CHARS DE BATAILLE ET VÉ­HI­CULES DE COM­BAT : QUELLES TEN­DANCES ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Jo­seph HEN­RO­TIN

Chars de bataille (MBT) et vé­hi­cules de com­bat res­tent au coeur des struc­tures de forces ter­restres. Mais les mar­chés, les sys­tèmes et les doc­trines d’em­ploi connaissent des évo­lu­tions qui, si elles ne sont pas ré­vo­lu­tion­naires, sont de na­ture à mo­di­fier la conduite des opé­ra­tions mi­li­taires.

LE MAIN­TIEN DU MBT

Le char de com­bat reste l’en­gin de com­bat le plus puis­sant à la dis­po­si­tion des forces ter­restres. Ten­dan­ciel­le­ment, il évo­lue re­la­ti­ve­ment peu de­puis une tren­taine d’an­nées, de sorte que les deux types clas­siques de tra­jec­toires de dé­ve­lop­pe­ment res­tent va­lables. La pre­mière, ty­pi­que­ment, est de na­ture in­cré­men­tale, sur la base de de­si­gns pré­exis­tants. C’est ce mode de dé­ve­lop­pe­ment qui conti­nue de pré­do­mi­ner. La France va mo­der­ni­ser ses Le­clerc, et l’al­le­magne conti­nue de mi­ser sur les Leo­pard 2A6 et 2A7 – 68 Leo­pard 2A4, 16 2A6 et 20 2A7 vont être mo­der­ni­sés en « A7V », avec des li­vrai­sons dès 2020 (1) – et le Royaume-uni sur le Chal­len­ger. Le sec­teur de la re­va­lo­ri­sa­tion, avec le MBT Re­vo­lu­tion, par exemple, re­lève tout au­tant de cette lo­gique in­cré­men­tale. Ailleurs en Eu­rope oc­ci­den­tale, l’heure est au main­tien des flottes avec des mo­der­ni­sa­tions por­tant le plus sou­vent sur la nu­mé­ri­sa­tion des sys­tèmes, éven­tuel­le­ment en at­ten­dant une nou­velle gé­né­ra­tion pré­vue dans les an­nées 2030. Le rap­pro­che­ment fran­co-al­le­mand au­tour de cette ques­tion doit dé­bou­cher sur le dé­ve­lop­pe­ment d’un nou­vel en­gin à par­tir de 2025, mais avec des tra­vaux sur des dé­mons­tra­teurs qui com­men­ce­raient en 2020. La Po­logne, qui main­tient ac­tuel­le­ment la plus grosse flotte eu­ro­péenne de chars, semble éga­le­ment s’in­té­res­ser à ces dé­ve­lop­pe­ments.

Cette lo­gique de mo­der­ni­sa­tion in­cré­men­tale est éga­le­ment à l’oeuvre en Rus­sie et en Ukraine (Oplot) (2). Si la pre­mière pour­suit son pro­gramme T-14 Ar­ma­ta, les coûts liés à ce der­nier sont tels que la mo­der­ni­sa­tion des T-90 en T-90M est une op­tion plus per­ti­nente. En l’oc­cur­rence, ils sont do­tés d’un nou­veau blin­dage ré­ac­tif, de jupes en ca­ou­tchouc et de fi­lets de pro­tec­tion contre les charges creuses au ni­veau de la jonc­tion entre la tou­relle et la caisse. Des slat ar­mors sont éga­le­ment po­si­tion­nés à l’ar­rière, et en nuque de tou­relle. L’ar­me­ment se­con­daire est té­lé­opé­ré, mais des in­cer­ti­tudes de­meurent quant au ca­non prin­ci­pal : si cer­taines sources évoquent le même 2A46 que sur les T-90, d’autres parlent du 2A82-1M de 125 mm équi­pant l’ar­ma­ta, de même que d’un sys­tème de contrôle de tir qui en se­rait dé­ri­vé. Le sys­tème de char­ge­ment au­to­ma­tique res­te­rait le même. Il n’est par ailleurs pas cer­tain que le T-90M soit do­té d’un sys­tème de pro­tec­tion ac­tif Af­gha­nit – théo­ri­que­ment apte à la des­truc­tion d’obus­flèches – en plus du sys­tème pas­sif. A prio­ri,

En Eu­rope oc­ci­den­tale, l’heure est au main­tien des flottes avec des mo­der­ni­sa­tions por­tant le plus sou­vent sur la nu­mé­ri­sa­tion des sys­tèmes, éven­tuel­le­ment en at­ten­dant une nou­velle gé­né­ra­tion pré­vue dans les an­nées 2030.

