MINES MA­RINES : DE LA TERREUR AU DÉ­NI D’AC­CÈS

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Cloé BALLOCH, avec la contri­bu­tion de Ber­trand SLASKI

La dif­fu­sion du sa­voir, of­ferte par les moyens de com­mu­ni­ca­tion contem­po­rains, amène à s’in­ter­ro­ger sur les pers­pec­tives d’évo­lu­tion du phé­no­mène des EEI (En­gins Ex­plo­sifs Im­pro­vi­sés) uti­li­sés par les dji­ha­distes de­puis une ving­taine d’an­nées. Il pour­rait en ef­fet trou­ver de nou­veaux «dé­bou­chés» dans le do­maine ma­ri­time au tra­vers de bombes ar­ti­sa­nales, mais aus­si de l’em­ploi de mines ac­quises au­près d’états peu scru­pu­leux ou dé­sta­bi­li­sés par des groupes ter­ro­ristes et ex­tré­mistes.

Sur ce point, en mai 2017, la ma­rine saou­dienne a an­non­cé la dé­cou­verte de plu­sieurs mines ar­ti­sa­nales au large de la côte yé­mé­nite à proxi­mi­té du port de Mi­di(1). Les Hou­this ont alors été ac­cu­sés de les y avoir dé­po­sées. Au­pa­ra­vant, dans cette même zone, en mars 2017, un na­vire mi­li­taire yé­mé­nite avait été frap­pé par une mine si­mi­laire près du port de Mo­kha, pro­vo­quant la mort de deux gardes-côtes et fai­sant huit bles­sés.

Outre leur ef­fet mi­li­taire, la pré­sence de ces EEI si près du ver­rou que consti­tue le dé­troit de Bab el-man­deb re­pré­sente une me­nace pour le trans­port ma­ri­time mon­dial. Se­lon les cou­rants ma­rins, des mines po­sées près du port de Mi­di pour­raient dé­ri­ver vers le ca­nal de Suez et il en est de même pour celles po­sées près de Mo­kha. Cette me­nace sur la sé­cu­ri­té des na­vires de commerce a été ju­gée suf­fi­sam­ment sé­rieuse pour ame­ner l’of­fice of Na­val In­tel­li­gence (ONI) des États-unis à pu­blier un aver­tis­se­ment sur la pos­sible pré­sence de mines au large de la côte ouest du Yé­men (2).

La pré­sence de ces mines est donc un su­jet de pré­oc­cu­pa­tion crois­sant pour les forces navales, dont cer­taines doivent re­voir en pro­fon­deur leur ca­pa­ci­té en ma­tière de guerre des mines, un do­maine de lutte qui a par­fois été ou­blié par les an­ciens membres du bloc de l’ouest après la chute de l’union so­vié­tique. La France et le Royaume-uni sont ici deux cas par­ti­cu­liers : la sû­re­té des ap­proches de leurs forces stra­té­giques les a pous­sés à en­tre­te­nir leur sa­voir-faire en la ma­tière. Cette dy­na­mique en fa­veur de la guerre des mines s’ins­crit éga­le­ment dans les ré­flexions vi­sant à contrer les stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès (A2/ AD) de cer­tains États.

La pré­sence de ces EEI si près du ver­rou que consti­tue le dé­troit de Bab el-man­deb re­pré­sente une me­nace pour le trans­port ma­ri­time mon­dial.

LA ME­NACE

Les mines sont gé­né­ra­le­ment clas­sées se­lon trois grands cri­tères. Le pre­mier concerne leur po­si­tion­ne­ment dans l’eau. Ain­si, les mines de fond com­prennent les sys­tèmes en­fouis qui se trouvent gé­né­ra­le­ment dans les eaux peu pro­fondes où les bâ­ti­ments de sur­face et les sous-ma­rins sont les plus sus­cep­tibles d’être tou­chés. Pour leur part, les mines à orin sont uti­li­sées dans des eaux plus pro­fondes et à dif­fé­rents ni­veaux.

