Su­per Nan­ny

Elle est la sau­veuse. Le der­nier es­poir. Tel un su­per-hé­ros, Syl­vie Jé­na­ly dé­barque dans des fa­milles proches du chaos et re­met pa­rents et en­fants dans le droit che­min. Ce­la donne, sur TF1 et NT1, une émis­sion moins anec­do­tique qu’il n’y pa­raît. Car dans

Doolittle - - Sommaire - texte Fran­çois Blet col­lage Ju­lien Lan­gen­dorff

Elle est la sau­veuse. Le der­nier es­poir. Tel un su­per-hé­ros, Syl­vie Jé­na­ly dé­barque dans des fa­milles proches du chaos et re­met pa­rents et en­fants dans le droit che­min. Ce­la donne, sur TF1 et NT1, une émis­sion moins anec­do­tique qu’il n’y pa­raît. Car dans Su­per Nan­ny se dé­voile, comme ra­re­ment, l’in­ti­mi­té de fa­milles fran­çaises.

QQuand elle ne joue pas les casques bleus pour fa­milles en guerre à la té­lé, Su­per Nan­ny se res­source à Tho­non-les-Bains, en Haute-Sa­voie. Là, au bord du lac Lé­man, Syl­vie Jé­na­ly est chez elle de­puis plus de trente ans. Et le prouve en en­trant dans un res­tau­rant du centre-ville sans lu­nettes et sans tailleur, mais avec le sou­rire et un bi­sou pour cha­cune des quinze per­sonnes dé­jà pré­sentes. Quelques com­mé­rages plus tard, et après avoir de­man­dé à la pa­tronne fa­ti­guée d’ar­rê­ter les nuits blanches, la Ma­ry Pop­pins du 7-4 s’at­table de­vant une soupe ma­ro­caine. L’oc­ca­sion de rem­bo­bi­ner une vie pas­sée dans des rafts, des vil­las d’émirs et les mai­sons les plus bruyantes de France.

Vous êtes Su­per Nan­ny de­puis quatre ans, mais que fai­siez-vousles cin­quante an­nées pré­cé­dentes ?

Après mon bac, je suis al­lée à l’école Tu­non, en Suisse, pour de­ve­nir hô­tesse. Mais un pre­mier bé­bé est ar­ri­vé, j’ai cou­pé et j’ai dé­ci­dé de me lan­cer dans l’hô­tel­le­rie, à l’École hô­te­lière de Lau­sanne. Et puis j’ai eu un deuxième en­fant et là j’ai car­ré­ment lais­sé tom­ber. J’ai tra­vaillé quelque temps sur des bases de raf­ting avec mon ma­ri. C’était l’aven­ture, mais c’était sai­son­nier, alors j’ai dé­ci­dé de cher­cher un bou­lot fixe. De fil en ai­guille, je suis alors de­ve­nue gou­ver­nante dans un pa­lace pas très loin d’ici. Je gé­rais le per­son­nel qui s’oc­cu­pait de la lo­gis­tique de l’hô­tel.

Donc tout ça n’avait pas en­core grand-chose à voir avec les en­fants.

Pas en­core, mais mes pa­rents étaient en­sei­gnants. J’ai gran­di dans une école. Le monde de l’en­fance, j’ai tou­jours bai­gné de­dans. Et j’ai un truc avec les mômes. Le fait d’en avoir eu très jeune a pu ai­der aus­si. Mais bref, tout a chan­gé quand une co­pine qui était gou­ver­nante dans une fa­mille d’émirs, dans le coin, m’a de­man­dé si je pou­vais la rem­pla­cer pen­dant son congé de ma­ter­ni­té et m’oc­cu­per des en­fants. J’ai es­sayé, et ça m’a plu. Mal­gré des choses un pe­tit peu dures à ac­cep­ter.

C’est-à-dire ?

