LES AR­MÉES SOUS TEN­SION : LE POINT DE VUE DU CEMA

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - En­tre­tien avec Pierre de VILLIERS, gé­né­ral d’ar­mée, Chef d’état-ma­jor des Ar­mées (CEMA)

LLa struc­ture de la me­nace s’est com­plexi­fiée ces der­nières an­nées : il faut être ca­pable de me­ner une grande va­rié­té d’opé­ra­tions contre un large spectre de me­naces. Quelle est votre vi­sion de ces der­nières ?

Pierre de Villiers : À quoi sommes-nous con­fron­tés? La me­nace la plus vi­sible et la plus meur­trière est celle du ter­ro­risme is­la­miste ra­di­cal. Les ter­ro­ristes ont frap­pé la France au coeur à plu­sieurs re­prises, ils ont frap­pé en Eu­rope, ils sé­vissent sur les cinq conti­nents. Ils dé­ve­loppent une stra­té­gie to­tale dont l’ob­jec­tif est double : im­po­ser leur idéo­lo­gie et s’at­ta­quer à nos va­leurs. En ap­pui de cette idéo­lo­gie, ils ont mis sur pied un sys­tème qui com­bine des ca­pa­ci­tés de com­man­de­ment, d’en­traî­ne­ment, d’ac­tion, mais aus­si de pro­pa­gande qui par­vient à exer­cer un ef­fet de fas­ci­na­tion mor­ti­fère.

Ils conduisent de fait une guerre où tous les moyens sont uti­li­sables, une guerre qui porte l’hy­per­vio­lence dans tous les champs : ma­té­riel et im­ma­té­riel, re­li­gieux, po­li­tique, so­cié­tal, cultu­rel, éco­no­mique et bien sûr mi­li­taire. C’est un en­ne­mi bar­bare, qui s’af­fran­chit des règles et n’hé­site pas à uti­li­ser, voire sa­cri­fier, la po­pu­la­tion ci­vile. Les ba­tailles pour Mos­soul et Ra­q­qa viennent à nou­veau d’illus­trer cette réa­li­té.

Nous sommes pa­ral­lè­le­ment con­fron­tés à une ten­dance lourde, l’af­fir­ma­tion mi­li­taire de plu­sieurs États dans le monde. Cette vo­lon­té de puis­sance est le fait aus­si bien des hé­ri­tiers des an­ciens em­pires que de pays émer­gents ani­més par leurs propres am­bi­tions stra­té­giques. Nombre d’entre eux se posent dé­sor­mais en com­pé­ti­teurs, as­su­més ou po­ten­tiels, de la France. Ils s’af­frontent di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment et mul­ti­plient, de ma­nière in­ha­bi­tuelle, les ac­tions agres­sives. Se dé­ve­loppent ain­si des stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès, d’ex­pan­sion ter­ri­to­riale, de pro­jec­tion de forces ou d’in­fluence. Ces stra­té­gies, prio­ri­tai­re­ment fo­ca­li­sées sur l’étran­ger proche, s’ap­puient sur le coup d’avance, le «fait ac­com­pli» et l’ex­ploi­ta­tion im­mé­diate de toute faille ou de toute in­dé­ci­sion stra­té­gique.

Ter­ro­risme et re­tour des États-puis­sances gé­nèrent des me­naces dis­tinctes, mais non dis­jointes. Non seu­le­ment il existe des lieux où elles se ren­contrent – je pense au Le­vant et à la Mé­di­ter­ra­née –, mais elles ont éga­le­ment des liens et des res­sorts com­muns qui ne doivent pas être igno­rés. Un ef­fet concret en est l’aug­men­ta­tion de l’usage de la vio­lence, et même de l’hy­per­vio­lence. Une vio­lence qui sort des cadres mul­ti­la­té­raux éta­blis. Le point de si­tua­tion quo­ti­dien est édi­fiant : chaque jour, pas moins de quatre à cinq at­ten­tats de par le monde, cau­sant des di­zaines de morts sur tous les conti­nents ; je re­lève éga­le­ment une hausse des pro­vo­ca­tions de la part de cer­tains États-puis­sances qui n’hé­sitent pas à tu­toyer la ligne rouge. Le durcissement est réel. Par leur acui­té, ces me­naces sont nou­velles. Nous les avions men­tion­nées dans

Ter­ro­risme et re­tour des États-puis­sances gé­nèrent des me­naces dis­tinctes, mais non dis­jointes. Non seu­le­ment il existe des lieux où elles se ren­contrent – je pense au Le­vant et à la Mé­di­ter­ra­née –, mais elles ont éga­le­ment des liens et des res­sorts com­muns qui ne doivent pas être igno­rés.

les livres blancs de 2008 et 2013, mais elles se sont cris­tal­li­sées au cours des deux der­nières an­nées. Elles conduisent sur le plan sé­cu­ri­taire à une évo­lu­tion plus pro­fonde : celle d’un monde dé­sta­bi­li­sé et en proie au doute.