400 T-90A se­raient mo­der­ni­sés en T-90M, les pre­mières li­vrai­sons in­ter­ve­nant dès cette an­née. En Chine, le ZTZ-96B, ré­cem­ment pré­sen­té, re­lève éga­le­ment de cette ap­proche, comme le ZTZ-99A.

Cette lo­gique in­cré­men­tale est éga­le­ment à l’oeuvre aux États-unis. Les M-1A1 SEP connaissent ain­si plu­sieurs évo­lu­tions (SEPV2 et v3) mi­neures, comme de nou­veaux écrans, une gé­né­ra­tion élec­trique uti­li­sant une uni­té auxi­liaire ou en­core une mi­trailleuse té­lé­opé­rée(3). La mo­der­ni­sa­tion SEPV4 de­vrait être plus im­por­tante et concer­ner le sys­tème de contrôle de tir, de nou­veaux cap­teurs (dont un FLIR de troi­sième gé­né­ra­tion), des liai­sons de don­nées ou l’ins­tal­la­tion d’un sys­tème de pro­tec­tion ac­tive. Les pre­mières li­vrai­sons du nou­veau stan­dard sont at­ten­dues pour 2020. Le char pour­ra éga­le­ment ti­rer l’ad­van­ced Mul­ti-pur­pose (AMP), une mu­ni­tion de 120 mm des­ti­née à rem­pla­cer les obus HEAT (High Ex­plo­sive An­ti-tank) et MPAT (Mul­ti­pur­pose An­ti-tank) no­tam­ment uti­li­sés pour la lutte an­ti-hé­li­co­ptères, et les obus-car­gos M-1028 et M-908 de des­truc­tion d’obs­tacle. Cette même lo­gique est tou­jours à l’oeuvre en Is­raël, où les mo­der­ni­sa­tions en cours des Mer­ka­va IV concernent es­sen­tiel­le­ment des sys­tèmes de pro­tec­tion ac­tive.

L’autre ap­proche re­cherche la rup­ture par saut gé­né­ra­tion­nel. Le char le plus em­blé­ma­tique en la ma­tière est le T-14 Ar­ma­ta, qui tranche clai­re­ment avec les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes de chars russes. Plus lourd, plus puis­sant et plus mas­sif, il est sur­tout do­té d’une tou­relle en­tiè­re­ment au­to­ma­tique – un ca­non de 152 mm est évo­qué par les sources russes comme pou­vant rem­pla­cer à terme l’ac­tuel ca­non de 125 mm – et son équi­page, ré­duit à trois per­sonnes, est par­ti­cu­liè­re­ment bien pro­té­gé. Sa do­ta­tion en cap­teurs tranche éga­le­ment par sa mo­der­ni­té(4). Reste que l’en­gin est coû­teux, et seuls 100 exem­plaires ont pour l’ins­tant été com­man­dés. Le K-2 sud-co­réen et l’al­tay turc (en par­tie is­su du K-2) de même que le Type-10 ja­po­nais ren­voient éga­le­ment à cette ap­proche de saut gé­né­ra­tion­nel, avec une at­ten­tion im­por­tante

Si le dé­ve­lop­pe­ment du char, son achat et son main­tien dans les forces sont coû­teux, très rares sont les États qui y ont re­non­cé. Le Ca­na­da et l’aus­tra­lie, après avoir en­vi­sa­gé son aban­don, en ont ra­che­té.

por­tée aux cap­teurs. Le cas de l’ar­jun in­dien est par­ti­cu­lier : s’il consti­tue une rup­ture du point de vue de l’inde, l’en­gin est de la même gé­né­ra­tion que les pre­miers Leo­pard 2 et, sur­tout, est un échec.

