DÉ­PENSES DE DÉ­FENSE EN EU­ROPE : UN EF­FORT IN­DIS­PEN­SABLE

UN EF­FORT IN­DIS­PEN­SABLE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Re­naud BELLAIS

En juin 2017, L’OTAN s’est fé­li­ci­tée d’une pro­gres­sion nette des dé­penses mi­li­taires de ses pays membres. Le contexte géo­po­li­tique ex­plique en grande par­tie le be­soin d’un ef­fort im­por­tant et crois­sant de dé­fense en Eu­rope. L’en­vi­ron­ne­ment in­ter­na­tio­nal a pro­fon­dé­ment chan­gé de­puis une dé­cen­nie. La prise de conscience de ces en­jeux semble s’être ren­for­cée, sans doute ac­cen­tuée par l’élec­tion de Do­nald Trump à la pré­si­dence des États-unis et par l’im­mi­nence du Brexit qui éloi­gne­ra, au moins tem­po­rai­re­ment, le Royaume-uni de ses al­liés eu­ro­péens.

Ce­pen­dant, nous ne de­vons pas en­vi­sa­ger les ten­dances des dé­penses mi­li­taires uni­que­ment au re­gard de la conjonc­ture in­ter­na­tio­nale ou des en­jeux de sé­cu­ri­té in­té­rieure, face à des me­naces ter­ro­ristes pe­santes. Il est tout aus­si im­por­tant de prendre en con­si­dé­ra­tion des fac­teurs de plus long terme pour com­prendre les en­jeux qui doivent struc­tu­rer l’ef­fort de dé­fense, en par­ti­cu­lier les be­soins d’équi­pe­ment des ar­mées dans les an­nées à ve­nir.

S’ADAP­TER À UN MONDE EN ARMES TRA­VER­SÉ PAR LES CONFLITS

Le re­bond tant at­ten­du des ef­forts de dé­fense en Eu­rope semble se confir­mer dans les sta­tis­tiques de­puis 2015. En ef­fet, si la baisse, toute re­la­tive, des dé­penses du Pen­ta­gone a connu une in­ver­sion avec le bud­get ad­di­tion­nel de­man­dé par Do­nald Trump dès son ar­ri­vée à Wa­shing­ton, les pays eu­ro­péens ne sont pas en reste. Se­lon les der­nières don­nées pu­bliées par L’OTAN, les dé­penses mi­li­taires des pays de l’al­liance, en de­hors des États-unis, ont com­men­cé à croître de nou­veau de­puis trois ans. La hausse de 1,8 % en 2015 a été confir­mée par une aug­men­ta­tion de 3,3 % en 2016 et se­ra cer­tai­ne­ment de 4,3 % cette an­née se­lon les pré­vi­sions de l’al­liance.

Cette ten­dance est per­cep­tible lorsque nous ana­ly­sons l’évo­lu­tion de la part du PIB que les grands pays eu­ro­péens consacrent à leur dé­fense. Certes, nous sommes en­core bien loin des 2 % aux­quels les pays de L’OTAN se sont en­ga­gés, mais la ré­duc­tion comme peau de cha­grin consta­tée de­puis des an­nées semble s’être ar­rê­tée. Beau­coup de pays eu­ro­péens in­ves­tissent une part crois­sante de leur PIB dans la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale. Comme l’a sou­li­gné le Pre­mier mi­nistre lors de son dis­cours au sa­lon du Bour­get, « dans un monde aus­si in­stable, dans un monde où s’ac­cu­mulent les dan­gers, les Fran­çais ne com­pren­draient pas que nous ne fas­sions pas cet ef­fort pour leur sé­cu­ri­té ». Ce point de vue semble au­jourd’hui lar­ge­ment par­ta­gé en Eu­rope. La France et les pays eu­ro­péens sont for­te­ment im­pli­qués dans la ré­so­lu­tion de crises in­ter­na­tio­nales de­puis une dé­cen­nie. La lutte contre les mou­ve­ments dji­ha­distes (Daech, AQMI, Bo­ko Ha­ram…) est

