NOU­VELLES AR­MÉES D’AN­CIEN RÉ­GIME CONTRE NOU­VELLES MASSES

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Jo­seph HEN­RO­TIN

ta­bleau diag­nos­tique de l’ad­ver­saire pro­bable a consi­dé­ra­ble­ment mué de­puis les an­nées 1990 et les dé­bats au­tour de la Ré­vo­lu­tion dans les af­faires mi­li­taires (RMA). L’ad­ver­saire asy­mé­trique, consi­dé­ré comme une nui­sance plus que comme une réelle me­nace pour les forces ex­pé­di­tion­naires, parce qu’il n’avait pas le même ni­veau tech­nique, prend sa re­vanche. Les ex­pé­riences af­ghane et ira­kienne ont ain­si fait la dé­mons­tra­tion de la dif­fi­cul­té des ar­mées «trans­for­mées» et ré­ti­cu­lées à li­qui­der de «simples» in­sur­rec­tions.

Un très sé­rieux aver­tis­se­ment, net­te­ment plus proche des me­naces hy­brides contem­po­raines, avait dé­jà été don­né en 2002, cette fois sous la forme du gi­gan­tesque exer­cice « Mille­nium Chal­lenge », te­nu sur treize jours et d’un coût es­ti­mé à 250 mil­lions de dol­lars. Cen­sé va­li­der les prin­cipes de la Trans­for­ma­tion, il avait vu une force aéronavale et am­phi­bie « bleue » in­ti­mer un ul­ti­ma­tum de red­di­tion de 24 heures à une force « rouge » di­ri­gée par le com­man­dant de l’uni­ver­si­té des Ma­rines, le gé­né­ral Paul Van Ri­per. Pour évi­ter les émis­sions élec­tro­ma­gné­tiques, ce­lui-ci s’est ap­puyé pour ses com­mu­ni­ca­tions sur des es­ta­fettes ou des si­gnaux lu­mi­neux et a uti­li­sé des es­saims de pe­tites em­bar­ca­tions pour dé­ter­mi­ner la po­si­tion de la force bleue. Dans la fou­lée de sa dé­tec­tion, au deuxième jour de l’exer­cice, le tir si­mu­lé de mis­siles an­ti­na­vires a abou­ti à la des­truc­tion d’un porte-avions, de dix croi­seurs et des­troyers et de cinq ou six na­vires am­phi­bies – soit la perte théo­rique de 20 000 hommes. Une deuxième vague, no­tam­ment consti­tuée de pe­tites em­bar­ca­tions-sui­cides peu dé­tec­tables, a en­core ac­cru les pertes bleues. Dé­ran­geante pour la nou­velle orien­ta­tion de la dé­fense amé­ri­caine, cette phase a été tout sim­ple­ment gom­mée de l’exer­cice et les « rouges » ont en­suite été obli­gés d’al­lu­mer l’en­semble de leurs ra­dars, sans avoir la pos­si­bi­li­té de cher­cher à abattre les avions de com­bat bleus. Sans sur­prise, dans pa­reilles cir­cons­tances, les « bleus » ont fi­na­le­ment été vic­to­rieux (1). « Mille­nium Chal­lenge » ré­sume l’hu­bris tech­nos­tra­té­gique de la RMA/ Trans­for­ma­tion. La dé­mons­tra­tion concrète d’un pro­blème stra­té­gique ma­jeur n’a pas im­pli­qué de re­mise en ques­tion for­melle, alors qu’une stra­té­gie saine de­vrait y in­ci­ter. Or les condi­tions dans les­quelles la phase ini­tiale de l’exer­cice a été conduite sont ap­pe­lées, peu ou prou, à être re­pro­duites. De fac­to, sous le seul angle tech­no­lo­gique de la chose, la pro­li­fé­ra­tion de sys­tèmes d’armes évo­lués et uti­li­sables fa­ci­le­ment par le plus grand nombre est avé­rée, qu’elle soit ou non vo­lon­taire pour les États y par­ti­ci­pant.

« Mille­nium Chal­lenge » ré­sume l’hu­bris tech­nos­tra­té­gique de la Rma/trans­for­ma­tion. La dé­mons­tra­tion concrète d’un pro­blème stra­té­gique ma­jeur n’a pas im­pli­qué de re­mise en ques­tion for­melle, alors qu’une stra­té­gie saine de­vrait y in­ci­ter.

