FAUT-IL UN DEUXIÈME PORTE-AVIONS À LA FRANCE ?

DSI Hors-Série - - AFRIQUE ET EUROPE - Jo­seph HEN­RO­TIN

La ré­cente cam­pagne élec­to­rale a vu plu­sieurs can­di­dats se po­si­tion­ner en fa­veur de

la construc­tion d’un deuxième porte-avions, per­met­tant de rem­pla­cer le Charles de Gaulle du­rant ses pé­riodes d’in­dis­po­ni­bi­li­té. Le lec­teur de DSI se sou­vien­dra que la ques­tion n’est pas nou­velle et qu’elle re­fait fré­quem­ment sur­face. Mais cette op­tion es­telle stra­té­gi­que­ment per­ti­nente ?

L’ob­jet de cet ar­ticle vise à re­mettre en pers­pec­tive cette ques­tion du deuxième porte-avions (PA2). D’une part, parce qu’elle nous pa­raît char­rier avec elle un cer­tain nombre de mythes stra­té­giques, tech­no­lo­giques, mais aus­si po­li­tiques qu’il convient de dé­cons­truire afin de prendre les dé­ci­sions les plus per­ti­nentes pos­sibles. D’autre part, parce que le PA2 tend à de­ve­nir, avec le temps, une sorte de sym­bole de l’in­té­rêt du po­li­tique pour les ar­mées, évi­dem­ment com­mode en pé­riode élec­to­rale, mais qui s’ap­puie éga­le­ment sur un cer­tain nombre de re­pré­sen­ta­tions faus­sées. Le porte-avions est en ef­fet de­ve­nu un sym­bole de puis­sance mi­li­taire et plu­sieurs ob­ser­va­teurs pou­vaient no­ter le grand nombre de vi­sites du der­nier pré­sident sur le bâ­ti­ment, confor­tant ain­si son image de « chef de guerre ».

Le porte-avions est évi­dem­ment un sym­bole de puis­sance(1). Peu de ma­rines en dis­posent et seules deux (la France et les États-Unis) (2) en pos­sèdent ac­tuel­le­ment qui

Char­gé de re­cherche au CAPRI.

“Le PA2 tend à de­ve­nir, avec le temps, une sorte de sym­bole de l’in­té­rêt du po­li­tique pour les ar­mées, évi­dem­ment com­mode en pé­riode élec­to­rale, mais

sur un cer­tain nombre de re­pré­sen­ta­tions faus­sées.

sont do­tés de ca­ta­pultes et de brins d’ar­rêt (CATOBAR – Ca­ta­pult As­sis­ted Take-Off But Ar­res­ted Re­co­ve­ry). Con­trai­re­ment aux autres for­mules – STOBAR et porte-aé­ro­nefs(3) –, avec les­quelles il est im­pos­sible de lan­cer des ap­pa­reils à leur masse maxi­male au dé­col­lage, le CATOBAR per­met d’uti­li­ser des avions de com­bat avec le moins de contraintes pos­sible. Cette so­lu­tion pré­sente ce­pen­dant quelques in­con­vé­nients com­pa­ra­ti­ve­ment à des ap­pa­reils ba­sés au sol :

• d’une part, parce que les ca­ta­pul­tages exercent des fac­teurs de charge im­por­tants sur les struc­tures de l’ap­pa­reil et no­tam­ment les cir­cuits de car­bu­rant; tout comme les ap­pon­tages im­pliquent un ren­for­ce­ment des trains d’at­ter­ris­sage. Un ap­pa­reil em­bar­qué se ré­vèle donc, en moyenne, plus lourd qu’un

qui s’ap­puie éga­le­ment„autre con­çu pour être ba­sé au sol ;

• d’autre part, parce que la puis­sance des ca­ta­pultes, par­tiel­le­ment dé­pen­dante de leur lon­gueur, im­porte. De la sorte, un Ra­fale ne peut être ca­ta­pul­té avec deux mis­siles de croi­sière SCALP EG, là où il peut dé­col­ler avec les mêmes armes d’une base aé­rienne.