On voit bien que des ac­teurs ir­ré­gu­liers s’ap­pro­prient une sé­rie de tech­no­lo­gies qui les rendent net­te­ment plus puis­sants, ce qui ren­voie éga­le­ment à leur uti­li­sa­tion du do­maine cy­ber, à des fins de pro­pa­gande ou de re­cru­te­ment. L’en­ne­mi a la quan­ti­té et com­mence donc à évo­luer qua­li­ta­ti­ve­ment. Comment pro­té­ger nos sol­dats dans pa­reil cadre? Faut-il re­mettre en ques­tion notre rap­port à la su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique ?

Avant même de trai­ter du do­maine cy­ber, le pro­blème est d’abord ce­lui de la dis­sé­mi­na­tion des ca­pa­ci­tés mi­li­taires. Elle per­met à des mi­lices, des groupes ar­més de cir­cons­tance, de dis­po­ser de ca­pa­ci­tés de dé­ni d’ac­cès dans tous les do­maines, de dé­ployer des ar­me­ments lourds et so­phis­ti­qués tels que des mis­siles. On as­siste ain­si à un ni­vel­le­ment tech­no­lo­gique, car l’en­ne­mi, avé­ré ou po­ten­tiel, n’a pas be­soin de dis­po­ser d’un ar­se­nal éten­du : il lui suf­fit d’un pe­tit nombre de ces équi­pe­ments pour contre­car­rer toute en­trée. Nous avions iden­ti­fié dans les fac­teurs de risque cet ef­fet de ni­vel­le­ment in­duit par la tech­no­lo­gie. Le do­maine cy­ber in­tro­duit une autre no­tion, plus per­ni­cieuse, celle du ca­rac­tère «non at­tri­buable» d’une at­taque. La pra­tique des ré­seaux, l’in­fil­tra­tion, le dé­tour­ne­ment de don­nées, l’at­taque à la ré­pu­ta­tion sont au­tant de modes d’ac­tion qui peuvent être réa­li­sés de ma­nière qua­si ano­nyme comme l’a mon­tré l’ac­tua­li­té ré­cente.

Le ni­veau de maî­trise du nu­mé­rique et de ses ap­pli­ca­tions dans le champ cy­ber de­vient ain­si une des clefs de la puis­sance d’un État. C’est dé­sor­mais un fac­teur vi­tal de suc­cès pour une ar­mée afin de pré­ve­nir et de contrer les ac­tions ad­verses, et de s’en pro­té­ger.

Le ni­veau de maî­trise du nu­mé­rique et de ses ap­pli­ca­tions dans le champ cy­ber de­vient ain­si une des clefs de la puis­sance d’un État. C’est dé­sor­mais un fac­teur vi­tal de suc­cès pour une ar­mée afin de pré­ve­nir et de contrer les ac­tions ad­verses, et de s’en pro­té­ger. Il s’agit éga­le­ment de prendre la me­sure de nos vul­né­ra­bi­li­tés, par exemple notre dé­pen­dance aux ré­seaux, à leurs sup­ports phy­siques, notre re­cours gran­dis­sant aux trai­te­ments de don­nées mas­sifs et à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle.

La tech­no­lo­gie di­gi­tale est au coeur de nos so­cié­tés, de nos sys­tèmes, de nos ou­tils mi­li­taires. Elle est éga­le­ment consi­dé­rée par nos ad­ver­saires comme un fac­teur de su­pé­rio­ri­té opé­ra­tion­nelle et stra­té­gique, y com­pris et peut-être sur­tout pour ga­gner la guerre des per­cep­tions. Elle per­met ain­si à Daech d’être au même mo­ment ici et là-bas, en ins­tan­ta­né. De­puis 2008, la France fi­gure dans le pe­lo­ton de tête dans l’es­pace nu­mé­rique. Nous sommes sur la bonne voie et nous bé­né­fi­cions d’une vraie dy­na­mique, comme l’at­testent l’inau­gu­ra­tion du pôle d’ex­cel­lence cy­ber en Bre­tagne et la créa­tion du com­man­de­ment cy­ber sous l’au­to­ri­té du CEMA.

