DÉ­PAS­SER LA SIMPLE PRO­BLÉ­MA­TIQUE MI­LI­TAIRE : L’OTAN FACE À L’A2/AD RUSSE

DÉ­PAS­SER LA SIMPLE PRO­BLÉ­MA­TIQUE MI­LI­TAIRE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Guillaume LASCONJARIAS

De­puis le dé­but de la crise ukrai­nienne et la ré­in­té­gra­tion de la Cri­mée dans le gi­ron russe, la no­tion de dé­ni d’ac­cès et de bulle A2/AD est re­de­ve­nue une réa­li­té pour qua­li­fier la pos­si­bi­li­té de contes­ter le dé­ploie­ment de forces et la li­ber­té de ma­noeuvre dont L’OTAN pen­sait jouir de­puis la fin de la guerre froide. De fait, les al­liés ont re­dé­cou­vert que, dé­sor­mais, cer­tains États pou­vaient interdire à des flottes navales et aé­riennes l’en­trée dans des es­paces contes­tés et se te­naient prêts à le faire, en usant de moyens tech­no­lo­giques ro­bustes, re­don­dants et nom­breux. Le cas de la Rus­sie sus­cite ain­si des ques­tions sur l’adap­ta­tion de l’al­liance at­lan­tique à ces nou­veaux dé­fis.

En sep­tembre der­nier, lors de la confé­rence an­nuelle de l’air Force As­so­cia­tion, le pa­tron des forces aé­riennes néer­lan­daises, le gé­né­ral Den­nis Luyt, se dé­cla­rait « pré­oc­cu­pé » par la pro­li­fé­ra­tion des sys­tèmes de dé­ni d’ac­cès (connus sous l’acro­nyme A2/AD : An­ti-ac­cess/ Area De­nial) et il ap­pe­lait l’en­semble de la com­mu­nau­té de dé­fense – et pas seule­ment les res­pon­sables des ar­mées de l’air – à prendre au sé­rieux cette me­nace crois­sante. Ses pro­pos ne fai­saient que re­prendre et dé­ve­lop­per un constat dé­jà fait en 2015 par le com­man­dant su­prême des forces al­liées en Eu­rope (alors le gé­né­ral Phi­lip Breed­love) sur les ca­pa­ci­tés russes à mettre en place des «bulles» de dé­ni d’ac­cès, ca­pables de sé­rieu­se­ment li­mi­ter la li­ber­té de ma­noeuvre et donc d’ac­tion des aé­ro­nefs al­liés au-des­sus de cer­taines zones (1).

Ain­si, en quelques mois, un su­jet d’ap­pa­rence tech­nique a fait flo­rès, étant à la fois l’ob­jet de dis­cus­sions lors du som­met de L’OTAN en mai 2017 à Bruxelles et de conver­sa­tions pri­vées puisque, se­lon le mi­nistre let­ton de la Dé­fense, dans les pays baltes, mêmes les femmes au foyer connaissent cette réa­li­té de L’A2/AD(2). Pour­quoi donc cet in­té­rêt si ce n’est pour dé­mon­trer que der­rière des as­pects mi­li­taires et tech­no­lo­giques – la fa­çon dont la Rus­sie, mais plus lar­ge­ment, des ac­teurs à la fois éta­tiques et non éta­tiques peuvent mettre en dan­ger la ca­pa­ci­té des al­liés à opé­rer en tout temps et en tous lieux –, la ques­tion du dé­ni d’ac­cès pose des pro­blèmes ou­ver­te­ment po­li­tiques d’adap­ta­tion de l’al­liance. Dit au­tre­ment, les al­liés semblent avoir réa­li­sé que les bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques et stra­té­giques ré­cents ne doivent plus seule­ment in­ci­ter à pour­suivre, voire à ac­cé­lé­rer, leur trans­for­ma­tion tech­no­lo­gique, mais avant tout à dé­ci­der de la pa­no­plie des op­tions né­ces­saires et dis­po­nibles pour ga­ran­tir leur li­ber­té de ma­noeuvre.

Les al­liés semblent avoir réa­li­sé que les bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques et stra­té­giques ré­cents ne doivent plus seule­ment in­ci­ter à pour­suivre, voire à ac­cé­lé­rer, leur trans­for­ma­tion tech­no­lo­gique, mais avant tout à dé­ci­der de la pa­no­plie des op­tions né­ces­saires et dis­po­nibles pour ga­ran­tir leur li­ber­té de ma­noeuvre.