Nous sommes en­core bien loin des 2 % du PIB aux­quels les pays de L’OTAN se sont en­ga­gés, mais la ré­duc­tion comme peau de cha­grin consta­tée de­puis des an­nées semble s’être ar­rê­tée.

un en­ga­ge­ment in­évi­table au re­gard des va­leurs que la France et ses al­liés dé­fendent et qui lé­gi­ti­ment leurs opé­ra­tions à l’in­ter­na­tio­nal. Les mou­ve­ments dji­ha­distes mettent en pé­ril la sé­cu­ri­té dans la bande sa­hé­lo-sa­ha­rienne, au Moyen-orient et jus­qu’à l’af­gha­nis­tan. Ils consti­tuent aus­si les fer­ments du ter­ro­risme qui, une fois en­core, a frap­pé le sol eu­ro­péen avec les at­taques à Londres, Bruxelles ou Man­ches­ter. Dans la com­pré­hen­sion du ni­veau ac­tuel d’ef­fort de dé­fense, il ne faut pas non plus né­gli­ger le re­tour des me­naces in­ter­na­tio­nales plus clas­siques avec la mon­tée en puis­sance de la Chine (qui a mul­ti­plié par 2,5 ses dé­penses mi­li­taires en dix ans et par 5 de­puis 2000), la re­nais­sance mi­li­taire de la Rus­sie (mise en évi­dence tout par­ti­cu­liè­re­ment en Sy­rie) ou en­core l’ap­pa­ri­tion de nou­velles puis­sances conven­tion­nelles et par­fois nu­cléaires, comme la Co­rée du Nord, sur la scène in­ter­na­tio­nale. Le monde se ré­arme, ce qui est un fac­teur po­ten­tiel de dé­sta­bi­li­sa­tion in­ter­na­tio­nale, voire une source pos­sible de conflits. Nous pou­vons ain­si consta­ter de­puis plu­sieurs an­nées un phé­no­mène de course aux ar­me­ments à l’échelle ré­gio­nale en Asie de l’est ou au Moyen-orient… C’est dans ce contexte qu’il faut re­pla­cer les dé­bats ré­cents sur l’ac­crois­se­ment des dé­penses mi­li­taires à hau­teur de 2 % du PIB. Le gé­né­ral Pierre de Villiers, chef d’état-ma­jor des Ar­mées, a ap­pe­lé de ma­nière ré­pé­tée à un sur­saut d’ef­fort au cours des der­niers mois. Son ap­pel té­moigne avant tout des ten­sions que su­bissent les ar­mées entre les mis­sions qui leur sont confiées et les res­sources à leur dis­po­si­tion. Même si elles dis­posent d’un bud­get im­por­tant (33 mil­liards d’eu­ros par an), les ar­mées n’ont ja­mais été au­tant en­ga­gées en mis­sions et opé­ra­tions ex­té­rieures – « Bar­khane », « San­ga­ris », « Cham­mal » – et sur le ter­ri­toire na­tio­nal avec l’opé­ra­tion « Sen­ti­nelle ». De ce fait, les moyens consa­crés aux ar­mées ap­pa­raissent in­suf­fi­sants au re­gard des tâches à ac­com­plir. Cette si­tua­tion re­flète les « di­vi­dendes de la paix » dont la France et les pays eu­ro­péens ont bé­né­fi­cié de­puis la fin de la guerre froide. Si nous ex­cluons le Royaume-uni qui a connu un ef­fort ac­cru de dé­fense lié à ses en­ga­ge­ments au­près des États-unis en Af­gha­nis­tan et en Irak, les dé­penses des grands pays eu­ro­péens ont pra­ti­que­ment stag­né en mon­naie constante de­puis le mi­lieu des an­nées 1990. Ce­la ex­plique pour­quoi l’eu­rope re­pré­sen­tait 24 % des dé­penses mi­li­taires mon­diales en 1996, mais seu­le­ment 14 % en 2016, se­lon le SIPRI.

