LA PUIS­SANCE NA­VALE : MO­DÈLES D’HIER ET PRO­BLÈMES D’AU­JOURD’HUI

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - En­tre­tien avec Martin MOTTE, di­rec­teur d’études à la sec­tion des Sciences his­to­riques et phi­lo­lo­giques de l’école pra­tique des Hautes Études, res­pon­sable du cours de stra­té­gie à l’école de guerre

vingt der­nières an­nées ont mon­tré la mon­tée en puis­sance quan­ti­ta­tive et qua­li­ta­tive de plu­sieurs pays de la zone AsiePa­ci­fique. Existe-t-il une ana­lo­gie his­to­rique per­ti­nente per­met­tant d’ap­pré­hen­der la si­tua­tion ?

Martin Motte : Le pré­cé­dent qui me semble le plus par­lant pour com­prendre l’ac­tuelle donne asia­tique est ce­lui de l’eu­rope entre 1880 et 1914. Dans les deux cas, en ef­fet, on passe d’une si­tua­tion na­vale ver­rouillée de­puis long­temps à un jeu beau­coup plus ou­vert et in­stable. L’eu­rope de 1880 se ca­rac­té­ri­sait par la pré­émi­nence de la Royal Na­vy, sui­vie d’as­sez loin par la ma­rine fran­çaise ; les autres flottes étaient net­te­ment en ar­rière par leur ton­nage et plus en­core par leurs ca­rac­té­ris­tiques. En 1914, au contraire, la flotte al­le­mande s’est his­sée au deuxième rang eu­ro­péen par le ton­nage et au pre­mier rang en ma­tière tech­no­lo­gique ; la flotte fran­çaise, re­lé­guée au troi­sième rang, était ta­lon­née par la flotte ita­lienne ; l’au­triche-hon­grie et la Rus­sie pos­sé­daient dé­sor­mais des moyens hau­tu­riers. Cette nou­velle hié­rar­chie ré­sul­tait d’une course aux ar­me­ments dans la­quelle le pro­gramme na­val d’un pays A tour­né contre un pays B pou­vait in­quié­ter un pays C et l’in­ci­ter à sur­en­ché­rir… C’est une dy­na­mique ana­logue qui est à l’oeuvre de nos jours en Asie-pa­ci­fique. En 1945, L’US Na­vy y exer­çait une do­mi­na­tion sans par­tage. Le dé­col­lage spec­ta­cu­laire de la ma­rine chi­noise, mais aus­si la ré­sur­rec­tion de la ma­rine ja­po­naise et l’émer­gence d’autres ac­teurs ré­gio­naux ont lar­ge­ment mo­di­fié le pay­sage stra­té­gique.

Au sein de cette ana­lo­gie glo­bale, il existe des res­sem­blances fas­ci­nantes entre la Chine ac­tuelle et l’al­le­magne wil­hel­mienne, deux puis­sances à do­mi­nante continentale, mais qui ont connu par le pas­sé de brillants suc­cès ma­ri­times et en­tendent bien re­trou­ver leur place sur les océans. J’ai si­gna­lé ces res­sem­blances dès 1996 dans un ar­ticle du Tri­mestre du monde ; elles n’ont ces­sé de s’ac­cen­tuer de­puis lors. Lorsque Guillaume II est mon­té sur le trône en 1888, le Reich n’ali­gnait qu’une pe­tite flotte de garde-côtes hié­rar­chi­que­ment rat­ta­chée à l’ar­mée de terre et dont les ami­raux eux-mêmes étaient des gé­né­raux « na­va­li­sés ». Mais le Kai­ser, ap­puyé par les nou­velles élites in­dus­trielles et com­mer­çantes d’une Al­le­magne en plein es­sor, en­ten­dait me­ner une « po­li­tique mon­diale » ( Welt­po­li­tik). Il lui fal­lut pour ce­la une grande ma­rine de com­merce, à l’image de la Hanse ger­ma­nique, prin­ci­pal opé­ra­teur du tra­fic nord-eu­ro­péen entre le XIIE et le XVIIE siècle, et des es­cadres hau­tu­rières pour la pro­té­ger.

