QUELLES MU­NI­TIONS AÉ­RIENNES DANS LA LUTTE AN­TI-A2/AD ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Yan­nick SMALDORE

De­puis la fin de la guerre froide, les évo­lu­tions tech­niques en ma­tière de sys­tèmes de gui­dage et de ré­seaux d’in­for­ma­tions tac­tiques ont per­mis aux ar­mées russes, puis chi­noises, d’éla­bo­rer des stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès cen­sées contes­ter la su­pré­ma­tie aé­rienne de L’OTAN, dé­mon­trée d’abord dans le Golfe puis au Ko­so­vo. Face au risque de pro­li­fé­ra­tion de ces sys­tèmes de dé­ni d’ac­cès (An­ti-ac­cess/ae­rial De­nial, ou A2/AD) au­près de puis­sances ré­gio­nales, les forces aé­riennes oc­ci­den­tales ont en­tre­pris de dé­ve­lop­per de nou­veaux sys­tèmes d’armes pour les contrer, en uti­li­sant elles aus­si les nou­velles tech­no­lo­gies de gui­dage et de com­bat in­fo­cen­tré.

Alors même que les forces aé­riennes oc­ci­den­tales souffrent de ré­duc­tions dras­tiques de leurs for­mats, la ca­pa­ci­té de mettre en oeuvre de tels ar­me­ments tac­tiques est en passe de de­ve­nir un nou­vel en­jeu stra­té­gique pour les ar­mées de l’air dé­si­reuses de conser­ver, ou d’ac­qué­rir, des ca­pa­ci­tés d’en­trée en pre­mier sur le théâtre des opé­ra­tions. Contrer les sys­tèmes A2/AD ac­tuels et fu­turs né­ces­site dans les grandes lignes trois types d’ac­tions : la neu­tra­li­sa­tion des sen­seurs et des moyens de com­mu­ni­ca­tion ad­verses, y com­pris les sites ra­dars et les centres de com­man­de­ment ; la dé­fense de ses propres moyens of­fen­sifs, y com­pris face aux me­naces élec­tro­niques et au brouillage GPS ; la ca­pa­ci­té d’at­taque de sa­tu­ra­tion contre les sys­tèmes A2/AD ad­verses eux-mêmes. Pour l’avia­tion tac­tique, une telle ca­pa­ci­té d’at­taque sa­tu­rante se heurte ce­pen­dant à des dé­fis in­édits qui im­posent de nou­velles so­lu­tions tech­niques. En ef­fet, les stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès re­posent sur des ré­seaux de sys­tèmes in­té­grés pou­vant re­pré­sen­ter plus d’une cen­taine de cibles in­di­vi­duelles, par­fois mo­biles, ré­par­ties sur de vastes ter­ri­toires.

Un sys­tème de mis­siles sol-air (SAM) à très longue por­tée S-400, d’ori­gine russe, peut ain­si opé­rer en ré­seau avec des lan­ceurs à longue por­tée S-300, des sys­tèmes de dé­fense à moyenne et courte por­tée Tor-m1 ou Pant­sir-s1, mais aus­si des bases aé­riennes, des avions de dé­tec­tion et des na­vires de com­bat, le tout in­té­gré dans un ré­seau re­don­dant qui offre plu­sieurs bulles de pro­tec­tion en­tre­la­cées ca­pables de dé­truire des cibles aé­riennes entre 1 et 400 km de dis­tance. Neu­tra­li­ser un tel sys­tème A2/AD im­po­se­ra donc de lit­té­ra­le­ment se frayer un che­min à tra­vers un ré­seau de sys­tèmes SAM spé­ci­fi­que­ment conçus pour dé­truire les avions, bombes et mis­siles di­ri­gés contre eux. En ma­tière de com­bat aé­ro­na­val, la lutte an­ti-a2/ad né­ces­si­te­ra de contrer les ver­sions navales du S-300, mais aus­si d’éven­tuelles bat­te­ries de mis­siles an­ti­na­vires cô­tières, des essaims de ve­dettes lance-mis­siles ra­pides, voire des mis­siles an­ti­na­vires ba­lis­tiques. À bien des égards, la lutte contre les sys­tèmes de dé­ni