Pho­to ci-des­sus :

Une uni­té amé­ri­caine do­tée de Stry­ker passe un pont dé­ployé par le gé­nie al­le­mand en Li­tua­nie. Le po­si­tion­ne­ment de forces dans les pays baltes est mi­li­tai­re­ment faible, mais po­li­ti­que­ment si­gni­fi­ca­tif. (© US Ar­my)

UN NOU­VEAU RI­DEAU DE FER ?

Les rai­sons d’un tel re­nou­veau sont à trou­ver dans l’ac­tua­li­té ré­cente, et no­tam­ment dans les re­la­tions entre L’OTAN et la Rus­sie. Au som­met

du Pays de Galles, en sep­tembre 2014, L’OTAN prend acte des am­bi­tions re­nou­ve­lées de la Rus­sie, sur fond de crise ukrai­nienne. Pour­tant, peu sont nom­breux à com­prendre que, pour Mos­cou, ce qui se joue en Ukraine n’est qu’une forme de ré­ac­tion à ce qui est per­çu comme une suc­ces­sion d’em­pié­te­ments dans son «étran­ger proche », dont les États-unis et L’OTAN sont consi­dé­rés comme res­pon­sables. À Bruxelles et dans les ca­pi­tales al­liées, le re­gard porte ce­pen­dant sur les ma­ni­fes­ta­tions de cette nou­velle fa­çon d’opé­rer russe, re­grou­pée sous le cha­peau confor­table de «guerre hy­bride». Or, dans le même temps, les Russes ver­rouillent l’ac­cès à leurs fron­tières en pour­sui­vant la réa­li­sa­tion d’un ré­seau com­plexe et re­don­dant de sys­tèmes de dé­fense à la fois antiaérienne et an­ti­na­vire. Si ce n’est pas un ri­deau de fer qui des­cend de l’arc­tique à la Sy­rie, on ob­serve tou­te­fois l’ap­pa­ri­tion de di­zaines de «bulles» po­ten­tielles de dé­fense, s’ap­puyant sur les bas­tions de la pé­nin­sule de Ko­la au nord, ti­rant par­ti de l’en­clave de Ka­li­nin­grad dans la Bal­tique, re­cou­vrant par­tiel­le­ment la Bié­lo­rus­sie, fai­sant de la Cri­mée re­trou­vée un point d’an­crage pour contrô­ler la mer Noire, jus­qu’au Cau­case et dans l’est de la Mé­di­ter­ra­née. Ces bulles D’A2/AD ne forment pas une cou­ver­ture in­fran­chis­sable, mais sont plu­tôt une épée de Da­mo­clès, pou­vant en­trer en fonc­tion à l’amorce d’une crise et ser­vant d’aver­tis­se­ment tant aux pays membres de L’OTAN avec les­quels la Rus­sie par­tage une fron­tière qu’à ceux qui pour­raient être in­té­res­sés par une ac­ces­sion au sta­tut d’al­lié.

Les consé­quences sont triples : • géo­gra­phiques d’abord, puisque le dé­ni d’ac­cès fra­gi­lise cer­tains pays al­liés comme les États baltes, de fac­to qua­si en­cla­vés. Face à des sys­tèmes qui trans­for­me­raient la mer Bal­tique et l’en­clave de Ka­li­nin­grad en es­pace contes­té, seul de­meu­re­rait pour les at­teindre un mince et fra­gile cor­don ter­restre ser­pen­tant entre les lacs de Ma­zu­rie – via la trouée de Su­wal­ki –, qu’il se­rait fa­cile de cou­per en cas d’es­ca­lade mi­li­taire, comme l’ont mon­tré plu­sieurs scé­na­rios ana­ly­sés par la RAND (3) ;

• mi­li­taires en­suite, avec le fait que les ren­forts ve­nant de l’ouest vers l’est – que ce soit par mer, par air ou par terre – se­raient vul­né­rables à des frappes. Les Russes ne se conten­te­raient pas de blo­quer la Bal­tique, ils in­ter­vien­draient tou­jours plus à l’ouest, cher­chant à bar­rer l’ac­cès au pas­sage GIUK – cette ligne de tran­sit nord-at­lan­tique entre Groen­land, Is­lande et Royaume-uni – no­tam­ment en y fai­sant pa­trouiller leurs sous-ma­rins;