De même, le porte-avions re­pré­sente un atout stra­té­gique. En­du­rant s’il est à pro­pul­sion nu­cléaire, il peut être dé­ployé par­tout dans le monde et faire of­fice de base aé­rienne mo­bile à par­tir de la­quelle une sé­rie d’opé­ra­tions peuvent être me­nées. Mo­bile et en­tou­ré de ses es­cortes, il est a prio­ri moins vul­né­rable qu’une base aé­rienne – nous y

Pho­to ci-des­sus :

Des Ra­fale sur le pont du Charles de Gaulle. Le porte-avions est un sym­bole po­li­tique de puis­sance, mais aus­si et avant tout un sys­tème d’armes. (© Alex Pa­rin­gaux/Das­sault Avia­tion)

re­vien­drons – et, pour peu qu’un nombre suf­fi­sant de bâ­ti­ments et d’ap­pa­reils soient dis­po­nibles, il consti­tue un ins­tru­ment souple et ré­ac­tif face à l’oc­cur­rence des crises. Opé­rant de­puis les eaux in­ter­na­tio­nales, il per­met éga­le­ment de se pas­ser du sou­tien d’un État hôte et donc de res­ter to­ta­le­ment au­to­nome po­li­ti­que­ment, mais aus­si mi­li­tai­re­ment – du moins, si le ra­vi­taille­ment né­ces­saire à l’équi­page et aux avions suit.

LE PORTE-AVIONS DANS SON

CONTEXTE MI­LI­TAIRE

Ce­la étant po­sé, il convient d’abord de re­mettre le porte-avions dans son contexte. Ce der­nier ren­voie sou­vent à l’image des grands bâ­ti­ments amé­ri­cains ou à l’en­ga­ge­ment du Charles de Gaulle dans des opé­ra­tions contre l’État is­la­mique, en Li­bye ou, plus tôt, dans les Bal­kans. Or le porte-avions ne peut se conce­voir au­tre­ment que sous l’angle des ob­jec­tifs af­fi­chés par les stra­té­gies na­tio­nales, mais aus­si par les op­tions re­te­nues : chaque sys­tème d’armes est le re­flet d’un pro­jet po­li­tique et mi­li­taire et il n’existe au­cun dé­ter­mi­nisme

“Si le porte-avions d’at­taque, apte à des opé­ra­tions sou­te­nues contre la terre, consti­tue une norme non avouée, une mys­tique dans le monde des aé­ro­na­vales, il faut éga­le­ment consta­ter que cette norme, qui cor­res­pond au fleet car­rier de la Deuxième Guerre mon­diale, tra­hit l’his­toire du concept. „

en la ma­tière. Aus­si, si le porte-avions d’at­taque, apte à des opé­ra­tions sou­te­nues contre la terre, consti­tue une norme non avouée, une mys­tique dans le monde des aé­ro­na­vales, il faut éga­le­ment consta­ter que cette norme, qui cor­res­pond au fleet car­rier de la Deuxième Guerre mon­diale, tra­hit l’his­toire du concept.

His­to­ri­que­ment, le porte-avions est d’abord un ins­tru­ment de guerre na­vale en ap­pui d’une es­cadre. Les avions qu’il em­barque sont char­gés de mis­sions de su­pé­rio­ri­té aé­rienne (pro­té­ger la flotte), de lutte an­ti­na­vire, mais

aus­si d’éclai­rage (trou­ver l’ad­ver­saire)(4). S’y ajou­te­ra la lutte an­ti-sous-ma­rine (ASM). Cette vi­sion cor­res­pond tou­jours, peu ou prou, aux concep­tions russe, chi­noise et in­dienne : les Su-33, J-15 et MiG-29K em­bar­qués sont d’abord af­fec­tés à la su­pé­rio­ri­té aé­rienne. Leur uti­li­sa­tion de­puis des na­vires STOBAR ne per­met d’ailleurs pas pour l’ins­tant de les do­ter de mis­siles an­ti­na­vires, trop lourds (5). Les mis­sions ASM sont quant à elles le fait d’hé­li­co­ptères em­bar­qués. Il en est de même pour les porte-aé­ro­nefs. Les In­vin­cible bri­tan­niques sont ain­si un temps qua­li­fiés de «croi­seurs an­ti-sous-ma­rins» : leurs Har­rier FRS.1 et FA.2 servent à la su­pé­rio­ri­té aé­rienne et à la lutte an­ti­na­vire, l’ASM re­le­vant d’hé­li­co­ptères. Cette vi­sion per­dure aux ÉtatsU­nis jusque dans les an­nées 1960 : cer­tains porte-avions de la classe Es­sex sont avant tout des bâ­ti­ments ASM, qui em­barquent des S-2 Tra­cker et des F-8 Cru­sa­der de chasse (6).

