QUELLE IN­FAN­TE­RIE FRAN­ÇAISE POUR DE­MAIN ?

DSI Hors-Série - - ENTRETIEN - Avec Mi­chel GOYA Co­lo­nel des troupes de ma­rine (r), ani­ma­teur du blog La voie de l’épée.

Des fan­tas­sins à la fois ef­fi­caces et nom­breux ne sont pas une condi­tion suf­fi­sante pour vaincre les or­ga­ni­sa­tions armées, nos ad­ver­saires ha­bi­tuels de­puis cin­quante ans, mais ils consti­tuent une condi­tion né­ces­saire.

LL’in­fan­te­rie fran­çaise est dans une po­si­tion re­la­ti­ve­ment dé­li­cate, connais­sant à la fois une mon­tée en puis­sance et une uti­li­sa­tion in­ten­sive dans plu­sieurs opé­ra­tions; mais sa fa­cul­té d’adap­ta­tion est aus­si, his­to­ri­que­ment, im­por­tante. Quelles sont, au­jourd’hui, ses forces et ses fai­blesses ?

Mi­chel Goya : Nous avons des fan­tas­sins cou­ra­geux qui n’ont rien à en­vier à leurs an­ciens. L’en­ga­ge­ment au Ma­li en fé­vrier­mars 2013 (l’opé­ra­tion «Ser­val») est à cet égard un mo­dèle. Le plus re­mar­quable y a été la par­faite com­bi­nai­son entre les com­bat­tants rap­pro­chés et les ap­puis, de­puis les ca­nons mi­trailleurs jus­qu’aux hé­li­co­ptères d’at­taque. C’est le yin et le yang du com­bat mo­derne et, quand ce­la fonc­tionne bien, ce qui n’est pas du tout évident, ce­la per­met de dé­truire les bases d’un en­ne­mi, pour­tant par­ti­cu­liè­re­ment dur et dé­ter­mi­né, en lui in­fli­geant des pertes cin­quante fois su­pé­rieures aux siennes. Il n’y a pas de guerre ga­gnée sans sol­dats qui plantent des dra­peaux et contrôlent l’es­pace au­tour de ces dra­peaux. Des fan­tas­sins à la fois ef­fi­caces et nom­breux ne sont pas une condi­tion suf­fi­sante pour vaincre les or­ga­ni­sa­tions armées, nos ad­ver­saires ha­bi­tuels de­puis cin­quante ans, mais ils consti­tuent une condi­tion né­ces­saire. Nos fan­tas­sins re­pré­sentent un tré­sor na­tio­nal.

En même temps, ces sol­dats sont aus­si notre plus grande vul­né­ra­bi­li­té. Ce sont eux qui consti­tuent la très grande ma­jo­ri­té de nos pertes et, lors­qu’ils tombent en nombre – et quatre dans la même jour­née, c’est dé­jà un « nombre » pour un éche­lon po­li­tique fra­gile –, ce­la est im­mé­dia­te­ment res­sen­ti comme un échec. À par­tir de 2011, chaque fois que plus de trois sol­dats ont été tués en Af­gha­nis­tan, la date de re­trait était avan­cée de plu­sieurs mois. On se re­trouve donc, en France, avec un exé­cu­tif qui uti­lise beau­coup les armées, parce que c’est fa­cile et dé­mons­tra­tif, mais ré­pugne à en­ga­ger ses fan­tas­sins au com­bat.

La deuxième fai­blesse est le très faible vo­lume ac­tuel de l’in­fan­te­rie fran­çaise. On peut ébouillan­ter une gre­nouille sans qu’elle s’en aper­çoive en fai­sant mon­ter gra­duel­le­ment la tem­pé­ra­ture de l’eau au­tour d’elle. Notre in­fan­te­rie, nos armées plus lar­ge­ment, sont à la place de cette gre­nouille, avec une tem­pé­ra­ture qui monte de­puis plus de vingt-cinq ans à coups de ré­duc­tions de bud­gets, de re­tards de do­ta­tions et de ré­formes de « ra­tio­na­li­sa­tion ». En 1989, nous étions ca­pables d’en­ga­ger en quelques jours 100 ré­gi­ments d’in­fan­te­rie d’ac­tive et de ré­serve au com­plet. Ac­tuel­le­ment, nous en avons vingt d’ac­tive et un de ré­serve en mé­tro­pole, que nous ne sommes même plus ca­pables d’équi­per en­tiè­re­ment. Nous avons en ef­fet, tou­jours par sou­ci de pe­tites éco­no­mies, ou­blié le concept simple qui veut qu’en temps de guerre on rem­place les res­sources per­dues afin de main­te­nir l’uni­té à po­ten­tiel constant. Nous sommes in­ca­pables de rem­pla­cer les