• di­plo­ma­tiques en­fin, puisque L’OTAN, en peine de te­nir les pro­messes de l’ar­ticle 5 du trai­té de Wa­shing­ton (le fon­de­ment de la dé­fense col­lec­tive), tra­ver­se­rait une grave crise de confiance, les al­liés se condam­nant au fait ac­com­pli, à l’in­ac­tion ou, au contraire, s’en­ga­geant dans un pro­ces­sus d’es­ca­lade dont nul ne pour­rait pré­dire les suites.

Pour­tant, le pire n’est ja­mais sûr. D’une part, L’OTAN – du fait de la masse états-unienne – conserve une su­pé­rio­ri­té criante sur la Rus­sie dans tous les do­maines, en nombre et en ma­té­riels. Ce­la n’em­pêche pas, à l’éche­lon lo­cal, que la Rus­sie soit un géant – sur­tout face à de pe­tits pays : l’en­semble des ar­mées pro­fes­sion­nelles baltes aligne en­vi­ron 15000 sol­dats, soit à peine plus que la to­ta­li­té des forces russes dans la seule en­clave de Ka­li­nin­grad… Cette double dis­sy­mé­trie – du faible au fort au re­gard du prisme Rus­sie/otan et du fort au faible d’un point de vue Rus­sie/états baltes – ex­plique la vo­lon­té russe de se do­ter des moyens adé­quats pour à la fois exer­cer et main­te­nir son in­fluence, tout en se ga­ran­tis­sant face à des mou­ve­ments hos­tiles. Sans doute ce­la guide-t-il la po­li­tique étran­gère du Krem­lin qui af­firme ne pas sou­hai­ter l’af­fron­te­ment, ac­cuse L’OTAN et les États-unis de dé­sta­bi­li­ser l’es­pace eu­ro-at­lan­tique, mais n’hé­site pas non plus à mon­trer ses muscles et à sai­sir des op­por­tu­ni­tés – comme en Géor­gie en 2008 et ré­cem­ment en Ukraine. De fait, la Rus­sie mul­ti­plie les dé­mons­tra­tions de force et les ma­noeuvres d’in­ti­mi­da­tion, et d’abord dans son voi­si­nage im­mé­diat. Elle a ain­si, par la voix de son am­bas­sa­deur, aver­ti le Da­ne­mark

Face à des sys­tèmes qui trans­for­me­raient la mer Bal­tique et l'en­clave de Ka­li­nin­grad en es­pace contes­té, seul de­meu­re­rait pour les at­teindre un mince et fra­gile cor­don ter­restre ser­pen­tant entre les lacs de Ma­zu­rie – via la trouée de Su­wal­ki –, qu'il se­rait fa­cile de cou­per en cas d'es­ca­lade mi­li­taire.

qu’elle pren­drait ses na­vires pour cibles de frappes nu­cléaires s’il re­joi­gnait le pro­jet de dé­fense an­ti­mis­sile de L’OTAN, tan­dis que Vla­di­mir Pou­tine lui-même ju­rait d’éli­mi­ner la me­nace que consti­tue­rait une Suède de­ve­nant membre de l’al­liance(4). Et le grand exer­cice conjoint «Za­pad 2017» de sep­tembre en Bié­lo­rus­sie, à quelques en­ca­blures de la per­cée de Su­wal­ki, consti­tue, au mo­ment d’écrire ces lignes, une grande in­cer­ti­tude quant à son am­pleur et ses buts réels.

RÉA­LI­TÉS DE L’A2/AD RUSSE

Ailleurs, les Russes «per­turbent le jeu» en mul­ti­pliant les dis­po­si­tifs de dé­ni d’ac­cès dans les zones consi­dé­rées comme stra­té­giques et sus­cep­tibles d’être dé­sta­bi­li­sées (5). Ces me­sures de dé­fense illus­trent le concept d’a2/ AD dé­fi­ni comme « l’en­semble des stra­té­gies mi­li­taires des­ti­nées à interdire à un ad­ver­saire d’opé­rer dans, de­puis ou près d’une zone contes­tée(6) ». L’idée n’est pas nou­velle : plu­tôt que d’at­tendre qu’un ad­ver­saire se dé­ploie et puisse tran­quille­ment pas­ser à l’of­fen­sive, il faut le te­nir à l’écart de toutes les fa­çons pos­sibles, et le cas échéant, être ca­pable de l’en­ga­ger le plus loin

