LA MATURATION DE LA MA­RINE CHI­NOISE : UN EXEMPLE D’A2/AD

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Jo­seph HEN­RO­TIN

Si la Chine et L’A2/AD sont pra­ti­que­ment in­dis­so­ciables dans l’ima­gi­naire stra­té­gique, c’est que les ef­forts réa­li­sés ont, à bien des égards, per­mis de construire le concept – cal­qué sur ce que fai­sait Pé­kin. Il se­rait ce­pen­dant pro­blé­ma­tique de ne consi­dé­rer ses forces – nous pren­drons ici l’exemple de sa ma­rine – que sous ce seul angle. Et vice ver­sa…

Si le dé­ve­lop­pe­ment des ca­pa­ci­tés hau­tu­rières est as­sez ra­pide et fo­ca­lise l’at­ten­tion des ob­ser­va­teurs, il est éga­le­ment pa­ral­lèle à d’autres évo­lu­tions, cette fois sur le plan ré­gio­nal, ren­voyant à une pro­pa­ga­tion géo­gra­phique de la lo­gique A2/AD qui peut de la sorte s’étendre à par­tir des côtes. His­to­ri­que­ment, la Chine est une puis­sance dont l’iden­ti­té géos­tra­té­gique est plus ter­restre que ma­ri­time. Il faut at­tendre les an­nées 1990 pour voir un chan­ge­ment dans la pos­ture na­vale, jusque-là mar­quée par une fo­ca­li­sa­tion sur la dé­fense cô­tière. Si la Chine dis­pose au dé­but de la dé­cen­nie de des­troyers – 17 uni­tés en 1992 (1) –, il ne s’agit que de bâ­ti­ments as­sez lé­gers, dé­pour­vus d’une réelle ca­pa­ci­té de dé­fense aé­rienne et qui doivent donc opé­rer sous la cou­ver­ture de l’avia­tion ba­sée au sol.

L’A2/AD EN SUR­FACE…

L’es­sen­tiel de ses ca­pa­ci­tés navales de sur­face est alors consti­tué de ve­dettes et de pa­trouilleurs, dis­po­nibles en très grand nombre et po­si­tion­nés tout au long des côtes. En 1992, on re­cense ain­si 207 pa­trouilleurs lance-mis­siles, 160 ve­dettes lance-tor­pilles et 490 ve­dettes et pa­trouilleurs plus lé­gers. L’ar­me­ment reste ce­pen­dant li­mi­té – ca­nons, lance-gre­nades an­ti-sous-ma­rines et mouillage des mines – et le faible ton­nage n’au­to­rise guère que des opé­ra­tions cô­tières, voire lit­to­rales. La pos­ture change dans les an­nées 1990 : les vieux pa­trouilleurs quittent le ser­vice et sont rem­pla­cés par des bâ­ti­ments mo­no­coques (Type-037 et -062) plus per­for­mants du point de vue de l’en­du­rance comme de l’ar­me­ment.

Une nou­velle évo­lu­tion ap­pa­raît en 2004 avec l’en­trée en ser­vice du pre­mier pa­trouilleur de Type-022(2). Conçu avec l’aide d’un bu­reau aus­tra­lien, il bé­né­fi­cie de formes fur­tives et dis­pose d’une struc­ture ca­ta­ma­ran perce-vagues of­frant une meilleure te­nue à la mer. Com­pa­ra­ti­ve­ment aux ca­ta­ma­rans clas­siques, la for­mule adop­tée au­to­rise une plus grande vi­tesse sur des mers for­mées. En consé­quence, la dé­fense cô­tière chi­noise peut, lit­té­ra­le­ment, être pro­je­tée, no­tam­ment dans les 200 km du dé­troit de Taï­wan. Af­fi­chant une vi­tesse maxi­male de 36 noeuds, le bâ­ti­ment est construit en grande sé­rie, avec en­vi­ron 80 uni­tés ad­mises au ser­vice. Ca­pable de lan­cer quatre à huit mis­siles C-803 (YJ-83 ou CSS-N-8 Sac­cade) et équi­pé d’un ca­non AK-630 (6 tubes de 30 mm), il

La pos­ture change dans les an­nées 1990 : les vieux pa­trouilleurs quittent le ser­vice et sont rem­pla­cés par des bâ­ti­ments mo­no­coques (Type-037 et -062) plus per­for­mants du point de vue de l'en­du­rance comme de l'ar­me­ment.

