LES AWACS DU 36e EDCA, NOEUDS CRU­CIAUX DE LA PUIS­SANCE AÉ­RIENNE FRAN­ÇAISE

NOEUDS CRU­CIAUX DE LA PUIS­SANCE AÉ­RIENNE FRAN­ÇAISE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Yan­nick SMALDORE

de L’AWACS (1) re­monte aus­si loin que l’in­ven­tion du ra­dar lui-même. Ins­tal­lés sur un avion lourd, les ra­dars peuvent voir plus loin en s’af­fran­chis­sant des masques du re­lief, per­met­tant ain­si une ef­fi­ca­ci­té to­tale dans les mis­sions de dé­tec­tion, de sur­veillance et de contrôle aé­rien aé­ro­por­té. À la fin des an­nées 1970, la dis­lo­ca­tion de l’em­pire co­lo­nial fran­çais conduit l’ar­mée de l’air à ré­duire ses dé­ploie­ments per­ma­nents et à dé­ve­lop­per ses ca­pa­ci­tés de pro­jec­tion loin­taine, la me­nant à s’in­té­res­ser aux avions-ra­dars.

Après avoir en­vi­sa­gé di­verses so­lu­tions, dont une par­ti­ci­pa­tion au Nim­rod AEW3 bri­tan­nique ou en­core l’uti­li­sa­tion de cel­lules Tran­sall ou At­lan­tic, la loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire 1987-1991 en­té­rine la dé­ci­sion pour la France d’ac­qué­rir quatre AWACS, qui en­tre­ront en ser­vice juste après la guerre du Golfe (2). L’E-3 Sen­try, ba­sé sur le vé­né­rable Boeing 707, reste au­jourd’hui la cel­lule D’AWACS la plus ré­pan­due au monde, mais les ca­pa­ci­tés ac­tuelles des ap­pa­reils mo­der­ni­sés n’ont plus grand-chose à voir avec celles des avions d’ori­gine. Em­bar­qué à bord de L’E-3F no 36-CC « Tête de Dogue » ba­sé à Avord, nous re­ve­nons sur ces nou­velles ca­pa­ci­tés, plus es­sen­tielles que ja­mais pour la co­or­di­na­tion des opé­ra­tions mi­li­taires aé­riennes, aé­ro­ter­restres et aé­ro­ma­ri­times. Des di­zaines de sym­boles aux formes et cou­leurs va­riées s’animent sur l’écran de l’opé­ra­teur as­sis de­vant sa console au coeur du fu­se­lage sans hu­blot de L’AWACS. Par­ti­cu­liè­re­ment confuse pour le pro­fane, la si­tua­tion tac­tique ain­si pré­sen­tée nous montre une tren­taine d’avions de com­bat évo­luant ra­pi­de­ment de ma­nière co­or­don­née au-des­sus du golfe de Gas­cogne. En re­trait au-des­sus de la Bre­tagne, l’or­bite de notre AWACS est net­te­ment vi­sible, ain­si qu’un gros point qua­si fixe qui semble au centre de toutes les at­ten­tions, plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres plus au sud-ouest. Il s’agit de la FREMM Aqui­taine qui joue un na­vire de la force op­po­sante, au nom de code « Dog­fish ». De­puis la des­truc­tion quelques mi­nutes plus tôt d’un autre bâ­ti­ment en­ne­mi si­mu­lé par la fré­gate néer­lan­daise De Ruy­ter, « Dog­fish » at­tire vers lui les chas­seurs al­liés dé­ployés pour forcer le blo­cus ma­ri­time de la na­tion op­po­sante. Dans le casque, les « call­si­gns » et des ac­cents bien dis­tinc­tifs se mul­ti­plient : bri­tan­nique, suisse, ita­lien, por­tu­gais…

Au to­tal, deux dou­zaines de chas­seurs al­liés agissent sous la co­or­di­na­tion de L’AWACS fran­çais dont l’in­di­ca­tif ra­dio est « Cy­ra­no ». Face à eux, huit Rafale M de la base de Lan­di­vi­siau si­mulent des chas­seurs op­po­sants, aux cô­tés de Saab 105 au­tri­chiens fi­gu­rant des avions d’at­taque lé­gers, sou­te­nus par un E-2C Haw­keye de la flot­tille 4F. Le com­bat est in­tense, mais net­te­ment dés­équi­li­bré en fa­veur des al­liés. En­core quelques