Pho­to ci-des­sus : Dé­to­na­tion d'une mine à proxi­mi­té de L'USS Aven­ger. Les mines peuvent sa­tu­rer un es­pace na­val ra­pi­de­ment et à moindre coût. (© US Na­vy)

Elles sont ef­fi­caces contre les na­vires et les sous-ma­rins. En­fin, les mines dé­ri­vantes se «dé­placent» se­lon les cou­rants en flot­tant. Le se­cond cri­tère à consi­dé­rer porte sur le moyen de mouillage. Les mines peuvent être aé­ro­lar­guées par hé­li­co­ptère ou avion ou en­core être mouillées par na­vire de sur­face et sous-ma­rin. En­fin, leur moyen d’ac­ti­va­tion est le troi­sième cri­tère dif­fé­ren­ciant. Les mines à in­fluence sont dé­sor­mais les plus com­munes alors que celles à contact sont les plus an­ciennes. Ces sys­tèmes peuvent éga­le­ment être ac­ti­vés à dis­tance grâce à un dé­clen­che­ment fi­laire. Dans les types d’in­fluence, la si­gna­ture élec­trique de la cible re­vêt main­te­nant une im­por­tance aus­si grande que les in­fluences plus clas­siques (ma­gné­tique, acous­tique, dé­pres­sion­naire). Il faut no­ter que cer­taines mines com­binent deux, voire trois modes dif­fé­rents, et peuvent pos­sé­der un comp­teur de na­vires pour trom­per les opé­ra­tions de dra­gage.

Ces trois grands cri­tères sont ap­pli­cables aux bombes ar­ti­sa­nales qui pour­raient être mises en oeuvre par des ac­teurs non éta­tiques dans des stra­té­gies aus­si bien d’in­ter­dic­tion de zone que de terreur. Ils re­courent dé­jà à cet ar­me­ment de­puis plu­sieurs an­nées en rai­son de son ex­cellent rap­port coût/ef­fi­ca­ci­té. C’est la rai­son pour la­quelle, après leur ap­pa­ri­tion dans le ciel d’irak, l’ap­pli­ca­tion des EEI au mi­lieu na­val (EEIN (3)) par des groupes ter­ro­ristes in­quiète. L’em­ploi d’un ba­teau ka­mi­kaze, la pose d’une mine ou bien d’un simple fût rem­pli d’ex­plo­sifs dans un fleuve tel que la Seine à Pa­ris ou la Ta­mise à Londres pour­rait en­gen­drer des dé­gâts im­por­tants s’il ve­nait à per­cu­ter un na­vire trans­por­tant des touristes par exemple. L’im­pact se­rait éga­le­ment dé­sas­treux sur le mo­ral et le sen­ti­ment de sé­cu­ri­té des po­pu­la­tions ci­viles, sans par­ler des consé­quences sur le tou­risme et l’éco­no­mie. À terme, d’autres so­lu­tions s’offrent à l’ad­ver­saire avec l’ap­pa­ri­tion de sous-ma­rins de poche pour la grande plai­sance et l’ac­ces­si­bi­li­té des tech­no­lo­gies liées à la ro­bo­tique.

Dé­jà, en jan­vier 2017, une fré­gate saou­dienne de classe Ma­di­na a été frap­pée par une em­bar­ca­tion non ha­bi­tée char­gée d’ex­plo­sifs et vrai­sem­bla­ble­ment contrô­lée à dis­tance par des re­belles hou­thistes. Cet ar­me­ment a été une nou­velle fois uti­li­sé en juillet 2017 contre un na­vire émi­ra­ti trans­por­tant de l’équi­pe­ment mi­li­taire en pro­ve­nance d’éry­thrée au pro­fit de la coa­li­tion mi­li­taire in­ter­na­tio­nale.

Pour ce qui est des États, la Chine, l’iran, la Rus­sie et la Co­rée du Nord dis­posent d’un ar­se­nal de mines navales im­por­tant. Se­lon des sources nord-amé­ri­caines, l’ar­se­nal chi­nois en compte entre 50000 et 100000 de 30 types dif­fé­rents (mines à contact, ma­gné­tiques, acous­tiques, dé­pres­sion­naires, à cap­teurs mul­tiples(4), mines de fond, de mines à orin et mines pro­pul­sées). En plus de son stock, la Chine est do­tée d’une ca­pa­ci­té de pro­duc­tion, no­tam­ment grâce au Da­lian War­ship Ins­ti­tute. Signe de l’in­té­rêt pour cet ar­me­ment, Pé­kin dé­ve­lop­pe­rait quatre types de mines. Il semble que les Chi­nois visent l’as­so­cia­tion d’an­ciennes et de nou­velles tech­no­lo­gies afin de sur­prendre l’en­ne­mi.