est net­te­ment mieux ar­mé que ses pré­dé­ces­seurs. Plus ré­cem­ment ap­pa­raissent les cor­vettes de Type-056/-056a, dont 35 exem­plaires sont pour l’ins­tant en ser­vice ac­tif (3). Rem­pla­çant les fré­gates des types Jiang­wei et Jiang­hu plus an­ciennes (4), elles dis­posent, en plus d’un ca­non de 76 mm, d’une ca­pa­ci­té antiaérienne li­mi­tée et de quatre mis­siles an­ti­na­vires YJ-83, ou éven­tuel­le­ment de mis­siles an­ti-sous-ma­rins. La Type-056a est, en ef­fet, spé­cia­li­sée sur ce do­maine et est do­tée d’un so­nar re­mor­qué. Avec les Type-022, ces bâ­ti­ments peuvent for­mer des groupes de com­bat na­val cô­tiers ap­puyés par l’aé­ro­na­vale au sol, les Type-056 jouant alors un rôle de co­or­di­na­tion ou de dé­si­gna­tion de cibles au pro­fit des ca­ta­ma­rans, peu pour­vus en cap­teurs propres. Les Type-056 peuvent aus­si évo­luer seules. L’ar­ri­vée de cette classe signe la ca­pa­ci­té de la Chine à opé­rer de ma­nière du­rable plus au large de ses côtes, no­tam­ment à proxi­mi­té des Sen­ka­ku/diaoyu, de même qu’en mer de Chine mé­ri­dio­nale.

C’est d’au­tant plus le cas que la flotte sous-ma­rine a éga­le­ment pro­gres­sé : en 1992, elle comp­tait 5 bâ­ti­ments d’at­taque à pro­pul­sion nu­cléaire de type Han, de même que 33 vieux Ro­meo et 6 Ming, une évo­lu­tion des pré­cé­dents. Vingt-cinq ans plus tard, la Chine dis­pose tou­jours de quatre Han, aux­quels il faut ajou­ter six Shang. Sur­tout, la mo­der­ni­sa­tion de la flotte conven­tion­nelle est no­table, avec 13 Song, 12 Ki­lo, 15 Yuan et une quin­zaine de Ming. La mo­der­ni­sa­tion a donc été qua­li­ta­tive, mais aus­si quan­ti­ta­tive. La do­ta­tion en mis­siles an­ti­na­vires, au­tre­fois une ex­cep­tion, est de­ve­nue une gé­né­ra­li­té. De même, les sous-ma­rins ont été équi­pés d’une nou­velle tor­pille lourde, la Yu-6.

La guerre des mines joue tra­di­tion­nel­le­ment un rôle im­por­tant dans la stra­té­gie na­vale chi­noise, non seule­ment contre les na­vires de sur­face, mais aus­si contre les sous-ma­rins(5). En 2009, plus de 30 types dif­fé­rents, cou­vrant toutes les ca­té­go­ries de mines ma­rines, étaient en ser­vice, y com­pris L’EM-52, un conte­neur do­té de cap­teurs et ren­fer­mant une tor­pille (6). La ma­rine chi­noise ne semble dis­po­ser que d’un seul mouilleur de mines. En re­vanche, les sous-ma­rins, les ap­pa­reils de pa­trouille ma­ri­time et plu­sieurs classes de bâ­ti­ments de sur­face sont équi­pés pour la pose des mines. Les quatre des­troyers de classe So­vre­me­nyy peuvent ain­si en em­por­ter 40 cha­cun, et les quelques Lu­da en­core en ser­vice, 38. Sur­tout, la ma­rine chi­noise porte une at­ten­tion par­ti­cu­lière aux exer­cices de guerre des mines of­fen­sive, y com­pris la mise en oeuvre de sous-ma­rins de­vant opé­rer sur les ar­rières ad­verses.

En­fin, l’ar­se­nal A2/AD chi­nois est com­plé­té par des bat­te­ries cô­tières de mis­siles an­ti­na­vires – sur les­quelles peu d’in­for­ma­tions sont dis­po­nibles. Pé­kin au­rait ce­pen­dant com­men­cé à dé­ployer des bat­te­ries do­tées D’YJ-62, d’une por­tée de 280 km (trois mis­siles par lan­ceur 8 × 8). Il est éga­le­ment ques­tion d’un dé­ploie­ment de mis­siles YJ-18 (su­per­so­niques en phase ter­mi­nale). Beau­coup d’at­ten­tion a été por­tée au missile ba­lis­tique an­ti­na­vire DF-21D, qui se­rait uti­li­sé pour la frappe des plus grosses uni­tés de L’US Na­vy, porte-avions et grands na­vires am­phi­bies, jus­qu’à une dis­tance de 1 700 km (7). Évo­quée de­puis 2005 et con­si­dé­rée comme opé­ra­tion­nelle de­puis 2010, la me­nace n’a tou­jours pas été concré­ti­sée dans un es­sai en mer sur une cible mo­bile. Il faut y ajou­ter le DF-26, ap­pa­ru en 2015, et ré­pu­té éga­le­ment apte à la frappe des plus grosses uni­tés. Avec ou sans dé­mons­tra­tion, l’ef­fet sur la ri­vale prin­ci­pale – L’US Na­vy – est dé­jà at­teint (8).

