L’ac­cou­che­ment or­gas­mique

On ap­pelle ce­la une “nais­sance or­gas­mique”. Et il n’y a pas be­soin de sous-titre. Ren­contre avec des femmes qui ont pris leur pied, pour de vrai, en ac­cou­chant.

Doolittle - - Som­maire - texte William Thorp illus­tra­tions Alice Wiet­zel

On ap­pelle ce­la une “nais­sance or­gas­mique”. Et tout le monde com­prend de quoi il s’agit. Ren­contre avec des femmes qui ont pris leur pied, pour de vrai, en ac­cou­chant.

Abri­tée sous un arbre de­vant sa mai­son, Am­ber Hart­nell est age­nouillée dans son ja­cuz­zi. Elle roule des yeux. Ex­ta­tique. Son vi­sage gri­mace de plai­sir, puis tour à tour rit, pleure, rou­git. Son ma­ri, cam­pé de­vant elle, lui ca­resse la tête. L’em­brasse. Par­fois, l’Amé­ri­caine penche son corps nu et son vi­sage vers l’avant comme pour re­prendre son souffle, épui­sée. Ce­la fait 12 heures, ce 7 sep­tembre 2005 à Ha­waï, qu’elle est en train d’ac­cou­cher. Mais pas seule­ment. “Je sen­tais en moi une mon­tée d’éner­gie, comme des vagues de cha­leur qui ar­ri­vaient de l’in­té­rieur et qui rou­laient en moi, se re­met-elle. Je m’aban­don­nais à quelque chose de plus grand que moi.” Am­ber est “sur­prise”, elle n’ex­pé­ri­mente au­cune contrac­tion, ne res­sent au­cune dou­leur. Au contraire, les sen­sa­tions sont de plus en plus “agréables”, “in­tenses”, puis peu à peu “or­gas­miques”. Am­ber vit ce qu’on ap­pelle un “ac­cou­che­ment or­gas­mique”. Ni plus, ni moins. “Je n’étais en au­cun cas en train de me tou­cher, ou de me sti­mu­ler, et pour­tant alors que je don­nais nais­sance, je jouis­sais, dit-elle avant de sou­pi­rer. Je n’ai ja­mais connu un plai­sir plus in­tense dans ma vie qu’à ce mo­ment-là.” Am­ber a-t-elle été tou­chée par la grâce ? Ou est-elle to­ta­le­ment per­chée ? Ni l’un ni l’autre. Thier­ry Pos­tel, psy­cho­logue et sexo­logue, connaît bien le phé­no­mène. En consul­ta­tion, plu­sieurs de ses pa­tientes lui ont fait la confi­dence entre quatre murs d’avoir elles aus­si vé­cu des “ac­cou­che­ments or­gas­miques”. Alors le pa­tri­cien a dé­ci­dé d’en­quê­ter, et même de faire une vé­ri­table étude. “Et pas un son­dage à l’amé­ri­caine avec l’étude de cinq cas…” Il a fait par­ve­nir des ques­tion­naires à 956 sages-femmes. Au to­tal, 109 d’entre elles, qui ont as­sis­té à 206 000 ac­cou­che­ments, lui ont ré­pon­du. Les ac­cou­cheuses té­moignent de 668 cas où la femme connaît la “jouis­sance obs­té­tri­cale”, et 868 femmes qui mon­traient des signes de plai­sir lors de l’ac­cou­che­ment. Ce­la re­pré­sente 0,7 % des nais­sances. Un chiffre loin d’être ano­din pour le doc­teur Pos­tel. “C’est un phé­no­mène qui sur­git, in­dé­pen­dam­ment de la culture, des pra­tiques sexuelles, ou du ni­veau pro­fes­sion­nel de la per­sonne, note-t-il. Toutes les femmes peuvent être concer­nées par cet or­gasme.” Il se rap­pelle, par exemple, cette femme ve­nue té­moi­gner dans son bu­reau en com­plé­ment de l’étude. Sa par­ti­cu­la­ri­té : elle était “anor­gas­mique”. “C’est-à-dire qu’elle avait des re­la­tions sexuelles avec des sen­sa­tions émo­tion­nelles – psy­cho­lo­giques on va dire –, mais son corps ne ré­agis­sait pas, ra­conte-til. Il ne sa­vait pas ce qu’était le plai­sir sexuel, la jouis­sance.” Puis est ve­nue la nais­sance de son en­fant, et sa pre­mière

“jouis­sance”. “Je vous laisse ima­gi­ner sa sur­prise, lâche le sexo­logue. Elle n’a pas com­pris ce qu’il lui ar­ri­vait.”