LA PERMANENCE DU CHAR

Au-de­là de ces ap­proches, d’autres pro­grammes sont en cours : l’iran a an­non­cé en 2017 vou­loir dé­ve­lop­per un nou­veau char, le Kar­rar, sus­cep­tible de bé­né­fi­cier de trans­ferts de tech­no­lo­gies russes. L’al-kha­lid pa­kis­ta­nais a bé­né­fi­cié de l’aide chi­noise, etc. Il est ici in­té­res­sant de consta­ter la permanence du char : si son dé­ve­lop­pe­ment, son achat et son main­tien dans les forces sont coû­teux, très rares sont les États qui y ont re­non­cé. Le Ca­na­da et l’aus­tra­lie, après avoir en­vi­sa­gé son aban­don, en ont ra­che­té. In fine, quelques pays d’amé­rique la­tine n’ont pas rem­pla­cé les en­gins dont ils dis­po­saient en­core (Sher­man au Pa­ra­guay par exemple), es­sen­tiel­le­ment pour des rai­sons bud­gé­taires et seuls la Bel­gique et les Pays-bas l’ont for­mel­le­ment aban­don­né (5). De fac­to, si le char conti­nue de cou­pler la puis­sance de feu, la mo­bi­li­té et la pro­tec­tion, il consti­tue éga­le­ment un sys­tème per­met­tant l’adap­ta­tion aux contraintes mi­li­taires les plus fortes. De ce point de vue, il «tire les forces vers le haut» en im­po­sant une struc­tu­ra­tion – im­pli­quant des vé­hi­cules de com­bat d’in­fan­te­rie et une ar­tille­rie – et un en­traî­ne­ment adap­té aux opé­ra­tions de haute in­ten­si­té.

C’est, en la ma­tière, une le­çon du « mo­dèle belge» : le non-rem­pla­ce­ment des Leo­pard en­traî­nait, en cas­cade, l’aban­don d’une in­fan­te­rie mé­ca­ni­sée et ce­lui d’une ar­tille­rie de 155 mm. La lo­gique pour­sui­vie était celle de la spé­cia­li­sa­tion – en se concen­trant sur des forces pa­ra­chu­tistes et mo­to­ri­sées –, mais le ré­sul­tat peut lais­ser scep­tique. En n’étant plus vé­ri­ta­ble­ment aptes aux opé­ra­tions de haute in­ten­si­té, les «briques ca­pa­ci­taires» of­fertes par la Bel­gique à ses par­te­naires in­ter­na­tio­naux n’étaient plus né­ces­sai­re­ment in­té­res­santes pour des fonc­tions de com­bat de mê­lée. Le pro­ces­sus est en­suite de­ve­nu au­to­phage, abou­tis­sant à la dis­so­lu­tion d’une des deux « bri­gades mé­dianes ». La

mo­der­ni­sa­tion belge ac­tuelle, qui va pas­ser par l’achat de 417 Grif­fon et 60 Ja­guar et par un re­tour à l’ar­tille­rie de 155 mm – et sur­tout par le concept SCOR­PION –, per­met certes de com­pen­ser les er­re­ments, mais elle laisse sur­tout au­gu­rer d’un pro­ces­sus de re­mon­tée en puis­sance qui se­ra d’au­tant plus dé­li­cat que les bud­gets n’ont pas en­core été li­bé­rés…

La né­ces­si­té du main­tien du char n’est, de fac­to, pas une co­quet­te­rie tech­no-mi­li­taire, mais bien une va­riable d’adap­ta­tion aux évo­lu­tions du ca­rac­tère des conflits. Les pro­ces­sus d’hy­bri­da­tion ac­tuel­le­ment à l’oeuvre montrent une den­si­fi­ca­tion de l’ar­me­ment des groupes ir­ré­gu­liers, avec un ac­crois­se­ment no­table de leur puis­sance de feu. Et si les forces turques ont per­du plu­sieurs Leo­pard en Sy­rie face à des mis­siles an­ti­chars, force est aus­si de consta­ter que ces en­gins étaient plus sus­cep­tibles d’en­cais­ser les coups por­tés que des trans­ports de troupes. À cet ac­crois­se­ment de la puis­sance de feu des ir­ré­gu­liers, il faut ajou­ter la permanence des conflits ré­gu­liers de haute in­ten­si­té, comme le montre le conflit ukrai­nien. Dans les deux cas de fi­gure, la struc­tu­ra­tion in­duite par la pos­ses­sion de chars de bataille au­gure un sys­tème de force per­met­tant de s’adap­ter aux contin­gences. Quitte à ce que, comme dans le cas de nombre d’états eu­ro­péens, les parcs de chars soient ré­duits et que soit mise en place, comme en France, une lo­gique de dif­fé­ren­cia­tion entre les forces blin­dées – sous-en­ten­dues « lourdes » – et mé­dianes.