quelques tubes d’ar­tille­rie qui ont été usés en Irak, nous sommes tout aus­si in­ca­pables de rem­pla­cer les cen­taines de VAB qui sont re­ti­rés du ser­vice chaque an­née par un nombre équi­valent de nou­veaux vé­hi­cules. Dans le même temps, nous ne pou­vons plus comp­ter que sur les deux tiers en­vi­ron des équi­pe­ments « en­core vi­vants », le reste étant in­dis­po­nible pour di­verses rai­sons.

Au bi­lan, nous pou­vons ac­tuel­le­ment ga­gner des ba­tailles ré­duites et vaincre des ad­ver­saires de pe­tite di­men­sion, comme ceux du Ma­li, qui re­pré­sen­taient 3 000 com­bat­tants au to­tal et dont nous avons éli­mi­né 10 %, mais guère plus. Si, après des se­maines de pré­pa­ra­tion, nous pou­vons dé­ployer au com­plet la moi­tié de nos dé­jà rares ré­gi­ments d’in­fan­te­rie, nous au­rons sans doute at­teint notre maxi­mum. Com­bien peut-on ga­gner de guerres avec ce­la ?

Avec l’ar­ri­vée de SCOR­PION, le ca­rac­tère du com­bat va évo­luer, y com­pris au ni­veau de l’in­fan­te­rie dès lors que le Grif­fon n’est pas qu’un tran­sport de troupes. Peut-on uti­li­ser une ana­lo­gie his­to­rique pour ca­rac­té­ri­ser un tel chan­ge­ment ? La­quelle se­rait-elle ? Ce chan­ge­ment est d’ailleurs sou­vent pré­sen­té comme une op­por­tu­ni­té… Mais est-il aus­si por­teur d’un risque ?

Le style de com­bat mo­derne est tou­jours un ar­bi­trage entre dis­per­sion, puis­sance de feu, mo­bi­li­té et co­or­di­na­tion. L’aug­men­ta­tion de la puis­sance de feu oblige à une plus grande dis­per­sion sous peine de des­truc­tion, mais cette dis­per­sion im­plique à son tour plus de mo­bi­li­té pour la com­pen­ser et conti­nuer à ma­noeu­vrer. Ce triple ac­crois­se­ment en­traîne à son tour une aug­men­ta­tion consi­dé­rable de la quan­ti­té d’in­for­ma­tions né­ces­saire pour fonc­tion­ner et donc, pa­ral­lè­le­ment, de la ca­pa­ci­té à la gé­rer.

En l’es­pace de cent ans, à peu près de 1850 à 1950, on a ain­si as­sis­té d’abord à une pous­sée spec­ta­cu­laire de la puis­sance de feu, ce qui a en­gen­dré une grande dis­per­sion sans aug­men­ta­tion de la mo­bi­li­té tac­tique pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale, puis une pous­sée de la mo­bi­li­té grâce à la mo­to­ri­sa­tion.

Le coût uni­taire, d’ac­qui­si­tion

Il y au­rait vé­ri­ta­ble­ment rup­ture, c’est-à dire un chan­ge­ment si­gni­fi­ca­tif du mo­dèle de forces, si SCOR­PION per­met­tait de ré­soudre les deux pro­blèmes, en par­tie an­ti­no­miques, de l’in­fan­te­rie : le be­soin d’une su­pré­ma­tie to­tale sur chaque point de contact et le vo­lume glo­bal.