AUG­MEN­TER L’EF­FORT DE DÉ­FENSE SANS FÉ­TI­CHISME DU CHIFFRE

Ac­croître le ni­veau d’in­ves­tis­se­ment dans la sé­cu­ri­té de la France et des pays eu­ro­péens

est donc né­ces­saire en rai­son du contexte géo­po­li­tique, non seu­le­ment à court terme, mais aus­si, et c’est là tout l’en­jeu, éga­le­ment à moyen terme. Quel est alors le « bon ef­fort de dé­fense », qui per­met­trait de re­le­ver les dé­fis sé­cu­ri­taires sans ab­sor­ber une part ex­ces­sive de la ri­chesse na­tio­nale ? 2 % du PIB, pour­quoi pas ? Mais la bonne ques­tion est de sa­voir pour­quoi et comment l’ef­fort de­man­dé aux ci­toyens dans la dé­fense peut ré­pondre aux be­soins de dé­fense et au main­tien de la paix et de la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale.

Au re­gard de ces dif­fi­cul­tés, quels sont les en­jeux pour les pays eu­ro­péens ? L’an­née 2016 a été mar­quée par un dé­bat sur le ni­veau ap­pro­prié des dé­penses mi­li­taires. Dans la conti­nui­té des som­mets de L’OTAN à Chi­ca­go puis à New­port (Pays de Galles), la cible de 2 % du PIB a été mise en avant. L’union eu­ro­péenne elle-même a ap­pe­lé ses États membres à ac­croître un ef­fort de dé­fense qui n’a ces­sé de se contrac­ter pour tendre vers 1 % du PIB, voire moins. Ce dé­bat a per­mis de mettre en évi­dence le ni­veau in­suf­fi­sant des dé­penses mi­li­taires, non pas dans l’ab­so­lu ou en part du PIB, ce qui n’a pas vrai­ment de sens, mais prin­ci­pa­le­ment au re­gard des mis­sions confiées aux ar­mées par les dé­ci­deurs po­li­tiques et du ni­veau d’en­ga­ge­ment de celles-ci. Nous pou­vons même al­ler plus loin dans l’ana­lyse. La si­tua­tion n’est pas te­nable, ni à court terme ni à moyen terme.

À court terme, le sur­en­ga­ge­ment des ar­mées pour­rait ame­ner à un point de rup­ture. Si l’ex­pé­rience bri­tan­nique au cours des deux der­nières dé­cen­nies peut ser­vir de point de com­pa­rai­son, la ca­pa­ci­té ap­pa­rente à faire face aux de­mandes pour­rait créer des fra­gi­li­tés à moyen terme (épui­se­ment des hommes, manque d’en­traî­ne­ment, dé­mo­ra­li­sa­tion…) dont nous ris­quons de ne prendre conscience de l’am­pleur que trop tar­di­ve­ment. Le dan­ger d’un dé­cro­chage des hommes comme de leurs ma­té­riels est donc à pré­ve­nir, en par­ti­cu­lier pour per­mettre aux ar­mées une éven­tuelle re­mon­tée en puis­sance en cas de nou­velles me­naces, no­tam­ment plus tra­di­tion­nelles.

Il est in­dé­niable que, en Eu­rope, les moyens sont trop contraints au re­gard des mis­sions ac­tuelles. La dif­fi­cul­té est que les ar­mées font tou­jours des ef­forts très im­por­tants, par­fois au dé­tri­ment de leurs ca­pa­ci­tés opé­ra­tion­nelles à plus long terme. C’est le cas de l’en­ga­ge­ment des ar­mées dans de né­ces­saires opé­ra­tions de sé­cu­ri­té in­té­rieure, en France comme en Ita­lie, en Bel­gique, au Royaume-uni…, qui li­mite la dé­ploya­bi­li­té des ar­mées et dé­tourne les sol­dats de leur pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle. Un ar­bi­trage ap­pa­raît donc in­évi­table : soit les moyens sont ajus­tés à la hausse pour cou­vrir les be­soins in­duits par le ni­veau d’en­ga­ge­ment,

soit il faut ajus­ter ce der­nier à la réa­li­té des moyens bud­gé­taires. Ce­pen­dant, ce­la ne consti­tue qu’une par­tie de l’équa­tion. La pres­sion des opé­ra­tions ne doit pas faire ou­blier que les ar­mées ont une mis­sion per­ma­nente de dé­fense. Or ce­ci sup­pose un lis­sage des moyens sur le moyen et le long terme.