Dès 1889, le Kai­ser af­fran­chit l’ami­rau­té de sa su­bor­di­na­tion à l’ar­mée de terre et re­lan­ça les cré­dits na­vals, de plus en plus orien­tés vers la construc­tion de na­vires hau­tu­riers. En 1890, il ac­quit l’île de He­li­go­land, un bloc de cal­caire ron­gé par la mer du Nord, mais qui avait l’in­ap­pré­ciable avan­tage de cou­vrir

Il existe des res­sem­blances fas­ci­nantes entre la Chine ac­tuelle et l’al­le­magne wil­hel­mienne, deux puis­sances à do­mi­nante continentale, mais qui ont connu par le pas­sé de brillants suc­cès ma­ri­times et en­tendent bien re­trou­ver leur place sur les océans.

les ap­proches du lit­to­ral al­le­mand. Il la fit bé­ton­ner, il y ins­tal­la de l’ar­tille­rie lourde, un ar­se­nal sou­ter­rain, un port ca­pable d’ac­cueillir des tor­pilleurs, des U-boote et des croi­seurs ; bref, il en fit une for­te­resse trans­for­mant la « baie al­le­mande » en sanc­tuaire. En 1892, il nom­ma Tir­pitz chef d’état-ma­jor de sa flotte : ce der­nier se fixait pour ho­ri­zon de pou­voir ga­gner une ba­taille dé­ci­sive contre la Royal Na­vy et de­vint l’un des hommes forts du ré­gime. En 1895, d’autre part, Guillaume II inau­gu­ra le ca­nal de Kiel, qui as­su­rait au com­merce et aux es­cadres al­le­mandes une voie de com­mu­ni­ca­tion sé­cu­ri­sée entre la mer du Nord et la Bal­tique. Outre le gain de temps, ce­la les af­fran­chis­sait d’une pos­sible fer­me­ture des dé­troits da­nois, plus ou moins contrô­lés à dis­tance par la di­plo­ma­tie bri­tan­nique.

Comme l’al­le­magne wil­hel­mienne, la Chine ac­tuelle connaît une spec­ta­cu­laire ou­ver­ture au monde grâce aux ré­formes im­pul­sées par Deng Xiao­ping à par­tir de 1979, qui ont en­traî­né une ma­ri­ti­mi­sa­tion éco­no­mique et, cor­ré­la­ti­ve­ment, mi­li­taire. Comme l’al­le­magne wil­hel­mienne en­core, elle est han­tée par le sou­ve­nir de ses gloires ma­ri­times pas­sées, puis­qu’elle do­mi­na les mers d’asie entre le Xe et le XVE siècle. De même que les Al­le­mands d’hier cé­lé­braient le sou­ve­nir de la Hanse, la Chine d’au­jourd’hui ma­gni­fie ce­lui de l’ami­ral Zheng He, qui condui­sit sept ex­pé­di­tions ma­ri­times de 1405 à 1433 et at­tei­gnit les côtes de l’afrique orien­tale : en 2005, le

Il ne s’agit bien sûr pas de ma­jo­rer les ana­lo­gies pour en dé­duire que l’ex­trême-orient se­ra tôt ou tard l’épi­centre d’une nou­velle guerre mon­diale. Chaque cas de fi­gure est dif­fé­rent des autres et le pas­sé n’est pas fa­ta­le­ment ap­pe­lé à se re­pro­duire.

600e an­ni­ver­saire de sa pre­mière mis­sion a no­tam­ment don­né lieu à l’ou­ver­ture d’un parc à thème dans le port de Nan­kin.

Mais le plus frap­pant est le pa­ral­lé­lisme des deux stra­té­gies na­vales. La sanc­tua­ri­sa­tion de la « baie al­le­mande » par le bé­ton­nage de He­li­go­land a pour pen­dant celle de la mer de Chine mé­ri­dio­nale par le bé­ton­nage des moindres ré­cifs per­met­tant d’y éta­blir des points d’ap­pui. Au rôle de Tir­pitz ré­pond d’autre part ce­lui de Liu Hua­qing, qui com­man­da la flotte chi­noise de 1982 à 1988 avant de sié­ger au Co­mi­té per­ma­nent du bu­reau po­li­tique, ins­tance su­prême du Par­ti com­mu­niste : comme son ho­mo­logue al­le­mand, il im­pul­sa le pas­sage d’une flotte de dé­fense cô­tière à une flotte hau­tu­rière. Quant au ca­nal de Kiel, il an­nonce le pro­jet chi­nois de per­ce­ment de l’isthme de Kra, en Thaï­lande, qui évi­te­rait aux na­vires al­lant de l’océan In­dien aux mers de Chine de tran­si­ter par Sin­ga­pour. Tou­te­fois, le re­lief com­plique la réa­li­sa­tion de cette en­tre­prise, qui ne ver­ra peut-être pas le jour.