On note ce­pen­dant que, même à ce ni­veau mé­dian, il faut un sys­tème cou­plant mo­bi­li­té, feu et pro­tec­tion. Bien plus qu’un vé­hi­cule de re­con­nais­sance, L’AMX-10R(CR) ap­pa­rais­sait ain­si comme un «char mé­dian». La lo­gique pré­si­dant à la concep­tion du Ja­guar n’en est d’ailleurs pas si éloi­gnée qu’il n’y pa­raît a prio­ri. Le ca­non de 120 mm étant in­en­vi­sa­geable pour des rai­sons de masse, d’en­com­bre­ment et de coût, le pa­ri du mis­sile est fait, avec deux mis­siles MMP prêts au tir et deux autres dans la caisse. Avec une por­tée de 4 000 m, il au­to­rise une dis­tance d’en­ga­ge­ment équi­va­lente à celle du 120 mm (6), mais aus­si une ma­noeu­vra­bi­li­té

de la mu­ni­tion – qui est to­ta­le­ment fire and for­get et ne né­ces­site donc pas de fi­lo­gui­dage – que l’obus n’a par dé­fi­ni­tion pas. Certes, avec quatre mu­ni­tions et un ca­non CTA de 40 mm, le vé­hi­cule n’est pas un char – mais il pour­ra

De­puis les an­nées 1990, le char est à nou­veau uti­li­sé comme sys­tème d’ap­pui de l’in­fan­te­rie, tout en res­tant apte au com­bat an­ti­char, mais son uti­li­sa­tion mute alors.

se dé­fendre adé­qua­te­ment contre eux(7) – et l’usage de la roue li­mite son po­ten­tiel d’évo­lu­tion (8). Le CTA 40 est quant à lui ef­fi­cace contre tous les autres blin­dés, les po­si­tions ad­verses ou en­core des hé­li­co­ptères.

LE CHAR COMME FAC­TEUR STRUC­TU­RANT DES FORCES TER­RESTRES

Par­tant du prin­cipe que le char est un « struc­tu­ra­teur de forces », quelles sont ses évo­lu­tions en­vi­sa­geables ? His­to­ri­que­ment, sa pre­mière fonc­tion est l’ac­com­pa­gne­ment de l’in­fan­te­rie, tan­tôt comme ar­tille­rie à tir di­rect, tan­tôt comme sys­tème de rup­ture. Du­rant la guerre froide, il est sur­tout un sys­tème an­ti­char en soi, op­ti­mi­sé pour éli­mi­ner ra­pi­de­ment le plus grand nombre pos­sible de chars ad­verses. Il reste une arme de rup­ture, au­tant tac­tique qu’opé­ra­tive. Les con­trôles de tir et la sta­bi­li­sa­tion de l’ar­me­ment de­viennent alors des ca­rac­té­ris­tiques fon­da­men­tales per­met­tant de dis­tin­guer les chars les plus modernes. De­puis les an­nées 1990, le char est à nou­veau uti­li­sé comme sys­tème d’ap­pui de l’in­fan­te­rie, tout en res­tant apte au com­bat an­ti­char, mais son uti­li­sa­tion mute alors. Pour les Eu­ro­péens, il de­vient un four­nis­seur de puis­sance de feu ef­fec­tif – l’en­ga­ge­ment d’ar­tille­rie bos­no-serbe par sept Leo­pard 1A5 da­nois en 1994 – ou vir­tuel avec le dé­ploie­ment de Le­clerc au Ko­so­vo ou au Li­ban ou de Leo­pard ca­na­diens en Af­gha­nis­tan.