LA GÉ­NÉ­RA­LI­SA­TION DE LA GUERRE HY­BRIDE

La ques­tion de « l’uti­li­sa­tion par le plus grand nombre » de ces ar­me­ments est

es­sen­tielle, parce qu’elle dé­ter­mine l’émer­gence d’une masse puis­sam­ment ar­mée, une vé­ri­table in­fan­te­rie hy­bride de nou­velle gé­né­ra­tion. Cette évo­lu­tion, de ce point de vue, pour­rait être com­pa­rable à celle ob­ser­vée au sein de « la » ré­vo­lu­tion mi­li­taire qui a eu lieu du XVE au XVIIE siècle et dont les pré­mices furent la mas­si­fi­ca­tion de l’in­fan­te­rie, parce qu’il était plus fa­cile d’ap­prendre le ma­nie­ment des armes à feu – fussent-elles en­core peu fiables – que ce­lui des armes de jet exis­tant préa­la­ble­ment. En consé­quence, la struc­ture des forces en avait été bou­le­ver­sée : l’arme à feu a per­mis la masse, tan­dis que la guerre fai­sait l’état, le­quel dis­po­sait des res­sources fis­cales pour payer les nou­velles ar­mées. Au XVIIIE siècle, un cycle est bou­clé avec une na­tion en armes qui peut tou­jours comp­ter sur un ap­pren­tis­sage ai­sé des armes à feu ; c’est alors la fin des ar­mées d’an­cien ré­gime (2).

Le che­va­lier sur sa mon­ture, l’ar­cher, l’ar­ba­lé­trier – au­tant d’ar­ché­types de « sol­dats-tech­ni­ciens » mo­bi­li­sant pour leur équi­pe­ment les tech­no­lo­gies par­mi les plus évo­luées de leurs époques – ont ain­si fi­ni par dis­pa­raître sous le poids de la masse, tout comme les ca­nons sont ve­nus à bout des for­te­resses. Le « sol­dat-tech­ni­cien » des « nou­velles ar­mées d’an­cien ré­gime »,

Le « sol­dat-tech­ni­cien » des « nou­velles ar­mées d’an­cien ré­gime », res­source de­ve­nue rare et coû­teuse, dis­pa­raî­tra-t-il à son tour sous les coups de bou­toir de nou­velles masses do­tées non plus des pre­mières armes à feu du XIVE siècle, mais de ca­pa­ci­tés de com­bat noc­turne et de mis­siles an­ti­chars du XXE ?

res­source de­ve­nue rare et coû­teuse, dis­pa­raî­tra-t-il à son tour sous les coups de bou­toir de nou­velles masses do­tées non plus des pre­mières armes à feu du XIVE siècle, mais de ca­pa­ci­tés de com­bat noc­turne et de mis­siles an­ti­chars du XXE ? Sans doute est-il bien trop tôt pour le dire, mais il est dif­fi­cile de ne pas y voir à la fois une « re­vanche » et un abou­tis­se­ment de la RMA qu’il semble per­ti­nent d’en­vi­sa­ger comme une hy­po­thèse sé­rieuse. De fac­to, les consé­quences po­li­tiques de ces « nou­velles masses » sont po­ten­tiel­le­ment im­por­tantes. En cou­plant la qua­li­té, la quan­ti­té et la mo­ti­va­tion, ces tech­no-gué­rillas sont sus­cep­tibles de re­mettre les ordres po­li­tiques ré­gio­naux en ques­tion. En ef­fet, elles se do­te­raient d’un réel pou­voir dis­sua­sif à l’égard d’états cher­chant à mettre en échec le pro­jet po­li­tique qu’elles por­te­raient. Ceux-ci n’in­ter­vien­draient dès lors plus que lorsque leurs in­té­rêts su­prêmes sont en jeu, le mo­dèle ex­pé­di­tion­naire étant dé­fi­ni­ti­ve­ment ré­vo­lu.