Deux dou­zaines de chas­seurs al­liés agissent sous la co­or­di­na­tion de L’AWACS fran­çais dont l’in­di­ca­tif ra­dio est « Cy­ra­no ». Face à eux, huit Rafale M de la base de Lan­di­vi­siau si­mulent des chas­seurs op­po­sants, aux cô­tés de Saab 105 au­tri­chiens fi­gu­rant des avions d’at­taque lé­gers, sou­te­nus par un E-2C Haw­keye de la flot­tille 4F.

mi­nutes d’agi­ta­tion au­tour de « Dog­fish » et l’exer­cice « Ti­ger Meet » du jour se ter­mine sur un suc­cès. Notre AWACS se di­rige alors vers Avord. En cas de be­soin, l’ap­pa­reil pour­ra re­dé­col­ler ra­pi­de­ment pour ré­pondre à toute me­nace ve­nue de l’ex­té­rieur ou de l’in­té­rieur, qu’il s’agisse d’une vi­site im­promp­tue de bom­bar­diers russes à la li­mite de notre es­pace aé­rien ou d’un risque d’at­ten­tat ter­ro­riste par exemple.

En­trés en ser­vice en France au dé­but des an­nées 1990, les quatre E-3F Sen­try s’avèrent en ef­fet es­sen­tiels à l’en­semble des opé­ra­tions aé­riennes ma­jeures, de la pro­tec­tion du ter­ri­toire na­tio­nal à la conduite des opé­ra­tions aé­ro­por­tées, aé­ro­ter­restres et, bien évi­dem­ment, aé­ro­ma­ri­times. Tech­ni­que­ment par­lant, les AWACS sont des sys­tèmes de dé­tec­tion, d’alerte et de contrôle aé­ro­por­tés, leur grand ra­dôme et les an­tennes pas­sives de flanc étant ca­pables de dé­tec­ter des cibles aé­riennes, na­vales et, dans cer­tains cas, ter­restres, à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres, tan­dis que les opé­ra­teurs em­bar­qués dans l’avion ré­per­to­rient et clas­si­fient les pistes ob­te­nues afin d’éta­blir une si­tua­tion tac­tique claire qu’ils com­mu­niquent aux forces al­liées sous leur res­pon­sa­bi­li­té. La mé­tho­do­lo­gie en France se dis­tingue d’ailleurs, dans ce do­maine, de celle adop­tée à bord des AWACS de L’USAF ou de L’OTAN. His­to­ri­que­ment, l’ar­mée de l’air fran­çaise a cher­ché à ob­te­nir des ef­fets tac­tiques et stra­té­giques im­por­tants avec des moyens re­la­ti­ve­ment mo­destes, condui­sant au dé­ve­lop­pe­ment de sys­tèmes ou de pro­cé­dures mi­sant bien plus sur les as­pects qua­li­ta­tifs et sy­ner­giques que sur la force du nombre.

Ain­si, à bord des AWACS, les opé­ra­teurs fran­çais tra­vaillent en vé­ri­table par­te­na­riat avec les pi­lotes de chasse qu’ils ac­com­pagnent. Quand les Sen­try de L’USAF ou de L’OTAN dé­ve­loppent des si­tua­tions tac­tiques gé­né­rales qu’ils trans­mettent, par ra­dio ou liai­son de don­nées, à l’en­semble des vec- teurs en­vi­ron­nants, les opé­ra­teurs D’AWACS fran­çais ont plu­tôt ten­dance à an­ti­ci­per les be­soins propres à cha­cun, per­son­na­li­sant les don­nées qu’ils en­voient afin d’al­lé­ger la charge de tra­vail des pi­lotes de com­bat qui se concentrent alors sur leur mis­sion plu­tôt que sur le tri des in­for­ma­tions. Bien en­ten­du, les mé­tho­do­lo­gies OTAN res­tent connues et maî­tri­sées des avia­teurs fran­çais, et leurs par­ti­cu­la­ri­tés mé­tho­do­lo­giques s’ins­crivent dans le cadre des pro­cé­dures C2 (Com­mand and Control) com­munes à toute l’al­liance.