À bien des égards, la lutte contre les sys­tèmes de dé­ni d'ac­cès peut être abor­dée, du point de vue de l'avia­tion tac­tique, comme une ex­ten­sion à l'échelle du théâtre des opé­ra­tions des mis­sions SEAD, même si elle ne peut et ne doit pas être ré­duite à cette seule pers­pec­tive. Pho­to ci-des­sus : Re­pré­sen­ta­tion in­for­ma­tique du SPEAR Cap. 3, en cours de dé­ve­lop­pe­ment pour le compte de la RAF. (© MBDA)

d’ac­cès peut ain­si être abor­dée, du point de vue de l’avia­tion tac­tique, comme une ex­ten­sion à l’échelle du théâtre des opé­ra­tions des mis­sions SEAD (1), même si elle ne peut et ne doit pas être ré­duite à cette seule pers­pec­tive.

De­puis une quin­zaine d’an­nées, les forces ar­mées oc­ci­den­tales ont donc cher­ché à dé­ve­lop­per des sys­tèmes d’armes spé­ci­fi­que­ment conçus pour contrer les stra­té­gies de dé­ni d’ac­cès grâce à des frappes de sa­tu­ra­tion qui vien­draient af­fai­blir suf­fi­sam­ment les couches ex­ternes du ré­seau de dé­fense pour per­mettre à des bom­bar­diers et des mis­siles de croi­sière de frap­per le coeur des cibles. Au-de­là de la doc­trine d’em­ploi (2), trois ar­gu­ments tech­niques per­mettent, le plus sou­vent en se com­bi­nant, de dé­fi­nir ces ar­me­ments. D’une part, ils doivent pou­voir être ti­rés en salves afin d’as­su­rer la sa­tu­ra­tion, ce qui im­plique qu’ils soient com­pacts et puissent être em­por­tés en grand nombre. En­suite, ils sont de plus en plus sou­vent équi­pés de modes de gui­dage mul­tiples, as­su­rant une ca­pa­ci­té de frappe tous-temps et une cer­taine au­to­no­mie de ci­blage, mais don­nant éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de dé­truire des cibles mo­biles ou re­po­si­tion­nables. En­fin, ils doivent dis­po­ser d’une bonne ma­nia­bi­li­té afin d’évi­ter les pro­fils de vol ba­lis­tique trop fa­ciles à in­ter­cep­ter.

DES BOMBES PLANANTES POUR L’US AIR FORCE

Afin de com­plé­ter leurs gammes de mis­siles de croi­sière et bombes planantes lourdes, SLAM-ER, JASSM et autres JSOW, les forces amé­ri­caines ont mis au point la fa­mille des bombes planantes Small Dia­me­ter Bombs (SDB), les pre­mières à prendre en compte la no­tion de sa­tu­ra­tion, y com­pris dans un cadre SEAD. Lan­cé en 2001, le pro­gramme com­pre­nait ini­tia­le­ment deux phases, mais son éta­le­ment a conduit au dé­ve­lop­pe­ment de deux bombes dif­fé­rentes, la GBU-39/B de Boeing, opé­ra­tion­nelle de­puis 2006 sous F-15E, et la GBU-53/B de Ray­theon, en cours de qua­li­fi­ca­tion dans L’USAF et L’US Na­vy. Toutes deux sont em­bar­quées sur un lan­ceur qua­druple BRU-61 en lieu et place d’une unique bombe lourde, même si le F-35B des Ma­rines au­ra be­soin d’un nou­veau lan­ceur spé­ci­fique.

Pe­sant en­vi­ron 130 kg, la GBU-39/B est do­tée d’une charge per­fo­rante et d’un gui­dage par GPS et cen­trale iner­tielle (INS) qui la ré­serve à la frappe de cibles fixes à près de 110 km de por­tée avec un lan­ce­ment à grande vi­tesse et haute al­ti­tude. Cette SDB a été conçue pour l’at­taque de sites de dé­fense aé­rienne, no­tam­ment à par­tir de F-22, mais sa sen­si­bi­li­té au brouillage GPS li­mite son uti­li­sa­tion théo­rique face aux sys­tèmes A2/AD mo­dernes. Elle sert ain­si prin­ci­pa­le­ment dans des mis­sions de sou­tien aé­rien et d’in­ter­dic­tion, pour les­quelles elle peut être équi­pée d’une charge à ef­fet ré­duit, voire d’un au­to­di­rec­teur la­ser dans la ver­sion uti­li­sée par les forces spé­ciales.

