LA FRANCE EST-ELLE AR­MÉE POUR FAIRE FACE AUX STRA­TÉ­GIES D’IN­FLUENCE ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Ro­main MIELCAREK

l’ère de l’ul­tra-com­mu­ni­ca­tion et de l’« in­fo­bé­si­té », la France, comme d’autres, est par­ti­cu­liè­re­ment ex­po­sée aux stra­té­gies d’in­fluence ad­verses. Sa­voir y ré­pondre est dé­sor­mais un en­jeu stra­té­gique qui im­plique éga­le­ment de pré­mu­nir ses forces ar­mées et ses forces de sé­cu­ri­té contre ce type de ma­noeuvres. Mais la Ré­pu­blique est-elle suf­fi­sam­ment ar­mée face à ces risques et à ces me­naces ?

Une stra­té­gie d’in­fluence, c’est la mise en oeuvre de moyens non lé­taux pour at­teindre des ob­jec­tifs stra­té­giques. Elle peut se nour­rir d’ou­tils di­vers et va­riés al­lant de la ma­ni­pu­la­tion à la com­mu­ni­ca­tion mé­dia­tique, de la ruse à la for­ma­tion de mé­dias lo­caux, de la construc­tion d’in­fra­struc­tures vi­tales au dia­logue di­rect avec des no­tables. Dans tous les cas, l’ob­jec­tif re­cher­ché est de par­ve­nir à mo­bi­li­ser le bon mes­sage via le bon mé­dia pour qu’un pu­blic ci­blé change d’at­ti­tude ou de com­por­te­ment. Au mi­ni­mum, on cher­che­ra à ce qu’elle soit fa­vo­rable et ne s’op­pose pas à la dé­marche. Au maxi­mum et dans l’idéal, on la pous­se­ra à prendre part à la lutte à son tour.

Ces ou­tils n’ont rien de nou­veau en eux­mêmes. De tout temps, les chefs mi­li­taires et les ar­mées ont me­né des stra­té­gies d’in­fluence. Pour­tant, de­puis quelques an­nées, ces mé­thodes ont ga­gné en tech­ni­ci­té et un nombre crois­sant d’ac­teurs ont ré­in­ves­ti lour­de­ment dans ce do­maine afin d’en amé­lio­rer les ef­fets. On pen­se­ra à la mas­ki­rov­ka russe, mo­bi­li­sant l’en­semble des ac­teurs po­li­ti­co­mi­li­taires ; aux « trois guerres » d’in­fluence chi­noises qui agissent no­tam­ment sur les no­tions de droit ; ou en­core à l’hy­per­con­nexion mé­dia­tique de l’ar­mée is­raé­lienne. En France, le mi­nis­tère de la Dé­fense a re­grou­pé et ren­for­cé les moyens de son uni­té consa­crée à ces ques­tions : le Centre In­ter­ar­mées d’ac­tion sur l’en­vi­ron­ne­ment (CIAE) de Lyon (1). Pour la France, les craintes en ma­tière de stra­té­gies d’in­fluence peuvent concer­ner tout ac­teur, or­ga­ni­sé ou non, qui cher­che­rait à agir sur les at­ti­tudes et les com­por­te­ments des ci­toyens du pays. Il peut s’agir d’un État qui va tra­vailler à dis­cré­di­ter les au­to­ri­tés fran­çaises, d’une or­ga­ni­sa­tion non éta­tique qui vou­drait re­cru­ter, d’un mou­ve­ment po­li­tique qui vi­se­rait à mo­bi­li­ser l’opi­nion ou en­core d’un in­di­vi­du qui cher­che­rait à dé­cré­di­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment pour des rai­sons di­verses. Ces rap­ports de force peuvent par­ti­ci­per de la vie dé­mo­cra­tique, lors­qu’il s’agit de confron­ter les es­prits. Mais ils peuvent aus­si re­pré­sen­ter des me­naces lorsque ceux qui les éta­blissent ont comme ob­jec­tif d’af­fai­blir l’état, pour par­tie ou dans son in­té­gra­li­té.

De tout temps, les chefs mi­li­taires et les ar­mées ont me­né des stra­té­gies d’in­fluence. Pour­tant, de­puis quelques an­nées, ces mé­thodes ont ga­gné en tech­ni­ci­té et un nombre crois­sant d’ac­teurs ont ré­in­ves­ti lour­de­ment dans ce do­maine afin d’en amé­lio­rer les ef­fets.