Ce dy­na­misme en la ma­tière est cer­tai­ne­ment à ins­crire dans le contexte de re­ven­di­ca­tions ter­ri­to­riales en mer de Chine ain­si que dans ce­lui de la mise en place d’une stra­té­gie de dé­ni d’ac­cès (A2/AD). La force na­vale chi­noise, bien qu’en fort dé­ve­lop­pe­ment, sait qu’elle ne peut ri­va­li­ser avec son ho­mo­logue amé­ri­caine et pour­rait cher­cher à contre­ba­lan­cer la su­pé­rio­ri­té de L’US Na­vy par l’em­ploi de cet ar­me­ment de «dis­sua­sion». Cette pos­si­bi­li­té de res­treindre la li­ber­té d’ac­tion de l’ad­ver­saire se­rait néan­moins frei­née par la fai­blesse ac­tuelle de ses ca­pa­ci­tés de dé­mi­nage.

Pour sa part, la Co­rée du Nord dis­po­se­rait d’un ar­se­nal de 50000 mines. Pyon­gyang pour­rait s’en ser­vir pour af­fir­mer sa «sou­ve­rai­ne­té » sur les zones dis­pu­tées sé­pa­rant les deux Co­rées, mais aus­si mettre en oeuvre une stra­té­gie d’in­ter­dic­tion vi­sant à em­pê­cher une éven­tuelle opé­ra­tion amphibie vers son lit­to­ral. Se­lon les es­ti­ma­tions, l’ar­se­nal ira­nien (5) com­pren­drait de 3 000 à 6 000 uni­tés. Ce pays a dé­mon­tré ses ca­pa­ci­tés de mouillage du­rant la guerre Iran-irak dans les an­nées 1980. Les mines ma­rines ont tou­jours été consi­dé­rées comme une arme ef­fi­cace face aux ad­ver­saires de Té­hé­ran en cas de conflit, no­tam­ment afin de blo­quer le dé­troit d’or­muz. Tou­te­fois, le pou­voir ira­nien me­sure bien qu’un tel em­ploi au­rait des consé­quences ma­jeures sur la Chine et se­rait en dé­fi­ni­tive lar­ge­ment contre-pro­duc­tif. À l’ins­tar des Chi­nois, les Ira­niens dis­po­se­raient de ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion de mines à in­fluence mul­tiple(6). Leurs moyens de dé­mi­nage res­tent très li­mi­tés.

Dans son ar­se­nal de 250000 mines, la Rus­sie dis­po­se­rait de mines de fond de la fa­mille des MDM (7), de mines de fond au­to­pro­pul­sées SMDM (8), au­to­pro­pul­sées PMK (9) ou en­core de mines de contact M-12 et M-16 (10). Grâce aux en­tre­prises Gi­dro­pri­bor et Dvi­ga­tel Za­vod, Mos­cou conserve une ca­pa­ci­té de pro­duc­tion et ex­porte ses so­lu­tions. En outre, les «vieilles» mines de contact M-08 sont tou­jours en ser­vice au sein des ma­rines chi­noise, égyp­tienne, ira­nienne, nord-co­réenne (et russe)(11). La réa­li­té de cette me­nace de la part d’états dont cer­tains res­tent dif­fi­ci­le­ment

La Chine, l'iran, la Rus­sie et la Co­rée du Nord dis­posent d'un ar­se­nal de mines navales im­por­tant. Se­lon des sources nor­da­mé­ri­caines, l'ar­se­nal chi­nois en compte entre 50000 et 100000 de 30 types dif­fé­rents.

pré­vi­sibles et la pos­si­bi­li­té d’une ap­pa­ri­tion pro­chaine des EEIN à proxi­mi­té de zones de paix amènent les forces ar­mées eu­ro­péennes et amé­ri­caines à ac­cé­lé­rer leurs re­cherches et pro­jets en ma­tière de guerre des mines. Tou­te­fois, dans l’en­semble, les bud­gets qui y sont consa­crés res­tent mo­destes et les ef­forts fi­nan­ciers cen­trés sur les armes de « te­nue de rang » per­met­tant la pro­jec­tion de puis­sance.