RÉ­NO­VA­TION À MI-VIE ET MO­DER­NI­SA­TION CONTI­NUE

Ain­si, un peu plus en­core que leurs équi­va­lents al­liés, les AWACS fran­çais agissent comme des centres né­vral­giques pour la col­lecte et la re­dis­tri­bu­tion d’in­for­ma­tions. Alors que la lutte in­fo­cen­trée est au centre de toutes les mo­der­ni­sa­tions de forces ar­mées, les AWACS ap­portent à toute ar­mée en pos­sé­dant un so­lide re­tour d’ex­pé­rience en ma­tière de fu­sion de don­nées, de com­man­de­ment dé­por­té et de pro­cé­dures de com­mu­ni­ca­tion cen­tra­li­sées, des tâches qui pour­raient bien être confiées dans un ave­nir proche à des in­tel­li­gences ar­ti­fi­cielles ex­trê­me­ment pous­sées. Au­jourd’hui, tou­te­fois, la réa­li­sa­tion de ces tâches dé­pend en­core gran­de­ment des opé­ra­teurs hu­mains. Mal­gré les tech­no­lo­gies de pointe em­bar­quées dans les E-3F ré­cem­ment ré­no­vés, c’est bien une chaîne hu­maine qui, d’un bout à l’autre de la ca­bine de L’AWACS, per­met­tra de four­nir aux forces al­liées les in­for­ma­tions, et donc la pro­tec­tion et la ca­pa­ci­té de se pro­je­ter, dont elles ont be­soin. Alors que le poste de pi­lo­tage, qui de­vrait bien­tôt être mo­der­ni­sé, est en­core do­té des ca­drans à ai­guilles propres aux Boeing 707 des an­nées 1960, toute la ca­bine et le sys­tème de com­bat des AWACS fran­çais ont été ré­no­vés entre 2014 et 2016 dans un stan­dard proche du Block 40/45 des E-3G amé­ri­cains.

Toutes les consoles ont ain­si été mo­der­ni­sées, équi­pées d’écrans plats, d’une in­ter­face amé­lio­rée, et re­liées à des cal­cu­la­teurs et des uni­tés de sto­ckage mo­dernes. Ma­té­riel­le­ment, l’an­tenne prin­ci­pale du ra­dar AN/APY-2 reste la même, mais la puis­sance de cal­cul a été consi­dé­ra­ble­ment ac­crue, et les al­go­rithmes du sys­tème de com­bat com­plè­te­ment ré­écrits se­lon une nou­velle ar­chi­tec­ture, ce qui a pour consé­quence d’aug­men­ter ra­di­ca­le­ment le nombre de pistes pou­vant être trai­tées par le sys­tème ain­si que la dis­tance maxi­male de dé­tec­tion, à 360°, y com­pris face à des cibles fur­tives évo­luant à basse al­ti­tude. L’IFF (Iden­ti­fi­ca­tion Friend-or-foe, iden­ti­fi­ca­tion ami/en­ne­mi) four­ni par l’an­tenne se­con­daire sous le ra­dôme a été mo­der­ni­sé, of­frant une meilleure ca­pa­ci­té d’iden­ti­fi­ca­tion au com­bat, no­tam­ment à très basse al­ti­tude. Deux ca­ré­nages la­té­raux sur les flancs de l’ap­pa­reil et un troi­sième sous le nez cachent le sys­tème ESM de l’ap­pa­reil, un en­semble d’an­tennes d’écoute élec­tro­nique of­frant aux E-3F une ca­pa­ci­té

Mal­gré les tech­no­lo­gies de pointe em­bar­quées dans les E-3F ré­cem­ment ré­no­vés, c’est bien une chaîne hu­maine qui, d’un bout à l’autre de la ca­bine de L’AWACS, per­met­tra de four­nir aux forces al­liées les in­for­ma­tions, et donc la pro­tec­tion et la ca­pa­ci­té de se pro­je­ter, dont elles ont be­soin.

ELINT (ren­sei­gne­ment élec­tro­nique) por­tant sur une très large gamme de fré­quences et cou­vrant aus­si bien les me­naces aé­riennes que les me­naces sol-air et ma­ri­times.