Certes, là comme ailleurs, il n’y a point de dé­ter­mi­nisme, mais l’on peut s’in­ter­ro­ger sur l’ap­ti­tude des forces « trans­for­mées » et des États à y faire face. Si les forces « trans­for­mées » ont pour par­tie ti­ré les le­çons tech­niques de l’exer­cice « Mille­nium Chal­lenge » comme des opé­ra­tions af­ghane et ira­kienne, no­tam­ment en mul­ti­pliant cap­teurs et ar­me­ments adap­tés, comment agir sur le plan stra­té­gique face aux dé­fis po­sés par les tech­no-gué­rillas ? Ten­ter de ré­pondre à cette ques­tion exige, d’em­blée, de se dé­par­tir des sché­mas tra­di­tion­nels où seules in­ter­vien­draient des forces « trans­for­mées » et d’en­vi­sa­ger que des forces évo­luant dif­fé­rem­ment soient mises en oeuvre de ma­nière co­or­don­née par les États eux-mêmes. Il faut, en ef­fet, re­mar­quer ici que nombre d’états

ont his­to­ri­que­ment eu re­cours – et conti­nuent d’avoir re­cours – à des formes plus ou moins liées à la guerre hy­bride. En Chine, de la ré­vo­lu­tion de 1949 jus­qu’aux an­nées 1980, le choix a été fait – au­tant pour des rai­sons idéo­lo­giques que par né­ces­si­té – de s’orien­ter vers une ar­mée de masse com­bi­nant à la fois les ca­rac­té­ris­tiques d’une force ré­gu­lière et une in­cli­na­tion pour la conduite d’une gué­rilla sous les traits du concept de « dis­sua­sion po­pu­laire » puis de « guerre po­pu­laire dans les condi­tions mo­dernes » et en­fin de « guerre po­pu­laire au XXIE siècle » (3).

Le dé­ve­lop­pe­ment des uni­tés blin­dées/ mé­ca­ni­sées, per­çues comme des « armes tech­ni­ciennes », a été ré­fré­né par Mao. Con­tre­ba­lan­çant le dé­fi­cit de puis­sance se creu­sant alors avec ses ad­ver­saires po­ten­tiels (4), ce der­nier a maillé le ter­ri­toire d’uni­tés fon­dées sur la gi­gan­tesque masse de conscrits et d’an­ciens du ser­vice mi­li­taire et char­riant les images écu­lées de pay­sans cher­chant à pla­cer des ex­plo­sifs sous des chars ad­verses. Do­tées d’ar­me­ments lé­gers, de mines, de lance-ro­quettes, voire de ca­nons an­ti­aé­riens, ces uni­tés au­raient com­bat­tu de fa­çon dé­cen­tra­li­sée. Ce­pen­dant, le pen­dant de cette dé­cen­tra­li­sa­tion forte est un contrôle so­cial puis­sant exer­cé par les ins­tances lo­cales du Par­ti com­mu­niste. Les ré­formes lan­cées à par­tir des an­nées 1980 par Deng Xiao­ping, et plus en­core dans les an­nées 1990, et la trans­for­ma­tion/pro­fes­sion­na­li­sa­tion de l’ar­mée de li­bé­ra­tion po­pu­laire ont pu faire croire à une re­mise en ques­tion de cette vi­sion. Mais, pour au­tant, ré­serves et mi­lices n’ont pas été aban­don­nées, le sys­tème étant ré­for­mé en 1998.

En plus de mis­sions de sou­tien aux uni­tés ré­gu­lières, les uni­tés de mi­lice, de la po­lice et de la ré­serve se sont, pour cer­taines, vu at­tri­buer des mis­sions de guerre de l’in­for­ma­tion, tan­dis que d’autres uni­tés de mi­lice ont été créées en vue de la res­tau­ra­tion d’in­fra­struc­tures cri­tiques qui au­raient été at­ta­quées. Leur rôle est consi­dé­ré comme cen­tral dès lors que les opé­ra­tions mi­li­taires se­raient ap­pe­lées à du­rer plus de quelques jours. Dans le même temps, la ré­forme de 1998 a per­mis, en dé­pit d’une mo­der­ni­sa­tion des forces conven­tion­nelles, de den­si­fier la cou­ver­ture ter­ri­to­riale des forces de ré­serve et de créer des uni­tés dans des pro­vinces (le prin­ci­pal ré­fé­rent pour les forces de ré­serve) qui n’en étaient pas do­tées. Au de­meu­rant, les ré­ser­vistes sont gé­né­ra­le­ment des an­ciens de l’ac­tive, et chaque uni­té semble bé­né­fi­cier d’un pe­tit noyau de sol­dats d’ac­tive jouant un rôle de co­or­di­na­tion et de mo­bi­li­sa­tion. Sur­tout, les spé­cia­listes du sec­teur ci­vil (in­dus­trie chi­mique, té­lé­com­mu­ni­ca­tions) sont af­fec­tés à des uni­tés en rap­port avec leurs com­pé­tences, de sorte que celles-ci ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment à consi­dé­rer comme de se­cond rang, mais bien comme des ac­teurs de pre­mière force. Fi­na­le­ment, pour Den­nis Blas­ko, les ré­serves et les forces pa­ra­mi­li­taires per­met­traient d’en­ga­ger de 450 000 à 600 000 per­sonnes sup­plé­men­taires dans les opé­ra­tions (5).