Eh bien, on me de­man­dait d’or­ga­ni­ser des ac­ti­vi­tés pour les en­fants, de faire des choses avec eux, et des gardes du corps nous sui­vaient ab­so­lu­ment par­tout. Même dans la mai­son, avec les flingues dans les hol­sters et tout. Ce n’est pas tout à fait une en­fance nor­male. Mais le bou­lot m’a quand même plu. Une fois la mis­sion ter­mi­née, j’ai contac­té une agence en Suisse pour conti­nuer. J’ai pro­gres­sé et ra­pi­de­ment, je suis de­ve­nue gou­ver­nante gé­né­rale au sein de fa­milles très très ai­sées. Je su­per­vi­sais tout le per­son­nel de mai­son. Et j’ai fait ça pen­dant plus de vingt ans.

À quoi res­semble le mé­tier d’une gou­ver­nante au­jourd’hui ?

Le mot fait pen­ser aux livres de la com­tesse de Sé­gur, avec ces gou­ver­nantes qui res­tent toute leur vie dans la même mai­son, mais ça n’est plus du tout comme ça. On mul­ti­plie les jobs, et on reste entre deux et trois ans. Même si on signe tou­jours des CDI. Mais c’est gé­nial parce que ça m’a per­mis de voya­ger. J’ai fait l’Es­pagne, l’Ita­lie, les États-Unis, l’An­gle­terre ou en­core la Rus­sie. Ce qui est bien, c’est qu’on a tous les avan­tages du luxe sans être pri­son­nière d’une cage do­rée.

Mais vous avez donc tra­vaillé avec des en­fants éle­vés dans un monde à part…

Ah oui, c’est cer­tain. Par­fois je me suis bat­tue contre des choses qui me pa­rais­saient ab­surdes. Comme cet en­fant à qui les pa­rents avaient de­man­dé de res­ter tout le long de la ré­cep­tion qu’ils or­ga­ni­saient. Jus­qu’au pe­tit ma­tin. J’ai pro­tes­té, mais di­sons qu’on ne se dis­pute pas avec ces gens-là…

Au­jourd’hui, vous êtes Su­per Nan­ny à plein temps. La tran­si­tion a été fa­cile ?

Non, j’ai eu beau­coup de mal. Il y a eu beau­coup de dis­cus­sions avec la pro­duc­tion, même si on ne de­vait faire que trois émis­sions au dé­part. Je vou­lais

“Quand j’étais gou­ver­nante, on me de­man­dait par­fois d’or­ga­ni­ser des ac­ti­vi­tés pour les en­fants, et les gardes du corps nous sui­vaient par­tout. Même dans la mai­son, avec les flingues et tout…”

m’as­su­rer qu’on al­lait me lais­ser faire mon tra­vail, que ça n’al­lait pas être de la té­lé-réa­li­té. Je connais­sais l’émis­sion et j’avais vu que Ca­thy ( Sar­raï, son pré­dé­ces­seur, ndlr) ar­ri­vait à ob­te­nir des ré­sul­tats. Mais ce qui me sem­blait étrange, c’était de mé­lan­ger une sorte de per­son­nage de fic­tion et de vraies fa­milles avec de vrais pro­blèmes. Ça a été com­pli­qué de me pro­je­ter dans le rôle de Nan­ny et de res­ter pro tout en m’adap­tant au monde de la té­lé.

Ça vous a pris du temps ?

Il a fal­lu qu’on se rode. Par exemple, il n’y a pas vrai­ment de mise en scène dans l’émis­sion, à part quand on passe deux fois la porte pour re­faire un plan, mais j’ai in­sis­té pour qu’on ne fasse pas cer­taines choses, comme faire re­jouer un en­fant par exemple. Si l’équipe rate une ré­ac­tion, tant pis. On ne la re­fe­ra pas. Je ne veux pas qu’on touche aux en­fants, il faut qu’ils res­tent na­tu­rels.