Le « porte-avions d’at­taque » naît du­rant la Deuxième Guerre mon­diale de la né­ces­si­té d’ap­puyer les opé­ra­tions am­phi­bies dans le Pa­ci­fique. Dès les an­nées 1950, alors qu’il est ques­tion de les sa­cri­fier dès lors que l’arme nu­cléaire – alors struc­tu­rante de la po­li­tique de dé­fense de Wa­shing­ton – est d’abord une arme uti­li­sée par l’US Air Force, le se­cré­taire amé­ri­cain à la Na­vy James For­res­tal les sauve in ex­tre­mis. La Na­vy dis­po­se­ra, elle aus­si, de ses propres bom­bar­diers – les fu­turs AJ Sa­vage, A-3 Sy­war­rior et A-5 Vi­gi­lante. Mais ces ap­pa­reils sont lourds et né­ces­sitent des bâ­ti­ments adap­tés(7). Le porte-avions de­vient alors un ins­tru­ment de dis­sua­sion nu­cléaire et le pre­mier des « su­per­car­riers »

por­te­ra le nom de l’an­cien se­cré­taire à la Ma­rine. En France et au Royaume-Uni aus­si, il de­vient un ins­tru­ment de frappe ter­restre, no­tam­ment à Suez, et de di­plo­ma­tie na­vale face à l’Irak en 1962 ou à l’Éthio­pie en 1979, où il s’agit de dé­fendre de nou­veaux États in­dé­pen­dants (res­pec­ti­ve­ment le Ko­weït et Dji­bou­ti). Le porte-avions joue à mer­veille ce rôle (8).

Cette flexi­bi­li­té opé­ra­tion­nelle a ce­pen­dant un prix mi­li­taire, par l’im­por­tante mo­bi­li­sa­tion ca­pa­ci­taire qu’elle en­traîne. Un porte-avions né­ces­site une es­corte : il faut un ou plu­sieurs bâ­ti­ments ASM et un sous-ma­rin pour contrer les ef­fets de la pro­li­fé­ra­tion sous-ma­rine, une dé­fense aé­rienne pour ré­pondre aux me­naces des mis­siles an­ti­na­vires et de l’avia­tion ad­verses, et un ra­vi­tailleur pour, no­tam­ment, four­nir le car­bu­rant aux ap­pa­reils. In fine, pour la mise en oeuvre de 40 aé­ro­nefs, un groupe aé­ro­na­val com­pre­nant le Charles de Gaulle, une fré­gate de dé­fense aé­rienne de classe For­bin, une fré­gate ASM Aqui­taine, un sous-ma­rin et un ra­vi­tailleur re­pré­sente 1791 hommes… Et ce, sans comp­ter les 540 hommes liés au groupe aé­rien em­bar­qué à pro­pre­ment par­ler, ni les vo­lumes de car­bu­rant né­ces­saires au dé­ploie­ment de l’en­semble des na­vires du groupe.

CONTEXTE BUD­GÉ­TAIRE

A prio­ri, l’in­ves­tis­se­ment bud­gé­taire que re­pré­sentent les coûts opé­ra­tion­nels d’un groupe aé­ro­na­val est évi­dem­ment hors de pro­por­tion

Des A-3 Sky­war­rior et A-5 Vi­gi­lante sur le pont d’un porte-avions amé­ri­cain.