UN EF­FORT À DÉ­TER­MI­NER AU RE­GARD DES MIS­SIONS DES AR­MÉES

L’ob­ses­sion des 2 % masque un en­jeu ma­jeur des an­nées à ve­nir. Bien sûr, dans cer­tains pays eu­ro­péens, le bud­get consa­cré à la dé­fense reste in­suf­fi­sant pour ré­pondre à leurs en­jeux de sé­cu­ri­té et à une réelle par­ti­ci­pa­tion à la sé­cu­ri­té col­lec­tive en Eu­rope. Ce­pen­dant, ce n’est pas le cas de la France, qui est proche du ni­veau d’ef­fort de­man­dé. En fait, il ne faut pas perdre de vue que ces 2 % consti­tuent un mi­ni­mum, mais en rien un pla­fond et que le bud­get adé­quat se dé­ter­mine au re­gard de ce que la na­tion de­mande à ses ar­mées et at­tend d’elles. Ce­la peut sem­bler éton­nant, mais pas tant que ce­la à y re­gar­der de plus près. Deux di­men­sions sont struc­tu­rantes pour l’ef­fort de dé­fense : le ni­veau des me­naces et ce­lui des am­bi­tions in­ter­na­tio­nales que nous nour­ris­sons. Ces di­men­sions sont cor­ré­lées bien qu’elles ne soient pas né­ces­sai­re­ment dans une re­la­tion de cause à ef­fet.

En ef­fet, nous ne choi­sis­sons pas tou­jours nos ad­ver­saires, comme pour­raient nous le faire re­mar­quer les pays d’eu­rope de l’est con­fron­tés à une Rus­sie par trop im­pé­riale… Dans une ap­proche tra­di­tion­nelle des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, il est pos­sible de ne pas cher­cher un rap­port de forces avec d’autres pays. Ce­pen­dant, dès l’an­ti­qui­té, il est ap­pa­ru évident que le choix de la neu­tra­li­té n’est pas for­cé­ment res­pec­té par les bel­li­gé­rants ou les puis­sances du mo­ment. Thu­cy­dide mon­trait clai­re­ment que l’on ne choi­sit pas tou­jours les conflits dans les­quels un pays est im­pli­qué, comme le sou­ligne la des­truc­tion de Mé­los par Athènes…

Les trente der­nières an­nées ont aus­si été ca­rac­té­ri­sées par un chan­ge­ment de na­ture des conflits. L’af­fron­te­ment de puis­sances éta­tiques, que l’on pour­rait qua­li­fier de « west­pha­liennes » en grande par­tie, a été rem­pla­cé par des conflits asy­mé­triques ou des guerres hy­brides dans les­quels sont im­pli­qués des ac­teurs non éta­tiques. Nos ad­ver­saires ne jouent pas avec les mêmes règles. Ils ne cherchent pas à s’ins­crire dans une lo­gique clas­sique de guerre. De ce fait, il est en grande par­tie dif­fi­cile de choi­sir les conflits dans les­quels la France ou les pays eu­ro­péens peuvent être en­ga­gés, donc de dé­ter­mi­ner le ni­veau d’ef­fort de dé­fense qui