IN­FLUENCE : RISQUES ET ME­NACES

Au ni­veau éta­tique, la pre­mière me­nace iden­ti­fiée en France est celle que fait pe­ser

la Rus­sie. À Mos­cou, le sen­ti­ment d’une vo­lon­té d’in­fluence oc­ci­den­tale a per­mis de jus­ti­fier un ef­fort mas­sif sur les plans mé­dia­tique et in­for­ma­tion­nel. Les as­so­cia­tions et les jour­na­listes étran­gers ont vu leur li­ber­té lar­ge­ment ré­duite afin de les em­pê­cher de pous­ser la po­pu­la­tion russe à s’op­po­ser à son gou­ver­ne­ment. À l’in­ter­na­tio­nal, la Rus­sie a ri­pos­té en ren­for­çant les moyens de ses propres mé­dias d’in­fluence. Sput­nik, ra­dio et site d’in­for­ma­tion mul­ti­mé­dia, a ain­si rem­pla­cé l’an­cienne agence Ria No­vos­ti et la ra­dio La Voix de la Rus­sie. Avec une au­dience en­core mo­deste, Sput­nik est lar­ge­ment sui­vi dans un es­pace fran­co­phone plus large : Magh­reb, Afrique de l’ouest. Sput­nik de­vient pro­gres­si­ve­ment un concur­rent pour le mé­dia d’in­fluence fran­çais le plus pré­sent dans cette zone stra­té­gique : RFI. D’ici à la fin de l’an­née 2017, c’est la chaîne de té­lé­vi­sion RT qui doit ou­vrir un ca­nal en France. Dé­jà pré­sente sous for­mat mul­ti­mé­dia, elle vise à se don­ner les moyens de ses am­bi­tions avec une ré­dac­tion d’en­ver­gure.

Les élus fran­çais ne se sont pas en­core réel­le­ment in­quié­tés de l’in­fluence russe en France. Le su­jet ap­pa­raît par­fois à la marge de cer­tains do­cu­ments, comme le rap­port de l’as­sem­blée na­tio­nale sur la crise ukrai­nienne de juin 2016 qui la pré­sente comme un ef­fort… de contre-pro­pa­gande (2). La si­tua­tion pour­rait évo­luer sous la pré­si­dence d’em­ma­nuel Ma­cron puisque le nou­veau pré­sident a été lar­ge­ment pris pour cible par Sput­nik et RT, qui ont mul­ti­plié les prises de po­si­tion hos­tiles à son égard pen­dant la cam­pagne, en France et à l’in­ter­na­tio­nal. Plus lar­ge­ment,

La Rus­sie construit son in­fluence en op­po­si­tion avec les au­to­ri­tés po­li­tiques du pays, dans une at­ti­tude clai­re­ment of­fen­sive, si­non agres­sive. Il s’agit bien ici d’en af­fai­blir les ou­tils de dé­ci­sion afin de ré­duire l’im­pact, no­tam­ment, des sanc­tions et des me­sures exer­cées contre Mos­cou par Pa­ris à la suite de la guerre en Ukraine.

ce sont les grandes al­liances de la France qui ont com­men­cé à s’in­quié­ter de cet exer­cice d’in­fluence russe. L’OTAN mul­ti­plie les études sur le su­jet au sein de son Centre d’ex­cel­lence de la com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique (NATO Strat­com Cen­ter of Ex­cel­lence) si­tué à Ri­ga. Le Ser­vice Eu­ro­péen d’ac­tion Ex­té­rieure (SEAE) dé­crypte ces ma­ni­pu­la­tions dans deux pu­bli­ca­tions nu­mé­riques, Di­s­in­for­ma­tion Re­view et Di­s­in­for­ma­tion Di­gest (3).