Plus qu'un ré­seau, le dé­ni d'ac­cès «à la russe» consti­tue un sys­tème de sys­tèmes, agen­cé de fa­çon à re­cou­per dé­fense aé­rienne et cô­tière, tout en étant ca­pable de trai­ter des ob­jec­tifs terrestres.

pos­sible, pour lui in­fli­ger des pertes telles qu’il re­non­ce­ra à son pro­jet. Ain­si, on com­bine des ca­pa­ci­tés de dé­ni d’ac­cès (an­ti-ac­cess), sur un plan stra­té­gique, et d’in­ter­dic­tion de zone (area de­nial), sur un plan opé­ra­tif et tac­tique. Cette stra­té­gie – ori­gi­nel­le­ment concep­tua­li­sée par l’ar­mée po­pu­laire de li­bé­ra­tion chi­noise – ré­sonne dans la culture stra­té­gique russe, qui a tou­jours iden­ti­fié un be­soin de dis­po­ser d’une pro­fon­deur stra­té­gique. Ini­tia­le­ment fon­dé sur l’ac­qui­si­tion de terres et de zones tam­pons que la re­com­po­si­tion post­so­vié­tique a fait fondre en même temps que les moyens tech­no­lo­giques ré­dui­saient leur né­ces­si­té, le dé­ni d’ac­cès «à la russe» s’ap­puie sur l’ins­tal­la­tion d’un pa­ra­pluie dé­fen­sif mul­ti­couche – éche­lon­né ver­ti­ca­le­ment du sous-ma­rin jus­qu’à l’es­pace et ho­ri­zon­ta­le­ment en agré­geant des dis­po­si­tifs de dé­fense à très courte, moyenne et longue por­tée – fixe (comme des mines) et mo­bile (pour as­su­rer une meilleure sur­vi­va­bi­li­té). Plus qu’un ré­seau, il consti­tue un sys­tème de sys­tèmes, agen­cé de fa­çon à re­cou­per dé­fense aé­rienne et cô­tière, tout en étant ca­pable de trai­ter des ob­jec­tifs terrestres. On pense bien en­ten­du à la pu­bli­ci­té faite au­tour des sys­tèmes S-300 et S-400 – ca­pables en théo­rie d’iden­ti­fier et de dé­truire tout type de cibles, jus­qu’aux drones et aux avions fur­tifs – alors que la der­nière gé­né­ra­tion (S-500 Trium­fa­tor-m) en­tre­ra en ser­vice au­tour de 2020.

Plus concrè­te­ment, l’exemple de la Cri­mée montre com­ment la pres­qu’île a été trans­for­mée en une vé­ri­table for­te­resse qui non seule­ment in­ter­dit une re­prise par la force, mais en fait un porte-avions in­sub­mer­sible contrô­lant les deux tiers de la mer Noire et s’op­po­sant ain­si aux ma­rines ota­niennes de la ré­gion (no­tam­ment la ma­rine turque). Ain­si, on a ob­ser­vé le ren­for­ce­ment quan­ti­ta­tif et qua­li­ta­tif des ca­pa­ci­tés aé­riennes, l’in­té­rêt re­nou­ve­lé pour la Flotte de la mer Noire, de­ve­nue prio­ri­taire, tan­dis que les forces terrestres et no­tam­ment l’ar­tille­rie sui­vaient ce même mou­ve­ment. En­fin, les ca­pa­ci­tés de dé­fense cô­tière (sys­tèmes Bas­tion ou K-300P) et aé­rienne (du missile à très courte por­tée Pant­sir-s au S-400 à moyenne por­tée) n’ont pas non plus été né­gli­gées(7). Ailleurs, comme à Ka­li­nin­grad, le dé­ploie­ment de mis­siles ba­lis­tiques à courte et moyenne por­tée Is­kan­der-m ra­joute aux an­goisses, quand on sait que ces mis­siles peuvent en théo­rie at­teindre cinq ca­pi­tales eu­ro­péennes et que leurs têtes peuvent em­por­ter des charges nu­cléaires. En­fin, les al­liés peuvent ju­ger sur le ter­rain des ef­fets de ces mis­siles puisque ces sys­tèmes ont été dé­ployés en Sy­rie, au­tour des bases de Tar­tous et Lat­ta­quié. De même, des tirs de mis­siles Ka­li­br, lar­ge­ment com­men­tés dans la presse, ont eu lieu à plu­sieurs re­prises de­puis la mer Cas­pienne ou la Mé­di­ter­ra­née sur des po­si­tions te­nues par des forces hos­tiles au ré­gime de Ba­char al-as­sad. Ces bulles d’a2/ AD rap­pellent donc les vues di­plo­ma­tiques de Mos­cou tout en ser­vant de vi­trine pour l’in­dus­trie d’ar­me­ment russe.