nous semble ac­cep­table. Ce contexte est ac­cen­tué par le fait que les dé­ci­deurs po­li­tiques en France ou au Royaume-uni, mais aus­si dans d’autres pays plus ré­cem­ment, ont dé­fi­ni un ni­veau éle­vé d’am­bi­tion dans la dé­fense, qui re­flète leur vo­lon­té de main­te­nir une réelle im­pli­ca­tion dans le concert des na­tions. De ce fait, le contrat opé­ra­tion­nel confié aux ar­mées est im­por­tant (voire crois­sant dans le cas de l’al­le­magne ou de la Suède, par exemple), ce qui sup­pose une réelle adé­qua­tion entre les mis­sions et les moyens dis­po­nibles pour les réa­li­ser. Il ne faut donc pas se trom­per dans le sens de la re­la­tion entre le ni­veau d’ef­fort de dé­fense, ex­pri­mé en part du PIB, et les be­soins bud­gé­taires des forces ar­mées. Ce qui compte, ce n’est pas un ra­tio em­blé­ma­tique (même s’il per­met de fa­vo­ri­ser un plus grand ef­fort), mais bien plus le mon­tant du bud­get ap­pro­prié afin d’as­su­rer le ni­veau de sé­cu­ri­té dont la France et ses al­liés ont be­soin pour eux-mêmes et dans le cadre de leurs en­ga­ge­ments in­ter­na­tio­naux. L’ef­fi­ca­ci­té des ef­forts de dé­fense est aus­si liée à la ma­nière dont ces moyens sont uti­li­sés. Pour évi­ter de re­qué­rir des cré­dits sup­plé­men­taires, tou­jours dif­fi­ciles à ob­te­nir, la mu­tua­li­sa­tion des ef­forts en Eu­rope consti­tue une so­lu­tion al­ter­na­tive qui a l’avan­tage de per­mettre d’ac­croître l’ef­fi­ca­ci­té glo­bale des dé­penses. La Com­mis­sion eu­ro­péenne es­time ain­si que le coût de la non-eu­rope, par la dis­per­sion des dé­penses et le manque de co­or­di­na­tion, re­pré­sen­te­rait un gas­pillage de l’ordre de 30 mil­liards d’eu­ros par an. Au­tant de moyens qui trou­ve­raient un em­ploi utile pour com­bler les la­cunes ca­pa­ci­taires ou amé­lio­rer la dé­ploya­bi­li­té des ar­mées…

LE DÉFI MA­JEUR D’UN NOU­VEAU CYCLE D’ÉQUI­PE­MENT

À moyen terme, il ne faut pas né­gli­ger la né­ces­si­té de re­nou­ve­ler et d’ajus­ter les ca­pa­ci­tés dont sont do­tées les ar­mées. Les choix à ve­nir sur le re­nou­vel­le­ment de la dis­sua­sion illus­trent bien cet en­jeu ca­pa­ci­taire, mais ce n’est pas la seule di­men­sion struc­tu­rante à prendre en con­si­dé­ra­tion en ma­tière d’équi­pe­ment des ar­mées. La dif­fi­cul­té de ges­tion bud­gé­taire de la dé­fense est que le pro­fil de dé­pense n’est pas aus­si li­néaire que dans d’autres mi­nis­tères. Les dé­penses mi­li­taires connais­saient des fluc­tua­tions im­pré­vi­sibles in­duites par les évo­lu­tions géos­tra­té­giques ; mais ce n’est pas la seule cause de cy­cli­ci­té des dé­penses.

Si nous ex­cluons les à-coups liés aux opé­ra­tions et cer­tains chan­ge­ments struc­tu­rels comme la fin de la conscrip­tion, les be­soins bud­gé­taires des ar­mées connaissent des fluc­tua­tions in­duites par le re­nou­vel­le­ment de leurs équi­pe­ments. En ef­fet, il existe des cycles

d’ac­qui­si­tion d’une du­rée de vingt à vingt-cinq ans. Or nous al­lons en­trer dans une phase de ré­in­ves­tis­se­ment liée à l’usure des ma­té­riels, à la né­ces­si­té de dé­pas­ser cer­taines ob­so­les­cences et à l’adap­ta­tion des équi­pe­ments aux évo­lu­tions géos­tra­té­giques et technologiques. Pour un pays in­ves­tis­sant de ma­nière im­por­tante dans l’équi­pe­ment de ses ar­mées, cette cy­cli­ci­té des be­soins bud­gé­taires est por­tée par la né­ces­si­té de re­nou­ve­ler les flottes dis­po­nibles. De fait, le défi qui nous at­tend est aus­si lié à l’in­dis­pen­sable ré­équi­pe­ment des ar­mées à par­tir de la pro­chaine dé­cen­nie.