Con­trai­re­ment aux pré­dic­tions, le char ne dis­pa­raît donc pas, d’au­tant plus que, ailleurs dans le monde, il ap­pa­raît dans les conflits les plus durs. En Sy­rie, il est par­ti­cu­liè­re­ment uti­li­sé en zone ur­baine ou en­core par les forces turques. Les opé­ra­tions is­raé­liennes dans la bande de Ga­za voient un usage fré­quent. En Ukraine, lors de la bataille de De­balt­seve, dé­but 2015, les lourdes pertes pour Kiev sont le fait des

Le char est un vec­teur po­ten­tiel de sys­tèmes de guerre élec­tro­nique, en par­ti­cu­lier dé­fen­sifs, et au bé­né­fice d’une force.

chars, mais aus­si de l’ar­tille­rie. Ce­pen­dant, l’uti­li­sa­tion cor­recte du char reste dé­pen­dante de l’ap­pli­ca­tion des fon­da­men­taux, et en par­ti­cu­lier d’une ac­tion in­ter­armes, dans le cadre d’un sys­tème de force. Le char reste dé­pen­dant de la cou­ver­ture qui lui est don­née en in­fan­te­rie et en dé­fense an­ti­aé­rienne ; sans quoi il est une cible vul­né­rable, en par­ti­cu­lier à l’avia­tion (Li­bye, 2011 : chars de L’EI). Dès lors, tout ce qui est de na­ture à ren­for­cer la co­hé­sion des sys­tèmes de force est utile. Cet im­pé­ra­tif se tra­duit con­crè­te­ment par les lo­giques liées à la nu­mé­ri­sa­tion et aux com­mu­ni­ca­tions, l’en­semble per­met­tant d’of­frir une vi­sion par­ta­gée de la si­tua­tion. Avec ce­pen­dant un fac­teur im­por­tant à gar­der à l’es­prit : la va­leur de cette der­nière est liée à la fia­bi­li­té des liai­sons de don­nées, dans un contexte mar­qué, de­puis le dé­but des an­nées 2010, par un re­tour en force de la guerre élec­tro­nique.

De plus, le char res­tant l’élé­ment à la fois cen­tral et le mieux pro­té­gé, il est sans doute ap­pe­lé à jouer un rôle plus im­por­tant en tant que vec­teur des sys­tèmes liés à la nu­mé­ri­sa­tion, ser­veurs, or­di­na­teurs et liai­sons de don­nées. La vi­sion par­ta­gée et la conscience si­tua­tion­nelle ne naissent pas de soi, elles né­ces­sitent d’in­té­grer/de fu­sion­ner une foule de don­nées. Le char est donc sus­cep­tible d’être au­tant un «node ef­fec­teur» qu’un «maillon cen­tral». Ses sys­tèmes op­tro­niques en font dé­jà un four­nis­seur de don­nées, mais son rôle pour­rait éga­le­ment évo­luer, avec l’in­té­gra­tion de drones et de ro­bots ou en­core de dé­tec­teurs de dé­parts de coups acous­tiques ou op­tro­niques – une re­marque va­lant éga­le­ment pour les vé­hi­cules de com­bat d’in­fan­te­rie et les trans­ports de troupes. Les évo­lu­tions en la ma­tière dé­pendent as­sez lar­ge­ment de celles de la ro­bo­tique, mais aus­si des in­dis­pen­sables liai­sons de don­nées. Par ailleurs, le char est un vec­teur po­ten­tiel de sys­tèmes de guerre élec­tro­nique, en par­ti­cu­lier dé­fen­sifs, au bé­né­fice d’une force. En Ukraine, la Rus­sie a uti­li­sé des sys­tèmes per­met­tant de faire dé­ton­ner à 400 m de dis­tance des obus d’ar­tille­rie et à 280 m des obus de mor­tiers en brouillant leurs fu­sées, ne lais­sant pas, lors­qu’ils étaient uti­li­sés, prise aux tirs ukrai­niens(9). Ce type de sys­tème est d’au­tant plus im­por­tant que 80 % des pertes ukrai­niennes ont été cau­sées par l’ar­tille­rie.