LES RÉ­PONSES

La lutte contre les mines com­porte cinq phases : dé­tec­tion, clas­si­fi­ca­tion, lo­ca­li­sa­tion, iden­ti­fi­ca­tion et en­fin neu­tra­li­sa­tion ou des­truc­tion de la mine. La pre­mière phase per­met de dé­tec­ter les ob­jets sous-ma­rins au moyen d’un so­nar. La clas­si­fi­ca­tion per­met d’af­fi­ner l’image de l’écho ob­te­nue par un deuxième so­nar. L’iden­ti­fi­ca­tion, ef­fec­tuée à l’aide d’un ro­bot sous-ma­rin équi­pé d’une ca­mé­ra ou bien de plon­geurs, dé­ter­mine s’il s’agit d’une mine ou non. En­fin, la neu­tra­li­sa­tion per­met la des­truc­tion phy­sique de la mine ou celle de son dis­po­si­tif élec­tro­nique. La neu­tra­li­sa­tion peut éga­le­ment consis­ter à dra­guer, brouiller ou leur­rer la mine iden­ti­fiée.

Le dé­mi­nage aux États-unis

Pour L’US Na­vy, les mines ma­rines re­pré­sentent l’une des me­naces, si ce n’est la me­nace la plus im­por­tante, pour ses na­vires. De­puis 1950, sur 19 bâ­ti­ments cou­lés ou en­dom­ma­gés, pas moins de quinze (soit 77%) l’ont été par ce type d’ar­me­ment(12). Tou­te­fois, ce do­maine n’a

Les mines ma­rines ont tou­jours été consi­dé­rées comme une arme ef­fi­cace face aux ad­ver­saires de Té­hé­ran en cas de conflit, no­tam­ment afin de blo­quer le dé­troit d'or­muz.

pas bé­né­fi­cié d’in­ves­tis­se­ments si­gni­fi­ca­tifs (1% des fonds ac­cor­dés à L’US Na­vy de­puis 1989), ce qui a conduit à une dé­gra­da­tion des ca­pa­ci­tés de dé­mi­nage de L’US Na­vy. Ac­tuel­le­ment, elle ne pos­sède plus «que» 13 chas­seurs de mines Aven­ger(13)mis en ser­vice dans les an­nées 1980, qui re­pré­sentent 4,7% de la flotte de sur­face amé­ri­caine (275 na­vires au to­tal). Ces uni­tés ont été mo­der­ni­sées à par­tir de 2010 (nou­veaux moyens de re­cherche, iden­ti­fi­ca­tion et neu­tra­li­sa­tion) afin de pro­lon­ger leur du­rée de vie jus­qu’en 2024, pour te­nir compte du re­tard du pro­gramme de mo­dule de mis­sion MCM des cor­vettes LCS. Pour ce qui est de sa ca­pa­ci­té de guerre des mines aé­ro­por­tée, L’US Na­vy dis­pose de 27 hé­li­co­ptères lourds MH-53E Sea Dra­gon qui per­mettent le dé­ploie­ment à la sur­face d’une drague qui coupe les orins et leurre les mines grâce à des cap­teurs acous­tiques et ma­gné­tiques. Dans un autre do­maine, L’US Na­vy étu­die l’em­ploi de mam­mi­fères tels que les dau­phins

dans les opé­ra­tions de guerre des mines, no­tam­ment pour la dé­tec­tion(14). Consciente de l’am­pleur de la me­nace que re­pré­sentent les mines, L’US Na­vy a pro­cé­dé au dé­ve­lop­pe­ment de cor­vettes LCS do­tées de mo­dules de guerre des mines à base de robots sous-ma­rins et de so­nars trac­tés par hé­li­co­ptères ou drones de sur­face. Les dif­fi­cul­tés à fran­chir sont ce­pen­dant en­core nom­breuses avant que cette ca­pa­ci­té ne soit plei­ne­ment opé­ra­tion­nelle. Les drones consti­tuent un axe de dé­ve­lop­pe­ment pri­vi­lé­gié de la ma­rine amé­ri­caine. Sous l’ef­fet de la «ro­bo­lu­tion» et des pro­grès en ma­tière d’autonomisation, ce­la se tra­dui­rait par l’ap­pa­ri­tion de fa­milles de drones ca­pables d’opé­rer en es­saim et en équipe (tea­ming) avec des na­vires et sous-ma­rins ha­bi­tés. Une pro­ba­bi­li­té qui semble éle­vée au re­gard des tra­vaux lan­cés dans le cadre de la Third Off­set Stra­te­gy de­vant per­mettre aux États-unis de conser­ver leur lea­der­ship mon­dial. En­fin, les forces amé­ri­caines donnent une place par­ti­cu­lière au ren­sei­gne­ment dans le do­maine de la lutte contre les mines : il est plus ai­sé de dé­truire les stocks à terre et les ca­pa­ci­tés de mouillage (aé­ro­nefs et na­vires) que de dé­tec­ter et de neu­tra­li­ser chaque mine dé­ployée. Il faut donc tra­vailler sur les in­ten­tions de l’ad­ver­saire en amont pour ne pas se pla­cer en ré­ac­tion à sa ma­noeuvre et su­bir un tem­po opé­ra­tion­nel.