D’autres exemples peuvent être ci­tés, au Royaume-uni ou aux États-unis, tan­dis que d’autres op­tions ont pu être mises en avant, no­tam­ment dans le dé­jà très spé­ci­fique cas suisse (où l’ar­mée n’est pas « na­tio­nale », mais « de mi­lice »), B. Wicht pou­vant pro­po­ser le mo­dèle de « swiss­bo­lah » (6). Cette vi­sion vient ce­pen­dant ac­ter la fin de l’état-na­tion en tant qu’en­ti­té per­ti­nente de conduite de la guerre et n’est donc pas né­ces­sai­re­ment re­pro­duc­tible. De fac­to, l’état-na­tion reste pour l’ins­tant le prin­ci­pal cadre de ré­fé­rence po­li­tique et stra­té­gique, non seu­le­ment en conser­vant le mo­no­pole de la vio­lence lé­gi­time, mais en consti­tuant éga­le­ment le prin­ci­pal cadre d’am­bi­tion de nombre d’or­ga­ni­sa­tions ir­ré­gu­lières.

Concrè­te­ment, il s’agit d’en re­ve­nir à une vi­sion cen­trée sur une stra­té­gie de sé­cu­ri­té na­tio­nale fon­dée sur la stra­té­gie in­té­grale de Poi­rier et per­met­tant de réel­le­ment mettre en sy­ner­gie l’en­semble des ac­teurs de la sé­cu­ri­té na­tio­nale, du po­li­cier au mi­li­taire.

COMMENT S’ADAP­TER ?

Trois op­tions, non ex­clu­sives l’une de l’autre, s’offrent aux or­ga­ni­sa­tions mi­li­taires éta­tiques. La plus fa­cile concep­tuel­le­ment re­vient à étendre les lo­giques de Trans­for­ma­tion en pro­cé­dant à une coû­teuse mon­tée en puis­sance cen­trée sur une plus grande « masse trans­for­mée ». La deuxième consiste à jouer la carte du conti­nuum « sé­cu­ri­té-dé­fense » qui per­met de prendre en compte la « glo­ca­li­sa­tion » de l’en­ne­mi pro­bable. Concrè­te­ment, il s’agit ain­si d’en re­ve­nir à une vi­sion cen­trée sur une stra­té­gie de sé­cu­ri­té na­tio­nale fon­dée sur la stra­té­gie in­té­grale de Poi­rier et per­met­tant de réel­le­ment mettre en sy­ner­gie l’en­semble des ac­teurs de la sé­cu­ri­té na­tio­nale, du po­li­cier au mi­li­taire. L’op­tion est ce­pen­dant dé­li­cate à ma­nier, dès lors que le mé­tier et les spé­ci­fi­ci­tés de l’un ne sont pas ceux de l’autre et que les prin­cipes de sé­cu­ri­té à l’in­té­rieur des fron­tières ne sont pas ceux ré­gis­sant l’art de la guerre – ce qui vaut d’ailleurs pour le droit comme pour les pra­tiques opé­ra­tion­nelles. Il faut donc se gar­der de voir le po­li­cier comme un mi­li­taire po­ten­tiel, ou l’in­verse ; et donc bien com­prendre que leurs spé­ci­fi­ci­tés pro­duisent des com­plé­men­ta­ri­tés.