Et vous êtes donc de­ve­nue une ur­gen­tiste de l’édu­ca­tion

Oui, c’est exac­te­ment ça. On peut faire pas­ser beau­coup de choses en dix jours, et ré­pa­rer des liens. Même s’il faut s’adap­ter à des fa­milles dif­fé­rentes, dans des mi­lieux so­ciaux dif­fé­rents.

Oui, parce que jusque-là, en tant que gou­ver­nante, vous pas­siez d’une cul­ture à une autre, mais vous ne chan­giez pas vrai­ment de mi­lieu.

Oui. J’ai dé­cou­vert une France que je ne connais­sais pas. On sait que la mi­sère so­ciale existe, mais tant qu’on ne la vit pas, on n’en prend pas com­plè­te­ment la me­sure. Je com­prends que nos po­li­tiques soient com­plè­te­ment à la rue à pro­pos de ça. Je ne vois pas comment ap­por­ter des so­lu­tions aux gens sans avoir com­pris leur quo­ti­dien. Si je peux le faire à mon échelle, c’est dé­jà ça. C’est juste dom­mage que ça ne se fasse qu’au tra­vers de la té­lé.

Vous pen­sez qu’il y a un manque d’ac­com­pa­gne­ment ?

Clai­re­ment ! Parce que ces gens-là ont cher­ché, beau­coup. Une as­sis­tante so­ciale, ce n’est pas la même pré­sence, et puis les gens ont peur de ce qu’elles re­pré­sentent. Ils ont peur qu’on leur en­lève leurs en­fants. Il y a aus­si des as­so­cia­tions, mais elles ne sont pas for­cé­ment connues. Alors les pa­rents vont sur in­ter­net, ils es­saient de faire leur soupe, mais c’est com­pli­qué de s’y re­trou­ver.

Pour­tant, ça doit être em­bar­ras­sant, d’être contraint de s’ex­hi­ber à la té­lé pour ré­gler ses pro­blèmes…

“Il n’y a pas vrai­ment de mise en scène dans l’émis­sion. Si l’équipe rate une ré­ac­tion, tant pis. On ne la re­fe­ra pas. Je ne veux pas qu’on touche aux en­fants, il faut qu’ils res­tent na­tu­rels.”

Oui, mais il n’em­pêche que c’est une so­lu­tion. C’est le deal, on vient, mais ils passent à la té­lé. C’est cou­ra­geux. Je leur dis aus­si de se rendre compte du nombre de fa­milles qu’ils vont ai­der en le fai­sant. Les gens se re­con­naissent dans ce qu’ils vivent. Je le vois sur les ré­seaux so­ciaux.

Les psy­cho­logues et les psy­chiatres n’ar­rivent pas à ai­der suf­fi­sam­ment ces fa­milles ?

Dé­jà, ça coûte cher, un psy. Et pour beau­coup, al­ler voir un psy, ça veut dire être barge. Je n’ar­rête pas de leur dire : “ On a fait un tra­vail, on a un ré­sul­tat, mais vous avez be­soin de voir quel­qu’un pour pour­suivre le tra­vail.” Même si je ne les aban­donne pas, hein. Je garde les nu­mé­ros et je donne le mien. Être pa­rent, ça s’ap­prend. C’est un mé­tier et ça s’ap­prend. Il de­vrait y avoir des écoles, des for­ma­tions, des pros, des gens pour les ac­com­pa­gner. Parce que par­fois, on ne sait pas. Et j’ai été la pre­mière à ne pas sa­voir.

En tant que té­moin pri­vi­lé­gié, vous avez re­pé­ré des points com­muns dans la fa­çon qu’ont les pa­rents fran­çais d’édu­quer leurs en­fants ?