Je crois qu’il faut al­lier deux pos­tures : ne pas tout fon­der sur la su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique, c’est-à-dire ne pas de­ve­nir dé­pen­dant sans so­lu­tion autre et, pour ce­la, gar­der aus­si dans notre en­traî­ne­ment la ca­pa­ci­té d’agir en mode dé­gra­dé, de sa­voir faire lorsque le ré­seau est tom­bé, lorsque le GPS est en panne; mais aus­si ti­rer le plein par­ti de la tech­no­lo­gie comme celle dis­po­nible dans le do­maine du ren­sei­gne­ment, es­sen­tiel hier, cru­cial au­jourd’hui. Les drones par exemple sont un réel fac­teur d’ef­fi­ca­ci­té et concourent à la pro­tec­tion des sol­dats par la qua­li­té de l’in­for­ma­tion trans­mise en temps réel.

Les ar­mées connaissent une vraie « ten­sion opé­ra­tion­nelle » : la mul­ti­pli­ca­tion des en­ga­ge­ments, sur le ter­ri­toire na­tio­nal comme en OPEX, n’a été que par­tiel­le­ment com­pen­sée par la « re­mon­tée en puis­sance ». Or la stra­té­gie est d’abord une ac­tion dans le temps. Les ar­mées ne risquent-elles pas la sur­chauffe ? Au-de­là de ce qui a dé­jà été fait en ma­tière d’évo­lu­tions or­ga­ni­sa­tion­nelles, que faire de plus ?

Vous avez rai­son d’uti­li­ser le mot ten­sion. C’est le fait d’abord de la mul­ti­pli­ca­tion et de la di­ver­si­té des mis­sions. De­puis deux ans, nos ar­mées sont sol­li­ci­tées sur tous les fronts et à un ni­veau in­édit. À l’heure où nous par­lons, plus de 30000 sol­dats sont en pos­ture opé­ra­tion­nelle, à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur de nos fron­tières, de jour comme de nuit, et ce de­puis main­te­nant plus de deux ans. À cette sol­li­ci­ta­tion opé­ra­tion­nelle s’ajoute la dis­per­sion des théâtres sur les­quels les ar­mées sont dé­ployées.

Je constate que les ar­mées fran­çaises n’ont ja­mais été au­tant consi­dé­rées pour la va­leur de leur en­ga­ge­ment. Nos sol­dats sont en opé­ra­tion; ils sont en mis­sion; ils as­surent la pro­tec­tion du ter­ri­toire ; ils sont en alerte. Cha­cun d’eux as­sure, avec dé­voue­ment et dés­in­té­res­se­ment, sa mis­sion au ser­vice de la France. Ce n’est pas pour la quan­ti­té ou la masse de nos moyens que nous sommes res­pec­tés, mais d’abord pour la qua­li­té de notre en­ga­ge­ment et notre fa­cul­té à in­ter­agir avec les autres, quels qu’ils soient! Nous sommes en­ga­gés aus­si bien dans des opé­ra­tions de contrôle trans­fron­ta­lier avec nos par­te­naires des ar­mées du G5 Sa­hel en bande sa­hé­lo-sa­ha­rienne que dans des opé­ra­tions en coa­li­tion aux cô­tés de cer­tains de nos al­liés de L’OTAN. La très grande va­rié­té de nos opé­ra­tions re­quiert

Le gé­né­ral de Villiers. (© EMA COM)

des sa­voir-faire très dif­fé­rents. Cette ca­pa­ci­té à agir sur toute la lar­geur du spectre nous vaut la con­si­dé­ra­tion de nos al­liés et la crainte de nos en­ne­mis.