En ma­tière de com­mu­ni­ca­tion, en plus des ha­bi­tuelles fré­quences ra­dio, les E-3F sont do­tés de liai­sons sa­tel­li­taires SATCOM, Iri­dium et In­mar­sat. Comme pour tous les vec­teurs de pre­mière ligne de l’ar­mée de l’air, les liai­sons de don­nées L-16 et L-11 ont été in­té­grées à l’en­semble de la flotte D’AWACS, tan­dis que l’in­té­gra­tion de la L-22 est pré­vue pour l’ho­ri­zon 2025. En at­ten­dant, dès la fin de l’an­née, les E-3F pour­raient in­té­grer la L-16 JRE (Joint-range Ex­ten­sion) sa­tel­li­taire. Cette nou­velle ver­sion de la L-16 per­met­tra de ren­voyer di­rec­te­ment en mé­tro­pole les don­nées L-16 ob­te­nues et par­ta­gées par les E-3F, mais aus­si d’échan­ger l’en­semble des si­tua­tions tac­tiques avec des vec­teurs stra­té­giques, sans contraintes de dis­tance. En dé­col­lant de mé­tro­pole pour réa­li­ser une mis­sion au-des­sus de la Mé­di­ter­ra­née orien­tale par exemple, l’équi­page d’un AWACS pour­ra re­ce­voir et étu­dier la si­tua­tion tac­tique lo­cale des heures avant d’ar­ri­ver sur place. La L-16 JRE de­vant être in­té­grée aux fu­turs ra­vi­tailleurs A330MRTT, les raids de chas­seurs en ap­proche d’une zone d’opé­ra­tion pour­ront être te­nus en temps réel au cou­rant de l’évo­lu­tion de la si­tua­tion sur le champ de ba­taille.

Ce­pen­dant, mal­gré la mo­der­ni­té de tous ces sys­tèmes, leur in­ter­face reste entre les mains des opé­ra­teurs hu­mains qui sont char­gés de ré­per­to­rier, clas­si­fier, trier et com­pi­ler les don­nées brutes afin de pro­duire une Si­tua­tion Tac­tique (SITAC) adap­tée à la mis­sion et pou­vant être ex­ploi­tée par tous les ac­teurs du com­bat. À l’avant de la ca­bine de L’AWACS, les opé­ra­teurs de sur­veillance construisent la SITAC, ré­glant les filtres du sys­tème de com­bat afin d’éli­mi­ner au­tant que pos­sible des échos in­utiles pour la mis­sion en cours (3). Les opé­ra­teurs de guerre élec­tro­nique traitent les don­nées en pro­ve­nance de la suite ESM de l’ap­pa­reil. Plus en ar­rière, on trou­ve­ra les opé­ra­teurs cap­teurs, char­gés de la mise en oeuvre des équi­pe­ments de mis­sion, le chef de mis­sion et en­fin les contrô­leurs de dé­fense aé­rienne, qui font le lien en temps réel entre L’AWACS et les ap­pa­reils de com­bat à l’ex­té­rieur et qui sont la voix de « Cy­ra­no » pour les ap­pa­reils al­liés. D’autres spé­cia­li­tés in­ter­ve­nant en amont, avant le dé­col­lage, sont es­sen­tielles au bon dé­rou­le­ment des mis­sions. Outre les of­fi­ciers mé­téo, on no­te­ra l’im­por­tance cru­ciale des of­fi­ciers de ren­sei­gne­ment char­gés d’éva­luer les me­naces et de brie­fer les équi­pages. En fonc­tion de la me­nace mi­li­taire ad­verse, les pro­cé­dures de sé­cu­ri­té et les règles d’en­ga­ge­ment pour­ront chan­ger consi­dé­ra­ble­ment, pour L’AWACS et pour l’en­semble du dis­po­si­tif al­lié.

En dé­col­lant de mé­tro­pole pour réa­li­ser une mis­sion au-des­sus de la Mé­di­ter­ra­née orien­tale par exemple, l’équi­page d’un AWACS pour­ra re­ce­voir et étu­dier la si­tua­tion tac­tique lo­cale des heures avant d’ar­ri­ver sur place.