La cause à court terme de ce be­soin est un sur­en­ga­ge­ment dans les opé­ra­tions ex­té­rieures, qui a en­traî­né une usure ac­cé­lé­rée des ma­té­riels. Il s’agit ici d’une cause non pro­gram­mée, mais bien réelle. Du fait d’un ni­veau éle­vé d’opé­ra­tions, le po­ten­tiel des équi­pe­ments est consom­mé plus ra­pi­de­ment, en par­ti­cu­lier pour les ma­té­riels de l’ar­mée de Terre. Ce­la conduit à de­voir les re­nou­ve­ler plus tôt que pré­vu ou, au moins, à en­ga­ger des dé­penses plus im­por­tantes pour leur main­tien en condi­tion opé­ra­tion­nelle. Une cause à moyen terme de ré­in­ves­tis­se­ment est l’ob­so­les­cence na­tu­relle d’équi­pe­ments qui sont ren­trés en do­ta­tion dans les an­nées 1980 ou 1990, ce qui conduit à un re­nou­vel­le­ment pro­gram­mé des flottes dans une cy­cli­ci­té pré­vi­sible, mais néan­moins dif­fi­cile à ab­sor­ber si les bud­gets sont plus ou moins constants. En ef­fet, il existe des cycles d'ac­qui­si­tion d'une du­rée de 20-25 ans. Or nous al­lons en­trer dans une phase de ré­in­ves­tis­se­ment liée à l'usure des ma­té­riels, à la né­ces­si­té de dé­pas­ser cer­taines ob­so­les­cences et à l'adap­ta­tion des équi­pe­ments aux évo­lu­tions géos­tra­té­giques et technologiques. Le défi qui est de­vant nous est lié à la né­ces­si­té de ré­équi­per les ar­mées à par­tir de la pro­chaine dé­cen­nie. En­fin, dans une pers­pec­tive de plus long terme, nos ar­mées ne peuvent pas main­te­nir leur su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique si les ad­ver­saires po­ten­tiels conti­nuent à amé­lio­rer leurs ca­pa­ci­tés sans que nous fas­sions de même. S’il ne fait pas de doute que les ar­mées fran­çaises et eu­ro­péennes pos­sèdent des équi­pe­ments très per­for­mants, fruits d’une longue ex­pé­rience in­dus­trielle et d’in­ves­tis­se­ments pu­blics im­por­tants, les puis­sances mi­li­taires émergentes cherchent à com­bler leur re­tard par des ef­forts sou­te­nus qui leur per­mettent de ré­duire l’écart ca­pa­ci­taire. De plus, les ca­pa­ci­tés ac­tuelles peuvent être re­mises en ques­tion par des rup­tures technologiques ou de concep­tion qui ré­duisent si­gni­fi­ca­ti­ve­ment la su­pé­rio­ri­té de nos ar­mées. Amé­lio­rer les ca­pa­ci­tés exis­tantes ou en dé­ve­lop­per de nou­velles est donc in­dis­pen­sable pour as­su­rer la pro­tec­tion de nos sol­dats et l’ef­fi­ca­ci­té de leur ac­tion. Il faut sou­li­gner ici l'im­pé­rieuse né­ces­si­té pour les ar­mées d’ac­croître mas­si­ve­ment leurs ca­pa­ci­tés en ma­tière de cy­ber­sé­cu­ri­té.