COM­MENT RÉ­PONDRE : TECH­NO­LO­GI­QUE­MENT, STRATÉGIQUEMENT ET PO­LI­TI­QUE­MENT ?

Pour L’OTAN, il ne suf­fit pas de sim­ple­ment consta­ter que la me­nace existe et qu’elle s’ap­puie sur une pa­no­plie de moyens

po­ten­tiel­le­ment dangereux (8). Quelques voix se sont d’ailleurs éle­vées pour qu’on n’uti­lise plus le terme D’A2/AD, niant au concept toute nou­veau­té, et ju­geant qu’il n’existe ja­mais de « no-go zones » ab­so­lues, puisque, fi­na­le­ment, il suf­fit d’avoir suf­fi­sam­ment de vo­lon­té pour pé­né­trer et dé­truire ces bulles (9). Néan­moins, ne pas en par­ler ne fait pas dis­pa­raître le dan­ger, et d’autres ont sou­li­gné au contraire que L’A2/AD fait por­ter d’autres risques, po­li­tiques cette fois. En ef­fet, la mul­ti­pli­ca­tion des bulles si­gni­fie en fi­li­grane que le pa­ra­pluie dé­fen­sif que les ex-pays membres du Pacte de Var­so­vie ont sou­hai­té ac­qué­rir en re­joi­gnant L’OTAN n’a plus les mêmes ver­tus que par le pas­sé. En ef­fet, si les forces ota­niennes ne peuvent in­ter­ve­nir et se ga­ran­tir un ac­cès per­ma­nent là où leurs in­té­rêts l’exigent, l’al­liance s’ex­pose à une plus grande fra­gi­li­té in­terne, à des ten­sions crois­santes entre al­liés, et à une dé­sta­bi­li­sa­tion dont pro­fi­te­raient des ad­ver­saires po­ten­tiels.

L’adap­ta­tion au dé­fi de L’A2/AD est donc po­li­tique : il né­ces­site une com­pré­hen­sion glo­bale du pro­blème et un trai­te­ment ho­lis­tique. Ce­la com­mence par la juste prise en compte des moyens fi­nan­ciers qui forment le socle de toute stra­té­gie à long terme. Les dé­ci­sions prises au som­met de 2014 al­laient d’ailleurs dans le bon sens, les al­liés s’en­ga­geant à aug­men­ter les bud­gets de dé­fense jus­qu’à 2% de leur PIB. Las ! Après deux ans d’ef­forts, et alors qu’un tiers des al­liés, dont beau­coup à l’est, ac­ceptent ces sa­cri­fices, d’autres na­tions consi­dèrent qu’on peut en­core dé­layer, at­tendre et re­pous­ser ces né­ces­saires ajus­te­ments, soit parce que la Rus­sie n’est pas la me­nace prin­ci­pale, soit pour d’autres rai­sons de po­li­tique in­té­rieure (10).