L’aé­ro­na­vale ba­sée à terre est la troi­sième com­po­sante du dis­po­si­tif chi­nois, avec des in­ter­dic­teurs JH-7, mais aus­si des bom­bar­diers H-6 dont la pro­duc­tion a été re­lan­cée, as­sez lour­de­ment mo­di­fiés et en­trés en ser­vice dans les an­nées 2010. Une nou­velle ver­sion, ap­pa­rue du­rant l’été 2017, per­met­trait le lar­gage d’un DF-21D. Il faut y ajou­ter des Su-30 com­man­dés en Rus­sie ain­si que leur co­pie

La ma­rine chi­noise porte une at­ten­tion par­ti­cu­lière aux exer­cices de guerre des mines of­fen­sive, y com­pris la mise en oeuvre de sous­ma­rins de­vant opé­rer sur les ar­rières ad­verses.

si­ni­sée, le J-16. Dans tous les cas, les ap­pa­reils servent de plate-forme de lan­ce­ment de mis­siles an­ti­na­vires ou d’at­taque ter­restre, par­fois su­per­so­niques. À ce­la s’ajoute la mo­der­ni­sa­tion de la com­po­sante de pa­trouille ma­ri­time, es­sen­tielle à la dé­tec­tion de la flotte ad­verse, mais his­to­ri­que­ment peu dé­ve­lop­pée.

Le ré­seau, dé­jà dense, de ca­pa­ci­tés an­ti­na­vires se double éga­le­ment de ca­pa­ci­tés an­ti­aé­riennes, no­tam­ment celles des grands des­troyers, mais aus­si les nom­breuses bat­te­ries au sol. La lo­gique re­te­nue est ici ana­logue à celle de L’URSS en son temps (les « pe­lures d’oi­gnon»), avec le dé­ploie­ment de SAM aux por­tées dif­fé­ren­ciées se cou­vrant mu­tuel­le­ment, du HQ-9 (et des S-300 sur la base des­quels ils ont été dé­ve­lop­pés) à longue por­tée à des sys­tèmes de moyenne por­tée (HQ-16) et de plus courte por­tée – sans en­core comp­ter les nom­breuses bat­te­ries de HQ-2 (ver­sion si­ni­sée du SA-2) certes ob­so­lètes, mais den­si­fiant le dis­po­si­tif. Ce ré­seau de SAM est ap­puyé par une in­té­gra­tion de plus en plus pous­sée en un vé­ri­table IADS (In­te­gra­ted Air Defence Sys­tem) in­cluant des ra­dars à longue por­tée fixes ou mo­biles. En­fin, la chasse chi­noise connaît une mo­der­ni­sa­tion en pro­fon­deur, l’ar­ri­vée des J-10 et des pre­miers J-20 per­met­tant d’épau­ler les J-11.

Cette ca­pa­ci­té dé­fen­sive ne s’ap­pré­cie que par sa mise en ré­seau : les dif­fé­rentes com­po­santes doivent tra­vailler en sy­ner­gie et non pas «cha­cune dans son coin», ce qui re­pré­sente un dé­fi consi­dé­rable en ma­tière de com­man­de­ment et de contrôle et d’in­té­gra­tion des ca­pa­ci­tés. C’est, jus­te­ment, l’un des do­maines dans les­quels la mo­der­ni­sa­tion chi­noise a été la plus dy­na­mique, à dé­faut d’être la plus vi­sible. Les évo­lu­tions ont concer­né, là, aus­si bien les tech­no­lo­gies uti­li­sées que la for­ma­tion des per­son­nels, dont le ni­veau qua­li­ta­tif s’est ac­cru à la fa­veur d’un re­cru­te­ment ci­blant les uni­ver­si­tés et qui bé­né­fi­cient d’un grand nombre d’exer­cices à tous les ni­veaux. Reste, ce­pen­dant, que dis­po­ser d’un « noyau » dé­fen­sif ex­trê­me­ment dense et ef­fi­cient pré­sente des op­por­tu­ni­tés autres que stric­te­ment dé­fen­sives et dis­sua­sives.