La pro­tec­tion reste éga­le­ment cen­trale contre les mis­siles an­ti­chars et les ca­nons. En Ukraine, l’usage de 2S1 en tir di­rect – et donc comme «chars de sub­sti­tu­tion – a été une er­reur, l’obu­sier étant net­te­ment moins bien pro­té­gé qu’un char. Au de­meu­rant, le conflit a mon­tré que les trans­ports de troupes in­suf­fi­sam­ment blin­dés étaient trop vul­né­rables, au point que les sol­dats pré­fé­raient se dé­pla­cer sur les vé­hi­cules plu­tôt qu’à l’in­té­rieur. À cet égard, la pro­tec­tion reste mul­ti­fac­to­rielle. L’ar­chi­tec­ture de l’en­gin, sa mo­bi­li­té, son blin­dage, les sys­tèmes an­ti-in­cen­die, les sys­tèmes ac­tifs ou pas­sifs sont ap­pe­lés à évo­luer, en par­ti­cu­lier vers des en­gins plus lourds. À plus long terme, l’ar­ri­vée de nou­veaux ma­té­riaux – on songe en par­ti­cu­lier au gra­phène – pour­rait dé­bou­cher sur des en­gins plus lé­gers (et donc plus mo­biles) et mieux pro­té­gés, mais la re­cherche n’en est qu’au stade de la R&T (10).

Reste éga­le­ment que ces évo­lu­tions ne sont pas sans consé­quence – sys­té­mique des forces oblige – sur les élé­ments de sou­tien. L’ac­crois­se­ment de la masse a des in­ci­dences di­rectes en ma­tière de mo­bi­li­té, y com­pris au re­gard des cou­pures et des fran­chis­se­ments. Or les uni­tés pon­ton­nières ont été par­mi les pre­mières vic­times des coupes bud­gé­taires de ces der­nières

an­nées. De même, des vé­hi­cules plus lourds né­ces­si­te­raient de plus im­por­tants moyens de main­te­nance sur le ter­rain ou, plus sim­ple­ment, d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en car­bu­rant et en mu­ni­tions. Sur­tout, avoir à faire face à une puis­sance de feu plus im­por­tante exige de res­ser­rer les liens entre le char et l’in­fan­te­rie, la­quelle doit elle aus­si être pro­té­gée en consé­quence, en sa­chant que l’uti­li­sa­tion de sys­tèmes de pro­tec­tion ac­tive consti­tue éga­le­ment un dan­ger sup­plé­men­taire pour elle. Quelles que soient les évo­lu­tions des chars, l’une des le­çons les plus ré­gu­liè­re­ment rap­pe­lées est que le char ne se suf­fit pas à lui-même et qu’on ne peut pen­ser sa place dans les sys­tèmes de force sans pen­ser le sys­tème de force lui-même. La Tur­quie en Sy­rie comme Is­raël face au Hez­bol­lah ont payé le prix de cet ou­bli.

Se pose éga­le­ment la ques­tion de l’ar­me­ment. Pour l’ins­tant, le 120 mm est clai­re­ment le ca­libre stan­dard des forces de L’OTAN, tout comme le 125 mm l’est en Rus­sie. Si Rhein­me­tall avait ex­po­sé un 130 mm du­rant Eu­ro­sa­to­ry 2016 – les armées de L’OTAN ayant tra­vaillé sur un 140 mm à la fin de la guerre froide –, au­cun État n’a en­core fran­chi un pas qui s’avé­re­ra coû­teux et qui ne se jus­ti­fie pas tant que l’ar­ma­ta conserve son 125 mm. En at­ten­dant la pro­chaine gé­né­ra­tion de chars, les évo­lu­tions les plus pro­bables se­ront sans doute ob­ser­vées dans le do­maine de l’ar­me­ment, en par­ti­cu­lier d’ap­pui. En sa­chant, ce­pen­dant, qu’une forme d’op­ti­mum a été at­teinte dans ce sec­teur.

Notes

(1) Sur l’évo­lu­tion des Leo­pard 2, voir la sé­rie de sept ar­ticles que Pierre Pe­tit leur a consa­crée à par­tir du no 95 de Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale.

(2) Sur l’évo­lu­tion des chars ukrai­niens, voir Pierre Pe­tit, « Les chars de bataille ukrai­niens », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 127, jan­vier-fé­vrier 2017.