UNE CA­PA­CI­TÉ À FLUX TEN­DU

De­puis sep­tembre 2014, les quatre AWACS fran­çais sont mis en oeuvre par le 36e Es­ca­dron de Dé­tec­tion et de Contrôle Aé­ro­por­tés (EDCA). C’est la base 702 d’avord dans le Cher, à vo­ca­tion stra­té­gique, qui les ac­cueille de­puis leur ré­cep­tion par l’ar­mée de l’air en 1991. La si­tua­tion géo­gra­phique cen­trale de la BA702 per­met aux AWACS dé­col­lant d’avord de se po­si­tion­ner im­mé­dia­te­ment de ma­nière à cou­vrir l’en­semble du ter­ri­toire na­tio­nal. La taille de la base et son im­plan­ta­tion loin des grandes ag­glo­mé­ra­tions par­ti­cipent éga­le­ment à sa sé­cu­ri­sa­tion, les E-3F ne pra­ti­quant pas les dé­col­lages et at­ter­ris­sages à grande in­ci­dence, une me­sure cou­rante sur les avions de trans­port pour mi­ni­mi­ser leur ex­po­si­tion aux tirs de mis­siles por­ta­tifs. L’EDCA est com­po­sé de 160 avia­teurs, dont 90 per­son­nels na­vi­gants qui forment sept équi­pages. La ro­ta­tion ha­bi­tuelle se com­pose d’un équi­page en for­ma­tion, de deux équi­pages for­més à la pro­tec­tion du ter­ri­toire na­tio­nal, et de quatre équi­pages aptes éga­le­ment aux mis­sions de guerre. Les équi­pages em­bar­qués pro­viennent d’une quin­zaine de cur­sus dif­fé­rents, re­cru­tés en conti­nu dans le cadre d’une ges­tion des res­sources hu­maines re­la­ti­ve­ment ten­due. Néan­moins, tous les trans­ferts à des­ti­na­tion de la BA702 se font sur la base du vo­lon­ta­riat, et la sé­lec­tion s’ef­fec­tue­ra en grande par­tie sur les ca­pa­ci­tés cog­ni­tives des can­di­dats, les opé­ra­teurs em­bar­qués de­vant être à même de jon­gler avec les nom­breux sti­mu­li vi­suels de leurs écrans, mais aus­si avec pas moins de cinq fré­quences ra­dio ex­té­rieures et quatre in­ter­phones in­ternes à l’ap­pa­reil. Il va de soi, dans ces condi­tions, que la co­hé­sion des équi­pages est pri­mor­diale et in­dis­pen­sable au bon dé­rou­le­ment des opé­ra­tions.

Les hommes et femmes qui mettent en oeuvre les AWACS, maillons es­sen­tiels de la pos­ture per­ma­nente de sû­re­té et de la conduite d’opé­ra­tions Ex­té­rieures (OPEX), sont re­la­ti­ve­ment peu nom­breux lorsque l’on prend en compte toute la gamme des mis­sions pou­vant être réa­li­sées par les E-3F. Celles-ci im­pliquent de gé­rer, outre les uni­tés

fran­çaises, une mul­ti­tude d’ap­pa­reils al­liés, mais aus­si de prendre en compte les me­sures de dé­con­flic­tion né­ces­saires no­tam­ment sur le théâtre du Le­vant, où ap­pa­reils sy­riens, ira­niens ou russes sont ame­nés à croi­ser leurs ho­mo­logues de L’OTAN. Les E-3F agissent alors au­tant comme des uni­tés de dé­tec­tion avan­cées au pro­fit des avions de com­bat que comme des uni­tés C2 qui uti­lisent leur connais­sance de l’en­vi­ron­ne­ment tac­tique à 360° pour main­te­nir la si­tua­tion tac­tique sous leur contrôle, en lien avec les uni­tés en vol, au sol et en mer. Même s’il ne s’agit pas de leur mis­sion prin­ci­pale, les E-3F jouent éga­le­ment un rôle dans la col­lecte de ren­sei­gne­ment élec­tro­nique, grâce à leurs larges an­tennes ESM de flanc ca­pables de dé­tec­ter des me­naces – et donc des uni­tés – au sol et en mer, comme des bat­te­ries SAM ou des na­vires de com­bat.