D’une part, parce que le dé­ve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies dé­fen­sives – qui peut fa­ci­le­ment être lé­gi­ti­mé po­li­ti­que­ment, tant sur la scène in­té­rieure qu’à l’in­ter­na­tio­nal – a éga­le­ment une in­ci­dence sur ce­lui des ca­pa­ci­tés of­fen­sives. Les tech­no­lo­gies ra­dars dé­bou­chant sur des sys­tèmes AESA peuvent être em­ployées aus­si bien pour une bat­te­rie de SAM à moyenne por­tée que pour le ra­dar d’un fu­tur bom­bar­dier à long rayon d’ac­tion ou d’un grand des­troyer. Si les exemples peuvent être mul­ti­pliés, les choix ef­fec­tués en stra­té­gie des moyens per­mettent, en tout état de cause, de pro­cé­der à un rat­tra­page tech­no­lo­gique à grande vi­tesse. Qu’un sys­tème soit moins ef­fi­cace qu’un autre n’est pas pro­blé­ma­tique lors­qu’il est tes­té sur le sol na­tio­nal ; mais s’il est em­bar­qué sur des bâ­ti­ments de com­bat et que dé­mons­tra­tion est faite de son in­ef­fi­ca­ci­té face aux ri­vaux na­vals, il y au­ra eu gas­pillage de res­sources, et perte de pres­tige. En fait, les dé­ve­lop­pe­ments por­tant sur l’of­fen­sive pour­raient être in­trin­sè­que­ment liés à ceux por­tant sur la dé­fen­sive, la forte charge tech­no­lo­gique y in­ci­tant(9). D’autre part, mi­ser sur la dé­fen­sive n’ex­clut pas une pos­ture of­fen­sive par­ti­cu­lière, que l’on peut qua­li­fier de « ram­pante », en res­tant sous un seuil d’agres­si­vi­té. C’est le cas du po­si­tion­ne­ment de bases sur des îlots pol­dé­ri­sés en mer de Chine mé­ri­dio­nale (10), du dé­ve­lop­pe­ment de ses gardes-côtes (11) ou en­core de l’aug­men­ta­tion du nombre de pa­trouilles me­nées avec des bom­bar­diers équi­pés de mis­siles an­ti­na­vires, jusque dans le Pa­ci­fique. Peu à peu, l’éten­due de la «bulle» A2/AD chi­noise s’ac­croît sur une base lit­té­ra­le­ment ter­ri­to­riale. Cer­taines des nou­velles bases éta­blies en mer de Chine mé­ri­dio­nale sont ain­si dé­fen­dues par des sys­tèmes HQ-9 et rien n’em­pêche tech­ni­que­ment l’ins­tal­la­tion de bat­te­ries de dé­fense cô­tières ca­pables d’interdire une bonne par­tie des eaux. Elles sont éga­le­ment do­tées de pistes dont cer­taines peuvent ac­cueillir des bom­bar­diers H-6 et des ap­pa­reils de pa­trouille ma­ri­time, en plus de chas­seurs. Là comme pour les mis­siles an­ti­na­vires, le seul fac­teur de blo­cage est de na­ture po­li­tique ; la mon­tée en puis­sance pour­rait être ra­pide, de l’ordre de quelques jours.

Le ré­seau, dé­jà dense, de ca­pa­ci­tés an­ti­na­vires se double éga­le­ment de ca­pa­ci­tés an­ti­aé­riennes, no­tam­ment celles des grands des­troyers, mais aus­si les nom­breuses bat­te­ries au sol. La lo­gique re­te­nue est ici ana­logue à celle de L'URSS en son temps (les « pe­lures d'oi­gnon »), avec le dé­ploie­ment de SAM aux por­tées dif­fé­ren­ciées se cou­vrant mu­tuel­le­ment.