Oui, bien sûr. Par exemple, beau­coup n’osent pas dire non à leurs en­fants parce qu’ils pensent qu’ils vont moins les ai­mer. Et puis il y a aus­si le désac­cord des pa­rents sur la fa­çon de faire, c’est fré­quent. Ils n’en parlent même pas. Pa­pa va être au­to­ri­taire et Ma­man va sa­per son au­to­ri­té, par exemple. Bon­jour les re­pères pour les en­fants. Et ça hurle, beau­coup. Les pa­rents crient et les en­fants aus­si. Ça ne marche pas de crier. Ça sert juste à mettre une mau­vaise am­biance. Beau­coup de fa­milles vivent dans le bruit per­ma­nent. La té­lé est al­lu­mée toute la jour­née en plus, et il y a les té­lé­phones, les ta­blettes, etc. On re­trouve ça dans tous les mi­lieux et toutes les fa­milles. Les écrans per­mettent aux pa­rents d’être tran­quilles.

Parce que c’est ce qu’ils veulent, gé­né­ra­le­ment ?

Oui. On dé­pose les en­fants à l’école le ma­tin, et le soir quand ils re­viennent, on veut juste qu’ils aillent se cou­cher. Ce n’est pas ça, être pa­rent. On ne fonde pas une fa­mille pour ça. J’ai l’im­pres­sion que les gens ont per­du le goût d’ac­cor­der du temps à leurs en­fants. Ils ne se rendent pas compte de l’in­ves­tis­se­ment que ça de­mande.

Donc ils font le mi­ni­mum ?

Les choses tech­niques. La­ver les vê­te­ments, leur don­ner à man­ger, don­ner le bain, tout ça. C’est vrai pour un grand nombre de pa­rents, salariés ou non. Il n’y a pas de plai­sir. Cer­tains me disent qu’ils l’ont per­du, et d’autres ne l’ont ja­mais pris. Sou­vent parce qu’ils n’ont pas eu de bons exemples avant.

Pour­tant, il n’y a ja­mais eu au­tant de livres, d’émis­sions ou de sites consa­crés à l’en­fance. On est mieux in­for­més que les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes, non ? Non, pas tous. Il y a aus­si une vraie mi­sère in­tel­lec­tuelle en France. Celle des gens dont per­sonne ne s’oc­cupe. Vous trou­vez que la si­tua­tion a em­pi­ré ?

La vie va de plus en plus vite. Et on est sub­mer­gés d’in­for­ma­tions. Ab­sor­bés par les écrans. Il y a moins de com­mu­ni­ca­tion. Et en­core une fois, la té­lé est le pre­mier membre de la fa­mille. Quand j’étais pe­tite, on n’al­lu­mait pas la té­lé du ma­tin au soir, sans qu’on la re­garde. Elle a rem­pla­cé le fond mu­si­cal dans les mai­sons. Sauf qu’on en­tend tout et n’im­porte quoi. Et les gens ont tous des écrans géants, voire des té­lés dans les chambres. Ce qui était ré­ser­vé aux gens ai­sés avant. Au­jourd’hui, tout est ac­ces­sible.

In­ter­net aus­si ?

Bien sûr. Des en­fants de quatre ans s’en­dorment avec une ta­blette sous le nez. Ils ont des por­tables vers sept, huit ans… Bon, après, avoir un té­lé­phone pour ap­pe­ler les pa­rents, d’ac­cord. Mais ça ne se li­mite mal­heu­reu­se­ment pas à ça. Il y a peu ou pas de contrôle pa­ren­tal dans de nom­breux foyers, c’est re­don­dant comme pro­blé­ma­tique. Les adultes ne sont pas tous spé­cia­listes, ou ne s’y in­té­ressent pas as­sez, et n’ar­rivent par­fois même pas à ren­trer des codes de sécurité.

Même à la té­lé ?

Bien sûr. Avant, on avait le gros rec­tangle blanc en bas de l’écran, par exemple. Ça vou­lait en­core dire quelque chose. Au­jourd’hui, le CSA a beau af­fi­cher “in­ter­dit aux moins de 10 ans”, je peux vous cer­ti­fier que ça n’est ab­so­lu­ment pas res­pec­té. De nom­breux en­fants sont fré­quem­ment ex­po­sés à des vio­lences phy­siques ou sexuelles.