Plus lé­gère que la GBU-39B et do­tée d’une charge de 45 kg, soit presque moi­tié moindre, c’est vé­ri­ta­ble­ment la GBU-53/B qui de­vrait mar­quer la rup­ture ca­pa­ci­taire tant sou­hai­tée par L’USAF. Si la bombe était at­ten­due

Plus lé­gère que la GBU-39B et do­tée d'une charge de 45 kg, soit presque moi­tié moindre, c'est vé­ri­ta­ble­ment la GBU-53/B qui de­vrait mar­quer la rup­ture ca­pa­ci­taire tant sou­hai­tée par L'USAF.

pour 2012 avec l’en­trée en ser­vice du F-35, les re­tards de ce der­nier ont en­traî­né un gel tem­po­raire du pro­gramme SDB-II, la bombe n’étant plus pré­vue sous F-35 avant 2022, bien après l’in­té­gra­tion sous F-15E et Su­per Hor­net. En plus du mode INS/GPS dé­jà pré­sent sur la GBU-39/B, l’au­to­di­rec­teur de la GBU-53/B in­tègre une ca­pa­ci­té de gui­dage la­ser, à par­tir d’une dé­si­gna­tion de l’avion ti­reur ou d’un contrô­leur au sol, mais aus­si un cap­teur à ima­ge­rie in­fra­rouge et un ra­dar mil­li­mé­trique qui lui offrent une vé­ri­table ca­pa­ci­té tous-temps, y com­pris en mode tire-et-ou­blie. Cou­plés à un cal­cu­la­teur et à des al­go­rithmes puis­sants, les au­to­di­rec­teurs in­fra­rouge et ra­dar per­mettent à la GBU-53 d’éla­bo­rer sa propre si­tua­tion tac­tique une fois ar­ri­vée sur zone, de dé­tec­ter, clas­ser, hié­rar­chi­ser et en­ga­ger ses cibles de ma­nière au­to­nome en fonc­tion des pa­ra­mètres im­por­tés avant le lan­ce­ment. Ti­rées en salves, les GBU-53 dis­posent d’une por­tée de 100 km contre des cibles fixes et de près de 70 km contre des cibles mo­biles, y com­pris navales.

Les ca­rac­té­ris­tiques de vol, l’au­to­di­rec­teur mul­ti­mode et la charge à double ef­fet souffle/ frag­men­ta­tion de la GBU-53/B fe­ront de cette bombe pla­nante le pre­mier ar­me­ment aé­ro­por­té spé­ci­fi­que­ment adap­té à la lutte contre les sys­tèmes A2/AD mo­dernes dans l’in­ven­taire amé­ri­cain, sa ca­pa­ci­té de frappe contre des cibles mo­biles à grande dis­tance s’avé­rant pré­cieuse face à des sys­tèmes com­plexes et re­po­si­tion­nables. Il s’agi­ra éga­le­ment du pre­mier sys­tème d'armes ca­pable d’im­po­ser des no-drive zones, afin d’interdire l’ac­cès in­con­di­tion­nel au champ de ba­taille pour l’en­semble des vé­hi­cules et des troupes ad­verses. Avec un prix com­pris entre 50 000 et 120 000 dol­lars se­lon la ver­sion, les SDB ont dé­jà été ven­dues à l’aus­tra­lie, à l’ara­bie saou­dite, aux Émi­rats arabes unis, à Is­raël et aux Pays-bas, tan­dis que la Co­rée du Sud et d’autres clients du F-35 semblent s’in­té­res­ser par­ti­cu­liè­re­ment à la GBU-53, jus­te­ment pour ses ca­pa­ci­tés d’at­taque sa­tu­rante contre les sites SAM et les lance-mis­siles mo­biles ad­verses.

Opé­ra­tion­nel­le­ment, le prin­ci­pal dé­faut de la SDB-II, qui lui per­met ce­pen­dant de main­te­nir un prix rai­son­nable, est d’être dé­pour­vue de pro­pul­sion, im­po­sant à l’avion por­teur de vo­ler à haute al­ti­tude et face à la cible au mo­ment du tir.