Le dé­mi­nage en Eu­rope

Les ca­pa­ci­tés de guerre des mines eu­ro­péennes com­prennent les na­vires chas­seurs de mines (15), les dra­gueurs de mines (16) et les bâ­ti­ments-bases de plon­geurs-dé­mi­neurs(17) dont les in­ter­ven­tions spec­ta­cu­laires font ré­gu­liè­re­ment l’ac­tua­li­té dès lors qu’ils neu­tra­lisent des charges da­tant de la Deuxième Guerre mon­diale(18). C’est lors de la guerre du Golfe que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale a me­su­ré à nou­veau la por­tée de la me­nace. Sad­dam Hus­sein avait pro­cé­dé au mi­nage des ap­proches du Ko­weït, cau­sant d’im­por­tants dom­mages aux na­vires de la coa­li­tion. Le croi­seur amé­ri­cain Prin­ce­ton et le porte-hé­li­co­ptères Tri­po­li ont ain­si été en­dom­ma­gés par des mines ira­kiennes en 1991. La guerre des mines étant un do­maine d’ex­cel­lence en France, les Fran­çais ac­com­pa­gnés d’al­liés eu­ro­péens avaient été ap­pe­lés en ren­fort dans le but de dé­mi­ner la zone. Cette ex­per­tise des mi­li­taires fran­çais a éga­le­ment été à l’hon­neur lors de l’opé­ra­tion «Har­mat­tan» (2011, Li­bye) et pour­rait l’être pro­chai­ne­ment à nou­veau si la me­nace conti­nue de se dé­ve­lop­per à proxi­mi­té de Dji­bou­ti. À l’ins­tar des États-unis, afin de faire face à la me­nace mine, des pays eu­ro­péens se sont lan­cés dans le dé­ve­lop­pe­ment de pro­grammes de drones. Ain­si, en 2010, le pro­jet fran­co-bri­tan­nique Ma­ri­time Mine Coun­ter Mea­sures (MMCM) a été lan­cé dans le cadre du trai­té de Lan­cas­ter House afin de dé­ve­lop­per une ca­pa­ci­té de lutte contre les mines qui se­rait ba­sée sur l’em­ploi de drones de sur­face et sous-ma­rins(19). Pour la France, le pro­to­type ser­vi­rait de base à un stan­dard de pro­duc­tion pour un sys­tème de lutte contre les mines au centre du Sys­tème de Lutte An­ti-mines Fu­tur (SLAMF) lan­cé en 2009 par la DGA. Ce der­nier re­po­sait sur le ca­ta­ma­ran Ste­renn-du(20) qui em­bar­quait des drones de sur­face, des so­nars et des drones sous-ma­rins. Le concept était de dis­po­ser de di­vers sys­tèmes com­plé­men­taires per­met­tant la dé­tec­tion, la clas­si­fi­ca­tion, la lo­ca­li­sa­tion, l’iden­ti­fi­ca­tion et en­fin la neu­tra­li­sa­tion de la me­nace.