LE TOUR­NANT HAUTURIER

Reste que ces dé­ve­lop­pe­ments, qu’ils soient liés à la tra­di­tion de dé­fense cô­tière ou à une lo­gique de ter­ri­to­ria­li­sa­tion, ne per­mettent pas à eux seuls de ca­rac­té­ri­ser la po­li­tique de dé­fense ni, plus par­ti­cu­liè­re­ment, la po­li­tique na­vale de Pé­kin. Le mi­lieu des an­nées 1990 a ain­si vu le ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés hau­tu­rières, d’abord avec l’achat de quatre des­troyers de type So­vre­me­nyy en Rus­sie, de

même qu’avec la mise au point de nou­veaux de­si­gns, de Type-051 et -052, dont le der­nier a fi­ni par l’em­por­ter dans le pro­gramme de construc­tion na­val chi­nois. Le des­troyer an­ti­aé­rien de Type-052d a mar­qué une nou­velle évo­lu­tion (12). S’y est éga­le­ment ajou­tée l’ar­ri­vée des fré­gates de Type-054/-054a. Tous ces bâ­ti­ments sont bien évi­dem­ment sus­cep­tibles de re­joindre le dis­po­si­tif A2/AD chi­nois (voir ta­bleau ci-des­sous).

Cette évo­lu­tion hau­tu­rière a aus­si tou­ché la flotte amphibie. Quatre trans­ports de cha­lands de Type-071 ont été ad­mis au ser­vice de­puis 2007, deux autres étant en cours de construc­tion/achè­ve­ment. La mise sur cale du pre­mier LHD à pont plat conti­nu de Type-075 est in­ter­ve­nue fin 2016, les au­to­ri­tés chi­noises pré­voyant qu’il se­ra opé­ra­tion­nel en 2020. En plus de mo­der­ni­ser sa ba­tel­le­rie et ses trans­ports d’as­saut sur cous­sin d’air, Pé­kin n’hé­site pas à re­lan­cer la construc­tion de de­si­gns qu’elle es­time sa­tis­fai­sants, no­tam­ment les trans­ports de chars, avec six TYPE-072III en­trés en ser­vice de­puis 2015 – le der­nier des pré­cé­dents bâ­ti­ments de cette classe ayant été ad­mis au ser­vice en 2005.

Cette mon­tée en puis­sance a éga­le­ment tou­ché le sec­teur, évi­dem­ment es­sen­tiel pour la pro­jec­tion des forces, des ra­vi­tailleurs, les ca­pa­ci­tés chi­noises s’étant consi­dé­ra­ble­ment ac­crues de­puis le dé­but des an­nées 2000. Un na­vire de ce type ac­com­pagne sys­té­ma­ti­que­ment les bâ­ti­ments en­ga­gés dans les mis­sions de lutte contre la pi­ra­te­rie dans l’océan In­dien. Une évo­lu­tion no­table est le grand ra­vi­tailleur

Peu à peu, l'éten­due de la « bulle » A2/AD chi­noise s'ac­croît sur une base lit­té­ra­le­ment ter­ri­to­riale. Cer­taines des nou­velles bases éta­blies en mer de Chine mé­ri­dio­nale sont ain­si dé­fen­dues par des sys­tèmes HQ-9 et rien n'em­pêche tech­ni­que­ment l'ins­tal­la­tion de bat­te­ries de dé­fense cô­tières ca­pables d'interdire une bonne par­tie des eaux.

d’es­cadre de Type-901, dont la tête de classe est ac­tuel­le­ment aux es­sais, qui s’avère par­fai­te­ment adap­té au sou­tien des groupes aé­ro­na­vals. Une deuxième uni­té est en cours de construc­tion, mais, se­lon toute lo­gique, d’autres de­vraient suivre, en fonc­tion de la taille qu’at­tein­dra la flotte chi­noise de por­tea­vions (voir ta­bleau p. 18).

2017, L’AN­NÉE DES CA­PA­CI­TÉS HÉMISPHÉRIQUES ?

In fine, l’an­née 2017, et plus par­ti­cu­liè­re­ment le mois de juin, pour­rait bien avoir mar­qué un tour­nant dans l’évo­lu­tion de la ma­rine

chi­noise, no­tam­ment avec le lan­ce­ment, le 28, du pre­mier Type-055. Bien que qua­li­fié de « des­troyer » par la lit­té­ra­ture chi­noise, ce bâ­ti­ment ap­pa­raît comme un croi­seur en bonne et due forme. La Chine suit ain­si une ten­dance à la re­la­ti­vi­sa­tion sé­man­tique dé­jà ob­ser­vée aux États-unis (classe Zum­walt) et en Rus­sie (type Li­der). Le pro­gramme a été évo­qué dès 2012, la construc­tion des pre­miers élé­ments sem­blant in­ter­ve­nir en 2013. Entre-temps, une struc­ture ré­pli­quant le na­vire était ins­tal­lée au sol, per­met­tant de tes­ter les sys­tèmes et les in­ter­fé­rences élec­tro­ma­gné­tiques. Il reste à pour­suivre l’ar­me­ment et à com­men­cer les es­sais à la mer, avant une mise en ser­vice opé­ra­tion­nelle pré­vue en 2019.