Cer­tains ri­pos­te­ront que la Rus­sie n’exerce pas une in­fluence plus im­por­tante que les par­te­naires de la France que sont les ÉtatsU­nis, L’OTAN, l’union eu­ro­péenne, les pays du Golfe, Is­raël ou en­core l’ar­mé­nie. Tous ces pays et ins­ti­tu­tions exercent ef­fec­ti­ve­ment di­verses in­fluences sur la France et les ac­teurs po­li­tiques qui l’animent. Ce qui les dif­fé­ren­cie, c’est qu’en l’état, la Rus­sie construit son in­fluence en op­po­si­tion avec les au­to­ri­tés po­li­tiques du pays, dans une at­ti­tude clai­re­ment of­fen­sive, si­non agres­sive. Il s’agit bien ici d’en af­fai­blir les ou­tils de dé­ci­sion afin de ré­duire l’im­pact, no­tam­ment, des sanc­tions et des me­sures exer­cées contre Mos­cou par Pa­ris à la suite de la guerre en Ukraine. Les ac­cu­sa­tions de pro­pa­gande et de ma­ni­pu­la­tion contre la Rus­sie sont dif­fi­ciles à éva­luer. Un in­di­ca­teur me­su­rable reste les su­jets abor­dés par les mé­dias d’in­fluence russes. Si Sput­nik et RT ont leurs ma­rottes, comme n’im­porte quel mé­dia d’in­for­ma­tion, ils ont sur­tout des ob­ses­sions : les mi­grants, les ru­meurs d’ho­mo­sexua­li­té d’em­ma­nuel Ma­cron, l’âge de sa femme ou en­core l’amal­game entre tous les groupes ar­més sy­riens pour ac­cu­ser les Oc­ci­den­taux de sou­tien au ter­ro­risme.

Dans un re­gistre très dif­fé­rent, en ma­tière d’ac­teurs non éta­tiques, les mou­ve­ments dji­ha­distes ont mo­bi­li­sé beau­coup d’at­ten­tion de la part des au­to­ri­tés fran­çaises. Des rap­ports, des études et des vi­déos de contre-pro­pa­gande ont été dif­fu­sés mas­si­ve­ment pour dé­non­cer l’in­fluence de l’état is­la­mique. L’ef­fort de cen­sure sur les ré­seaux so­ciaux a éga­le­ment été ren­for­cé afin de ré­duire la vi­si­bi­li­té des pu­bli­ca­tions d’is­la­mistes ra­di­caux. Après un vé­ri­table vent de pa­nique mé­dia­tique, per­sonne ne sa­chant bien comment trai­ter ces mes­sages, la si­tua­tion s’est un peu cal­mée. Au­jourd’hui, le pu­blic qui va consom­mer fa­vo­ra­ble­ment les mes­sages de ces groupes est en gé­né­ral dé­jà convain­cu. L’in­fluence dji­ha­diste va alors vi­ser à le confor­ter et à le pous­ser à pour­suivre son en­ga­ge­ment jus­qu’à la lutte ar­mée. Les dif­fi­cul­tés de l’état is­la­mique sur le ter­rain, en Irak et en Sy­rie, nuisent éga­le­ment à sa ca­pa­ci­té à com­mu­ni­quer.

Mais l’état is­la­mique n’est pas le seul ac­teur dans le do­maine. Un temps ou­blié, Al-qaï­da dans la Pé­nin­sule Ara­bique (AQPA) reste un pro­duc­teur d’in­fluence de pre­mier rang. Si le vo­lume n’est pas aus­si in­tense qu’en pro­ve­nance de Sy­rie, sa qua­li­té et no­tam­ment ses conseils opé­ra­tion­nels pour me­ner des at­ten­tats sont no­tables. Avec plus de 15 000 in­di­vi­dus sui­vis pour ra­di­ca­li­sa­tion en France, l’in­ca­pa­ci­té à faire dis­pa­raître ces ou­tils pose un vé­ri­table défi sé­cu­ri­taire. Il convient de pré­ci­ser qu’in­ter­net est loin d’être le seul le­vier d’in­fluence de ces ré­seaux. Sou­vent, des in­di­vi­dus cha­ris­ma­tiques convainquent et re­crutent di­rec­te­ment dans des mos­quées, des mai­sons de quar­tier, des salles de sport et autres lieux de so­cia­li­sa­tion. Si la Rus­sie est iden­ti­fiée comme la prin­ci­pale

me­nace éta­tique et le cou­rant dji­ha­diste comme la prin­ci­pale me­nace non éta­tique, d’autres or­ga­ni­sa­tions peuvent re­pré­sen­ter des risques, si­non des me­naces, en ma­tière d’in­fluence. L’ul­tra-droite, qui a le vent en poupe, vient de mon­trer, avec l’ar­res­ta­tion d’un sus­pect pro­je­tant un at­ten­tat le 14 juillet, qu’elle pou­vait pro­duire ses propres ter­ro­ristes. Si le jeune homme, proche de la mou­vance na­tio­na­liste, ne sem­blait pas bien opé­ra­tion­nel, il pour­rait ins­pi­rer d’autres vo­lon­taires. Rap­pe­lons qu’il y a quelques mois, un jeune of­fi­cier de la Bun­des­wehr al­le­mande pas­sé – et si­gna­lé – par Saint-cyr était ar­rê­té pour des mo­tifs si­mi­laires.