Par contre, les adultes sont au­jourd’hui plus proches de leurs en­fants sur cer­tains as­pects. Ils jouent aux jeux vi­déo et re­gardent des films d’ani­ma­tion, par exemple. Ça ne peut pas pro­vo­quer une cer­taine com­pli­ci­té ?

“On dé­pose les en­fants à l’école le ma­tin, et le soir quand ils re­viennent, on veut juste qu’ils aillent se cou­cher. Ce n’est pas ça, être pa­rent.”

Vous sa­vez, les en­fants qui font des en­fants, ça a tou­jours exis­té. Mais cette gé­né­ra­tion est dans l’ex­cès. Il faut trou­ver un équi­libre. Et puis il faut le par­ta­ger vrai­ment avec les en­fants. Ce qui n’est pas tou­jours le cas.

In­car­ner une forme d’au­to­ri­té de­vant des mil­lions de pa­rents et de pro­fes­sion­nels, ce n’est pas un peu com­pli­qué par­fois ?

Je n’in­carne rien du tout, ou par dé­faut. Je suis moi avant tout, je dis ce que j’ai à dire et je fais ce que j’ai à faire. Je n’en tiens ab­so­lu­ment pas compte. Si­non croyez-moi, j’au­rais ré­pon­du aux der­nières po­lé­miques.

Vous par­lez de cette thé­ra­peute nan­taise qui vous ac­cu­sait de vio­lence édu­ca­tive…

Oh oui, et je la connais ! De­puis long­temps. Par­fois je suis in­tran­si­geante, c’est tout. Et ça, c’est vrai. Mais com­pre­nez bien que je suis dans l’ur­gence. J’ai peu de temps pour faire pas­ser des choses fon­da­men­tales. Donc par­fois je dis aux en­fants : “Ça, à par­tir de main­te­nant, c’est ter­mi­né.” Mais je le fais pour leur bien. Cer­tains pensent dé­te­nir la vé­ri­té ab­so­lue, mais c’est faux. Moi, j’ai des doutes. Même si je suis une pro­fes­sion­nelle.

Au-de­là de votre ex­pé­rience, vous vous do­cu­men­tez en pa­ral­lèle ?

Bien sûr, c’est obli­ga­toire. D’abord le tra­vail m’a pous­sé à fré­quen­ter beau­coup de psys, d’or­tho­pho­nistes, etc. Et puis j’ai beau­coup lu, et je conti­nue à le faire. En per­ma­nence. C’est une pas­sion.

Vous avez des mo­dèles ?

La pre­mière à la­quelle on pense, évi­dem­ment, c’est Dol­to. En­suite, j’aime aus­si beau­coup Eli­za­beth Fillio­sa. Parce que ça me res­semble et que je prêche plu­tôt la bien­veillance. Même si je ne suis pas d’ac­cord avec tout. Pour moi, il n’y a pas de règles en édu­ca­tion. C’est du cas par cas. Il n’y a pas de mé­thode glo­bale qu’on peut ap­pli­quer avec tous les en­fants, parce qu’ils sont tous dif­fé­rents. Alors on peut s’in­for­mer, bien sûr, mais on trouve de tout. Des bonnes choses, et des trucs cho­quants…

Comme ?

Moi, je trouve par exemple que la théo­rie de l’ex­trême bien­veillance fa­brique des en­fants rois qui prennent le pou­voir. Ça me choque. Et les en­fants en souffrent. Ils ne sont pas heu­reux. Ce n’est pas parce qu’ils dé­cident à la mai­son qu’ils le sont. C’est de la dé­mis­sion pa­ren­tale. Notre rôle, c’est de les ac­com­pa­gner, de les gui­der. De ne pas être dans le oui per­ma­nent.

Des choses comme les écoles Mon­tes­so­ri, vous en pen­sez quoi ?