Le nombre to­tal de bâ­ti­ments que com­pren­dra cette classe n’est pas en­core connu, mais trois autres sont ac­tuel­le­ment en construc­tion. Deux chan­tiers – Jian­gnan et Da­lian – étant mo­bi­li­sés, il est pro­bable que la sé­rie dé­passe les quatre uni­tés. Peu d’in­for­ma­tions ont été pu­bliées au su­jet du Type-055, mais plu­sieurs es­ti­ma­tions peuvent être consi­dé­rées comme cré­dibles. C’est d’abord le cas concer­nant son dé­pla­ce­ment : s’il est of­fi­ciel­le­ment de 10 000 t, ses di­men­sions – sa lon­gueur se­rait com­prise entre 175 et 200 m pour une lar­geur de 20 m – le rap­pro­che­raient des 12 000 t. Une telle ca­rène au­to­rise le po­si­tion­ne­ment d’un grand nombre de tubes de lan­ce­ment ver­ti­caux. Si 64 tubes peuvent être comp­tés sur la plage avant, le groupe de lan­ceurs po­si­tion­nés à l’ar­rière en com­porte entre 48 et 64 se­lon les es­ti­ma­tions. Avec 112 à 128 tubes au to­tal, le Type-055 double a prio­ri la salve de mis­siles du Type-052d, tout en mon­trant un ac­crois­se­ment sub­stan­tiel du ton­nage (voir ta­bleau p.19).

En plus des tubes de lan­ce­ment ver­ti­caux, les bâ­ti­ments sont do­tés d’un ca­non de 130 mm PJ-38 que l’on re­trouve les des­troyers de Type-052d. Le dé­ve­lop­pe­ment d’un ca­non élec­tro­ma­gné­tique, évo­qué à plu­sieurs re­prises par la lit­té­ra­ture, pour­rait dé­bou­cher sur une ins­tal­la­tion à terme sur les Type-055, la pro­pul­sion de ce der­nier de­vant ce­pen­dant, dans cette hy­po­thèse, être re­vue(13). La pré­sence de tubes lance-tor­pilles n’a pas

Pé­kin n'hé­site pas à re­lan­cer la construc­tion de de­si­gns qu'elle es­time sa­tis­fai­sants, no­tam­ment les trans­ports de chars, avec six TYPE-072III en­trés en ser­vice de­puis 2015 – le der­nier des pré­cé­dents bâ­ti­ments de cette classe ayant été ad­mis au ser­vice en 2005.

été confir­mée. La pro­tec­tion rap­pro­chée est éga­le­ment consti­tuée d’un CIWS de Type-730 (sept tubes de 30 mm) de­vant la pas­se­relle et d’un FL-3000N sur le han­gar hé­li­co­ptère. Le sys­tème, sem­blable au RAM, com­prend 24 cel­lules de lan­ce­ment pour mis­siles HQ-10, d’une por­tée maxi­male de 9 km. S’ajoute à ces ca­pa­ci­tés l’em­bar­que­ment de deux hé­li­co­ptères.

In fine, les Type-055 semblent par­fai­te­ment adap­tés à l’es­corte des porte-avions chi­nois, dont le pro­gramme se pour­suit. Le deuxième (Type-001a), lan­cé fin avril 2017, ne consti­tue pas en­core une rup­ture en dé­pit des amé­lio­ra­tions ap­por­tées. Celle-ci de­vrait in­ter­ve­nir avec le Type-002, en cours de construc­tion et qui se­rait le pre­mier do­té de ca­ta­pultes et de brins d’ar­rêt; sa­chant que des J-15 adap­tés aux ca­ta­pul­tages sont dé­jà en cours d’es­sais. Dans le do­maine aé­ro­na­val éga­le­ment, les sa­voir-faire pro­gressent ra­pi­de­ment, qu’il s’agisse des na­vires ou des opé­ra­tions aé­riennes à la mer. La Chine a sur­pris les ob­ser­va­teurs par la ra­pi­di­té avec la­quelle elle s’ap­pro­priait les opé­ra­tions aé­ro­na­vales em­bar­quées(14). Reste à voir si la ra­tio­na­li­té doc­tri­nale sous-ten­dant l’usage de ces bâ­ti­ments, jus­qu’ici cen­trée sur la su­pé­rio­ri­té aé­rienne, l’éclai­rage de la flotte et la lutte an­ti-sous-ma­rine, va ou non évo­luer avec l’adop­tion des ca­ta­pultes. Les op­tions en ma­tière an­ti­na­vire et d’at­taque ter­restre se­raient alors ou­vertes; et, là aus­si, elles tendent à ren­for­cer les ca­pa­ci­tés A2/AD.