Il y a d’autres ana­lo­gies. La créa­tion d’une grande ma­rine n’a pas em­pê­ché l’al­le­magne wil­hel­mienne de se lan­cer dans la construc­tion d’une voie fer­rée trans­con­ti­nen­tale, le fa­meux Bag­dad­bahn ou Ham­bourg-bas­so­ra, moyen de rayon­ne­ment com­mer­cial en temps de paix, mais aus­si voie d’ap­pro­vi­sion­ne­ment in­vul­né­rable au sea po­wer bri­tan­nique en temps de guerre. De même, la Chine ac­tuelle double son pro­jet de « nou­velle route ma­ri­time de la soie » par le dé­ve­lop­pe­ment d’une « nou­velle route ter­restre de la soie » dont l’ou­ver­ture d’une liai­son fer­ro­viaire di­recte entre Yi­wu et Londres, en jan­vier 2017, marque un pre­mier suc­cès. On pour­rait aus­si com­pa­rer les in­ves­tis­se­ments ex­té­rieurs et les dia­spo­ras al­le­mandes d’avant 1914 aux in­ves­tis­se­ments et dia­spo­ras chi­nois ac­tuels : dans les deux cas, on a af­faire à un ré­seau co­hé­rent, dont les bé­né­fices en termes com­mer­ciaux, di­plo­ma­tiques et de ren­sei­gne­ment consti­tuent un grand atout.

Il ne s’agit bien sûr pas de ma­jo­rer les ana­lo­gies pour en dé­duire que l’ex­trême-orient se­ra tôt ou tard l’épi­centre d’une nou­velle guerre mon­diale. Chaque cas de fi­gure est dif­fé­rent des autres et le pas­sé n’est pas

fa­ta­le­ment ap­pe­lé à se re­pro­duire. Dans l’al­le­magne wil­hel­mienne par exemple, les mi­li­taires étaient mal contrô­lés par le pou­voir ; la po­li­tique étran­gère était ti­rée à hue et à dia par l’ar­mée et la ma­rine, d’où son aven­tu­risme. Tel n’est pas le cas dans la Chine ac­tuelle : le pou­voir contrôle l’ar­mée, à la­quelle la flotte est théo­ri­que­ment su­bor­don­née, comme l’in­dique son nom de « Ma­rine de l’ar­mée po­pu­laire de Li­bé­ra­tion ».

Dif­fé­rence plus sen­sible en­core, la mer n’était qu’une route com­mer­ciale au dé­but du XXE siècle : elle l’est tou­jours au­jourd’hui, mais est par sur­croît de­ve­nue un es­pace d’ex­trac­tion pé­tro­lière et ga­zière, en at­ten­dant l’ex­ploi­ta­tion d’autres res­sources : mé­taux rares, algues, etc. Ce point n’est tou­te­fois pas ras­su­rant, puis­qu’il ai­guise les convoi­tises dont les fonds ma­rins font l’ob­jet… Si le pire n’est nul­le­ment cer­tain, on ne peut donc l’ex­clure a prio­ri.

Est-il per­ti­nent pour la France de s’in­ves­tir plus dans les af­faires asia­tiques ?

On est ten­té de ré­pondre « oui » dans l’ab­so­lu tant il est évident que l’ave­nir se joue en grande par­tie dans cette ré­gion. Ce­pen­dant, une ana­lo­gie his­to­rique in­cite à tem­pé­rer ce pre­mier mou­ve­ment : au dé­but du XXE siècle, le Royaume-uni ali­gnait la pre­mière flotte mon­diale, mais la mon­tée du pé­ril al­le­mand ne l’en obli­gea pas moins à sous-trai­ter au Ja­pon la dé­fense de ses in­té­rêts ex­trê­meo­rien­taux et à la France celle de ses in­té­rêts mé­di­ter­ra­néens. On voit donc mal comment l’ac­tuelle flotte fran­çaise, qui fi­gure certes dans le trio de tête par ses per­for­mances opé­ra­tion­nelles, mais est tom­bée du qua­trième au sep­tième rang mon­dial en ton­nage entre 1988 et 2016, pour­rait jouer un rôle dé­ci­sif en Asie-pa­ci­fique.