Le se­cond point est plus dans les cordes de ce que L’OTAN sait et peut faire : il s’agit de dé­mon­trer ses ca­pa­ci­tés et sa dé­ter­mi­na­tion à pou­voir pro­té­ger ses po­pu­la­tions. Ce­la concerne prin­ci­pa­le­ment les pays baltes, la Pologne et la Rou­ma­nie, au­tant de pays qui, de­puis 2014, ont été l’ob­jet d’at­ten­tion au tra­vers d’une sé­rie de me­sures im­por­tantes, d’abord sous cha­peau amé­ri­cain avec l’ini­tia­tive eu­ro­péenne de ré­as­su­rance (Eu­ro­pean Reas­su­rance Ini­tia­tive) et l’opé­ra­tion « At­lan­tic Re­solve» qui ac­croissent la pré­sence des uni­tés amé­ri­caines en Eu­rope(11). Dans la fou­lée, L’OTAN a lan­cé son plan d’ac­tion « ré­ac­ti­vi­té » (Rea­di­ness Ac­tion Plan ou RAP), dont la Force in­ter­ar­mées à haute ré­ac­ti­vi­té (Ve­ry High Rea­di­ness Joint Task Force, ou VJTF) est le fer de lance. Pa­ral­lè­le­ment, une sé­rie de grands exer­cices mul­ti­na­tio­naux ont eu lieu, dont « Trident Junc­ture 2015 » qui, avec plus de 36000 mi­li­taires, a at­teint un ni­veau in­éga­lé de­puis la fin de la guerre froide. En­fin, au som­met de Var­so­vie, en juillet 2016, les al­liés se sont en­ten­dus sur le dé­ploie­ment par ro­ta­tion de quatre ba­taillons mul­ti­na­tio­naux, si­tués dans les États baltes et en Pologne, et dont les élé­ments se sont mis en place au cours du pre­mier se­mestre 2017. L’en­semble forme une pré­sence avan­cée ren­for­cée (En­han­ced For­ward Pre­sence) cher­chant à dis­sua­der la Rus­sie et à mon­trer la co­hé­sion de l’al­liance. Si l’on peut rai­son­na­ble­ment son­ger que quatre ba­taillons sont une force très mo­deste – l’étude de la RAND de 2016 sug­gé­rait un mi­ni­mum de sept bri­gades, dont trois lourdes ! –, ils consti­tuent ce­pen­dant une preuve de l’en­ga­ge­ment concret de L’OTAN en fa­veur de ses al­liés.

Ce­la n’obère pas la pour­suite d’une ré­flexion tous azi­muts sur les adap­ta­tions, cette fois d’un point de vue tech­no­lo­gique. L’OTAN en tant que telle ne dis­po­sant pas de forces propres, elle a re­vu son NATO De­fense Plan­ning Pro­cess par le­quel les al­liés iden­ti­fient puis s’en­gagent à com­bler les la­cunes ca­pa­ci­taires consta­tées. Ce­la ne date pas d’hier puisque, dé­jà après la Li­bye, les al­liés s’étaient ren­du compte de la né­ces­si­té de re­mi­ser leurs cer­ti­tudes, après une dé­cen­nie d’opé­ra­tions dans des zones d’ac­cès se­mi-per­mis­sives (l’ex-you­go­sla­vie) ou per­mis­sives (Af­gha­nis­tan). La me­nace A2/AD en re­met une couche et, sans qu’on s’en étonne, les pre­miers à ré­flé­chir aux ré­ponses à ap­por­ter sont les forces aé­riennes : que faire en cas d’ab­sence de su­pé­rio­ri­té – sans par­ler de su­pré­ma­tie – aé­rienne? Face à la pro­li­fé­ra­tion des sys­tèmes sol-air per­fec­tion­nés, on songe à l’amé­lio­ra­tion de la pro­tec­tion et à l’en­trée en ser­vice de nou­veaux mis­siles, par exemple air-sol, pour se te­nir hors de por­tée de l’ad­ver­saire. D’un autre point de vue, mais aus­si par­tiel­le­ment aé­rien, OTAN et États-unis dé­pendent lar­ge­ment de leurs flottes de drones pour ac­qué­rir du ren­sei­gne­ment : cette ca­pa­ci­té JISAR (Joint In­tel­li­gence Sur­veillance Re­con­nais­sance) offre un flot d’in­for­ma­tions en temps qua­si réel et sert

Après deux ans d'ef­forts, et alors qu'un tiers des al­liés, dont beau­coup à l'est, ac­ceptent ces sa­cri­fices, d'autres na­tions consi­dèrent qu'on peut en­core dé­layer, at­tendre et re­pous­ser ces né­ces­saires ajus­te­ments, soit parce que la Rus­sie n'est pas la me­nace prin­ci­pale, soit pour d'autres rai­sons de po­li­tique in­té­rieure.

d’yeux. Ré­cem­ment, L’OTAN a fait le choix du sys­tème AGS (Al­liance Ground Sys­tem ou ca­pa­ci­té al­liée de sur­veillance ter­restre) et des drones Glo­bal Hawk, mais rien ne dit s’ils se­ront ca­pables d’opé­rer dans un tel en­vi­ron­ne­ment contraint.