L’AR­MÉE FRAN­ÇAISE FACE AUX STRA­TÉ­GIES D’IN­FLUENCE

Les mi­li­taires sont tout aus­si ex­po­sés que d’autres pu­blics fran­çais. Dans les ser­vices de ren­sei­gne­ment, des in­quié­tudes se sont ma­ni­fes­tées ou se ma­ni­festent en­core concer­nant la vul­né­ra­bi­li­té de cer­tains pu­blics. Au haut ni­veau, des of­fi­ciers se mon­tre­raient sen­sibles aux dis­cours en pro­ve­nance de Rus­sie. Des rap­pels à l’ordre ont par­fois été ef­fec­tués pour pré­ve­nir des ami­tiés trop sus­pectes entre des Fran­çais et des Russes. Lors d’évé­ne­ments ami­caux, comme les ren­contres au­tour de l’his­to­rique Nor­man­die-nié­men, on a for­te­ment sug­gé­ré aux tri­co­lores de ne pas boire trop de bières avec leurs ca­ma­rades russes, quand la tra­di­tion fut long­temps à l’open-bar le plus fra­ter­nel.

Du cô­té des mi­li­taires du rang, des in­quié­tudes ont aus­si por­té sur la ra­di­ca­li­sa­tion dans le dji­had. La sur­veillance de la Di­rec­tion du Ren­sei­gne­ment et de la Sé­cu­ri­té de la Dé­fense (DRSD, EX-DPSD) semble avoir évi­té jus­qu’ici qu’il y ait trop de dé­rives. Quelques pro­cès ont eu lieu et seule une poi­gnée de mi­li­taires s’est ren­due en Sy­rie, sans qu’un phé­no­mène mas­sif soit consta­té. Des alertes ont été lan­cées, no­tam­ment en 2013-2014 à l’apo­gée de l’état is­la­mique. Le plus gros contin­gent de Rou­mains de­ve­nus com­bat­tants étran­gers au sein de l’or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste était par exemple consti­tué d’une di­zaine d’an­ciens lé­gion­naires. Au to­tal, on ne comp­te­rait pas plus d’une di­zaine d’in­di­vi­dus dans ce cas et sui­vis par les ser­vices concer­nés.

Cer­tains mi­li­taires res­tent ex­po­sés aux in­fluences de l’ul­tra-droite. Les mé­dias de dés­in­for­ma­tion et de pro­pa­gande po­li­tique de cette ten­dance idéo­lo­gique mul­ti­plient les mes­sages adres­sés aux pa­triotes et ceux qui servent sous les dra­peaux re­pré­sentent pour eux un pu­blic clé. Les ten­sions com­mu­nau­taires peuvent alors nour­rir les ran­cunes et pous­ser des in­di­vi­dus vers cette autre forme de ra­di­ca­li­sa­tion. En 2016, TV Li­ber­té, web-mé­dia d’ex­trême droite, avait ain­si re­layé le té­moi­gnage d’un an­cien mi­li­taire ano­nyme qui dé­non­çait la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion au sein de l’ins­ti­tu­tion. Sur les ré­seaux so­ciaux, d’autres avaient confir­mé ce dis­cours. Un autre, qui a quit­té l’ins­ti­tu­tion, nous a confir­mé avoir été té­moin de telles dé­rives. Il dé­nonce les me­naces de groupes d’an­tillais et de groupes de mu­sul­mans im­po­sant leurs moeurs et leurs ha­bi­tudes. Lui a pré­fé­ré quit­ter l’ins­ti­tu­tion pour re­joindre…

Dans les ser­vices de ren­sei­gne­ment, des in­quié­tudes se sont ma­ni­fes­tées ou se ma­ni­festent en­core concer­nant la vul­né­ra­bi­li­té de cer­tains pu­blics.

les Hells An­gels, un gang de mo­tards po­ten­tiel­le­ment violent.