Les ca­pa­ci­tés aé­ro­ma­ri­times des Sen­try mo­der­ni­sés s’avèrent d’ailleurs ex­cep­tion­nelles. Le ra­dar prin­ci­pal de L’E-3F est ain­si ca­pable de dé­tec­ter une em­bar­ca­tion lé­gère, un ba­ril ou un pe­tit conte­neur mé­tal­lique flot­tant à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres, une ca­pa­ci­té que les ap­pa­reils d’avord ont dé­jà mise à contri­bu­tion dans la lutte contre les tra­fics de stu­pé­fiants, aux An­tilles no­tam­ment. De­puis quelques an­nées, cette ca­pa­ci­té aé­ro­ma­ri­time sert de plus en plus à la lutte contre la pi­ra­te­rie, des AWACS ayant été dé­ployés en sou­tien de l’opé­ra­tion « Ata­lante » au large de la So­ma­lie, mais aus­si contre le ter­ro­risme ma­ri­time. La mis­sion an­ti­ter­ro­riste prend d’ailleurs une place de plus en plus im­por­tante dans les opé­ra­tions des E-3F, non pas pour la dé­tec­tion des vé­hi­cules ter­restres, mais pour la co­or­di­na­tion des moyens aé­riens pou­vant être mis en oeuvre à la suite d’une ca­tas­trophe ma­jeure, qu’elle soit de na­ture cri­mi­nelle, na­tu­relle ou in­dus­trielle.

De fait, le prin­ci­pal pro­blème de la flotte D’AWACS fran­çaise ré­side dans son for­mat ré­duit au plus juste, qui at­teint au­jourd’hui ses li­mites entre le rythme fré­né­tique des OPEX et le be­soin constant de pro­té­ger le ter­ri­toire na­tio­nal. Les E-3F sont des pla­tes­formes ex­tra­or­di­naires de dis­po­ni­bi­li­té et de fia­bi­li­té, mais avec seu­le­ment quatre uni­tés en ser­vice, l’ar­mée de l’air ne peut guère faire de mi­racles. Avec en per­ma­nence un ap­pa­reil en grande vi­site à Rois­sy au­près d'air France In­dus­tries, il reste à L’EDCA trois ap­pa­reils vé­ri­ta­ble­ment opé­ra­tion­nels. L’un d’eux pour­ra être dé­ployé, que ce soit en OPEX, dans le cadre d’un ren­for­ce­ment al­lié, dans les États baltes par exemple, ou au sein d’un exer­cice in­ter­na­tio­nal. Les autres ap­pa­reils res­te­ront le plus sou­vent à Avord pour as­su­rer la pro­tec­tion du ter­ri­toire na­tio­nal, mais éga­le­ment la for­ma­tion ini­tiale et conti­nue des équi­pages et des opé­ra­teurs. En ef­fet, si un AWACS peut être opé­ra­tion­nel avec seu­le­ment 12 à 18 hommes et femmes, chaque vol est l’oc­ca­sion d’em­bar­quer des per­son­nels na­vi­gants pour com­plé­ter leur for­ma­tion. Avec la mul­ti­pli­ca­tion des OPEX, mais éga­le­ment de l’opé­ra­tion « Sen­ti­nelle » qui ponc­tionne une par­tie des ef­fec­tifs de L’EDCA, il n’est pas rare de voir les AWACS dé­col­ler avec plus de 30 per­sonnes à bord.

À terme, le risque pour les équi­pages des E-3F est le même que pour les pi­lotes de com­bat dé­ployés lon­gue­ment en OPEX : ce­lui de la perte de com­pé­tences. Pa­ra­doxa­le­ment, ce sont en ef­fet les longs dé­ploie­ments de com­bat qui en­traînent un dé­clas­se­ment des sa­voir-faire à tra­vers la rou­tine opé­ra­tion­nelle, les équi­pages réa­li­sant des mis­sions com­plexes et mar­tiales, certes, mais qui va­rient peu d’un jour à l’autre. En opé­rant de ma­nière conti­nue au-des­sus de trois ou quatre zones de dé­ploie­ments uni­que­ment, les équi­pages en manque d’en­traî­ne­ments va­riés pour­raient perdre peu à peu cer­taines ca­pa­ci­tés, no­tam­ment dans le do­maine aé­ro­ma­ri­time, puisque les dé­ploie­ments outre-mer en sou­tien à la lutte contre la pi­ra­te­rie, à la pro­tec­tion du centre spa­tial guya­nais ou à la lutte an­ti­cri­mi­na­li­té aux An­tilles sont au­jourd’hui confiés à des ap­pa­reils moins stra­té­giques, et sur­tout plus nom­breux. Pour pré­ve­nir en par­tie ces pertes de com­pé­tences, la base d’avord met en oeuvre un si­mu­la­teur de der­nière gé­né­ra­tion, per­met­tant de re­pro­duire des opé­ra­tions longues et com­plexes qu’il se­rait dif­fi­cile de mettre en oeuvre à tra­vers des exer­cices, aus­si am­bi­tieux soient-ils. Mais, ici comme ailleurs dans l’ar­mée de l’air, les res­sources hu­maines comme les li­mites phy­sio­lo­giques des avia­teurs ne sont pas ex­ten­sibles à l’in­fi­ni, et toute nou­velle aug­men­ta­tion no­table du rythme des opé­ra­tions se­ra in­évi­ta­ble­ment sui­vie d’une ou de plu­sieurs rup­tures ca­pa­ci­taires qu’il se­ra dif­fi­cile de com­pen­ser une fois la nou­velle crise gé­rée.