L’AT­TRAIT EU­RO­PÉEN POUR LES MIS­SILES AN­TI-A2/AD

Dans le seg­ment des mis­siles, c’est l’eu­ro­péen MBDA qui offre les pers­pec­tives les plus in­té­res­santes en ma­tière d’an­ti-a2/ AD, no­tam­ment avec le pro­gramme SPEAR (Se­lec­tive Pre­ci­sion Ef­fect At Range) du mi­nis­tère de la Dé­fense bri­tan­nique. Sa pre­mière phase a don­né nais­sance au missile an­ti­char Brim­stone de 50 kg, dont la ver­sion Dual Mode, équi­pée d’un cap­teur la­ser se­miac­tif et d’un ra­dar mil­li­mé­trique, a été lar­ge­ment uti­li­sée par les Tor­na­do de la RAF de­puis 2008. En cours de qua­li­fi­ca­tion sous Tor­na­do et Ty­phoon, le Brim­stone 2 (par­fois dé­si­gné SPEAR 2) re­prend la forme gé­né­rale et l’au­to­di­rec­teur du Brim­stone Dual Mode, mais est pour­vu d’un nou­veau mo­teur qui double sa por­tée (soit plus de 40 km) et offre une ca­pa­ci­té ac­crue de frappe en salves co­or­don­nées contre des cibles mo­biles, ap­por­tant à la RAF un dé­but de ré­ponse aux sys­tèmes d’an­ti-ac­cès. Les salves de Brim­stone 2 peuvent ain­si comp­ter jus­qu’à 24 mis­siles, leurs cap­teurs et leurs al­go­rithmes leur per­met­tant de dé­tec­ter, hié­rar­chi­ser, se ré­par­tir et en­ga­ger leurs cibles, qu’il s’agisse de co­lonnes blin­dées, d’em­bar­ca­tions ra­pides ou des pre­mières couches d’un site de dé­fense in­té­grée.

Pour frap­per plus pro­fon­dé­ment ce­pen­dant, MBDA mise avant tout sur la phase 3 du pro­gramme SPEAR, dont la mu­ni­tion, dé­si­gnée sim­ple­ment SPEAR ou SPEAR 3, se pré­sente comme une fu­sion concep­tuelle entre la SDB-II et le Brim­stone 2. Le SPEAR est en ef­fet un missile d’un peu moins de 100 kg qui re­prend l’au­to­di­rec­teur et les ca­pa­ci­tés d’at­taque sa­tu­rante en salve du Brim­stone 2, mais qui lui ad­joint une voi­lure dé­ployable et la pos­si­bi­li­té d’être em­bar­qué sur des lan­ceurs qua­druples dans les soutes d’un F-35, en plus des em­ports sous voi­lure sur Ty­phoon. La pro­pul­sion est as­su­rée par un tur­bo­jet TJ-150 qui offre au missile une por­tée su­pé­rieure à 100 km contre des cibles mo­biles, y com­pris navales. Avec leur liai­son de don­nées bi­di­rec­tion­nelle, leur charge en tan­dem à ef­fet di­ri­gé et leur ca­pa­ci­té de ci­blage sur tache la­ser avec homme dans la boucle, les SPEAR se­ront des ar­me­ments ré­so­lu­ment po­ly­va­lents, adap­tés aus­si bien aux at­taques sa­tu­rantes se­mi-au­to­nomes sur des sys­tèmes de dé­fense com­plexes qu’aux frappes ponc­tuelles en zone ur­baine. À bien des égards, le SPEAR de­vrait re­pré­sen­ter la quin­tes­sence des ar­me­ments an­ti-a2/ad, mais sa haute tech­ni­ci­té en fait éga­le­ment un missile par­ti­cu­liè­re­ment cher, li­mi­tant sa pré­sence dans les stocks des forces aé­riennes clientes, et donc son po­ten­tiel de sa­tu­ra­tion, com­pa­ra­ti­ve­ment aux bombes planantes plus conven­tion­nelles. Ce der­nier point a peut-être joué dans la dé­ci­sion de MBDA de dé­ve­lop­per une nou­velle