À la même époque, les ap­pels à la ré­bel­lion d’agi­ta­teurs comme Alain So­ral et Dieu­don­né avaient éga­le­ment sé­duit de nom­breux mi­li­taires. Les uns en­voyaient des in­signes ré­gi­men­taires au pre­mier, idéo­logue et mi­li­tant d’ul­tra-droite, pour ma­ni­fes­ter leur sou­tien. Les autres se pre­naient en pho­to en fai­sant des que­nelles, signe de ral­lie­ment du se­cond, hu­mo­riste controversé. Dans les deux cas, dif­fi­cile de conclure que ces ac­tions re­le­vaient plu­tôt d’un re­jet du sys­tème, d’une adhé­sion po­li­tique ou d’un phé­no­mène de mode. Après quelques sanc­tions exem­plaires, ces gestes se sont d’ailleurs fait beau­coup plus rares. Pour l’ins­tant, le mi­nis­tère de la Dé­fense n’a pas dé­ployé de stra­té­gie de contre-in­fluence mas­sive. Le dis­cours et les va­leurs, forts par na­ture au sein des ar­mées, pré­viennent ma­jo­ri­tai­re­ment l’ex­po­si­tion aux ar­gu­men­taires ad­verses. Une hié­rar­chie at­ten­tive au contact de ses troupes par­vient en gé­né­ral à iden­ti­fier les dé­rives qui res­tent in­di­vi­duelles et mi­no­ri­taires. Le cas échéant, les ser­vices de ren­sei­gne­ment mi­li­taires in­ter­viennent ra­pi­de­ment avec la mo­bi­li­sa­tion de la DRSD ou de la gen­dar­me­rie se­lon la gra­vi­té des faits.

À son ni­veau, le mi­nis­tère de la Dé­fense reste li­mi­té dans son rôle de contre-ré­cit. Le CIAE, spé­cia­li­sé dans les opé­ra­tions d’in­fluence, est sur­tout mo­bi­li­sé en ap­pui des opé­ra­tions ex­té­rieures. En ce qui concerne les ques­tions d’in­gé­rence, il ne joue qu’un rôle de veille. Les ar­mées dans leur en­semble jouent un rôle en par­ti­ci­pant à la construc­tion d’un ré­cit po­si­tif et de va­leurs na­tio­nales fortes. C’est ce que note par exemple le chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de Terre, le gé­né­ral Jean-pierre Bos­ser, lors­qu’il ex­plique dans Le Fi­ga­ro que l’opé­ra­tion « Sen­ti­nelle », toute contro­ver­sée qu’elle soit, contri­bue à af­fi­cher une vo­lon­té et donc à in­fluen­cer les pu­blics na­tio­naux avec un mes­sage clair : « com­battre là-bas pour nos va­leurs, vaincre ici par nos va­leurs (4) ».

AU-DE­LÀ DES AR­MÉES, LA SO­CIÉ­TÉ

Les mi­li­taires fran­çais sont peut-être moins ex­po­sés que le reste de la so­cié­té, du fait d’un socle so­lide de va­leurs et d’un en­tou­rage im­mé­diat gé­né­ra­le­ment for­te­ment convain­cu.

L’ex­po­si­tion de la so­cié­té dans son en­semble ne doit pas être igno­rée : son sou­tien est in­dis­pen­sable pour pré­ser­ver le mo­ral des forces, le sen­ti­ment de lé­gi­ti­mi­té et la co­hé­sion des moyens dans les dif­fé­rentes opé­ra­tions. Le mi­nis­tère de la Dé­fense le sait et c’est pour cette rai­son qu’il veille, an­née après an­née, aux in­di­ca­teurs d’image de l’ins­ti­tu­tion.

Les mi­li­taires sont en ef­fet une cible de choix pour les dif­fé­rents ac­teurs me­nant des stra­té­gies d’in­fluence que nous avons évo­qués plus haut. Que ce soit les mé­dias russes qui me­nacent l’image des ar­mées en ac­cu­sant la France de sou­te­nir des groupes dji­ha­distes en Sy­rie et en Irak, les dji­ha­distes qui me­nacent de frap­per les hommes en pa­trouille « Sen­ti­nelle » dans les lieux pu­blics afin de nour­rir la crainte gé­né­rale de la po­pu­la­tion ou l’ul­tra-droite qui dé­forme l’image de l’ins­ti­tu­tion en sur­ex­po­sant les sou­tiens d’une mi­no­ri­té de sol­dats pour po­li­ti­ser l’en­semble de ce corps, l’image et le rôle du mi­nis­tère dans son en­semble sont au coeur des luttes de dis­cours.