À pleine charge, ces bom­bar­diers em­bar­qués amé­ri­cains ont une masse su­pé­rieure de plu­sieurs tonnes à celle d’un Mi­rage IV… (© US Na­vy)

avec ce­lui lié à un dé­ploie­ment de­puis une base aé­rienne ter­restre ou une BAP (Base Aé­rienne Pro­je­tée). Cette der­nière ne su­bit par ailleurs pas de me­nace sous-ma­rine et sa pro­tec­tion aé­rienne contre un mis­sile an­ti­aé­rien ou un an­ti­mis­sile lan­cé par l’ad­ver­saire reste moins oné­reuse. On peut éga­le­ment ar­guer du fait que l’au­to­no­mie stra­té­gique of­ferte le por­tea­vions a aus­si ses li­mites. En 2001, les Su­per Éten­dard et les Ra­fale de la Ma­rine pou­vaient certes opé­rer contre l’Af­gha­nis­tan sans de­voir être po­si­tion­nés sur une base étran­gère. Mais leurs opé­ra­tions ont dé­pen­du de fac­to du bon vou­loir du Pa­kis­tan, dont il fal­lait tra­ver­ser l’es­pace aé­rien.

Reste qu’on ne peut li­mi­ter l’usage du porte-avions à ses seules mis­sions air-sol. Les avan­tages mi­li­taires pro­cu­rés par un groupe aé­ro­na­val ne se ré­sument évi­dem­ment pas à la mise en oeuvre d’ap­pa­reils de com­bat. Du­rant un dé­ploie­ment, un porte-avions réa­lise une foule de mis­sions, y com­pris avec d’autres ma­rines. Il est éga­le­ment le seul à pou­voir opé­rer dans un en­vi­ron­ne­ment de guerre na­vale : les ap­pa­reils de l’ar­mée de l’Air sont in­aptes au tir du mis­sile an­ti­na­vire Exo­cet et n’ont d’ailleurs pas cette mis­sion. La plus-va­lue est donc réelle et, dans le contexte bud­gé­taire ac­tuel, ce se­rait un piège mor­tel pour l’aé­ro­na­vale em­bar­quée de ne

consi­dé­rer le porte-avions qu’à tra­vers sa ca­pa­ci­té à me­ner des opé­ra­tions de frappe aé­rienne contre un ad­ver­saire.

“On ne peut li­mi­ter l’usage du porte-avions à ses seules mis­sions air-sol. Les avan­tages mi­li­taires pro­cu­rés par un groupe aé­ro­na­val ne se ré­sument évi­dem­ment pas à la mise en oeuvre d’ap­pa­reils de com­bat. „

C’est d’au­tant plus le cas que l’en­vi­ron­ne­ment du porte-avions est struc­tu­rant pour la Ma­rine : parce qu’elle a un porte-avions, elle se doit de dis­po­ser de ca­pa­ci­tés d’es­corte. Aban­don­ner ces der­nières parce que d’autres op­tions se­raient plus ef­fi­cientes ouvre la voie à un ul­time sac­cage des ca­pa­ci­tés de com­bat de sur­face(9). Mais qu’en se­rait-il si la France se do­tait d’un PA2? En la ma­tière, il convient d’abord de rap­pe­ler que le seul

rem­pla­ce­ment du Charles de Gaulle re­pré­sen­te­ra en soi un dé­fi ma­jeur. Dé­jà en 2013, Patricia Adam, alors pré­si­dente de la com­mis­sion de la dé­fense de l’As­sem­blée na­tio­nale dé­cla­rait : « La ques­tion dans cinq ans se­ra : “Est-ce qu’on conserve un porte-avions?”.(10) »

Au-de­là, tout dé­pend de ce que l’on consi­dère comme étant un cri­tère de per­ma­nence opé­ra­tion­nelle, ce qui a une in­ci­dence di­recte sur l’ef­fort à réa­li­ser pour le PA2 :

• ou il s’agit d’une per­ma­nence à la mer, sur la zone de dé­ploie­ment. L’ex­pé­rience des SNLE dé­montre qu’elle né­ces­site quatre na­vires au to­tal, au moins un dou­ble­ment des es­cortes et ra­vi­tailleurs dis­po­nibles, sans comp­ter un deuxième et sans doute un troi­sième groupe aé­rien : une op­tion im­payable ;

• ou il s’agit d’une vé­ri­table per­ma­nence ca­pa­ci­taire, pour la­quelle il faut dis­po­ser de trois bâ­ti­ments : il s’en trouve tou­jours un quelque part en mer, le deuxième étant in­dis­po­nible du­ra­ble­ment et le der­nier in­dis­po­nible tem­po­rai­re­ment ou en­ga­gé dans des mis­sions de courte du­rée. Là aus­si, es­cortes et groupe aé­rien ac­tuels sont inadaptés ;

• ou, en­fin, la per­ma­nence est in­ter­mit­tente et sur court pré­avis. Le PA2 peut être mo­bi­li­sé pour un dé­ploie­ment sur une zone de crise. Il rem­place alors le Charles de Gaulle du­rant ses pé­riodes d’in­dis­po­ni­bi­li­té.