En France, à l’oc­ca­sion du sa­lon Eu­ro­na­val 2016, le groupe Thales a lan­cé un sys­tème mo­du­lable de drones pour le dé­mi­nage, le Path­mas­ter (21). Dé­ployable de­puis la côte comme de­puis tous types de bâ­ti­ments, ce sys­tème est do­té du so­nar SAMDIS qui per­met de dis­tin­guer les cibles sous trois angles dif­fé­rents et qui est éga­le­ment uti­li­sé dans le cadre du pro­gramme MMCM. ECA Group dé­ve­loppe éga­le­ment des so­lu­tions in­té­res­santes, signe du dy­na­misme de l’in­dus­trie fran­çaise dans ce do­maine. Outre l’uti­li­sa­tion de drones pour la lutte contre les mines, cer­tains États ont dé­ci­dé du lan­ce­ment de pro­grammes pour la re­mise à ni­veau de leurs moyens. Les ma­rines belge et néer­lan­daise co­opèrent donc pour le rem­pla­ce­ment de leurs moyens de guerre des mines : leurs 12 chas­seurs de mines tri­par­tites CMT à comp­ter de 2023, puis leurs quatre fré­gates de type M à par­tir de 2025. L’ita­lie, l’al­le­magne,

Outre l'uti­li­sa­tion de drones pour la lutte contre les mines, cer­tains États ont dé­ci­dé du lan­ce­ment de pro­grammes pour la re­mise à ni­veau de leurs moyens.

la Suède, la Nor­vège ont éga­le­ment lan­cé des études amont pour se do­ter à moyen terme de moyens porte-drones ca­pables d’opé­rer en « stand off ». Ces ini­tia­tives, certes en­core as­sez li­mi­tées, té­moignent de l’in­té­rêt re­nou­ve­lé des ma­rines «oc­ci­den­tales» pour la guerre des mines. En­ga­gées dans l’ac­qui­si­tion de bâ­ti­ments coû­teux pour re­nou­ve­ler leurs flottes, elles me­surent au­jourd’hui le risque que font po­ser les EEIN sur ceux-ci. C’est éga­le­ment le cas face aux em­bar­ca­tions té­lé­com­man­dées (22), ce qui pousse au ré­ar­me­ment de cer­tains na­vires.

CONCLU­SION

Qu’elles soient mises en oeuvre par des États ou par des groupes ter­ro­ristes et ex­tré­mistes, les mines consti­tuent un ar­me­ment re­dou­table. Pour les pre­miers, elles per­mettent de ré­ta­blir l’équi­libre des forces du faible au fort en gê­nant la ma­noeuvre de l’ad­ver­saire. Fai­sant le cal­cul des pertes qu’il au­rait à su­bir en cas d’at­taque, il pour­rait ju­ger celle-ci d’au­tant plus ris­quée que le coût hu­main et ma­té­riel de l’of­fen­sive se­rait éle­vé, sur­tout en com­pa­rai­son du prix uni­taire af­fi­ché des mines. En ce sens, les mines sont au coeur des stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès et d’in­ter­dic­tion, ce qui en fait un ar­me­ment rus­tique, mais ré­so­lu­ment mo­derne. Pour les se­conds, les EEIN se ré­vèlent par­ti­cu­liè­re­ment at­trac­tives. Les ports, les fleuves et les ap­proches ma­ri­times sont des zones ou­vertes, dif­fi­ciles à contrô­ler, où la mise en oeuvre d’une bombe ar­ti­sa­nale na­vale pose re­la­ti­ve­ment peu de dif­fi­cul­tés, tout comme dans un es­pace aé­rien. Cette me­nace re­quiert une ré­ponse adap­tée, avec no­tam­ment un re­nou­veau des concepts d’opé­ra­tions en opé­ra­tions flu­viales et en mi­lieu lit­to­ral. Son coût risque tou­te­fois d’être pro­hi­bi­tif, ce qui pousse en fa­veur d’un ef­fort re­nou­ve­lé de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment sur cette pro­blé­ma­tique pour l’éteindre à la source et trai­ter les ré­seaux.

Notes

(1) « Dé­cou­verte de mines navales au large des côtes yé­mé­nites », Sau­di Press Agen­cy, 8 mai 2017.

(2) Il faut rap­pe­ler que, en 2011, l’iran avait me­na­cé de mi­ner le dé­troit d’or­muz dans le but de pré­ve­nir un éven­tuel dé­bar­que­ment et de pa­ra­ly­ser l’éco­no­mie in­ter­na­tio­nale.

(3) Wa­ter IED, en an­glais.

(4) De­puis les an­nées 1980, la Chine a dé­ve­lop­pé des mines pro­pul­sées par un mo­teur de ro­quette et des mines re­mon­tant à la sur­face. Pé­kin dis­pose de mines EM-11, EM-12, EM-22, EM-53 et EM-56 dé­ve­lop­pées par Da­lian War­ship Ins­ti­tute. Elle est éga­le­ment do­tée de mines à orin telles que les EM-31 et EM-32 et de mines pro­pul­sées EM-52 et EM-55 ain­si que de mines té­lé­com­man­dées EM-57 et d’exer­cice EM-71.