Une troi­sième op­tion consti­tue le creu­set his­to­rique de la guerre hy­bride et re­pose sur une vi­sion ré­ti­cu­lée de l’em­ploi de forces di­verses : le com­bat cou­plé ( com­pound war­fare). Il consiste en « l’uti­li­sa­tion si­mul­ta­née d’une force prin­ci­pale et de forces de gué­rilla contre un en­ne­mi (7) ». Ce fai­sant, on crée ain­si une hy­bri­da­tion cou­plant « à la fois des forces conven­tion­nelles (concen­trées) et non conven­tion­nelles (dis­per­sées) dans le même temps (8) ». Les forces conven­tion­nelles en­gagent alors leurs avan­tages com­pa­ra­tifs – en ma­tière d’avia­tion ou de ren­sei­gne­ment –, mais bé­né­fi­cient de la masse ap­por­tée par les forces « non conven­tion­nelles » ou « de gué­rilla ». Dans l’op­tique de T. M. Hu­ber, elles sont le plus sou­vent is­sues du cru et connaissent donc aus­si bien le ter­rain que les sub­ti­li­tés so­cio­po­li­tiques de la zone dans la­quelle elles opé­re­ront. Ain­si, une « force cou­plée » n’est guère qu’un as­sem­blage ad hoc de forces, réa­li­sé en fonc­tion des né­ces­si­tés du mo­ment, et ce, qu’elle s’ap­puie sur des forces pré­exis­tantes ou sur la mise en place d’une or­ga­ni­sa­tion spé­ci­fique.

Ce type d’in­té­gra­tion confine au « mo­dèle af­ghan » de S. Biddle, lorsque des forces spé­ciales en­ca­draient l’al­liance du Nord de Mas­soud fin 2001, tout en bé­né­fi­ciant d’un ap­pui aé­rien di­ver­si­fié (9). Ce même sché­ma or­ga­ni­sa­tion­nel avait éga­le­ment été pro­po­sé dans la pla­ni­fi­ca­tion de ce qui al­lait de­ve­nir l’opé­ra­tion « Ira­qi Free­dom » avant d’être re­je­té au pro­fit d’une in­ter­ven­tion de fac­ture plus clas­sique. Ce­pen­dant, les forces amé­ri­caines sont en­suite re­ve­nues à cette concep­tion : il s’agis­sait de re­mettre sur pied – après les avoir dé­man­te­lées – les forces ar­mées et de po­lice, tout en met­tant en place des mi­lices al­liées, à l’ins­tar des Sons of Iraq. À cer­tains égards, on peut aus­si s’in­ter­ro­ger sur la va­leur d’opé­ra­tion cou­plée d’« Al­lied Force » (Ko­so­vo, 1999), les forces aé­riennes de L’OTAN étant char­gées de chas­ser les forces serbes du Ko­so­vo, où l’ar­mée de li­bé­ra­tion du Ko­so­vo (UCK) opé­rait éga­le­ment. Si le cou­plage entre les forces en pré­sence a été dis­ten­du, il a, dans les faits, ef­fec­ti­ve­ment fonc­tion­né.

La même ques­tion se pose à pro­pos de l’opé­ra­tion « Har­mat­tan » (Li­bye 2011), les forces aé­riennes de L’OTAN ain­si que des élé­ments des forces spé­ciales in­ter­ve­nant en sou­tien des forces in­sur­gées du Conseil na­tio­nal de tran­si­tion, et ce, jus­qu’à la chute de Kadha­fi. Si l’opé­ra­tion n’a ja­mais été pré­sen­tée of­fi­ciel­le­ment ain­si, elle a de fac­to, consis­té à uti­li­ser la puis­sance aé­rienne coa­li­sée contre les élé­ments iden­ti­fiables des forces li­byennes, les forces in­sur­gées pro­gres­sant au sol et per­met­tant d’ef­fec­ti­ve­ment conqué­rir le ter­rain – sans d’ailleurs qu’un haut de­gré de co­or­di­na­tion soit re­quis entre les forces. Très sou­vent, les forces de L’OTAN ne connais­saient les po­si­tions in­sur­gées qu’à l’aide de leurs cap­teurs et non du fait d’élé­ments de liai­son – au risque, comme le 7 avril 2011, de tuer des in­sur­gés qui s’étaient em­pa­rés de blin­dés. À bien des égards, « Bar­khane » res­sor­tit éga­le­ment de ce type de lo­gique.