Le Foch, en 1992, montre un groupe aé­rien op­ti­mi­sé pour la guerre na­vale : Ali­zé ASM, Cru­sa­der de chasse, Su­per Éten­dard op­ti­mi­sé pour l’em­ploi du mis­sile Exo­cet. (© DoD)

Cette der­nière op­tion s’avère à peine moins coû­teuse. Outre le bâ­ti­ment, il fau­dra un nou­vel équi­page, et la flotte d’es­corte et de ra­vi­taille­ment, dé­jà sous ten­sion, se­ra in­suf­fi­sante, tout comme le groupe aé­rien (11) : un re­tour à Tou­lon du Charles de Gaulle après six mois de mis­sion ne si­gni­fie bien évi­dem­ment pas que son équi­page, les pi­lotes et pis­tards ou en­core les bâ­ti­ments d’es­corte soient im­mé­dia­te­ment prêts à re­joindre le PA2 pour une nou­velle mis­sion, fût-elle de courte du­rée… On le com­prend donc, ce que l’on qua­li­fie de «per­ma­nence» n’en est pas exac­te­ment une – pour ce­la, trois bâ­ti­ments sont né­ces­saires – et le coût ne peut se li­mi­ter aux 2,5 ou aux 3 mil­liards d’eu­ros fré­quem­ment évo­qués. Le seul re­tour à une flotte de quinze bâ­ti­ments d’es­corte en­du­rants – comme à l’époque du tan­dem Cle­men­ceau-Foch – né­ces­si­te­rait quatre mil­liards d’eu­ros, sans même par­ler de la solde des équi­pages et du prix des mu­ni­tions.

GÉOSTRATÉGIE DU PORTE-AVIONS

S’il est né­ces­saire de prendre en compte les ques­tions tech­niques fré­quem­ment es­ca­mo­tées du dé­bat sur le PA2, qui s’en trouve donc biai­sé, on ne peut pas non plus élu­der la ques­tion stra­té­gique. Que le porte-avions soit un splen­dide ins­tru­ment de po­li­tique de dé­fense ne fait pas de doute, mais en­core faut-il que cette der­nière soit dé­fi­nie – ce qui n’est pas sans in­ci­dence sur le dé­bat. Avec le livre blanc de 2008, la France a éta­bli une zone d’in­té­rêt prio­ri­taire al­lant de l’At­lan­tique à l’océan In­dien, qui com­prend na­tu­rel­le­ment des es­paces ma­ri­times en plus du sien propre, deuxième au monde par la su­per­fi­cie. De cette vi­sion dé­coulent deux consé­quences. La pre­mière tient à la géostratégie aé­rienne fran­çaise. Celle-ci ne peut ob­jec­ti­ve­ment se li­mi­ter au seul porte-avions, ce der­nier n’étant que l’un des ins­tru­ments de la stra­té­gie aé­rienne – avec l’ar­mée de l’Air ou en­core les mis­siles de croi­sière ti­rés de­puis des fré­gates ou des sous-ma­rins – mis à la dis­po­si­tion du po­li­tique. Du point de vue po­li­tique, la ques­tion n’est, en ef­fet, pas « avec quoi frap­per ? », mais bien « est-il pos­sible de frap­per loin ? »