(5) Les stocks ira­niens com­prennent des mines pro­pul­sées EM-52, de fond EM-11 et à orin EM-31, toutes de fa­bri­ca­tion chi­noise.

(6) Mine pou­vant être dé­clen­chée par di­vers types d’in­fluences (acous­tique, ma­gné­tique, dé­pres­sion­naire).

(7) Dé­ve­lop­pées par Gi­dro­pri­bor, elles peuvent être mouillées de­puis une large gamme de bâ­ti­ments et sont do­tées de cap­teurs acous­tiques, ma­gné­tiques et dé­pres­sion­naires pour cer­taines ver­sions. Les ver­sions MDM-3 et MDM-5 ont été con­çues pour être aé­ro­lar­guées. Elles n’uti­lisent pas de sys­tème de pa­ra­chu­tage, ce qui leur per­met d’être mouillées clan­des­ti­ne­ment de­puis des al­ti­tudes bien plus basses que les autres mines aé­ro­lar­guées. Avan­ta­geuse du point de vue tac­tique, cette ca­rac­té­ris­tique en­gendre des pro­blèmes tech­niques ni­veau du de­si­gn (im­pact avec l’eau à une vi­tesse éle­vée). Les va­riantes pour la ma­rine russe sont dé­si­gnées UDM-500 (MDM-3), UDM (MDM-4) et UDM-2 (MDM-5). Les MDM-3/4/5 ont été dé­ve­lop­pées pour l’ex­port.

(8) La sé­rie des mines de fond au­to­pro­pul­sées de type SMDM ont été dé­ve­lop­pées dans les an­nées 1970 par Dvi­ga­tel Za­vod et sont sem­blables aux mines MDM. Elles sont pla­cées dans des tubes de tor­pilles pour être mouillées par sous-ma­rins et sont do­tées de cap­teurs ma­gné­tiques et acous­tiques.

(9) Dé­ve­lop­pées par Gi­dro­pri­bor, les mines au­to­pro­pul­sées PMK-1 et PMK-2 (ap­pel­la­tion OTAN Clus­ter Bay et Clus­ter Gulf) qui sont lan­cées par des tor­pilles avec un or­di­na­teur em­bar­qué sont do­tées de cap­teurs pour l’iden­ti­fi­ca­tion des cibles et le cal­cul de la tra­jec­toire.

(10) Four­nies par ROE, les mines de contact M-12 et M-16 sont des ver­sions amé­lio­rées des M-08, do­tées de câbles plus longs pour connec­ter le corps de la mine à l’ancre, ce qui per­met à l’opé­ra­teur de les mouiller dans des eaux plus pro­fondes. (11) La Rus­sie uti­lise éga­le­ment les mines de type MSHM qui dé­tectent et iden­ti­fient la cible et cal­culent la tra­jec­toire avant que la ro­quette pro­pul­sant l’ogive ne soit lan­cée de­puis le sous-ma­rin. Par­mi les mines de fond les plus ré­centes, il est pos­sible de trou­ver dans les ar­se­naux russes les mines DM-1, UDM-2, UDME, KPM et KMD-500.

(12) Contre un seul par des mis­siles, deux par des tor­pilles/ aé­ro­nefs et un par une at­taque pro­ve­nant d’un na­vire lé­ger d’ori­gine ter­ro­riste. US Na­vy Dept., 21st Cen­tu­ry U.S. Na­vy Mine War­fare, 2009.

(13) Dont 11 de­vraient être pro­gres­si­ve­ment re­ti­rés du ser­vice ac­tif en 2019.

(14) La Ma­rine uti­li­se­rait un groupe de dau­phins (Mk4) pour dé­tec­ter les mines, un autre (Mk7) pour dé­tec­ter les mines de fond ou en­fouies. Le groupe de dau­phins et d’ota­ries Mk6 se­rait em­ployé pour la pro­tec­tion des ins­tal­la­tions por­tuaires et des na­vires. En­fin, le groupe d’ota­ries Mk5 se­rait des­ti­né à la ré­cu­pé­ra­tion d’équi­pe­ments. Peu d’in­for­ma­tions sont dis­po­nibles sur ce pro­gramme, su­jet à contro­verse.

