God save the drag queen

De­puis deux ans, entre San Fran­cis­co et New York, des drag-queens lisent des his­toires aux en­fants. Des his­toires de pro­grès et de di­ver­si­té, évi­dem­ment.

Doolittle - - États-Unis - texte Laure Pi­neau pho­tos Eu­gé­nie Bac­cot

Eagle Rock, Los An­geles. Ins­tal­lé entre une bou­tique de bières ar­ti­sa­nales, une école Mon­tes­so­ri et un ca­fé bio, le “Lab”, la­bo­ra­toire à ac­ti­vi­tés hips­ter-sco­laires, est en ébul­li­tion. Des bal­lons flottent au-des­sus de di­zaines d’en­fants de tous âges et de tous genres, qui bar­botent dans le bac à sable et fa­briquent des ba­guettes ma­giques. Une grande pan­carte an­nonce la cou­leur : 10h : Drag Queen Sto­ry Hour. Les pa­rents, qui pour la plu­part ha­bitent le quar­tier, ont l’air aus­si heu­reux d’être là que leur pro­gé­ni­ture. Ici, au mi­lieu de ses en­fants, la Ca­li­for­nie n’a ja­mais été plus li­bé­rale et l’Amé­rique plus pro­gres­siste. To­ny So­to s’est le­vé à 6 h 30 afin de se ma­quiller pour les en­fants, et de­ve­nir “To­ny la queen de la nuit”. As­sise dans un coin de la salle, de­vant les cous­sins en­core vides, la ma­jes­tueuse créa­ture en ta­lons et jupe léo­pard éva­cue le stress en pia­no­tant sur son iP­hone avec ses ongles mul­ti­co­lores. “C’est la pre­mière fois qu’ELLE se montre à des en­fants, ex­plique To­ny, ex-édu­ca­teur de jeunes en­fants. Je ne de­vrais pas être tout stres­sé, je gère des gays bour­rés le soir, alors des en­fants... Tant que je les traite avec le res­pect qui leur est dû, ça de­vrait al­ler non ?” Ra­pi­de­ment, une flo­pée d’en­fants en­va­hit l’es­pace. Cer­tains viennent de naître, d’autres frôlent la pré­ado­les­cence. “La place d’une femme est dans la ré­vo­lu­tion”, clame le tee-shirt de Tom, quatre ans. Ce n’est pas Mi­chelle Tea qui le contre­di­rait. Des his­toires que l’on n’en­tend nulle part ailleurs C’est l’au­teur queer connue pour son en­ga­ge­ment poé­tique et mi­li­tant qui mène la danse, son fils At­ti­cus, deux ans et des pous­sières, dans les jambes. “Je lui ai pro­po­sé de mettre un tu­tu, mais il n’y a pas moyen : il vou­lait ses bottes de pom­pier”, s’amuse l’ac­ti­viste. Elle était en­core di­rec­trice de la mai­son de pro­duc­tion évé­ne­men­tielle de la culture queer RA­DAR, lorsque la mai­rie de San Fran­cis­co lui a don­né une en­ve­loppe pour “quee­ri­ser” le Castro, le quar­tier gay de la ville, en 2014. Mi­chelle a alors eu cette idée des Drag Queen Sto­ry Hours :“Un de mes amis s’oc­cu­pait d’un en­fant de trois ans, un jour le ga­min est tom­bé en ad­mi­ra­tion de­vant

“C’est la pre­mière fois que je me montre en drag de­vant des en­fants. Je ne de­vrais pas être tout stres­sé, je gère des gays bour­rés le soir, alors des en­fants...” To­ny, ex-édu­ca­teur

une per­ruque de Ma­rie-An­toi­nette, dans une bou­tique du Castro. Une drag est ve­nue à son an­ni­ver­saire et ça a été ma­gique.” La pre­mière séance, sym­bo­lique, a eu lieu à la bi­blio­thèque Har­vey Milk. Suc­cès im­mé­diat. Ces heures de lec­ture ont le double avan­tage de per­mettre aux drag-queens de sor­tir le jour, et d’of­frir aux en­fants un mo­ment pen­dant le­quel ils peuvent écou­ter des his­toires ins­pi­rantes, où – mi­racle – les hé­ros sont des filles, des trans­genres, des non-blancs. “Il y a un manque criant de conte­nu fé­mi­niste ou queer dans la littérature en­fan­tine, ex­plique Mi­chelle Tea. Avec les lec­tures, on a l’op­por­tu­ni­té qu’ils ab­sorbent beau­coup de choses. Ces en­fants vont ren­con­trer des amis dif­fé­rents d’eux plus tard, il faut les édu­quer à ce­la !” Dans la pe­tite salle, l’ex­ci­ta­tion est main­te­nant à son maxi­mum. “Vous m’avez l’air de per­sonnes su­per !” en­tonne To­ny, qui in­vite éga­le­ment les amis ima­gi­naires à re­gar­der les livres qu’elle a choi­sis. Les bras in­té­gra­le­ment ta­toués de la ma­done blonde bran­dissent les al­bums : une bio­gra­phie de Fri­da Kah­lo (“c’est une lé­gende, ça veut dire que c’est quel­qu’un de si ex­tra­or­di­naire qu’elle pour­rait être une fée”), un livre sur l’es­prit de com­mu­nau­té (“quand tu joues avec quel­qu’un de fa­çon ré­gu­lière, ça de­vient ton ami, tu l’in­tègres dans ta com­mu­nau­té”), l’his­toire d’une