À bien des égards, le SPEAR de­vrait re­pré­sen­ter la quin­tes­sence des ar­me­ments an­ti-a2/ad, mais sa haute tech­ni­ci­té en fait éga­le­ment un missile par­ti­cu­liè­re­ment cher, li­mi­tant sa pré­sence dans les stocks des forces aé­riennes clientes.

fa­mille de bombes planantes à prix conte­nu, spé­ci­fi­que­ment con­çues pour contrer les stra­té­gies d’an­ti-ac­cès : les Smart­gli­der. Se­lon le construc­teur, la ver­sion Smart­gli­der Light de 120 kg et 100 km de por­tée se­ra par­ti­cu­liè­re­ment adap­tée à la lutte contre les ré­seaux de sys­tèmes sol-air à courte et moyenne por­tée, ain­si qu’à la des­truc­tion de cibles mo­biles et re­po­si­tion­nables. Les Smart­gli­der de­vraient être em­bar­quées sur des lan­ceurs hexa­bombes qui ser­vi­ront d’in­ter­face entre la mu­ni­tion et le sys­tème d'armes, gé­re­ront les liai­sons de don­nées et, en op­tion, la lo­gis­tique de ré­par­ti­tion de cibles des salves sa­tu­rantes. La charge de 80 kg, dé­ve­lop­pée par l’al­le­mand TDW, se­ra ca­pable de mo­du­ler sa puis­sance entre 10 et 100% en fonc­tion de la cible. Afin de li­mi­ter le coût de l’arme, la Smart­gli­der Light de­vrait être pro­po­sée avec un gui­dage INS/GPS/LA­SER, une ver­sion amé­lio­rée étant do­tée d’un ima­geur in­fra­rouge non re­froi­di, à l’ins­tar de la GBU-53, ou en­core d’un ra­dar mil­li­mé­trique en op­tion. Sans les contraintes de com­pa­ci­té im­po­sées par l’em­port en soute sous F-35, la Smart­gli­der Light fu­sionne ain­si la sou­plesse d’em­ploi de la SDB-II et la puis­sance et la por­tée de la SDB-I, le tout dans une en­ve­loppe plus fur­tive. Pour frap­per le coeur des cibles, une fois leurs dé­fenses dé­truites par les Smart­gli­der Light, MBDA pro­pose la Smart­gli­der Hea­vy, d’une por­tée équi­va­lente à la ver­sion Light, mais d’une masse de 1300 kg, em­bar­quant une charge per­fo­rante d’une tonne, et dont la des­crip­tion rap­pelle, en plus gros, le JSOW conçu par Ray­theon pour un usage si­mi­laire.

Avec cette gamme de pro­duits, MBDA pour­rait bien vi­ser, entre autres, le mar­ché fran­çais, no­tam­ment l’équi­pe­ment du Ra­fale. Les deux ver­sions de la Smart­gli­der pa­raissent en ef­fet cor­res­pondre à deux be­soins iden­ti­fiés : d’une part, le dé­ve­lop­pe­ment d’un Ar­me­ment Air-sol Lé­ger (AASL) ve­nant com­plé­ter les AASM de 250 kg et, d’autre part, ce­lui d’un ar­me­ment de 1000 kg en rem­pla­ce­ment des GBU-24 dont la por­tée et les per­for­mances ne semblent plus sa­tis­faire l’ar­mée fran­çaise. De plus, la lutte contre les sys­tèmes de dé­ni d’ac­cès fait par­tie in­té­grante des études sur le Sys­tème de Com­bat Aé­rien Fu­tur (SCAF)(3). Face aux offres de MBDA, il est pos­sible que Sa­gem pro­pose de nou­velles évo­lu­tions de sa fa­mille AASM, dans des ver­sions de 125 kg et 1000 kg par exemple. L’AASM a l’avan­tage d’être un vé­ri­table missile de 70 km de por­tée, très ma­niable, pou­vant être ti­ré sur les cô­tés ou l’ar­rière de son por­teur, et qui a dé­jà dé­mon­tré des ca­pa­ci­tés SEAD et an­ti-a2/ad ba­siques lors de l’in­ter­ven­tion en Li­bye. Pour pou­voir être com­pa­ré aux SDB-II, Brim­stone 2 et autres SPEAR, il lui manque ce­pen­dant une réelle ca­pa­ci­té de tir au­to­nome en salve sur cibles mo­biles ou re­po­si­tion­nables, L’AASM ne dis­po­sant ni des liai­sons de don­nées bi­di­rec­tion­nelles ni des au­to­di­rec­teurs multimodes né­ces­saires à de telles frappes. Les Smart­gli­der Light se pré­sentent ain­si comme des mu­ni­tions com­plé­men­taires de l’ar­se­nal fran­çais, et non pas comme des rem­pla­çantes de L’AASM. Pou­vant être em­por­tées à rai­son de 12 ou 18 exem­plaires par Ra­fale, les Smart­gli­der Light consti­tue­raient un ex­cellent moyen de sup­pres­sion des dé­fenses en­ne­mies, ou­vrant la voie à d’autres ap­pa­reils équi­pés de mis­siles SCALP et D’AASM ve­nant ter­mi­ner la mis­sion an­ti-a2/ad par des frappes lourdes me­nées lors de raids de pé­né­tra­tion à basse al­ti­tude par exemple.