Du reste, le livre blanc or­donne ain­si les prio­ri­tés stra­té­giques : 1) le ter­ri­toire na­tio­nal, 2) l’eu­rope et l’es­pace nord-at­lan­tique, 3) le voi­si­nage de l’eu­rope, en gros du Cau­case à l’afrique, 4) le Proche-orient et le golfe Ara­boPer­sique. Le ter­ri­toire na­tio­nal in­clut bien sûr la Nou­velle-ca­lé­do­nie, la Po­ly­né­sie fran­çaise, Wal­lis-et-fu­tu­na, mais, fort heu­reu­se­ment, ces îles sont très éloi­gnées de la zone de ten­sions ma­jeures qu’est la mer de Chine mé­ri­dio­nale. Et si le livre blanc pré­cise que la France en­tend être à la hau­teur de ses res­pon­sa­bi­li­tés en Asie-pa­ci­fique, ce­la n’ap­pa­raît qu’au cin­quième et der­nier rang des prio­ri­tés, sous la ru­brique très gé­né­rale « Contri­buer à la paix dans le monde ». La Ma­rine na­tio­nale a, comme les autres ar­mées, fait les frais des deux der­niers livres blancs et des lois de pro­gram­ma­tion mi­li­taire les ayant sui­vis. La ques­tion de la « re­mon­tée en puis­sance » est alors de­ve­nue un gar­de­fou. Mais, his­to­ri­que­ment, cette re­mon­tée en puis­sance fonc­tionne-t-elle ? N’abou­tit-elle pas sou­vent au « trop peu, trop tard » ?

Ici, l’his­toire n’est pas d’un très grand se­cours, car elle per­met d’ar­gu­men­ter dans les deux sens. L’exemple de la Krieg­sma­rine na­tio­nale-so­cia­liste illustre le « trop peu, trop tard ». Sa re­mon­tée en puis­sance s’était en ef­fet fixé pour ho­ri­zon la se­conde moi­tié des an­nées 1940 : l’ami­rau­té al­le­mande a donc été prise de court lorsque Londres et Pa­ris ont dé­cla­ré la guerre au Reich le 3 sep­tembre 1939, ce qui l’a obli­gée à pri­vi­lé­gier la guerre sous-ma­rine alors qu’elle avait es­pé­ré pou­voir agir à la fois sur la mer, au-des­sus de la mer et sous la mer. À l’in­verse, la ré­sur­rec­tion de la ma­rine royale après la dé­sas­treuse guerre de Sept Ans (1756-1763) put al­ler jus­qu’à son terme, d’où la vic­toire de la France sur l’an­gle­terre dans la guerre d’amé­rique (1778-1783).

Pour ré­pondre à votre ques­tion, il fau­drait donc être No­stra­da­mus ou ma­dame Ir­ma. L’his­to­rien, lui, n’a pas les moyens de pré­voir avec exac­ti­tude la date de la pro­chaine guerre ; or c’est ce­la seul qui lui per­met­trait d’af­fir­mer le ca­rac­tère trop tar­dif d’une re­mon­tée en puis­sance. Tout au plus peut-il sou­li­gner qu’elle doit idéa­le­ment s’in­sé­rer dans un pro­ces­sus di­plo­ma­tique as­sez contrô­lé pour dif­fé­rer le conflit jus­qu’à l’achè­ve­ment des pro­grammes na­vals. Ce fut le gé­nie de Ver­gennes avant la guerre d’amé­rique, mais il n’existe en l’oc­cur­rence pas de re­cette mi­racle. Les re­la­tions in­ter­na­tio­nales s’ap­pa­rentent en ef­fet à une course au­to­mo­bile dé­ré­gu­lée : si bon conduc­teur que vous soyez, vous ne pou­vez pas em­pê­cher un concur­rent moins ha­bile de perdre le contrôle de son bo­lide et de vous ren­trer de­dans !