En outre, la pro­blé­ma­tique A2/AD in­vite à re­con­si­dé­rer les moyens of­fen­sifs ca­pables de «cas­ser» ou pé­né­trer la bulle. L’ac­qui­si­tion de mis­siles de croi­sière et la dis­po­ni­bi­li­té de ceux-ci sont une fois de plus une prio­ri­té, quand les opé­ra­tions pas­sées ont mon­tré la dé­pen­dance des Eu­ro­péens vis-à-vis des États-unis. Les autres com­po­santes de mi­lieu mènent quant à elles des ré­flexions sur le re­tour à leur sa­voir-faire pri­maire : les forces navales (via MARCOM, l’état-ma­jor si­tué à Nor­th­wood) sou­lignent le né­ces­saire re­tour aux prin­cipes de la lutte au-des­sous de la sur­face contre le dan­ger sous-ma­rin, mais aus­si le re­nou­veau de la guerre des mines, tan­dis que les forces terrestres pensent aux gros ba­taillons et constatent le rôle ac­cru des blin­dés – et ce, alors que la plu­part des pays eu­ro­péens se sont al­lè­gre­ment dé­les­tés de leurs chars de­puis une dé­cen­nie.

Cette consi­dé­ra­tion tech­no­lo­gique – sur les moyens à in­té­grer dans la pé­né­tra­tion des bulles A2/AD – va de pair avec une prise de conscience d’un re­tour de ba­lan­cier : après vingt ans de contre-in­sur­rec­tions et de guerres ex­pé­di­tion­naires, L’A2/AD sert de va­riable pour re­ve­nir aux bases de la dé­fense ter­ri­to­riale et, sans doute pour L’OTAN, aux prin­cipes de la dé­fense col­lec­tive en Eu­rope. Le dé­ni d’ac­cès ne doit donc pas sim­ple­ment être per­çu comme un obs­tacle, mais bien comme l’ai­guillon qui force les al­liés à ali­gner ré­flexion po­li­tique et stra­té­gique, à dis­cu­ter des prin­cipes de dis­sua­sion conven­tion­nelle et à se don­ner les moyens de de­meu­rer per­ti­nents dans un contexte de ten­sions dont on peut dire qu’elles n’iront sans doute pas dans un fu­tur pro­chain vers un apai­se­ment to­tal. Notes

(1) Voir les dé­cla­ra­tions de Phi­lip Breed­love en sep­tembre 2015 (https://www.de­fen­se­news.com/glo­bal/eu­rope/2015/09/28/nato-ge­ne­ral-wor­ried-about-rus­sian-mi­li­ta­ry-build-up-in-sy­ria/) et de Den­nis Luyt en sep­tembre 2016 (http://www.mi­li­ta­ry.com/dai­ly-news/2016/09/19/nato-air­chief-concer­ned-by-rus­sias-de­ploy­ment-of-sams.html).

(2) Ja­nis Ga­ri­sons, lors d’une confé­rence sur « NATO adap­ta­tion and mul­ti­na­tio­nal res­ponse forces » en mai 2016 (https://fors­va­ret.no/ifs/ifs-confe­ren­ce_­may_­joi­ning-for­ces­to-im­prove-na­tos-rea­di­ness)

(3) Paul Mclea­ry, « Meet the New Ful­da Gap », Fo­rei­gn Po­li­cy, 29 sep­tembre 2015 (http://fo­rei­gn­po­li­cy.com/2015/09/29/ ful­da-gap-nato-rus­sia-pu­tin-us-ar­my/) et Da­vid A. Sh­la­pak et

Si l'on peut rai­son­na­ble­ment son­ger que quatre ba­taillons sont une force très mo­deste – l'étude de la RAND de 2016 sug­gé­rait un mi­ni­mum de sept bri­gades, dont trois lourdes ! –, ils consti­tuent ce­pen­dant une preuve de l'en­ga­ge­ment concret de L'OTAN en fa­veur de ses al­liés.