IS­RAËL, INDE : LES EN­JEUX RÉ­GIO­NAUX DE LA LUTTE AN­TI-A2/AD

Ce­pen­dant, bien avant que la Smart­gli­der ne puisse de­ve­nir une réa­li­té, le Ra­fale pour­rait bien in­té­grer un autre ar­me­ment re­la­ti­ve­ment si­mi­laire dans sa concep­tion et sa phi­lo­so­phie d’em­ploi. En ef­fet, l’in­dian Air Force (IAF) au­rait fait le choix d’équi­per ses fu­turs Ra­fale d’une mu­ni­tion pla­nante is­raé­lienne, la Spice 250, de l’in­dus­triel Ra­fael, en cours d’in­té­gra­tion au sein de l’ar­mée de l’air is­raé­lienne dans le but de contrer les sys­tèmes de dé­ni d’ac­cès pou­vant être dé­ployés en Sy­rie ou en Iran, no­tam­ment. Cette bombe pla­nante de 113 kg peut frap­per à plus de 100 km avec une pré­ci­sion mé­trique, équi­pée au choix d’une charge pé­né­trante ou d’une charge à usage gé­né­ral. Pour op­ti­mi­ser ses ca­pa­ci­tés an­ti-a2/ad, la fur­ti­vi­té de la bombe a été maxi­mi­sée, tan­dis que le lan­ceur qua­dri­bombe, le Smart Quad Pack, gère l’in­ter­face avec le sys­tème d'armes et les liai­sons de don­nées bi­di­rec­tion­nelles. Chaque bombe in­tègre une cen­taine de pro­fils de cibles dif­fé­rentes qu’elle de­vra lo­ca­li­ser une fois ar­ri­vée sur zone grâce à son au­to­di­rec­teur élec­tro-op­tique à ima­ge­rie in­fra­rouge. L’at­taque pour­ra alors se faire soit de ma­nière se­mi-au­to­ma­tique, en fonc­tion d’une prio­ri­té de cibles at­tri­buée avant le tir, soit sur sé­lec­tion du pi­lote, via la liai­son de don­nées.

Pour la force aé­rienne in­dienne, un tel ar­me­ment po­si­tion­né sous une plate-forme aus­si stra­té­gique que le Ra­fale se­rait in­évi­ta­ble­ment des­ti­né à contrer les sys­tèmes A2/ AD chi­nois, mais aus­si à as­su­rer la su­pé­rio­ri­té du champ de ba­taille, en ci­blant des bat­te­ries d'ar­tille­rie ou des po­si­tions blin­dées par exemple. Pour les cibles dur­cies, L’IAF mise sur un ar­me­ment dé­ve­lop­pé par le mi­nis­tère de la Dé­fense et qui de­vrait être in­té­gré sous Ja­guar, Su-30 et Ra­fale : le SAAW (Smart An­ti-air­field Wea­pon, ar­me­ment in­tel­li­gent an­ti-piste). À l’ins­tar de la plu­part des ar­me­ments ex­po­sés dans cet ar­ticle, le SAAW de­vrait pe­ser entre 125 et 150 kg, pour une por­tée de 80 à 100 km, et être em­bar­qué sur des lan­ceurs qua­druples. La bombe pour­rait être équi­pée d’un ima­geur élec­tro-op­tique en plus d’un sys­tème de gui­dage sur co­or­don­nées, mais l’ex­per­tise ac­tuelle de l’in­dus­trie in­dienne en ma­tière de com­mandes de vol de pré­ci­sion ne lui per­met­trait pas en­core de ci­bler des élé­ments mo­biles ou de pe­tite taille, li­mi­tant son usage aux frappes an­ti-pistes et an­ti-bun­kers.