Il y a beau­coup de bonnes choses. Mais c’est très cher, pas ac­ces­sible à tout le monde. Et en­suite, la tran­si­tion avec une école clas­sique est dra­ma­tique pour les en­fants. J’ai l’exemple d’un tech­ni­cien qui est de­ve­nu un vé­ri­table cancre après avoir dé­bar­qué dans un col­lège nor­mal.

En cen­su­rant une par­tie du pro­jet de loi Éga­li­té et Ci­toyen­ne­té, le con­seil consti­tu­tion­nel vient en quelque sorte d’au­to­ri­ser la fes­sée.

Vous en pen­sez quoi ?

C’est dingue. Je suis at­ter­rée. Je la vois, dans cer­taines fa­milles, la fes­sée. C’est im­pos­sible pour moi. Les gens se mettent dans une si­tua­tion de fai­blesse in­croyable. C’est fa­cile de ta­per un en­fant. Et puis quel exemple...

Comment se si­tue la France par rap­port aux autres pays, vous qui avez tra­vaillé par­tout ?

Nos en­fants ne sont glo­ba­le­ment pas mal­heu­reux, hein, ça va. Mais en Eu­rope, on est un peu à la traîne. Par rap­port aux Scan­di­naves sur­tout. Je di­rais qu’on baisse vite les bras, qu’on a du mal à gar­der sa ligne de conduite. Qu’on manque de ri­gueur, quoi. Et ri­gueur, cadre, au­to­ri­té, ça ne veut pas dire méchanceté. Il faut pré­pa­rer ces pe­tits ché­ru­bins à un cer­tain nombre de frus­tra­tions.

En par­lant de frus­tra­tion, on ima­gine que vous avez dû vivre des tour­nages par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles…

Deux m’ont bien mar­quée. On se de­mande même pour­quoi on a cas­té une fa­mille. On a mal au coeur pour les en­fants. Par­fois, pen­dant le pro­ces­sus de cas­ting, il nous ar­rive de faire des si­gna­le­ments aux ser­vices so­ciaux. Ça sert aus­si à ça. Mais pour en re­ve­nir à l’émis­sion, oui, ça peut faire beau­coup de peine. Par­mi mes amis, per­sonne ne re­garde. Per­sonne. Parce que c’est dur. Pour moi comme pour mes équipes. Cer­tains de mes tech­ni­ciens pleurent sur les tour­nages. Je ne suis pas qu’une pro de l’édu­ca­tion. C’est pour ça que j’ai été bou­le­ver­sée au mo­ment de ces po­lé­miques sur la vio­lence édu­ca­tive, parce que per­sonne ne se rend compte de ce qu’on voit, de ce qu’on vit. On avance, mais il y a une me­sure de la réa­li­té qui n’est pas prise.

On ne voit pas beau­coup de pa­rents sé­pa­rés ou di­vor­cés dans Su­per Nan­ny, pour­quoi ?

Parce que les gens sont en conflit. C’est une his­toire ad­mi­nis­tra­tive. Pour tour­ner, il nous faut l’au­to­ri­sa­tion du père et de la mère. Alors évi­dem­ment, quand ils ne s’en­tendent pas, l’un va re­fu­ser de si­gner le pa­pier juste pour em­mer­der l’autre. C’est nul. Et ce sont les en­fants qui en pâ­tissent. Et pas uni­que­ment parce qu’on ne peut pas tour­ner. Ils en pâ­tissent en gé­né­ral.

Et les pères iso­lés ? Ou les couples ho­mo­pa­ren­taux, c’est en­vi­sa­geable ?

J’ado­re­rais. Je cherche d’ailleurs, mais c’est com­pli­qué. Dans le cas des pa­pas so­los, ils ont très sou­vent peur de perdre la garde. Tout ça parce qu’on la donne très sou­vent à la mère, ce qui est pro­fon­dé­ment dé­bile. L’im­por­tant, c’est de dire à ses en­fants qu’on les aime et leur mon­trer. Tant qu’il y a de l’amour, un pa­pa, deux pa­pas, deux ma­mans, peu im­porte.