Comme une bonne par­tie de sexe

Ka­tri­na a aus­si eu cette “chance”. Elle dit que ses ac­cou­che­ments l’ont lais­sée dans un état de “pe­tite mort”. “J’ai eu deux en­fants, et deux ac­cou­che­ments or­gas­miques. Un pour chaque, ex­plique-t-elle. À chaque fois j’ai eu une ac­cé­lé­ra­tion, un plai­sir émo­tion­nel très fort. C’était comme une vague de cha­leur, je tom­bais amou­reuse, j’avais un sen­ti­ment in­croyable d’amour.” La cin­quan­te­naire fi­nit son ac­cou­che­ment dans un état “si­mi­laire à ce­lui d’une bonne par­tie de sexe”. De­puis, Ka­tri­na est de­ve­nue sage-femme. Et ex­perte en ac­cou­che­ment or­gas­mique. “Il y a tout un contexte hor­mo­nal lors de l’ac­cou­che­ment, avance-t-elle, en ex­perte. La femme pro­duit à ce mo­ment­là, entres autres, de grandes quan­ti­tés d’ocy­to­cine, c’est-à-dire l’hor­mone de l’amour. Soit la même hor­mone que vous pro­dui­sez lorsque vous jouis­sez lors d’une re­la­tion sexuelle.” Mais à écou­ter Ka­tri­na, ce­la ne suf­fit pas à mon­ter au sep­tième ciel. “Il est es­sen­tiel que la femme soit dans un état de re­laxa­tion im­por­tante, qu’elle n’ait pas peur, si­non elle crée de l’adré­na­line, ce qui a pour ef­fet de lut­ter contre l’ocy­to­cine. En clair, il faut qu’elle se sente en sé­cu­ri­té pour prendre du plai­sir.” Un peu comme cette femme que Ka­tri­na Cas­lake a ré­cem­ment ai­dée à ac­cou­cher à do­mi­cile. “Elle était chez elle, dans un grand bac d’eau, dans un lieu ras­su­rant et confor­table, elle se sen­tait bien, se re­met-elle. L’ac­cou­che­ment a été calme et ra­pide, car le corps ne lut­tait pas contre ce­la, elle n’avait pas peur.” Conclu­sion “logique” : un or­gasme. “C’était or­gas­mique, parce que c’était un ac­cou­che­ment na­tu­rel, conti­nue-t-elle. Si vous de­vez uti­li­ser des mé­di­ca­ments ou une pé­ri­du­rale, c’est que vos hor­mones ne marchent pas parce que les condi­tions né­ces­saires ne sont pas là.” De­bra Pas­ca­li-Bo­na­ro, co­au­teur avec Eli­za­beth Gould Da­vis de La Nais­sance or­gas­mique : guide pour vivre une nais­sance sûre, sa­tis­fai­sante et agréable, ne dit pas au­tre­ment. “Vous n’avez pas be­soin de faire une pé­ri­du­rale ou prendre des mé­docs lorsque vous faites l’amour, alors pourquoi le faire lorsque vous ac­cou­chez ? s’étonne-t-elle. L’ocy­to­cine que nous pro­dui­sons pen­dant l’ac­cou­che­ment peut être 20 fois plus puis­sante qu’un tran­quilli­sant ba­sique. Nous n’avons pas be­soin de mé­di­ca­ment, mais de prendre du plai­sir.” “Il faut sa­voir que 67 % des ac­cou­che­ments ob­ser­vés dans mon étude se sont dé­rou­lés sous pé­ri­du­rale, re­prend Thier­ry Pos­tel. Donc si le phé­no­mène est neu­ro­bio­lo­gique, il n’a pas pu s’ex­pri­mer. Si c’étaient des ac­cou­che­ments na­tu­rels, le pour­cen­tage de ‘nais­sance or­gas­mique’ ne se­rait plus de 0,7, mais aux alen­tours de 2 %.” Pour Ka­tri­na, l’ac­cou­che­ment se­rait au­jourd’hui trop per­çu comme un mo­ment de souf­france. Au­tant par les femmes en­ceintes que par le mi­lieu mé­di­cal. Elle donne en exemple son propre ac­cou­che­ment dans un hô­pi­tal au sud de Londres. “J’étais dans la chambre d’hô­pi­tal quand j’ai sen­ti l’en­fant ar­ri­ver, se rap­pel­let-elle. J’ap­pelle la sage-femme et la pré­viens. Je la vois me re­gar­der in­ter­lo­quée et me dire : ‘Mais non, re­gar­dez-vous, vous n’avez même pas mal, al­lez au lit !’ Je me suis éner­vée et j’ai for­cé l’aus­cul­ta­tion. Et là, elle me dit toute éton­née : ‘Oh oui je vois la tête ! Mais vous n’avez même pas pris de mé­di­ca­ments, je ne com­prends pas.’” Ka­tri­na en sou­pire encore. “Elle n’ar­ri­vait pas à conce­voir que je puisse ac­cou­cher sans res­sen­tir de dou­leur. C’est pour ça que les femmes sont toutes ter­ri­fiées de ce qu’il va leur ar­ri­ver. On ne voit pas la nais­sance de l’en­fant au­tre­ment qu’ac­com­pa­gnée de cris de dou­leur. Alors qu’en réa­li­té, on de­vrait l’ap­pré­hen­der dans le même état d’es­prit que lors­qu’on fait l’amour.”