Nous fai­sons face ain­si au temps court, voire im­mé­diat, ce­lui qui exige de la ré­ac­ti­vi­té, de l’adap­ta­bi­li­té; mais nous de­vons pen­ser éga­le­ment au temps long, en rai­son­nant en termes d’ob­jec­tifs, de pla­ni­fi­ca­tion et de pro­gram­ma­tion. La stra­té­gie est sans doute une ac­tion dans le temps, mais aus­si et sur­tout la com­bi­nai­son des moyens et des modes d’ac­tion avec les fins que l’on sou­haite at­teindre. C’est la dé­fi­ni­tion du but qui compte, parce qu’elle est struc­tu­rante. Le par­tage de la com­pré­hen­sion de l’ob­jec­tif qu’on s’est fixé est éga­le­ment es­sen­tiel. De l’in­cer­ti­tude et de l’am­bi­guï­té am­biante du pay­sage géos­tra­té­gique, je tire un pre­mier im­pé­ra­tif : ne sur­tout pas bais­ser la garde.

Que faire de plus ou d’autre? La ré­ponse est claire : ré­cu­pé­rer des ca­pa­ci­tés aux­quelles il avait fal­lu re­non­cer tem­po­rai­re­ment, pour des rai­sons bud­gé­taires, à un mo­ment où le contexte sé­cu­ri­taire était dif­fé­rent. Il faut aus­si mettre les moyens au ni­veau haut des contrats opé­ra­tion­nels qui sont don­nés aux ar­mées. Il faut, en­fin, as­su­rer le re­nou­vel­le­ment de la dis­sua­sion qui nous pro­tège de toute agres­sion éta­tique contre nos in­té­rêts vi­taux.

Face à cette équa­tion, il nous faut être in­ven­tifs, évi­ter la rou­tine et ré­sis­ter à la ten­ta­tion de re­pro­duire des sché­mas connus. Nous de­vons éga­le­ment évi­ter la di­vi­sion sté­rile entre les ar­mées. C’est ce que nos sol­dats, ma­rins et avia­teurs ex­pé­ri­mentent au quo­ti­dien, en mis­sion et en opé­ra­tions, en culti­vant un es­prit in­ter­ar­mées, en s’adap­tant sans cesse et en ren­for­çant leur ca­pa­ci­té à tra­vailler dans un en­vi­ron­ne­ment com­plexe, in­ter­mi­nis­té­riel et mul­ti­na­tio­nal.

Que faire de plus ou d’autre ? La ré­ponse est claire : ré­cu­pé­rer des ca­pa­ci­tés aux­quelles il avait fal­lu re­non­cer tem­po­rai­re­ment, pour des rai­sons bud­gé­taires, à un mo­ment où le contexte sé­cu­ri­taire était dif­fé­rent.

L’opé­ra­tion « Sen­ti­nelle » a en­traî­né nombre de dé­bats sur sa per­ti­nence, mais aus­si sur la ma­nière, pour une force mi­li­taire en­ga­gée sur le sol na­tio­nal, d’être le plus ef­fi­cace. Faut-il adap­ter le dis­po­si­tif ?

La pro­tec­tion du ter­ri­toire na­tio­nal, du sol fran­çais et de ses ha­bi­tants consti­tue le coeur de la mis­sion et de la vo­ca­tion des ar­mées. Comment pen­ser que les ar­mées ne soient pas plei­ne­ment as­so­ciées, avec leurs spé­ci­fi­ci­tés et dans toutes leurs di­men­sions, alors que le pays a été frap­pé par le ter­ro­risme et que les me­naces de tout ordre se dé­ve­loppent ? Il me faut in­sis­ter sur le fait que l’en­semble des ar­mées est ain­si en­ga­gé dans une stra­té­gie glo­bale de pro­tec­tion contre des me­naces dont la réa­li­té se fait sen­tir chaque jour da­van­tage. Cette ap­proche glo­bale est né­ces­saire. Vos lec­teurs en connaissent les prin­ci­paux as­pects : pos­ture per­ma­nente de sû­re­té aé­rienne qui ga­ran­tit l’in­té­gri­té et la sou­ve­rai­ne­té de notre es­pace aé­rien, pos­ture per­ma­nente de sau­ve­garde ma­ri­time qui or­ga­nise no­tam­ment la lutte contre les me­naces sus­cep­tibles de ve­nir de la mer. Ajou­tons à ce­la les ef­forts que nous dé­ployons dans l’es­pace, le cy­ber, ou en­core par le biais de la pos­ture de pro­tec­tion ter­restre. L’opé­ra­tion «Sen­ti­nelle» est em­blé­ma­tique de cette par­ti­ci­pa­tion ac­tive et pé­renne des ar­mées fran­çaises à la pro­tec­tion de la France et des Fran­çais. Face à une me­nace évo­lu­tive, notre ré­ponse s’est adap­tée. En jan­vier 2015, nous nous étions dé­ployés dans le dis­po­si­tif «Vi­gi­pi­rate», re­po­sant en ma­jo­ri­té sur des pos­tures sta­tiques qui nous ren­daient vul­né­rables. Nous avons aban­don­né ce dis­po­si­tif pour pri­vi­lé­gier des pa­trouilles en dy­na­mique, ce qui aug­mente la zone d’ac­tion, fa­vo­rise le re­cueil d’in­for­ma­tions et la ré­ac­ti­vi­té. Qui sait ce qu’au­rait fait l’agres­seur du Louvre en fé­vrier der­nier s’il n’avait pas croi­sé in­opi­né­ment