et d’em­ploi, des uni­tés tac­tiques modernes a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té, ce qui en a ré­duit le nombre et ac­cru en­core la dis­per­sion. Ces uni­tés moins nom­breuses sur des es­paces plus vastes ont dû dis­po­ser en propre de tous les élé­ments né­ces­saires à un fonc­tion­ne­ment au­to­nome. Elles sont de­ve­nues in­ter­armes, et ce jus­qu’à un éche­lon tou­jours plus bas. Tout ce­la n’a été ren­du pos­sible que par la mise en place pa­ral­lèle d’un sys­tème de com­man­de­ment. Au bout de ce pro­ces­sus, qui s’est sta­bi­li­sé de­puis les an­nées 1950, là où on ali­gnait la grande ar­mée na­po­léo­nienne au com­plet on n’en­gage plus au­jourd’hui qu’un Grou­pe­ment Tac­tique In­ter­armes (GTIA) de quelques cen­taines d’hommes, mais la quan­ti­té d’in­for­ma­tions pour op­ti­mi­ser les moyens doit être du même ordre de gran­deur.

La nu­mé­ri­sa­tion, c’est-à-dire la mise en place d’un ré­seau d’échange ins­tan­ta­né, à tous les éche­lons, d’in­for­ma­tions à la fois pré­cises (la géo­lo­ca­li­sa­tion en par­ti­cu­lier) et nom­breuses consti­tue une in­no­va­tion ra­di­cale, mais pas for­cé­ment de rup­ture. Elle n’en­traîne pas en ef­fet de re­mise en cause fon­da­men­tale des struc­tures ou des mé­thodes de com­bat. Il en est de même de la nou­velle gé­né­ra­tion de vé­hi­cules. Vu de loin, un grou­pe­ment tac­tique nu­mé­ri­sé res­semble beau­coup à grou­pe­ment de la 2e di­vi­sion blin­dée de 1944. Vu de l’in­té­rieur, s’il fonc­tionne cor­rec­te­ment, un sys­tème de com­man­de­ment nu­mé­ri­sé per­met d’agir plus vite et mieux, ne se­rait-ce qu’en ré­dui­sant la «fric­tion» dans la ges­tion de forces « amies ». Dans une confron­ta­tion, ce­la peut suf­fire à ob­te­nir des ré­sul­tats écra­sants. En­core faut-il qu’il fonc­tionne cor­rec­te­ment et qu’il soit bien conçu. Si ce n’est pas le cas, l’ef­fet peut être in­verse et alour­dir les pro­cé­dures au lieu de les flui­di­fier. L’ex­pé­rience n’est plus très nou­velle. L’US Ar­my a en­ga­gé au com­bat la pre­mière de ses bri­gades nu­mé­ri­sées, sur vé­hi­cules Stry­ker, en 2003, après seu­le­ment quatre ans de dé­ve­lop­pe­ment. Elle a mon­tré en Irak de grandes qua­li­tés.

Il y au­rait vé­ri­ta­ble­ment rup­ture, c’est-à-dire un chan­ge­ment si­gni­fi­ca­tif du mo­dèle de forces, si SCOR­PION per­met­tait de ré­soudre les deux pro­blèmes, en par­tie an­ti­no­miques, de l’in­fan­te­rie : le be­soin d’une su­pré­ma­tie to­tale sur chaque point de contact et le vo­lume glo­bal. Il nous faut à la fois des su­per­sec­tions qui écra­se­ront l’ad­ver­saire avec de très

faibles pertes et des sous-grou­pe­ments ca­pables de faire le même tra­vail que des GTIA. On re­trou­ve­rait alors si­mul­ta­né­ment du vo­lume et une plus grande fa­ci­li­té d’en­ga­ge­ment.