Au de­meu­rant, il n’est pas be­soin d’être as­tro­logue ni même his­to­rien pour consta­ter qu’un pays dis­po­sant d’un siège per­ma­nent au Conseil de sé­cu­ri­té de L’ONU doit te­nir son rang, donc consen­tir un ef­fort mi­li­taire bien su­pé­rieur à ce­lui au­quel nous nous sommes ha­bi­tués. On en­tend sou­vent dire que ce siège per­ma­nent dé­coule de la pos­ses­sion de l’arme ato­mique. Ce n’est pas faux, mais li­mi­ta­tif, car la stra­té­gie de dis­sua­sion ne joue que dans cer­tains cas très pré­cis alors que la ca­pa­ci­té de pro­jec­tion na­vale et aé­rienne est constam­ment sol­li­ci­tée. La France re­pré­sente moins de 1 % de la po­pu­la­tion mon­diale, mais elle tient le se­cond rang après les États-unis en nombre d’opé­ra­tions ex­té­rieures. Au­tre­ment dit, la mo­bi­li­té joue le rôle d’un mul­ti­pli­ca­teur de puis­sance : « Si nous sommes cinq fois plus mo­biles que l’en­ne­mi, nous pou­vons lui te­nir tête avec cinq fois moins de forces », écri­vait La­wrence d’ara­bie. À cet égard,

Les re­la­tions in­ter­na­tio­nales s’ap­pa­rentent à une course au­to­mo­bile dé­ré­gu­lée : si bon conduc­teur que vous soyez, vous ne pou­vez pas em­pê­cher un concur­rent moins ha­bile de perdre le contrôle de son bo­lide et de vous ren­trer de­dans !

la re­mon­tée en puis­sance de notre ma­rine et, plus gé­né­ra­le­ment, de nos forces mi­li­taires semble hau­te­ment sou­hai­table. Il n’est ja­mais trop tard pour bien faire !

Vous êtes his­to­rien de for­ma­tion, mais aus­si stra­té­giste par la pra­tique. Que vous ins­pire la si­tua­tion mon­diale na­vale ac­tuelle ?

Votre « mais » me gêne, car j’ai tou­jours abor­dé la stra­té­gie sous l’angle de l’his­toire et vice-ver­sa. Ce sont deux faces d’une même mé­daille, comme le sous-en­ten­dait dé­jà Thu­cy­dide et comme l’ont ex­pli­qué Jo­mi­ni, Ma­han, de Gaulle, notre maître Cou­tau-bé­ga­rie et tant d’autres. Les deux sub­strats com­muns de l’his­toire et de la stra­té­gie sont la na­ture hu­maine et la géo­gra­phie, dont la re­la­tive per­ma­nence ex­plique que l’on puisse re­pé­rer des ana­lo­gies d’une époque à l’autre. Mais cette per­ma­nence n’est que ten­dan­cielle, parce que la na­ture hu­maine est plas­tique et que la géo­gra­phie évo­lue avec les tech­niques de pro­duc­tion, de trans­port, de com­mu­ni­ca­tion et de com­bat. Donc, l’his­toire comme la stra­té­gie sont un mé­lange à pro­por­tions va­riables de ré­cur­rences et de trans­for­ma­tions.

Ce préa­lable po­sé, j’en re­viens d’abord aux pa­ren­tés si­gna­lées plus haut entre la fin du XIXE siècle et notre époque. Dans les deux cas, nous as­sis­tons au pas­sage d’un ordre na­val uni­po­laire – la do­mi­na­tion de la Royal Na­vy puis celle de L’US Na­vy – à un ordre na­val mul­ti­po­laire. J’y vois une chance pour les puis­sances moyennes comme la France, car plus le jeu est ou­vert, plus elles peuvent s’y faire en­tendre, à condi­tion tou­te­fois de s’en don­ner les moyens : dans un tel contexte en ef­fet, « c’est la va­leur of­fen­sive de notre flotte de com­bat qui rend notre al­liance ou notre neu­tra­li­té si pré­cieuse », no­tait en 1885 un stra­té­giste fran­çais ano­nyme, mais pers­pi­cace. Le dé­col­lage ul­té­rieur de la flotte al­le­mande lui don­na rai­son, car elle obli­gea le Royaume-uni à se ré­con­ci­lier avec la France pour pré­ser­ver l’équi­libre eu­ro­péen comme il se conci­liait le Ja­pon pour pré­ser­ver l’équi­libre asia­tique.