(15) Grâce à un so­nar, les chas­seurs de mines dé­tectent les mines et les dé­truisent en fai­sant ex­plo­ser une charge dé­po­sée par un drone sous-ma­rin ou des plon­geurs-dé­mi­neurs. Leur coque est consti­tuée de ma­té­riaux ama­gné­tiques et font preuve d’une grande dis­cré­tion acous­tique et ma­gné­tique. En France, la Ma­rine na­tio­nale dis­pose des chas­seurs de mines Tri­par­tite dont la coque est en com­po­site verre/ré­sine.

(16) Grâce à une drague, ils per­mettent de dé­clen­cher les mines pour les faire ex­plo­ser au contact ou à proxi­mi­té. Ces moyens pré­sentent néan­moins des li­mites. Le dra­gueur de mines est mo­no­tâche et ne pré­sente pas une ef­fi­ca­ci­té très éle­vée. Le chas­seur de mines a une ef­fi­ca­ci­té plus éle­vée, mais il re­pré­sente un coût im­por­tant.

(17) En France, les plon­geurs-dé­mi­neurs peuvent être em­bar­qués sur un chas­seur de mines ou être ba­sés à terre au sein d’un groupe par­mi ceux im­plan­tés à Cher­bourg, à Brest et à Tou­lon.

(18) La Con­ven­tion de La Haye oblige les puis­sances contrac­tantes à re­ti­rer les mines pla­cées du­rant un conflit.

(19) Lors du sa­lon Eu­ro­na­val 2016, l’an­cien dé­lé­gué gé­né­ral pour l’ar­me­ment, Laurent Col­let-billon, et son ho­mo­logue bri­tan­nique, Har­riett Bald­win, ont an­non­cé le dé­but du dé­ve­lop­pe­ment, de la réa­li­sa­tion et de la qua­li­fi­ca­tion de deux pro­to­types dont la li­vrai­son de­vrait être ef­fec­tuée pour chaque pays en 2019.

(20) Il s’agit d’un dé­mons­tra­teur uti­li­sé dans le cadre du pro­gramme Es­pa­don des­ti­né à pré­pa­rer le SLAMF, qui rem­pla­ce­ra à l’ho­ri­zon 2020 (ou au-de­là…), les moyens ac­tuel­le­ment uti­li­sés.

(21) Le sys­tème Path­mas­ter com­prend éga­le­ment un sys­tème de dé­ploie­ment et de ré­cu­pé­ra­tion au­to­ma­tique, un sys­tème pour la re­con­nais­sance au­to­ma­tique des ob­jets, un lo­gi­ciel pour la ges­tion des don­nées et un sys­tème d’in­for­ma­tion PRACTIS qui per­met l’ana­lyse une fois la mis­sion ter­mi­née. (22) Contrer ce type de me­nace passe par un ren­for­ce­ment des moyens de feu à courte por­tée, en uti­li­sant des mis­siles à gui­dage la­ser ou in­fra­rouge et des ca­nons de moyen ca­libre (ca­libre su­pé­rieur à 25-30 mm).

Guerre des mines à la ja­po­naise. L'ura­ga est le plus gros mouilleur de mines au monde et sert, avec son sis­ter-ship, de bâ­ti­ment de sou­tien aux 22 chas­seurs de mines de To­kyo. (© JMSDF)

Mise à l'eau d'un drone Mk18 Mod 2 amé­ri­cain. La ro­bo­ti­sa­tion des opé­ra­tions de guerre des mines pa­raît in­évi­table. (© US Na­vy)

Re­pré­sen­ta­tion in­for­ma­tique d'un pro­jet cou­plant un pa­trouilleur Ocea do­té de deux porte-drones (eux-mêmes ro­bo­ti­sés) D'ECA. Ces der­niers as­surent le dé­ploie­ment et la ré­cu­pé­ra­tion de plu­sieurs types de drones de dé­tec­tion, d'iden­ti­fi­ca­tion et de...

Les ca­pa­ci­tés de guerre des mines ne sont pas né­ces­sai­re­ment exemptes de coupes. La Royal Na­vy a ain­si an­non­cé qu'elle al­lait se sé­pa­rer de deux de ses 15 bâ­ti­ments dans les pro­chaines an­nées pour rai­sons bud­gé­taires. (© Crown Co­py­right)

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