Je ne suis pas cer­tain que l’ar­ri­vée des vé­hi­cules SCOR­PION le per­mette. Il y a des choses très in­té­res­santes, l’élec­tro­nique de bord bien sûr, mais aus­si une bonne prise en compte de la main­te­nance, ne se­rait-ce que par le re­tour à la no­tion de «fa­mille» de vé­hi­cules. Pour le reste, sur le trip­tyque ar­me­ment/mo­bi­li­té/pro­tec­tion de cette nou­velle gé­né­ra­tion, je ne me pro­nonce pas, car je ne l’ai pas en­core pra­ti­quée d’as­sez près pour ju­ger. Je re­grette un peu l’ab­sence de vé­ri­tables vé­hi­cules d’ap­pui de type BMP-T russe, de mor­tiers por­tés, de ca­nons éga­le­ment, toutes choses qui per­mettent d’ap­puyer les troupes au contact, à la fois puis­sam­ment et au plus vite, sans faire ap­pel à des ap­puis ex­té­rieurs. J’es­père que l’on a bien an­ti­ci­pé éga­le­ment les évo­lu­tions pos­sibles du­rant les qua­rante ans de pos­ses­sion du Grif­fon et que l’on a pen­sé à dis­po­ser d’as­sez de vo­lume pour em­bar­quer plus de sol­dats.

Si la loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire montre une at­ten­tion por­tée à la concré­ti­sa­tion de SCOR­PION, d’autres dé­bats ne la concernent pas di­rec­te­ment, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne l’or­ga­ni­sa­tion in­terne des forces. Des élé­ments tels que la sec­tion d’in­fan­te­rie ou la struc­tu­ra­tion en GTIA de­vraient-ils évo­luer se­lon vous ?

On se concentre tou­jours sur les évo­lu­tions technologiques, alors que les in­no­va­tions peuvent sur­ve­nir de nom­breux champs. Dans les bri­gades Stry­ker, dé­jà évo­quées, il n’y avait pas sim­ple­ment la nu­mé­ri­sa­tion, mais aus­si l’aug­men­ta­tion de la puis­sance de feu an­ti­per­son­nel (avec de nom­breux mor­tiers), l’in­tro­duc­tion de l’in­ter­armes jus­qu’à l’éche­lon de la com­pa­gnie et la re­cons­ti­tu­tion de groupes de com­bat dé­bar­qués à neuf sol­dats. C’est cet en­semble d’in­no­va­tions, tech­niques ou or­ga­ni­sa­tion­nelles, qui a fait le suc­cès de la formule et pas sim­ple­ment la nu­mé­ri­sa­tion ou les vé­hi­cules.

L’in­no­va­tion la plus im­por­tante pour l’in­fan­te­rie fran­çaise, pour l’ar­mée de Terre d’une ma­nière gé­né­rale, se­rait de créer un «ré­gi­ment com­plet», où le chef de corps com­man­de­rait à la fois les struc­tures de sou­tien et celles de com­bat, avec tous ses moyens hu­mains et ma­té­riels pou­vant être en­ga­gés au com­bat sur très court pré­avis. Ce « ré­gi­ment com­plet », c’est bien évi­dem­ment ce qui exis­tait avant 1990 et que nous avons dé­truit de­puis, à force de ré­formes de «ra­tio­na­li­sa­tion», qui ne sont ra­tion­nelles que pour réa­li­ser des éco­no­mies à court terme, mais pas d’un point de vue mi­li­taire (ni même éco­no­mique, à long terme). Un ré­gi­ment n’est dé­sor­mais opé­ra­tion­nel qu’après pas­sage dans un cycle de (re)mise en condi­tion opé­ra­tion­nelle où on consti­tue un GTIA, où on l’en­traîne en com­mun dans des es­paces spé­ci­fiques et où on lui donne les équi­pe­ments né­ces­saires à la mis­sion.

On a pu ain­si « ar­mer », avec des cycles de pré­pa­ra­tion équi­va­lents à la du­rée de la mis­sion elle-même, les deux GTIA « à do­mi­nante

L’in­no­va­tion la plus im­por­tante pour l’in­fan­te­rie fran­çaise, pour l’ar­mée de Terre d’une ma­nière gé­né­rale, se­rait de créer un « ré­gi­ment com­plet », où le chef de corps com­man­de­rait à la fois les struc­tures de sou­tien et celles de com­bat, avec tous ses moyens hu­mains et ma­té­riels pou­vant être en­ga­gés au com­bat sur très court pré­avis.