Il en est de même au­jourd’hui. Dans un monde uni­po­laire, notre flotte ne pè­se­rait pas lourd. Dans un monde en voie de mul­ti­po­la­ri­sa­tion, elle contri­bue puis­sam­ment à faire en­tendre la voix de la France, car les ÉtatsU­nis ne peuvent faire face seuls à toutes les me­naces qui les guettent : ils ap­pré­cient donc le ren­fort ponc­tuel que re­pré­sente notre groupe aé­ro­na­val, comme on l’a vu lorsque son chef, l’ami­ral Cri­gno­la, a pris le com­man­de­ment de la Task Force 50 amé­ri­caine dans les opé­ra­tions contre Daech (dé­cembre 2015-fé­vrier 2016). Peu au­pa­ra­vant, Vla­di­mir Pou­tine avait sou­hai­té une co­opé­ra­tion fran­co-russe contre les dji­ha­distes du Proche-orient : là en­core, le groupe aé­ro­na­val fran­çais était au centre du jeu. Du cô­té des dif­fé­rences, la France de 2017 pèse moins lourd que celle de 1914, ne se­rait-ce que pour des rai­sons dé­mo­gra­phiques. Mais son re­cul est en par­tie com­pen­sé par la trans­for­ma­tion de ses ins­ti­tu­tions : alors que l’anar­chie par­le­men­ta­riste de la IIIE Ré­pu­blique était un han­di­cap ma­jeur pour la di­plo­ma­tie et la stra­té­gie fran­çaises, la mo­nar­chie ré­pu­bli­caine de la Ve Ré­pu­blique est un atout, car elle rac­cour­cit consi­dé­ra­ble­ment la chaîne de com­man­de­ment et per­met des ac­tions ré­so­lues sous très faible pré­avis. Au­cun autre pays oc­ci­den­tal n’au­rait pu faire preuve de la ré­ac­ti­vi­té qui a ca­rac­té­ri­sé la France dans l’opé­ra­tion « Ser­val » au Ma­li, à la­quelle la Ma­rine a par­ti­ci­pé à la fois sur le plan lo­gis­tique et en dé­ployant des avions de pa­trouille au-des­sus du Sa­ha­ra.

Mais la dif­fé­rence prin­ci­pale entre les an­nées 1900 et notre époque me semble être liée à la mon­dia­li­sa­tion, qui fa­vo­rise l’ac­tion de cin­quièmes co­lonnes : si la su­pé­rio­ri­té de l’oc­ci­dent ré­side dans sa ca­pa­ci­té à pro­je­ter ses forces conven­tion­nelles en ter­ri­toire en­ne­mi, la su­pé­rio­ri­té de ses en­ne­mis est leur ca­pa­ci­té à re­cru­ter des forces ir­ré­gu­lières en Oc­ci­dent ou à les y faire en­trer. Leur stra­té­gie consiste à user du ter­ro­risme pour fixer un maxi­mum de sol­dats oc­ci­den­taux dans des mis­sions de pro­tec­tion comme « Sen­ti­nelle », d’où une at­tri­tion des moyens hu­mains et fi­nan­ciers au dé­tri­ment de l’ac­tion ex­té­rieure. C’était dé­jà le cas pen­dant la guerre d’al­gé­rie, dont on ou­blie sou­vent qu’elle se joua en par­tie dans l’hexa­gone avec les at­ten­tats com­mis par le FLN mé­tro­po­li­tain…

Dans un monde uni­po­laire, notre flotte ne pè­se­rait pas lourd. Dans un monde en voie de mul­ti­po­la­ri­sa­tion, elle contri­bue puis­sam­ment à faire en­tendre la voix de la France.

Pro­pos re­cueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 21 juin 2017

Le Kal­va­ri, pre­mier des sous-ma­rins de type Scor­pène construits en Inde, quitte son dock. La re­cherche de mon­tée en puis­sance touche toute la zone Asie-pa­ci­fique. (© DCNS)

Fré­gate chi­noise de Type-054a. La mon­tée en puis­sance chi­noise a été ra­pide : 24 bâ­ti­ments de ce seul type ont été re­çus de­puis 2008. (© D.R.)

Di­rec­teur d'études à la sec­tion des Sciences his­to­riques et phi­lo­lo­giques de l'école pra­tique des Hautes Études, res­pon­sable du cours de stra­té­gie à l'école de guerre.

Le Charles de Gaulle entre au bas­sin en vue de son IPER. Le bâ­ti­ment est l'un des mar­queurs de la ca­pa­ci­té fran­çaise à conduire des opé­ra­tions na­vales de haute in­ten­si­té. (© DCNS)

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