(3) Sur l’évo­lu­tion du M-1, voir la sé­rie de six ar­ticles que Pierre Pe­tit lui a consa­crée à par­tir du no 106 de Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale.

(4) Pour une ana­lyse plus dé­taillée de l’ar­ma­ta : Pierre Pe­tit, « Re­tour sur le dé­fi­lé russe du 9 mai 2015 : ana­lyse de la fa­mille Ar­ma­ta », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 117, sep­tembre 2015.

(5) Quoique La Haye cherche à pré­ser­ver des sa­voir-faire au tra­vers d’un ba­taillon bi­na­tio­nal avec l’al­le­magne.

(6) La­quelle n’est pra­ti­que­ment ja­mais at­teinte. La norme des 4 000 m de por­tée de tir est sur­tout le re­li­quat des im­pé­ra­tifs liés au com­bat en plaine du­rant la guerre froide. (7) À l’in­verse du 90 mm équi­pant les Pi­ran­ha IIIC belges, par exemple, dont le ca­non ne per­met pas de trai­ter d’en­gins d’une gé­né­ra­tion su­pé­rieure au T-62. Un mis­sile ti­ré par le ca­non de­vait être dé­ve­lop­pé, le Fa­la­rick 90, mais, outre que son sta­tut est in­cer­tain, l’ex­pé­rience oc­ci­den­tale du mis­sile lan­cé de ca­non est mi­ti­gée.

(8) La che­nille per­met de ré­par­tir la masse sur une sur­face plus grande que celle des zones de contact des roues. Si la mo­bi­li­té est alors su­pé­rieure, le po­ten­tiel d’alour­dis­se­ment du vé­hi­cule l’est éga­le­ment. Voir Phi­lippe Langloit, « Plates-formes blin­dées : roues ou che­nilles? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 12, juin-juillet 2010.

(9) Voir en par­ti­cu­lier la confé­rence de Phi­lip Ker­ber au Mo­dern War Ins­ti­tute (https://mwi.us­ma.edu/vi­deo-dr-phil­lip-kar­ber-ukraine-rus­sian-way-war/).

(10) Le ma­té­riau est 200 fois plus ré­sis­tant que l’acier et l’est plus que le dia­mant, tan­dis qu’un aé­ro­gel de gra­phène est sept fois plus lé­ger que l’air. Le ma­té­riau est éga­le­ment un ex­cellent iso­lant. Jo­seph Hen­ro­tin, « Le gra­phène, nou­vel el­do­ra­do de l’in­dus­trie de dé­fense et source d’une nou­velle RMA? », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 104, juin 2014.

Pour l’ins­tant, le 120 mm est clai­re­ment le ca­libre stan­dard de L'OTAN, tout comme le 125 mm l'est en Rus­sie.

Pho­to ci-des­sus : Dé­fi­lé du T-14 Ar­ma­ta lors de la pa­rade mi­li­taire du 9 mai 2018 à Mos­cou. L’en­gin re­pré­sente une vraie rup­ture com­pa­ra­ti­ve­ment aux de­si­gns russes tra­di­tion­nels. (© Xin­hua)

Le « MBT Re­vo­lu­tion » de Rhein­me­tall per­met de mo­der­ni­ser des Leo­pard 2 plus an­ciens en se concen­trant sur la pro­tec­tion et les cap­teurs. (© Rhein­me­tall)

Le Type-10 ja­po­nais au cours d’un exer­cice. L’en­gin est en­tré en ser­vice à peine vingt ans plus tard que le Type-90. (© MOD)

Le PT-16 po­lo­nais, ré­sul­tat de la mo­der­ni­sa­tion du PT-91 Twar­dy par ad­jonc­tion de blin­dage ad­di­tion­nel au ni­veau de la caisse et de la tou­relle. L’ar­tille­rie est éga­le­ment re­vue (ca­non de 120 mm avec char­geur au­to­ma­tique). Le sta­tut du pro­gramme est en­core in­cer­tain. (© Bu­mar)

Pré­sen­ta­tion dy­na­mique de l’uran-9 en 2017. (© Vi­ta­ly Kuz­min)

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