Au de­meu­rant, cette forme de com­bat n’est pas propre aux ar­mées ayant une forte charge tech­no­lo­gique. Le com­bat cou­plé a aus­si été ob­ser­vé en So­ma­lie, où des forces ré­gu­lières éthio­piennes ont com­bat­tu, à par­tir de 2007, avec des forces lo­cales plus ou moins ré­gu­lières. C’est sans doute dans les opé­ra­tions de contre-in­sur­rec­tion ou de lutte contre des ad­ver­saires hy­brides que le com­bat cou­plé pour­rait pro­duire le maxi­mum de ses ef­fets mi­li­taires. Pra­ti­que­ment, elles sont na­tu­rel­le­ment des opé­ra­tions dis­tri­buées, que l’on es­time être les plus aptes à lut­ter contre des ad­ver­saires hy­brides, per­met­tant de mailler une zone don­née par une masse de contrôle/ do­mi­na­tion, tout en fai­sant bé­né­fi­cier les nodes ain­si créés d’une masse de ma­noeuvre tech­ni­que­ment évo­luée, que cette der­nière agisse dans le cadre d’ap­puis ou d’opé­ra­tions ponc­tuelles. L’af­faire est évi­dem­ment plus com­plexe à réa­li­ser qu’à concep­tua­li­ser, parce qu’elle dé­pend du de­gré de co­hé­sion/sy­ner­gie entre les ac­teurs, ce qui im­pose la mise en oeuvre de pro­ces­sus de com­man­de­ment adé­quats, mais aus­si d’avoir des ob­jec­tifs po­li­tiques iden­tiques. Elle dé­pend éga­le­ment des qua­li­tés des forces uti­li­sées pour le maillage, leur for­ma­tion ap­pa­rais­sant ra­pi­de­ment comme es­sen­tielle. Mieux en­core, la masse de ma­noeuvre, tech­ni­que­ment plus évo­luée – en toute hy­po­thèse, fran­çaise –, peut alors plus na­tu­rel­le­ment mettre en oeuvre des ac­tions opé­ra­tives, en étant le cas échéant sou­te­nue (lo­gis­tique, ren­sei­gne­ment) par les forces de maillage.

C’est sans doute dans les opé­ra­tions de contrein­sur­rec­tion ou de lutte contre des ad­ver­saires hy­brides que le com­bat cou­plé pour­rait pro­duire le maxi­mum de ses ef­fets mi­li­taires.

Notes

(1) John Ar­quilla, « The New Rules of War », Fo­rei­gn Po­li­cy, mars/avril 2010. (2) Mi­chel Fort­mann, Les cycles de Mars. Ré­vo­lu­tions mi­li­taires et édi­fi­ca­tion éta­tique de la Re­nais­sance à nos jours, Eco­no­mi­ca, Pa­ris, 2009. (3) Voir Jo­seph Hen­ro­tin, Tech­no-gué­rilla et guerre hy­bride. Le pire des deux mondes, Nu­vis, Pa­ris, 2014. (4) Le­quel n’em­pêche pas la Chine de me­ner des ac­tions ponc­tuelles, comme en Inde en 1962 ou au Viet­nam en 1979. (5) Den­nis J. Blas­ko, « People’s War in the 21st Cen­tu­ry: The Mi­li­tia and the Reserve » in Da­vid M. Fin­kel­stein et Kris­ten Gunnes (dir.), Ci­vil-mi­li­ta­ry Re­la­tions in To­day’s Chi­na. Swim­ming in New Seas, CNA Cor­po­ra­tion, Ar­monk, 2007. (6) Ber­nard Wicht, Eu­rope Mad Max de­main ? Re­tour à la dé­fense ci­toyenne, Favre, Lau­sanne, 2013. (7) Tho­mas M. Hu­ber (dir.), Com­pound War­fare: That Fa­tal Knot, Com­bat Stu­dies Ins­ti­tute, Com­mand and Ge­ne­ral Staff Col­lege, Fort Lea­ven­worth, sep­tembre 2002, p. 1. (8) Ibi­dem. (9) Ste­phen D. Biddle, « Al­lies, Air­po­wer and Mo­dern War­fare: The Af­ghan Mo­del », In­ter­na­tio­nal Se­cu­ri­ty, vol. 30, no 3, hi­ver 2005-2006.

Dans une opé­ra­tion comme « Bar­khane », la masse est for­mée par les ar­mées afri­caines, qui peuvent « te­nir » le ter­rain, la France in­jec­tant une force de ma­noeuvre ti­rant par­ti des tech­no­lo­gies à sa dis­po­si­tion. (© EMA Com)

Re­mor­quage de L'USS Cole après l'at­taque qu'il a su­bie. De­puis lors, les tech­niques des groupes ir­ré­gu­liers ont consi­dé­ra­ble­ment évo­lué. (© US Na­vy)

Les lo­giques liées aux mises en ré­seau de­vraient per­mettre d'op­ti­mi­ser et de ren­ta­bi­li­ser des équi­pe­ments plus an­ciens. (© US Air Force)

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