Vous trou­vez que les pères ont chan­gé, de fa­çon gé­né­rale ?

Oui. L’image du pa­pa ma­cho qui bosse et qui laisse les ga­mins à sa femme, c’est de plus en plus rare. Ça ar­rive, j’en ai eu un sur mon der­nier tour­nage, mais c’est rare.

Vous ar­ri­vez à ne pas in­ter­ve­nir dans la vie, au su­per­mar­ché ou chez vos amis, quand vous voyez les pa­rents faire des er­reurs ?

Ah non, je ne bouge pas. Parce que je sais à quel point c’est dur d’être pa­rent. Mes proches ne me de­mandent pas de conseils. Et quand ils le font, je ne donne pas tou­jours la ré­ponse. Je ne veux pas ren­trer dans ce genre de consi­dé­ra­tions avec eux. Et puis je vais vous dire, de­puis que je fais Su­per Nan­ny, je m’aper­çois que tout va bien, sou­vent.

Mais est-ce que vous n’avez pas en­vie, au­jourd’hui, de faire par­ta­ger votre science à tous les pa­rents ?

Si, bien sûr. À tra­vers les livres par exemple. J’ai tou­jours vou­lu écrire. D’ailleurs, j’écri­vais des his­toires pour les en­fants. Quand j’étais gou­ver­nante, je ne pre­nais pas for­cé­ment un livre pour leur ra­con­ter quelque chose le soir. C’était de l’im­pro. Et puis je dé­cou­pais en épi­sodes. Je les gar­dais en ha­leine. Ce qui est la rai­son pour la­quelle je pense qu’il ne faut pas lire un livre en en­tier à un en­fant avant le lit. Il faut qu’il puisse ima­gi­ner la suite. Et me lais­ser le temps de l’ima­gi­ner aus­si. Mais pour en re­ve­nir à la ques­tion, je pré­pare ef­fec­ti­ve­ment un livre de pe­tites re­cettes édu­ca­tives. Des trucs et astuces pour ai­der les pa­rents sur des choses pré­cises. Par exemple, moi, pour rendre propre un en­fant, il me faut deux jours.

Les pa­rents vous ap­prennent des choses d’ailleurs, lors des tour­nages ?

Par­fois ils font de bonnes choses hein, mais de là à m’en ap­prendre de nou­velles, non. Seuls les en­fants m’en ap­prennent, sur eux-mêmes. Je crois que vous ne me­su­rez pas le ni­veau de désar­roi des fa­milles dans les­quelles je vais. Il faut le vivre pour le com­prendre.

Jus­te­ment, avez-vous en­vie de faire des choses pour ai­der en­core un peu plus ces fa­milles-là ?

Oui. J’ai dé­ci­dé d’ou­vrir une école. En Suisse d’abord, parce que c’est plus fa­cile. J’ai­me­rais for­mer des gou­ver­nantes ou des ma­ter­ni­ty nurses, faire des sé­mi­naires, al­ler dans les fa­milles, etc. Vous n’ima­gi­nez pas le nombre de gens qui me de­mandent sur in­ter­net de ve­nir sans les ca­mé­ras, c’est de la fo­lie. On ai­me­rait faire des ta­rifs moindres pour ai­der les fa­milles les plus dé­fa­vo­ri­sées. Les pres­ta­tions ne se­raient pas les mêmes que celles d’une gou­ver­nante clas­sique, mais c’est un dé­but. L’idée, c’est de dé­mo­cra­ti­ser la Su­per Nan­ny. Parce qu’il y a un manque et que ça ne tient à rien. Sur­tout quand je vois ce qu’on ar­rive à faire en dix jours. C’est presque trau­ma­ti­sant parce que c’est du gâ­chis.

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