LE BE­SOIN DE CONSI­DÉ­RER L’A2/AD SOUS UN ANGLE PLUS LARGE

Certes, le dé­ve­lop­pe­ment qua­li­ta­tif, mais aus­si quan­ti­ta­tif, de la flotte de Pé­kin se tra­duit

par l’émer­gence de nou­velles concep­tions en stra­té­gie des moyens et en stra­té­gie or­ga­nique. En quelques mois, la ma­rine chi­noise a fran­chi une sé­rie d’étapes sym­bo­liques, au-de­là de la pour­suite des pro­grammes dé­jà évo­qués, an­non­çant no­tam­ment l’ins­tal­la­tion d’une base à Dji­bou­ti. Cette mon­tée en puis­sance ra­pide ne pré­sage évi­dem­ment en rien d’une as­si­mi­la­tion souple de ces nou­velles ca­pa­ci­tés, mais, pour l’ins­tant, les pro­grès réa­li­sés sont in­dé­niables. La Chine n’a ja­mais in­ter­rom­pu les opé­ra­tions de lutte contre la pi­ra­te­rie au large de la So­ma­lie et dans le golfe d’aden de­puis le mi­lieu des an­nées 2000, tout en les fai­sant suivre, de­puis quelques an­nées, par des en­trées en Mé­di­ter­ra­née et, à une oc­ca­sion au moins, dans l’at­lan­tique. Du­rant l’été 2017, une flot­tille a éga­le­ment tran­si­té par la Manche et la mer du Nord afin de re­joindre la Bal­tique, pour un exer­cice avec la ma­rine russe. Elle avait dé­jà par­ti­ci­pé à de tels exer­cices en mer Noire et ef­fec­tué des vi­sites dans l’adria­tique.

La por­tée exacte des ca­pa­ci­tés d’in­ter­dic­tion des forces chi­noises est en­core su­jette à dé­bat. Cer­tains pensent ain­si qu’elle ne dé­pas­se­ra pas 600 km avant 2040, d’autres que la sous-es­ti­ma­tion sys­té­ma­tique des pro­grès réa­li­sés par la Chine, ces der­nières an­nées, n’a abou­ti qu’à se faire sur­prendre (15). Il n’en de­meure pas moins qu’on ne peut les li­mi­ter aux seules ca­pa­ci­tés navales et qu’on ne peut ex­traire L’A2/AD de l’équa­tion stra­té­gique plus large – il est donc né­ces­saire de rap­pe­ler que la Chine est aus­si une puis­sance nu­cléaire, de même qu’une cy­ber­puis­sance (16). Au­tre­ment dit, une fois at­ta­quée, sa dé­fense ne peut se ré­su­mer à des op­tions tac­tiques ou même opé­ra­tives : les ré­per­cus­sions se­raient po­ten­tiel­le­ment plus im­por­tantes. Mais c’est aus­si parce qu’elle dis­pose d’une gamme dé­fen­sive al­lant de la mine ma­rine au missile ba­lis­tique in­ter­con­ti­nen­tal qu’elle est en me­sure d’adop­ter une pos­ture of­fen­sive. La ques­tion est alors de sa­voir si elle en a l’in­ten­tion… Notes

(1) Pas­cal Bo­ni­face (dir.), L’an­née stra­té­gique 1993, Du­nod, Pa­ris, 1993.

(2) Voir la fiche tech­nique que nous leur consa­crions dans Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 61, juillet-août 2010. (3) Voir la fiche tech­nique que nous leur consa­crions dans Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 116, juillet-août 2015.

La Chine a sur­pris les ob­ser­va­teurs par la ra­pi­di­té avec la­quelle elle s'ap­pro­priait les opé­ra­tions aé­ro­na­vales em­bar­quées.

(4) Et dont cer­taines sont re­ver­sées aux gardes-côtes.

(5) An­drew S. Erick­son, Lyle J. Gold­stein et William S. Mur­ray, « Chi­nese Mine War­fare. A PLA Na­vyo“as­sas­sin’s Mace” Ca­pa­bi­li­ty », Chi­nese Ma­ri­time Stu­dies, n 3, Na­val War Col­lege, New­port, 2009.

