam­bour­nac, édi­trice chez Seuil Jeu­nesse. La ten­dance contem­po­raine va plu­tôt à la dé­sa­cra­li­sa­tion, et on s’y sou­met un peu, notre sor­cière a des cu­lottes bouf­fantes par exemple. Mais dans les textes et cer­tains dé­tails vi­suels, on fait ap­pel aux vrais grands mé­chants des pre­miers contes.” Soit les ogres et les loups qui fai­saient dé­jà ré­gner la ter­reur il y a plus de trois cents ans chez Charles Per­rault. Des su­pers­tars mal­trai­tées, mais tou­jours en tête d’af­fiche : “On est un peu coin­cés avec eux. Ce sont fi­na­le­ment des fi­gures très ras­su­rantes. Les gens qui se sentent un peu per­dus dans le pay­sage gi­gan­tesque de cette littérature vont al­ler spon­ta­né­ment vers eux pour écrire ou ache­ter un livre.” Alors, si cer­tains mé­chants ont réus­si à bous­cu­ler la hié­rar­chie pour se faire une place dans l’ombre des chambres d’en­fants – comme le Grinch ou Vol­de­mort – la plu­part des can­di­dats res­tent à la porte. “C’est dur d’im­po­ser de nou­velles fi­gures de mé­chants. La force des an­ciens, c’est jus­te­ment d’avoir su tra­ver­ser les siècles. Alors bien sûr, il y a le monstre. Mais c’est un truc un peu pro­téi­forme, qui change d’al­lure se­lon les livres. Et sur­tout, il est sou­vent mi­gnon. Moi­tié mé­chant, moi­tié dou­dou, comme dans Le Gruf­fa­lo ou Le Monstre du pla­card existe et je vais vous le prou­ver, qui vient de sor­tir.” Spé­cia­liste du su­jet et maî­tresse de confé­rence à l’uni­ver­si­té Pa­ris 13, Ma­thilde Lé­vêque avance une théo­rie pour ex­pli­quer l’hé­gé­mo­nie de la bande du loup. Du moins dans l’Hexa­gone : “Il faut sa­voir qu’en France, on a fait pas­ser une loi en 1949 des­ti­née à pro­té­ger la jeu­nesse de la mau­vaise in­fluence des BD amé­ri­caines. Elle in­ter­dit no­tam­ment de faire l’apo­lo­gie de la pa­resse, du ban­di­tisme ou du vol.” Tou­jours en vi­gueur mais ja­mais

“Les vrais nou­veaux mé­chants sont plus des su­jets de so­cié­té, comme la sur­con­som­ma­tion, la pol­lu­tion ou l’ar­gent...” An­gèle Cam­bour­nac, édi­trice chez Seuil Jeu­nesse

ob­ser­vée à la lettre, cette loi de contrôle des pu­bli­ca­tions au­rait en son temps consi­dé­ra­ble­ment frei­né l’es­sor des gé­nies du mal : “C’était sur­tout fla­grant dans les an­nées 50-60. Les mé­chants du Club des 5 ou de Fan­tô­mette étaient gen­tillets, et on cen­su­rait même Fi­fi Brin­da­cier ! Il existe une lettre d’un édi­teur qui se de­man­dait si elle ne fai­sait pas un peu trop blou­son noir… Fi­na­le­ment, les loups et les sor­cières étaient qua­si­ment les seuls, du cô­té des pe­tits, à por­ter le flam­beau de la méchanceté pure.” Jus­qu’à l’ap­pa­ri­tion des cha­rognes post-mo­dernes, qui font de la fi­gure du mé­chant un nou­veau ter­rain de jeu : “Je di­rais que de­puis Sh­rek, au ci­né­ma, on a chan­gé de re­gard. Main­te­nant, les mé­chants ont par­fois le pre­mier rôle. Ça crée de l’hu­mour, mais ça per­met aus­si de ré­in­ven­ter le genre en sor­tant d’un cer­tain ma­ni­chéisme.”

Des mé­chants d’une nou­velle forme

Sauf quand, bien sûr, les dé­mons en ques­tion n’ont ni crocs ni ten­ta­cules : “Fi­na­le­ment, ajoute An­gèle Cam­bour­nac, les vrais nou­veaux mé­chants sont plus des su­jets de so­cié­té, au­jourd’hui. Des choses qu’on érige en nou­veaux pré­da­teurs, comme la sur­con­som­ma­tion, la pol­lu­tion ou l’ar­gent. Je pense d’ailleurs ce livre

Tout sur le grand me­chant loup, Éric Veillé, Actes Sud Ju­nior

Le Monstre du pla­card existe et je vais vous le prou­ver... An­toine Dole et Bru­no Sa­la­mone, Actes Sud Ju­nior

Gruf­fa­lo, Ju­lia Do­nald­son et Alex Schef­fler, Gal­li­mard Jeu­nesse

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