Or, his­to­ri­que­ment, le Charles de Gaulle se dé­ploie le plus sou­vent dans le golfe Per­sique, en mer d’Ara­bie et dans l’océan In­dien. Au-de­là de la ques­tion des opé­ra­tions d’un groupe aé­ro­na­val dans une mer par­ti­cu­liè­re­ment fer­mée – une op­tion tou­jours ris­quée en cas de crise –, la France dis­pose de­puis 2009 d’une per­ma­nence ef­fec­tive dans cette zone, avec son ré­seau de trois bases (aé­rienne, ter­restre et na­vale) aux Émi­rats arabes unis. Bé­né­fi­ciant d’un pa­ra­pluie an­ti­aé­rien/an­ti­mis­sile émi­rien vo­lu­mi­neux avant

même tout ren­for­ce­ment fran­çais (12), la base d’Al-Dha­fra dis­pose de ca­pa­ci­tés aé­riennes in­com­pa­ra­ble­ment plus im­por­tantes que n’im­porte quel porte-avions exis­tant ou en pro­jet. Peu d’ap­pa­reils y sont ac­tuel­le­ment ba­sés, mais rien n’em­pêche une mon­tée en puis­sance dès lors que le ni­veau po­li­tique le

“Ce que l’on qua­li­fie de « per­ma­nence » n’en est pas exac­te­ment une – pour ce­la, trois bâ­ti­ments sont né­ces­saires – et le coût ne peut se li­mi­ter aux 2,5 ou aux 3 mil­liards d’eu­ros fré­quem­ment évo­qués. „

dé­si­re­rait. Al-Dha­fra consti­tue, du point de vue de la géostratégie aé­rienne, le deuxième porte-avions fran­çais (13).

Par ailleurs, il est à no­ter que la France dis­pose d’une autre ca­pa­ci­té de pro­jec­tion du­rable d’une force aé­rienne, par l’in­ter­mé­diaire d’une uni­té peu connue : le 25e Ré­gi­ment du

Gé­nie de l’Air (RGA) (14). Dé­pen­dant de l’ar­mée de l’Air, ses hommes portent pour­tant l’uni­forme de l’ar­mée de Terre. C’est cette uni­té qui, do­tée d’une grande va­rié­té de ma­té­riels et de plus de 600 vé­hi­cules, est ca­pable de construire – ou de ré­pa­rer – les ins­tal­la­tions né­ces­saires à la mise en oeuvre de l’avia­tion de com­bat. Elle se si­tue donc au coeur des lo­giques de BAP, la phi­lo­so­phie étant de cher­cher à dis­po­ser d’une ins­tal­la­tion adap­tée à la mis­sion à proxi­mi­té de la zone d’opé­ra­tions. Il n’est évi­dem­ment pas ques­tion de construire une grande base aé­rienne en quelques jours, en fonc­tion des crises ren­con­trées. En re­vanche, le tra­vail de l’uni­té a per­mis de mettre en oeuvre des drones de­puis plu­sieurs bases en Afrique de l’Ouest, en ap­pui à l’opé­ra­tion « Bar­khane ».

QUO VADIS PA2 ?

Uti­li­ser la base d’Al-Dha­fra – ou toute autre base aé­rienne fran­çaise – ou dé­ployer le 25e RGA rend-il le porte-avions ob­so­lète? Non, évi­dem­ment. Au­tant il est né­ces­saire de consi­dé­rer la puis­sance aé­rienne dans un cadre dé­cloi­son­né et com­bi­nant ca­pa­ci­tés de l’ar­mée de l’Air, de la Ma­rine, mais aus­si de l’ALAT, au­tant il est es­sen­tiel de me­su­rer leurs

Le groupe aé­ro­na­val ita­lien, avec le Ca­vour au pre­mier plan. Les per­for­mances des AV-8B ac­tuel­le­ment em­bar­qués sur les porte-aé­ro­nefs sont loin d’éga­ler celles des Ra­fale ou des Su­per Hor­net. (© Ita­lian MoD)

Un Su-33 russe do­té de deux mis­siles AA-10 Ala­mo sous les na­celles de ré­ac­teur. La for­mule STOBAR re­te­nue pour les bâ­ti­ments russes ne per­met pas à ces ap­pa­reils d’être aus­si po­ly­va­lents que les ap­pa­reils fran­çais ou amé­ri­cains. (© Su­khoi)

ap­ports spé­ci­fiques. Or il faut ici ad­mettre que le prin­ci­pal dé­faut des concep­tions d’em­ploi du porte-avions n’est pas à cher­cher dans la Ma­rine, mais dans la po­li­tique de dé­fense elle-même. Qu’il ne soit pas fait de mau­vais pro­cès à l’au­teur, mais, avec une bonne cou­ver­ture en bases aé­riennes le long de la zone d’in­té­rêt géos­tra­té­gique prio­ri­taire fran­çaise dé­fi­nie par les deux der­niers livres blancs, l’usage du porte-avions ne pour­ra qu’être re­mis en cause dans un contexte bud­gé­taire contraint, non­obs­tant son évi­dente uti­li­té dans les opé­ra­tions de guerre na­vale stric­to sen­su.