La lutte contre les sys­tèmes de dé­ni d'ac­cès fait par­tie in­té­grante des étu des sur le Sys­tème de Com­bat Aé­rien Fu­tur (SCAF).

ENTRE RUP­TURE ET CONTI­NUI­TÉ

On le voit, la né­ces­si­té de contrer les sys­tèmes de dé­ni d’ac­cès par des frappes sa­tu­rantes pour­rait en­traî­ner plu­sieurs rup­tures dans la ma­nière de pen­ser les frappes tac­tiques. Alors que le SEAD im­po­sait l’usage de mis­siles an­ti­ra­dars de haute tech­ni­ci­té ca­pables d’ou­vrir la voie à des bom­bar­de­ments tra­di­tion­nels, la lutte an­ti-a2/ad à l’ère nu­mé­rique fait ap­pel à des vec­teurs plus lé­gers, plus po­ly­va­lents, ca­pables d’at­ta­quer en es­saim à par­tir d’in­for­ma­tions ob­te­nues par des cap­teurs dé­por­tés, pou­vant mê­ler dans la même sé­rie de frappes un rôle SEAD et des fonc­tions d’in­ter­dic­tion. La na­ture pro­téi­forme des sys­tèmes A2/AD, ba­sés sur des vec­teurs terrestres, na­vals et aé­riens, a en­traî­né en ré­ac­tion le dé­ve­lop­pe­ment de fa­milles de mu­ni­tions lé­gères et connec­tées qui s’avèrent re­la­ti­ve­ment bien adap­tées dans leur concep­tion aux nou­velles me­naces asy­mé­triques. De quoi don­ner vie, une fois en­core, au fan­tasme de la mu­ni­tion unique et de la po­ly­va­lence par­faite. Ain­si, à en croire les pla­quettes com­mer­ciales de MBDA, le SPEAR se pré­sen­te­rait comme l’al­pha et l’omé­ga des mu­ni­tions air-sur­face, le F-35 n’ayant pour ain­si dire be­soin d’au­cun autre ar­me­ment gui­dé. Comme pour les avions de com­bat eux-mêmes, ce­pen­dant, l’idéal de la po­ly­va­lence ab­so­lue se heurte très vite aux réa­li­tés éco­no­miques et opé­ra­tion­nelles. D’une part, la po­ly­va­lence d’une mu­ni­tion coûte cher, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne les au­to­di­rec­teurs et les liai­sons de don­nées, d’au­tant plus que ces sous-sys­tèmes ne sont pas in­dis­pen­sables à l’en­semble des mis­sions. Ain­si, si le SPEAR s’an­nonce par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace d’un point de vue opé­ra­tion­nel, il y a fort à pa­rier que des SDB plu­sieurs fois moins chères pour­ront ac­com­plir une grande part des mis­sions qui lui sont dé­vo­lues avec la même ef­fi­ca­ci­té tac­tique. D’autre part, les ar­me­ments po­ly­va­lents im­posent des com­pro­mis tech­niques, qui ne prennent pas en compte tous les par­ti­cu­la­rismes en ma­tière de doc­trine opé­ra­tion­nelle. L’AASM, par exemple, ré­pond en par­tie au même be­soin que la GBU-39/B. Mais l’ex­pé­rience en ma­tière de pé­né­tra­tion à très basse al­ti­tude de l’ar­mée de l’air a conduit au dé­ve­lop­pe­ment d’une arme plus com­plexe, plus chère, mais aus­si plus puis­sante que la SDB-I, qui ré­pond quant à elle bien mieux aux im­pé­ra­tifs de dé­ploie­ment de­puis un avion fur­tif, les doc­trines d’uti­li­sa­tion di­ver­gentes ren­dant ces armes trop dif­fé­rentes pour être vrai­ment concur­rentes.