Une grande par­tie de la po­pu­la­tion fran­çaise peine à faire le tri dans ces flots d’in­for­ma­tions et dans la mul­ti­tude de mé­dias qui noient le web. Pour beau­coup, il est dif­fi­cile de com­prendre que les ac­cu­sa­tions por­tées sur les opé­ra­tions en sou­tien de l’op­po­si­tion à Ba­char al-as­sad sont une ac­tion d’in­fluence me­née par un pays avec le­quel la France nour­rit des ten­sions. Pour une par­tie de la jeu­nesse, il est dif­fi­cile de faire le tri dans les ac­cu­sa­tions des dji­ha­distes et de leurs sym­pa­thi­sants contre les sol­dats de la coa­li­tion. Pour d’autres en­core, il est dif­fi­cile de nuan­cer le sou­tien des mi­li­taires à des idéo­logues d’ex­trême droite lors­qu’ils voient Alain So­ral ar­bo­rant les t-shirts de dif­fé­rentes uni­tés en­voyés par des fans. Les ef­forts de com­mu­ni­ca­tion et de pu­bli­ci­té du mi­nis­tère de la Dé­fense main­tiennent mal­gré ce­la une haute image des mi­li­taires. Dé­but 2017, la Dé­lé­ga­tion à l’in­for­ma­tion et à la Com­mu­ni­ca­tion de la Dé­fense (DICOD) an­non­çait de très bons ré­sul­tats en la ma­tière : la France était ain­si le pays eu­ro­péen où la confiance en­vers l’ar­mée avait le plus pro­gres­sé en dix ans, pour culmi­ner à 86 % ; 75 % des son­dés ap­prou­vaient « Sen­ti­nelle » ; 53 % des Fran­çais at­ten­daient une aug­men­ta­tion du bud­get de la Dé­fense (5). Des in­di­ca­teurs qui montrent que, mal­gré les of­fen­sives in­for­ma­tion­nelles contre la France et ses ar­mées, la ré­si­lience en la ma­tière reste pour l’ins­tant plu­tôt bonne.

Le CIAE, spé­cia­li­sé dans les opé­ra­tions d’in­fluence, est sur­tout mo­bi­li­sé en ap­pui des opé­ra­tions ex­té­rieures. En ce qui concerne les ques­tions d’in­gé­rence, il ne joue qu’un rôle de veille.

Notes

(1) Sur ces dif­fé­rents su­jets, lire les ar­ticles de l’au­teur dans Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale no 111 (Rus­sie), no 107 (Chine), no 93 (Is­raël) et hors-sé­rie no 41 (sur la France et les opé­ra­tions d’in­fluence en gé­né­ral). (2) Jean-pierre Du­fau, Rap­port d’in­for­ma­tion de la com­mis­sion des Af­faires étran­gères de l’as­sem­blée na­tio­nale sur la crise ukrai­nienne et l’ave­nir des re­la­tions entre la Rus­sie et l’union eu­ro­péenne et la France, juin 2016. (3) Les pu­bli­ca­tions et les études du Centre d’ex­cel­lence en Strat­com de L’OTAN, ain­si que les deux pu­bli­ca­tions du SEAE, sont dis­po­nibles en ligne sur les sites de ces ins­ti­tu­tions. (4) Jean-pierre Bos­ser, « Com­battre là-bas pour nos va­leurs, vaincre ici par nos va­leurs », Le Fi­ga­ro, 21 mars 2016. (5) Don­nées is­sues de plu­sieurs son­dages réa­li­sés au cours de l’an­née 2016, pu­bliés à l’oc­ca­sion des voeux aux ar­mées de jan­vier 2017.

Cap­ture d'écran d'une vi­déo Youtube. Les lo­giques de « ré­in­for­ma­tion » se re­ven­diquent d'un contrôle du jour­na­lisme, mais n'adoptent fré­quem­ment pas une base aus­si élé­men­taire que le croi­se­ment des sources. (© Youtube)

Ju­lian As­sange, en­tre­pre­neur d'in­fluence jouant sur la confu­sion entre la fi­gure du « lan­ceur d'alerte » et l'opé­ra­teur mé­dia­tique. Les in­for­ma­tions di­vul­guées ne concernent ja­mais la Rus­sie, mais vont sys­té­ma­ti­que­ment à l'en­contre de ses cibles. (©...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.