Mi­chael John­son, Rein­for­cing De­ter­rence on NATO’S Eas­tern Flank: War­ga­ming the De­fense of the Bal­tics, RAND Cor­po­ra­tion, San­ta Mo­ni­ca, 2016 (https://www.rand.org/ pubs/re­sear­ch_­re­ports/rr1253.html).

(4) Sur le Da­ne­mark, par exemple, http://www.te­le­graph. co.uk/news/world­news/eu­rope/den­mark/11487509/rus­sia­warns-den­mark-its-war­ships-could-be­come-nu­clear-tar­gets. html et, sur la Suède, http://www.in­tel­li­gen­cer­post.com/pu­tin­warns-swe­den-joi­ning-nato-vow-eli­mi­nate-threat/.

(5) Isa­belle Fa­con, « La me­nace mi­li­taire russe : une éva­lua­tion », Les Champs de Mars, no 29, 2017, p. 47

(6) Se­lon la dé­fi­ni­tion qu’en donne Sam J. Tan­gre­di dans An­ti-ac­cess War­fare. Coun­te­ring A2/AD Stra­te­gies, Na­val Ins­ti­tute Press, An­na­po­lis, 2013, p. 1.

(7) George Vișan et Oc­ta­vian Ma­nea, « Cri­mea’s trans­for­ma­tion in­to an ac­cess-de­nial base », Black Sea in a Ac­cess De­nial Age, 14 juillet 2015 (http://www.roec.biz/bsad/port­fo­lio-item/cri­meas-trans­for­ma­tion-in­to-an-ac­cess-de­nial-base/) et Ro­bert Ha­ze­mann, « L’évo­lu­tion de la pré­sence des forces ar­mées russes en Cri­mée de­puis 2014 », Re­vue de Dé­fense na­tio­nale, no 802, été 2017, p. 42-49.

(8) Une par­tie de ces conclu­sions est em­prun­tée à G. Lasconjarias et A. Mar­rone, How to re­spond to An­ti-ac­cess/area De­nial (A2/AD)? To­wards a NATO coun­ter A2/AD stra­te­gy, NDC Con­fe­rence Re­port 01/16, Rome, jan­vier 2016 (http://www.ndc.nato. int/down­load/down­loads.php?icode=480)

(9) Voi­là ce que dit en subs­tance le Chief of Na­val Ope­ra­tions amé­ri­cain, l’ami­ral Ri­chard­son, sou­te­nu par quelques uni­ver­si­taires comme Sam J. Tan­gre­di (« CNO vs A2AD: Why Ad­mi­ral Ri­chard­son is Right about De­cons­truc­ting the A2/AD Term », The Na­va­list, https://the­na­va­list.com/ home/2017/1/8/dis­sec­ting-the-buzz-words-that-control-the­de­fense-de­bates)

(10) L’OTAN agrège l’en­semble des chiffres et des don­nées four­nies par les pays sur leurs bud­gets de dé­fense et sur leurs dé­penses, et l’en­semble est pu­blié ré­gu­liè­re­ment. Voir par exemple une syn­thèse pour les an­nées 2009-2016 se­lon un com­mu­ni­qué du 13 mars 2017 (http://www.nato.int/na­to_ sta­tic_­fl2014/as­sets/pdf/pdf_2017_03/20170313_170313pr2017-045.pdf).

(11) Do­tée d’un bud­get de 3,42 mil­liards de dol­lars pour 2017, l’eu­ro­pean Reas­su­rance Ini­tia­tive ma­ni­feste l’im­por­tance de l’eu­rope et des al­liés aux yeux de Wa­shing­ton, sans tou­te­fois qu’on parle de ré­ins­tal­ler les trois bri­gades lourdes dis­soutes ou ra­pa­triées de­puis 2013.

Source : Ins­ti­tute for the Stu­dy of War, août 2016.

Un au­to­mo­teur an­ti­aé­rien Tun­gus­ka, qui couple huit mis­siles SA-19 Gri­son et deux ca­nons de 30 mm. Les pos­tures A2/AD im­pliquent un « mille-feuille » de couches dé­fen­sives se cou­vrant mu­tuel­le­ment. (© Alexan­der Chel­mo­deev/shut­ter­stock)

Dé­rives de F-16 amé­ri­cains, grecs et po­lo­nais à Tra­pa­ni (Ita­lie). Du point de vue ota­nien, les im­pli­ca­tions de L'A2/AD sont avant tout po­li­tiques. (© US Air Force)

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