(6) Scott C. Tru­ver, « Ta­king Mines Se­rious­ly. Mine War­fare in Chi­na’s Near Seas », Na­val War Col­lege Re­view, vol. 65, no 2, prin­temps 2012.

(7) Voir no­tam­ment An­drew Erick­son, Chi­nese An­ti-ship Bal­lis­tic Missile (ASBM) De­ve­lop­ment: Dri­vers and Stra­te­gic Im­pli­ca­tions, The Ja­mes­town Foun­da­tion, Wa­shing­ton, mai 2013.

(8) Avec des dé­bats qui ne sont pas sans rap­pe­ler les «pa­niques navales» bri­tan­niques de la fin du XIXE siècle. En l’oc­cur­rence, la me­nace des DF-21D a in­ci­té la ma­rine amé­ri­caine à consen­tir des in­ves­tis­se­ments consi­dé­rables – des fonds donc non dis­po­nibles pour d’autres fonc­tions – pour la dé­fense an­ti­ba­lis­tique de sa flotte.

(9) Yves Heng-lim, « Ex­pan­ding the Dra­gon’s Reach:the Rise of Chi­na’s An­ti-ac­cess Na­val Doc­trine and Forces », Jour­nal of Stra­te­gic Stu­dies, vol. 40, no 1-2, 2017.

(10) Alexandre Shel­don-du­plaix, « Pol­dé­ri­sa­tion, pla­tes­formes et exer­cices : Pé­kin change-t-il le sta­tu quo en mer de Chine du Sud? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 118, oc­tobre 2015.

(11) Alexandre Shel­don-du­plaix, « Des flottes pa­ra­mi­li­taires en pre­mière ligne des conflits ma­ri­times en Asie du Nord », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 106, sep­tembre 2014. (12) Co­ren­tin Hou­chet, « Les des­troyers de la classe “Luyang” : de la lutte an­ti­sur­face à la po­ly­va­lence », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 108, no­vembre 2014.

(13) Les be­soins en consom­ma­tion élec­trique du ca­non im­pliquent ain­si l’ins­tal­la­tion d’une pro­pul­sion élec­trique in­té­grée.

(14) Si elle est en­core loin d’une ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle, ses pro­grès ont été in­com­pa­ra­ble­ment plus ra­pides que ceux de la ma­rine russe. Les der­niers exer­cices montrent ain­si des dé­col­lages et ap­pon­tages avec de l’ar­me­ment air-air.

(15) Voir no­tam­ment cette in­té­res­sante cor­res­pon­dance : An­drew S. Erick­son, Evan Bra­den Mont­go­me­ry, Craig Neu­man, Ste­phen Biddle et Ivan Oel­rich, « Cor­res­pon­dence: How Good Are Chi­na’s An­tiac­cess/area-de­nial Ca­pa­bi­li­ties? », In­ter­na­tio­nal Se­cu­ri­ty, vol. 41, no 4, 2017.

(16) James John­son, « Wa­shing­ton’s per­cep­tions and mis­per­cep­tions of Bei­jing’s an­ti-ac­cess area-de­nial (A2-AD) ‘stra­te­gy’: im­pli­ca­tions for mi­li­ta­ry es­ca­la­tion control and stra­te­gic sta­bi­li­ty », The Pa­ci­fic Re­view, vol. 30 no 3, 2017.

Deux SU-30MKK es­cortent un H-6K. Le dé­ve­lop­pe­ment des ca­pa­ci­tés aé­ro­na­vales chi­noises ba­sées au sol est tout aus­si re­mar­quable que ce­lui de l'aé­ro­na­vale em­bar­quée. (© Xin­hua)

Le ni­veau gé­né­ral des ma­rins chi­nois tend à s'ac­croître, sou­te­nu par la mul­ti­pli­ca­tion des exer­cices. (© Xin­hua)

Des élé­ments de bat­te­ries de dé­fense cô­tière dé­filent au cours du 90e an­ni­ver­saire de l'ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion. Les lan­ceurs D'YJ-62 sont vi­sibles à l'ar­rière-plan. (© Xin­hua)

Lan­ce­ment du pre­mier « des­troyer » de Type-055. Le bâ­ti­ment dis­pose de mis­siles an­ti­na­vires à lan­ce­ment ver­ti­cal, mul­ti­pliant le vo­lume de la salve com­pa­ra­ti­ve­ment aux bâ­ti­ments oc­ci­den­taux. (© Xin­hua)

Le Type-001a, deuxième porte-avions STOBAR. La sur­face du han­gar y se­rait plus im­por­tante que sur le Liao­ning. (© Xin­hua)

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