Un in­ves­tis­se­ment aus­si im­por­tant qu’un deuxième porte-avions (ou le rem­pla­ce­ment du pre­mier) ne peut s’en­vi­sa­ger uni­que­ment se­lon l’idée que se fait le monde po­li­tique, sou­vent mal in­for­mé, de son em­ploi éven­tuel. Au contraire, il ap­pa­raît d’abord né­ces­saire d’en re­ve­nir aux fon­da­men­taux et de dé­fi­nir l’am­bi­tion stra­té­gique qui jus­ti­fie un tel in­ves­tis­se­ment et qui per­met­tra le cas échéant d’op­ti­mi­ser sa concep­tion. À cet égard, au moins une zone aus­si con­crè­te­ment prio­ri­taire que po­li­ti­que­ment dé­lais­sée est idéa­le­ment adap­tée à l’usage du porte-avions et lé­gi­ti­me­rait la construc­tion d’une deuxième uni­té : l’Asie orien­tale. Le fait est que sa si­tua­tion po­li­ti­co-stra­té­gique est com­plexe et que les in­té­rêts fran­çais, en par­ti­cu­lier com­mer­ciaux, y pour­raient être di­rec­te­ment me­na­cés par l’ac­crois­se­ment des ten­sions sur place, voire par une guerre.

La Ma­rine na­tio­nale, de ce point de vue, se po­si­tionne tou­jours comme une force de deuxième rang, ce qui im­plique d’avoir une ap­ti­tude à in­ter­ve­nir à l’échelle mon­diale. Or, le main­tien de ce deuxième rang est ren­du d’au­tant plus dé­li­cat que les choix ef­fec­tués ces der­nières an­nées l’ont été sur une base

plus ma­na­gé­riale que stra­té­gique. Coû­teux, ils n’ont pas été source de vé­ri­tables gains ca­pa­ci­taires per­met­tant de main­te­nir ce rang – au contraire, ils ont abou­ti à la ré­duc­tion des es­cortes né­ces­saires à l’uti­li­sa­tion d’un PA2. In fine donc, ce n’est pas tant d’un deuxième porte-avions que la France a be­soin, mais bien d’une re­con­si­dé­ra­tion de son rang dans le monde : la ré­ponse à la ques­tion de la né­ces­si­té du bâ­ti­ment se­ra alors tout aus­si na­tu­relle que son fi­nan­ce­ment. g

Notes

(1) Sur la si­tua­tion ac­tuelle : Jo­seph Hen­ro­tin, « Quel ave­nir pour le porte-avions? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 50, oc­tobre-no­vembre 2016.

(2) Le Bré­sil a ré­cem­ment re­non­cé à la mo­der­ni­sa­tion du Sao Pau­lo, ex-Foch, de sorte qu’il ne re­pren­dra vrai­sem­bla­ble­ment plus la mer.

(3) STOBAR : Short-Take Off But Ar­res­ted Re­co­ve­ry. La for­mule est uti­li­sée par la Rus­sie, l’Inde et la Chine. Le porte-aé­ro­nefs im­plique un dé­col­lage court et un at­ter­ris­sage ver­ti­cal d’ap­pa­reils comme l’AV-8B ou le F-35B. Cette

“Bé­né­fi­ciant d’un pa­ra­pluie an­ti­aé­rien/ an­ti­mis­sile émi­rien vo­lu­mi­neux avant même tout ren­for­ce­ment fran­çais, la base d’Al-Dha­fra dis­pose de ca­pa­ci­tés aé­riennes in­com­pa­ra­ble­ment plus im­por­tantes que n’im­porte quel porte-avions exis­tant ou en pro­jet. „

for­mule est uti­li­sée par les États-Unis (LHD/LHA et ap­pa­reils des Ma­rines), le Royaume-Uni, l’Ita­lie et l’Es­pagne. Bien que la Thaï­lande dis­pose d’un porte-aé­ro­nefs, elle n’a plus de flotte de Har­rier opé­ra­tion­nelle pou­vant opé­rer de­puis ce­lui-ci.