Encore un ta­bou

C’est en tra­vaillant dans le do­maine de l’ac­cou­che­ment de­puis de nom­breuses an­nées que De­bra Pas­ca­li-Bo­na­ro a dé­cou­vert le phé­no­mène. Des femmes

“J’ai eu deux ac­cou­che­ments or­gas­miques. À chaque fois, c’était comme une vague de cha­leur, je tom­bais amou­reuse, j’avais un sen­ti­ment in­croyable d’amour.” Ka­tri­na

lui “chu­cho­taient dans l’oreille” ces “énormes or­gasmes” dont elles ne pouvaient pas par­ler à leurs ma­ris. L’Amé­ri­caine réa­lise en 2008 le do­cu­men­taire Or­gas­mic Birth :The BestKept Se­cret pour faire comprendre “aux hommes et femmes ce qu’est vraiment la mise au monde d’un en­fant”. À l’époque, les cri­tiques sont nom­breuses. “Cer­taines per­sonnes ne voient pas l’ac­cou­che­ment or­ga­misque d’un bon oeil, ils ré­agissent au mot ‘or­gas­mique’ avant tout, s’agace-t-elle. Ils n’ont au­cune connaissance en la ma­tière, n’ont pas vu mon do­cu­men­taire, ni lu mon livre, mais lire les mots ‘plai­sir sexuel’ et ‘nais­sance’ côte à côte les dé­range.” Thier­ry Pos­tel a lui aus­si connu ce genre de ré­ac­tions. Au dé­but de son étude, le psy­cho­logue su­bis­sait même les quo­li­bets de ses col­lègues. “Il y a une gêne vis-à-vis de la sexua­li­té, même chez les gy­né­co­logues obs­té­tri­ciens. Ils sont for­més à la pro­créa­tion, mais pas à la jouis­sance du su­jet, lâche-t-il encore mo­rose. Il existe une pen­sée uni­ver­si­taire qui fait que cer­tains thèmes ne sont pas tel­le­ment abor­dables.” Se­lon lui, le su­jet se­rait ta­bou en grande par­tie à cause de notre culture. “Il y a quelque chose dans notre culture chré­tienne qui ban­nit le plai­sir char­nel, et qui idéa­lise la souf­france, re­prend-il. On pour­rait par­ler d’une ex­ci­sion psy­cho­lo­gique. Ce­la fait 2000 ans qu’on porte ce­la. Le plai­sir est for­cé­ment cou­pable, sur­tout chez une femme.” Am­ber ac­quiesce. “J’en­tends par­fois des gens dire que les femmes de­vraient souf­frir du­rant la nais­sance de leurs en­fants afin de payer pour le pé­ché ori­gi­nel”, dit-elle conster­née. De­bra, elle, a dé­ci­dé de ne plus faire at­ten­tion à ces re­marques, ve­nant ma­jo­ri­tai­re­ment des mêmes hommes. “Cer­tains ne veulent tout sim­ple­ment pas pen­ser que leur mère ait pu avoir du plai­sir en ac­cou­chant d’eux. Mais alors pourquoi sont-ils plus à l’aise avec l’idée que leur mère ait eu du plai­sir lors de la concep­tion ?” Bonne ques­tion, en ef­fet.

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