“Il y a un manque criant de conte­nu fé­mi­niste ou queer dans la littérature en­fan­tine. Ces en­fants vont ren­con­trer des amis dif­fé­rents d’eux plus tard, il faut les édu­quer à ce­la !” Mi­chelle Tea, à l'ori­gine de ces lec­tures

pe­tite fille afroa­mé­ri­caine qui veut de­ve­nir scien­ti­fique. S’en­suit une vé­ri­table dis­cus­sion avec les en­fants, qui au fil des lec­tures peuvent par­ler ap­pro­pria­tion cultu­relle et bo­dy-po­si­ti­vi­ty (“Fri­da Kah­lo avait un mo­no­sour­cil, mais elle en avait rien à fiche !”) ou par­ta­ger leurs sou­ve­nirs ré­cents de ma­ni­fes­ta­tions après les at­ten­tats d’Or­lan­do. “Vous êtes dans ma com­mu­nau­té, vous êtes le fu­tur, j’ai be­soin de vous, et vous avez be­soin de moi.” Dans la salle, Joe est ve­nu avec son fils, Mi­chael Ju­nior. Il est ins­ti­tu­teur en ma­ter­nelle et ai­me­rait im­por­ter ces séances de lec­ture dans son école, il en a même par­lé à sa di­rec­trice : “Notre tra­vail, c’est de leur en­sei­gner la gen­tillesse gra­tuite, et l’ou­ver­ture au monde, c’est une for­mi­dable oc­ca­sion de le faire : ils voient la dif­fé­rence, ils sont par­fai­te­ment à l’aise avec…” Son ma­ri, Mi­chael, est on ne peut plus d’ac­cord. C’est d’ailleurs lui qui a tra­vaillé avec Mi­chelle Tea pour que la lec­ture ait lieu ce ma­tin-là. Il se dé­fi­nit comme le “Bab­ba” de Mi­chael Ju­nior, quelque chose entre le “pa­pa” et la “ma­ma”. “Je ne me suis ja­mais vrai­ment re­con­nu dans les éti­quettes de genre, mais à mon époque, je n’avais droit de m’ha­biller en fille qu’à la mai­son, je pense que la gé­né­ra­tion de mon fils au­ra d’autres op­tions”, s’émeut-il. Joe abonde et dé­signe dis­crè­te­ment une pe­tite fille qui joue à cache-cache avec son fils : “C’est Jazz, quand elle est ar­ri­vée dans ma classe, elle s’ap­pe­lait Ju­lian, eh bien c’est pour elle aus­si que ça existe. Ici c’est un en­droit safe qui pré­pare un monde plus safe.”

Contre Trump

Un monde plus safe ? Dans le quar­tier du Castro, à San Fran­cis­co, l’élec­tion de Do­nald Trump a été vé­cue comme un choc, presque une tra­hi­son. “Les en­fants ont per­du l’élec­tion”, sou­pire Ju­lia­na Del­ga­do, qui a suc­cé­dé à Mi­chelle Tea comme di­rec­trice de Ra­dar Pro­duc­tions. Rai­son de plus pour elle de se fé­li­ci­ter du suc­cès des Drag Queen Sto­ry Hours. Les lec­tures rythment dé­sor­mais aus­si les sa­me­dis de Brook­lyn. La mai­son d’édi­tion Fe­mi­nist Press – édi­trice de Vir­gi­nie Des­pentes aux États-Unis – qui vient de sor­tir une com­pi­la­tion de contes po­pu­laires fé­mi­nistes, s’est lan­cé sur le cré­neau. Mais, as­sise à la ter­rasse d’un ca­fé tren­dy, Ju­lia­na veut pen­ser que la plus grande des vic­toires, c’est la ré­ac­tion des en­fants : “Ils sont sans voix, pour eux c’est Disneyland ! Les robes, les paillettes, les longs cils, c’est comme une créa­ture de conte de fée en vrai !” La jeune femme d’ori­gine co­lom­bienne pense aus­si que les lec­tures ont don­né aux drag-queens non blanches et non fi­li­formes l’op­por­tu­ni­té d’of­frir à la culture drag une nou­velle forme d’ex­pres­sion. Car à son grand re­gret, la scène drag reste un ter­ri­toire d’hommes blancs. Elle laisse vite la pa­role à Kyle, alias Pan­da Dulce. “La pre­mière fois que j’ai lu des his­toires, j’ai eu le coup de foudre. Les pe­tits sont émer­veillés et laissent vite tom­ber la ti­mi­di­té…” Le livre qu’il avait choi­si, Kyle au­rait vou­lu l’avoir quand il était pe­tit : “C’est 10 000 dresses de Mar­kus Ewert, l’his­toire d’un pe­tit gar­çon qui rêve de por­ter des robes ma­giques.” Pour le mois de la Pride, en juin, Kyle va re­nou­ve­ler l’ex­pé­rience : “Je pense dé­jà à mon look et j’ai dé­jà choi­si les livres”, s’amuse-t-il. Ju­lia­na Del­ga­do elle aus­si pense à l’ave­nir, un ave­nir plus loin­tain. “La pro­chaine étape pour moi, c’est de faire des lec­tures en es­pa­gnol, pour al­ler dans les quar­tiers et at­teindre aus­si les pa­rents, qui ne parlent pas tous an­glais”, dit-elle. Avant de nous rat­tra­per par la manche : “Au fait, vous avez vu la Ru Paul Drag Con de Los An­geles (une confé­rence consa­crée à Ru Paul, une drag-queen star aux États-Unis) ? Ils ont ou­vert un chil­dren cor­ner !” La ré­vo­lu­tion est bel et bien en marche.

To­ny So­to and kids.

Ju­lia­na Del­ga­do et Pan­da.

Joe, ins­ti­tu­teur.

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