Les ca­pa­ci­tés aé­ro­ma­ri­times des Sen­try mo­der­ni­sés s’avèrent ex­cep­tion­nelles. Le ra­dar prin­ci­pal de L’E-3F est ain­si ca­pable de dé­tec­ter une em­bar­ca­tion lé­gère, un ba­ril ou un pe­tit conte­neur mé­tal­lique flot­tant à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres.

QUEL REM­PLA­ÇANT POUR LES AWACS ?

La ré­cente mo­der­ni­sa­tion des AWACS de­vrait leur per­mettre d’évo­luer au-de­là de 2035. Les cel­lules volent peu com­pa­ra­ti­ve­ment aux

avions de ligne si bien qu’elles n’en sont au­jourd’hui qu’à la moi­tié de leur po­ten­tiel de vol, et la ver­sion fran­çaise de L’AWACS est équi­pée du mo­teur CFM56, ex­trê­me­ment fiable, très éco­nome (4), et dont la main­te­nance est en­core as­su­rée pour de nom­breuses an­nées. Mais d’ici à 2030, la ques­tion du rem­pla­ce­ment des AWACS se po­se­ra in­évi­ta­ble­ment, et l’ar­mée de l’air en­tame dé­jà des phases d’études ex­plo­ra­toires, toutes les pistes res­tant en­core à étu­dier. Une chose est cer­taine ce­pen­dant : le rem­pla­çant de L’AWACS s’in­sé­re­ra au sein du SCAF (Sys­tème de Com­bat Aé­rien Fu­tur), un sys­tème de sys­tèmes qui de­vrait mi­ser sur l’in­ter­con­nec­ti­vi­té des vec­teurs, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et les ca­pa­ci­tés de com­mu­ni­ca­tion à haut dé­bit sé­cu­ri­sées. Dans ce cadre-là, il est pos­sible d’ima­gi­ner que le rem­pla­çant de L’AWACS ne soit pas un vec­teur unique, mais un en­semble de cap­teurs ré­par­tis sur di­verses plates-formes, pi­lo­tées ou non, re­liées par des liai­sons de don­nées, et dont les opé­ra­teurs pour­raient même, éven­tuel­le­ment, res­ter au sol, comme c’est ac­tuel­le­ment le cas pour ceux de drones HALE et MALE.

Des op­tions plus conven­tion­nelles, ba­sées sur des vec­teurs spé­ci­fiques, res­tent ce­pen­dant en­vi­sa­geables, y com­pris pour com­plé­ter le parc ré­duit D’AWACS dans tout ou par­tie de ses mis­sions avant l’ho­ri­zon 2040, en cas d’ac­ti­vi­té ac­crue et conti­nue de l’ar­mée de l’air. À l’ins­tar du G550 CAEW is­raé­lien ou du Glo­ba­leye sué­dois, le C295 AEW&C d’air­bus, équi­pé d’un ra­dôme, mais aus­si d’un ra­dar air-sol ven­tral, se po­si­tionne ain­si sur un mar­ché in­ter­mé­diaire, ce­lui du contrôle de théâtre d’opé­ra­tions, et pour­rait sou­la­ger les plus gros AWACS de leurs mis­sions les moins exi­geantes, à l’image des ca­pa­ci­tés de ra­vi­taille­ment des A400M, com­plé­men­taires des fu­turs A330MRTT. Au-de­là, des vec­teurs plus pe­tits, plus po­ly­va­lents, plus mo­du­lables, mais dis­po­nibles en plus grand nombre et ca­pables d’opé­rer en ré­seau avec des drones et des vec­teurs de com­bat se­raient-ils la so­lu­tion aux pro­blèmes de dis­po­ni­bi­li­té des mi­cro­flottes d’avions spé­ciaux ac­tuel­le­ment gé­rées à flux ten­du ?