(4) Voir Be­noist Bi­han, « Le porte-avions de de­main. Pers­pec­tives de concep­tion et d’em­ploi », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 20, oc­tobre-no­vembre 2011. (5) Dans le cas russe, cette fonc­tion re­lève du porte-avions lui-même, par l’em­port de mis­siles SS-N-19 dans des si­los au pied du trem­plin. Le bâ­ti­ment est d’ailleurs qua­li­fié non de «porte-avions», mais bien de «croi­seur tac­tique porte-aé­ro­nefs ».

(6) Une vi­sion d’ailleurs si­mi­laire à celle des porte-avions CATOBAR dont dis­po­saient alors l’Aus­tra­lie, le Ca­na­da ou en­core les Pays-Bas.

(7) L’A-3 Sky­war­rior avait une masse maxi­male au dé­col­lage de 37,8 t, soit près de quatre tonnes de plus qu’un Mi­rage IV…

(8) Voir Laurent Sut­teau « La di­plo­ma­tie na­vale au ser­vice du main­tien de la paix : l’opé­ra­tion Sa­phir II », Stra­té­gique, no 89-90, 2008; Her­vé Cou­tau-Bé­ga­rie, La di­plo­ma­tie na­vale, ISC-Eco­no­mi­ca, Pa­ris, 2007.

(9) Sur cette ques­tion que nous n’ap­pro­fon­di­rons pas plus ici, voir Jo­seph Hen­ro­tin, « Ma­rine na­tio­nale : main­te­nir le deuxième rang est-il pos­sible? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 128, mars-avril 2017.

(10) Patricia Adam, « Du “fu­tur porte-avions” au “fu­tur du porte-avions” », blog Lignes de dé­fense, 4 mai 2013 (http:// li­gnes­de­de­fense.blogs.ouest-france.fr/ar­chive/2013/05/04/ patricia-adam-du-fu­tur-porte-avions-au-fu­tur-du-por­tea­vions.html).

(11) Au mi­lieu des an­nées 1990, lorsque le Foch et le Cle­men­ceau étaient en­core opé­ra­tion­nels, les es­cortes s’ar­ti­cu­laient au­tour de trois Tour­ville, deux Suf­fren, deux Cas­sard, un Aco­nit et sept Georges Leygues, soit 15 des­troyers (compte non te­nu de fré­gates plus pe­tites et moins en­du­rantes). La pro­gram­ma­tion ac­tuelle en­vi­sage cinq bâ­ti­ments de moins : deux For­bin et huit Aqui­taine.

(12) Soit neuf bat­te­ries de mis­siles PAC-3 Pa­triot (et 504 mis­siles) et, à terme, deux bat­te­ries an­ti­mis­siles THAAD (96 mis­siles). L’en­semble a un po­ten­tiel dé­fen­sif équi­valent à 12,5 des­troyers de classe For­bin…

(13) Jo­seph Hen­ro­tin, « IMFEAU : géostratégie d’une base », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 13, août-sep­tembre 2010.

(14) Vé­ro­nique Sar­ti­ni, « 25e RGA. Pro­je­ter l’ar­mée de l’Air »,

Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 88, jan­vier 2013.

HIS­TOIRE & STRA­TÉ­GIE No 23 • JUIN-AOÛT 2016 • 100 PAGES • 12,95 €

Dans un com­bat cou­plé, les forces spé­ciales voient leur rôle re­va­lo­ri­sé : ne fai­sant pas of­fice d’in­fan­te­rie lé­gère, elles sont en me­sure d’in­ter­ve­nir dans des opé­ra­tions tech­ni­que­ment hors de por­tée de la « masse de maillage ». (© An­tho­ny Pec­chi/Air­bus He­li­cop­ters)

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