En ef­fet, le cy­be­res­pace est de­ve­nu un nou­veau champ de ba­taille, où se dé­roule au­jourd’hui une vé­ri­table course aux ar­me­ments à un rythme ef­fré­né. Les cy­ber­dé­fenses ou cyberattaques sont de­ve­nues es­sen­tielles dans la conduite des opé­ra­tions mi­li­taires. Du fait d’équi­pe­ments fonc­tion­nant de plus en plus en ré­seaux, re­po­sant sur des lo­gi­ciels so­phis­ti­qués et to­ta­le­ment dé­pen­dants du cy­be­res­pace, au­cune opé­ra­tion mi­li­taire – qu’elle soit dé­fen­sive ou of­fen­sive – ne peut au­jourd’hui se conce­voir sans une di­men­sion cy­ber. De plus, la lutte sur ce champ de ba­taille est par na­ture asy­mé­trique. De fait, il est plus fa­cile de blo­quer un ad­ver­saire do­té d’équi­pe­ments tech­no­lo­gi­que­ment très so­phis­ti­qués (Rafale, A400M, fré­gate Belh@rra, fu­turs vé­hi­cules blin­dés Ja­guar et Grif­fon du pro­gramme SCOR­PION…) par une cy­be­rat­taque que de cher­cher à ac­qué­rir des ca­pa­ci­tés mi­li­taires équi­va­lentes. Pour pré­ser­ver la sé­cu­ri­té des sol­dats en opé­ra­tions et leur per­mettre de bé­né­fi­cier du plein po­ten­tiel de leurs équi­pe­ments, il est donc de plus en plus im­por­tant de leur ap­por­ter des so­lu­tions cy­ber ap­pro­priées. Il faut aus­si gar­der en tête que la cy­ber­dé­fense est un do­maine qui évo­lue très vite en termes de tech­no­lo­gies et d’ap­pli­ca­tions mi­li­taires. Les so­lu­tions four­nies aux ar­mées doivent donc évo­luer aus­si ra­pi­de­ment que les moyens dont se dotent nos ad­ver­saires. Il faut avoir une ca­pa­ci­té d’ap­pré­cia­tion quant à la na­ture des me­naces et à la ma­nière dont elles évo­luent par une veille ac­tive. La com­pré­hen­sion des moyens d’agres­sion est es­sen­tielle pour iden­ti­fier les failles éven­tuelles tout en pré­ser­vant la pos­si­bi­li­té de ti­rer avan­tage de moyens mi­li­taires en ré­seaux. Ce­la conduit, en ré­ponse, non seu­le­ment à in­ves­tir dans la mise à ni­veau des équi­pe­ments en ser­vice, mais aus­si à do­ter les ma­té­riels d’une ca­pa­ci­té d’évo­lu­tion pour qu’ils ne de­viennent pas ra­pi­de­ment ob­so­lètes ou que les ar­mées soient contraintes de les uti­li­ser en mode dé­gra­dé. L'en­jeu est de taille, en par­ti­cu­lier vis-à-vis des puis­sances mi­li­taires les plus avan­cées dans ce do­maine, comme la Rus­sie ou la Chine. Qui plus est, l’in­ves­tis­se­ment est de plus en plus im­por­tant dans le dé­ve­lop­pe­ment de moyens of­fen­sifs pour lut­ter à armes égales avec nos ad­ver­saires dans la cy­ber­guerre. En­fin, le champ du cy­ber pro­gres­sant très ra­pi­de­ment du point de vue tech­no­lo­gique, il est es­sen­tiel de consen­tir un ef­fort ap­pro­prié en re­cherche et tech­no­lo­gie pour évi­ter un dé­cro­chage non seu­le­ment des ar­mées, mais aus­si de l’in­dus­trie de dé­fense. Les en­jeux sé­cu­ri­taires sont donc im­por­tants et jus­ti­fient un sur­croît d’ef­forts de dé­fense en France et en Eu­rope. Il reste main­te­nant à confir­mer les en­ga­ge­ments bud­gé­taires, au-de­là des be­soins à court terme, et sur­tout à fa­vo­ri­ser une ap­proche col­lec­tive de la dé­fense qui per­mette d’uti­li­ser au mieux les ef­forts consen­tis par les ci­toyens au ser­vice de leur sé­cu­ri­té. L’union eu­ro­péenne a lan­cé de nom­breuses ini­tia­tives de­puis le dis­cours sur l’état de l’union de Jean-claude Jun­cker en sep­tembre 2016. Le Plan d’ac­tion eu­ro­péen de la dé­fense consti­tue un le­vier sa­lu­taire pour com­plé­ter et en­cou­ra­ger les ef­forts na­tio­naux. Il convient de le mettre au plus vite en ac­tion et d’en as­su­rer le suc­cès pour une Eu­rope plus sûre et plei­ne­ment maî­tresse de son des­tin.

Un Tor­na­do bri­tan­nique en Irak. Une forte pres­sion opé­ra­tion­nelle liée à des im­pé­ra­tifs po­li­tiques im­mé­diats ne de­vrait ja­mais faire ou­blier que les forces doivent aus­si être ef­fi­caces à plus long terme. (© US Air Force)

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