À l’ho­ri­zon 2030, le pro­gramme de rem­pla­ce­ment des AWACS de­vrait dé­jà être lan­cé, tout comme ce­lui des At­lan­tique 2 et d’une par­tie des ca­pa­ci­tés de ren­sei­gne­ment des forces ar­mées. Alors, des sy­ner­gies pour­raient bien être trou­vées afin de dé­ve­lop­per des sys­tèmes com­muns, voire une pla­te­forme unique, ca­pables d’of­frir à la France des moyens avan­cés de dé­tec­tion et de contrôle aé­rien, aé­ro­ma­ri­time, et aé­ro­ter­restre, sans ou­blier les ca­pa­ci­tés de guerre élec­tro­nique. Au­jourd’hui hors de por­tée des E-3F ré­no­vés, des ca­pa­ci­tés de cy­be­rat­taque et de lutte contre les mis­siles ba­lis­tiques pour­raient être ajou­tées aux pro­chaines gé­né­ra­tions de sys­tèmes de dé­tec­tion et de contrôle avan­cés, tant leur maî­trise ap­pa­raît in­dis­pen­sable pour la cré­di­bi­li­té des forces dans la se­conde moi­tié du siècle.

Le risque pour les équi­pages des E-3F est le même que pour les pi­lotes de com­bat dé­ployés lon­gue­ment en OPEX : ce­lui de la perte de com­pé­tences. Pa­ra­doxa­le­ment, ce sont en ef­fet les longs dé­ploie­ments de com­bat qui en­traînent un dé­clas­se­ment des sa­voir-faire.

Notes

(1) Air­borne War­ning And Control Sys­tem, pour sys­tème aé­ro­por­té de dé­tec­tion et de contrôle. (2) Les E-3 Sen­try amé­ri­cains et saou­diens y avaient brillam­ment dé­mon­tré leur in­té­rêt en tant qu’ap­pa­reils de guet avan­cé et de co­or­di­na­tion à longue por­tée, contri­buant à 38 des 41 vic­toires du conflit. (3) Des filtres peuvent ain­si être sé­lec­tion­nés en fonc­tion de la vi­tesse ou de l’al­ti­tude des vec­teurs re­cher­chés, afin par exemple d’éli­mi­ner de l’af­fi­chage tac­tique les échos des TGV ou des hé­li­co­ptères ci­vils. (4) Les E-3F dis­posent ain­si de 11 h d’au­to­no­mie hors ra­vi­taille­ment en vol, contre 8 h pour les ap­pa­reils de L’USAF et de L’OTAN non do­tés du même ré­ac­teur.

La ca­bine, spar­tiate, est op­ti­mi­sée pour la mis­sion à conduire. La ré­cente mo­der­ni­sa­tion a per­mis de rem­pla­cer les consoles dont la concep­tion ini­tiale re­mon­tait aux an­nées 1970. (© Y. Smaldore)

La perche de ra­vi­taille­ment a été re­ti­rée parce qu'il était trop com­plexe de main­te­nir une double qua­li­fi­ca­tion (perche et pa­nier) qui s'avé­rait peu utile dans les faits, le ra­vi­taille­ment par le pa­nier étant sys­té­ma­ti­que­ment pri­vi­lé­gié. On note éga­le­ment les ca­ré­nages des sys­tèmes ESM. (© Y. Smaldore)

La for­ma­tion au mé­tier comme la for­ma­tion conti­nue sont des as­pects dé­ter­mi­nants de l'ex­cel­lence. Avord abrite ain­si un si­mu­la­teur des­ti­né aux contrô­leurs. (© Y. Smaldore)

MCO d'un des E-3F. Les ap­pa­reils pos­sèdent des vo­lets de bord d'at­taque que l'on ne trouve pas sur les C-135, ce qui leur per­met d'at­ter­rir plus lour­de­ment et plus len­te­ment qu'un KC-135, mal­gré le ro­to­dôme. (© Y. Smaldore)

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