En­fin, la po­ly­va­lence ab­so­lue n’est, in fine, qu’une il­lu­sion, tou­jours en rai­son des com­pro­mis tech­niques im­po­sés par le for­mat des mu­ni­tions an­ti-a2/ad, qui ne fe­ront pas dis­pa­raître le be­soin pour de vé­ri­tables mis­siles an­ti­na­vires, des bombes lourdes ou des mis­siles de croi­sière. Ain­si, L’USAF a dé­mon­tré à l’usage que les SDB-I n’ont pas tou­jours la vi­tesse de dé­ploie­ment ou la lé­ta­li­té d’une JDAM ou d’une GBU-12, si bien que ces der­nières ont en­core la pré­fé­rence des avia­teurs amé­ri­cains dans la plu­part des cas de sou­tien aé­rien rap­pro­ché.

Les mu­ni­tions an­ti-a2/ad de­vront donc être, dans un pre­mier temps, com­plé­men­taires des sys­tèmes d’armes ac­tuels. Leur dé­ploie­ment mas­sif dans les pro­chaines an­nées n’en reste pas moins une né­ces­si­té pour toutes les forces aé­riennes qui en­tendent jouer un rôle dé­ter­mi­nant dans les opé­ra­tions mi­li­taires à ve­nir, puis­qu’elles viennent com­bler des manques criants dans les in­ven­taires des forces aé­riennes oc­ci­den­tales et de­vraient leur per­mettre de main­te­nir cer­taines ca­pa­ci­tés d’en­trée en pre­mier sur le théâtre d’opé­ra­tions, tout en étant as­sez po­ly­va­lentes pour conti­nuer à jouer un rôle dans les mis­sions d’in­ter­dic­tion et de sou­tien aé­rien tout au long du conflit.

Pour les cibles dur­cies, l'in­dian Air Force mise sur un ar­me­ment dé­ve­lop­pé par le mi­nis­tère de la Dé­fense et qui de­vrait être in­té­gré sous Ja­guar, Su-30 et Ra­fale : le SAAW (Smart An­ti-air­field Wea­pon, ar­me­ment in­tel­li­gent an­ti-piste).

Notes

(1) Sup­pres­sion of Ene­my Air Defence, mis­sions tac­tiques de sup­pres­sion des sites SAM ad­verses qui, de­puis la fin de la guerre du Viet­nam, re­posent es­sen­tiel­le­ment sur des mis­siles an­ti­ra­dars et des bom­bar­de­ments ci­blés contre les sites SAM ad­verses.

(2) Si la France ou le Royaume-uni dis­posent de trop peu de mis­siles de croi­sière pour les uti­li­ser dans des frappes de sa­tu­ra­tion, les États-unis conti­nuent d’y avoir re­cours dans la sup­pres­sion des dé­fenses ad­verses, au point que le concept d’ar­se­nal Ship, na­vire ré­ser­vé au seul em­port de To­ma­hawk, est ré­gu­liè­re­ment évo­qué comme une so­lu­tion cré­dible face à L’A2/AD chi­nois.

(3) Thier­ry Angel, « Pen­ser l’ar­mée de l’air de de­main, le Sys­tème de com­bat aé­rien fu­tur », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 55, août-sep­tembre 2017.

Es­sais d'in­té­gra­tion de GBU-53/B dans l'une des soutes d'un F-35. L'appareil pour­ra en em­bar­quer un to­tal de huit en soute. (© US Na­vy)

Trans­port de GBU-39/B. Plus com­pactes, les mu­ni­tions de ce type ac­croissent la salve em­bar­quée par appareil, ce qui crée une « sa­tu­ra­tion de pré­ci­sion », mais rend éga­le­ment plus compliquée la dé­fense ad­verse. (© US Air Force)

Re­pré­sen­ta­tion in­for­ma­tique de la Smart­gli­der. L'ab­sence de mo­to­ri­sa­tion per­met de ré­duire les coûts. (© MBDA)

Ma­quette de la Spice 250, qui pré­sente l'ori­gi­na­li­té d'un « ci­blage par pixel » de­vant per­mettre une re­con­nais­sance op­tique de la cible. (© Jh/areion)

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