une pa­trouille de « Sen­ti­nelle » ? « Sen­ti­nelle » s’adapte en per­ma­nence. Nous avons réus­si à avan­cer dans le dia­logue avec les Forces de Sé­cu­ri­té In­té­rieure (FSI) pour for­mu­ler des be­soins en termes d’ef­fets à ob­te­nir et non plus de vo­lume d’ef­fec­tifs. Ce­la nous per­met d’adap­ter le vo­lume de mi­li­taires dé­ployés, en co­hé­rence avec le ni­veau de me­naces, et de re­cons­ti­tuer un élé­ment de ré­serve fon­da­men­tal pour la cré­di­bi­li­té du dis­po­si­tif.

Nous pou­vons en­core pro­gres­ser en ma­tière de par­tage de l’in­for­ma­tion avec les FSI, par exemple. Mais nous avons dé­sor­mais éta­bli le fait que «Sen­ti­nelle» est bien une opé­ra­tion mi­li­taire, conduite se­lon la lo­gique qui consiste à ob­te­nir des ef­fets par la mise en oeuvre de moyens et de sa­voir-faire spé­ci­fiques. Nous ne nous sub­sti­tuons pas aux FSI : nous sommes pour elles un ap­port com­plé­men­taire. Évi­dem­ment, dans cette ac­tion sur le ter­rain, les ré­ser­vistes doivent prendre toute leur part. C’est bien dans cette dy­na­mique que nous sommes; une dy­na­mique à la­quelle la créa­tion de la Garde na­tio­nale est ve­nue don­ner une nou­velle im­pul­sion.

Les ar­mées ont vu le lan­ce­ment de nombre de pro­grammes dans plu­sieurs sec­teurs, au terme – li­mites bud­gé­taires fai­sant – de choix par­fois cor­né­liens. La co­hé­rence ca­pa­ci­taire vous pa­raît-elle as­su­rée ? Si vous en aviez les moyens, quel dé­fi­cit trai­te­riez-vous en pre­mier ?

La co­hé­rence ca­pa­ci­taire doit être consi­dé­rée à l’aune de la vi­sion stra­té­gique qu’elle ap­puie. Que de­vons-nous être ca­pables d’as­su­rer pour les an­nées à ve­nir? Quelle co­hé­rence entre les me­naces aux­quelles nous sommes con­fron­tés, les mis­sions qui nous sont confiées et les moyens qui nous sont oc­troyés ? Nous de­vons être prêts à conti­nuer de conduire les opé­ra­tions pour la France tout en nous pré­pa­rant à des af­fron­te­ments tou­jours plus durs. Il s’agit de faire face dans la du­rée à l’en­ne­mi ter­ro­riste et de contrer les États-puis­sances me­na­çants, seule so­lu­tion pour pré­ser­ver la paix. Nous de­vons éga­le­ment as­su­rer l’in­dis­pen­sable cré­di­bi­li­té de la dis­sua­sion nu­cléaire par le re­nou­vel­le­ment suc­ces­sif de ses deux com­po­santes, océa­nique puis aé­rienne.

Nous ne nous sub­sti­tuons pas aux FSI : nous sommes pour elles un ap­port com­plé­men­taire. Évi­dem­ment, dans cette ac­tion sur le ter­rain, les ré­ser­vistes doivent prendre toute leur part. C’est bien dans cette dy­na­mique que nous sommes.

Notre mo­dèle com­plet d’ar­mée nous le per­met. Le mot «com­plet» est cen­tral. Il si­gni­fie que, par leurs ap­ti­tudes dif­fé­rentes et com­plé­men­taires, nos trois ar­mées sont ca­pables d’agir à 360 de­grés, contre l’en­semble des me­naces sur terre, en mer, dans l’es­pace aé­rien, sans ou­blier le cy­be­res­pace. Ce mo­dèle est fon­dé sur un ou­til concep­tuel et pé­da­go­gique, les fonc­tions stra­té­giques, qui per­mettent de dé­crire la stra­té­gie de dé­fense et de sé­cu­ri­té de la France et d’illus­trer l’am­bi­tion na­tio­nale et fon­der le mo­dèle d’ar­mée. La si­tua­tion ac­tuelle confirme l’im­por­tance de dis­po­ser d’un mo­dèle com­plet et équi­li­bré, jus­ti­fiant des in­ves­tis­se­ments dans cha­cune des fonc­tions stra­té­giques, le grain de sable pou­vant conduire à la dé­faite. C’est ain­si sur l’équi­libre et l’épais­seur de ces fonc­tions in­ter­dé­pen­dantes que re­posent la co­hé­rence et la cré­di­bi­li­té de l’ou­til mi­li­taire.

Les choix sont sous contrainte bud­gé­taire. Il s’agit que ces choix soient rai­son­nés, s’ins­crivent dans une dé­marche fon­dée sur la fi­na­li­té opé­ra­tion­nelle. La tech­no­lo­gie peut être sé­dui­sante et il y a, éga­le­ment, des en­jeux in­dus­triels liés au dé­ve­lop­pe­ment de ca­pa­ci­tés par­ti­cu­liè­re­ment ex­pertes. Pour au­tant, c’est le be­soin opé­ra­tion­nel, l’uti­li­té de l’équi­pe­ment en opé­ra­tion, son er­go­no­mie, son adap­ta­tion aux condi­tions du com­bat, son as­pect prag­ma­tique qui doivent aus­si gui­der la ré­flexion à me­ner.

As­su­rer la co­hé­rence ca­pa­ci­taire fait par­tie de mes mis­sions et du tra­vail me­né avec le dé­lé­gué gé­né­ral pour l’ar­me­ment pour ga­ran­tir aux ar­mées les moyens dont elles ont be­soin. L’ur­gence est de contrer l’ac­cé­lé­ra­tion de l’usure. Nos sol­dats sont dé­ter­mi­nés, durs à la peine et savent af­fron­ter les dif­fi­cul­tés. C’est moins le cas de leurs équi­pe­ments, sou­mis aux condi­tions ac­tuelles des théâtres d’opé­ra­tions. La lo­gis­tique prend une tout autre am­pleur quand on la consi­dère de­puis la France ou de­puis le poste iso­lé de Ki­dal. Je fe­rai donc ef­fort pour trai­ter cette usure, avec une prio­ri­té don­née au main­tien en condi­tion opé­ra­tion­nelle. Je veille­rai dans le même temps à ren­for­cer la pro­tec­tion au re­gard de la gamme crois­sante de moyens dont dis­pose l’en­ne­mi, avé­ré ou po­ten­tiel. Je pense là au blin­dage de nos vé­hi­cules, à l’équi­pe­ment de pro­tec­tion in­di­vi­duelle ou à l’in­fra­struc­ture.

Et, même si ce­la ne semble pas re­le­ver de la co­hé­rence ca­pa­ci­taire, je ne man­que­rai pas d’abon­der la condi­tion du sol­dat, ses condi­tions ma­té­rielles de vie et de tra­vail, sans ou­blier sa fa­mille. Nos sol­dats, ma­rins, avia­teurs font preuve de prouesses chaque jour pour re­le­ver le défi, com­battre l’en­ne­mi, af­fron­ter les dif­fi­cul­tés avec un dé­voue­ment et un dés­in­té­res­se­ment ad­mi­rables. Il s’agit de sou­te­nir plei­ne­ment leurs ef­forts. Soyons fiers de nos ar­mées !

Pro­pos re­cueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 10 juillet 2017

Un drone MQ-9 Rea­per dé­ployé de­puis Nia­mey. Les drones offrent des ca­pa­ci­tés de ren­sei­gne­ment es­sen­tielles. Leur ar­me­ment se­rait le bien­ve­nu… (© F. Re­nault/ar­mée de l'air)

La co­hé­rence ca­pa­ci­taire se me­sure par­fois à de « pe­tites » choses, comme la boule op­tro­nique équi­pant ce Pan­ther, qui ac­croît consi­dé­ra­ble­ment ses ca­pa­ci­tés de sur­veillance. (© DOD)

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