in­fan­te­rie» qui ont été en­ga­gés en permanence en Ka­pi­sa-su­ro­bi pen­dant quatre ans. L’ex­cel­lence de leur com­por­te­ment a per­mis de jus­ti­fier le sys­tème en ou­bliant deux élé­ments de la phrase pré­cé­dente : la lour­deur du pro­ces­sus et le « deux ». Il n’est pas sûr que l’on ait pu beau­coup aug­men­ter la charge. La réus­site de l’opé­ra­tion «Ser­val» ne doit pas faire illu­sion. Le dé­ploie­ment de quatre GTIA au Ma­li n’a été pos­sible qu’en pui­sant dans les élé­ments dé­jà pré­sents dans la ré­gion, l’aide des avia­tions de tran­sport des al­liés et au prix d’un im­mense désordre dans une struc­ture in­adap­tée à la sur­prise. Ajou­tons que tous les ré­gi­ments en­ga­gés avaient l’ex­pé­rience de l’af­gha­nis­tan, ce qui a per­mis de court-cir­cui­ter la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle. La gé­né­ra­tion des « Af­ghans » et même dé­sor­mais d’une grande par­tie des « Ser­val » a fait place à une gé­né­ra­tion «Sen­ti­nelle». Il n’est pas tout à fait dit que celle-ci dis­pose du même ca­pi­tal d’ex­pé­rience tac­tique pour être en­ga­gée d’em­blée au com­bat comme en 2013. Avant même la mise en place du pro­gramme SCOR­PION, la seule re­mise en place de l’or­ga­ni­sa­tion qui avait pré­va­lu jusque-là, et fait ses preuves pen­dant plus d’un siècle, per­met­trait donc d’aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment la ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle de l’ar­mée de Terre. Il y a aus­si très pro­ba­ble­ment dans les mil­liards, voire di­zaines de mil­liards, d’eu­ros d’équi­pe­ments ac­tuel­le­ment in­dis­po­nibles un grand gi­se­ment de res­sources.

Der­rière SCOR­PION, d’autres évo­lu­tions semblent sur le point d’être consi­dé­rées,

comme l’usage de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ou en­core les exos­que­lettes… Comment les voyez-vous ?

Avec grand in­té­rêt, mais aus­si avec scep­ti­cisme. Je conserve tou­jours pré­cieu­se­ment les des­crip­tions qui ont pu être faites dans le pas­sé du «sol­dat fu­tur». Elles ont pour point com­mun de se concen­trer presque en­tiè­re­ment sur les as­pects tech­niques, en exa­gé­rant très sou­vent leurs ef­fets, en pas­sant com­plè­te­ment à cô­té d’autres élé­ments, tech­niques ou non, moins vi­sibles sur le mo­ment.

On ou­blie aus­si très sou­vent de dire com­bien coûtent ces mer­veilles et donc aus­si ce à quoi il fau­dra re­non­cer en in­ves­tis­sant en elles. Le sys­tème FELIN ap­porte beau­coup de choses (alors que d’autres élé­ments sont plus dou­teux), mais on peut se de­man­der si on n’au­rait pas pu avoir plus d’ef­fi­ca­ci­té en réunis­sant quelques ex­cel­lents chefs de groupe ou chefs d’équipe et en leur de­man­dant ce que l’on pou­vait faire avec 42 000 eu­ros par sol­dat, le prix d’une pa­no­plie FELIN. Il est pro­bable qu’il n’au­rait pas fal­lu at­tendre vingt ans pour voir l’« aug­men­ta­tion du sol­dat ».

Rap­pe­lons que le fu­sil d’as­saut a été in­ven­té en de­man­dant à des fan­tas­sins ce qu’ils fai­saient réel­le­ment. On s’est aper­çu alors qu’il ne ser­vait pas à grand-chose de dis­po­ser de mu­ni­tions por­tant tou­jours plus loin alors que 80% des coups étaient ti­rés sur des cibles à moins de 400 mètres. Avec des mu­ni­tions moins puis­santes, on pou­vait aus­si ti­rer en ra­fales dans cet es­pace, ce qui était beau­coup plus utile. La vi­tesse est un élé­ment es­sen­tiel du com­bat rap­pro­ché. En rem­pla­çant sim­ple­ment les douze cadres d’ordre que doit ap­prendre par coeur un chef de groupe de com­bat d’in­fan­te­rie par un seul cadre d’ordre unique et po­ly­va­lent, on aug­mente consi­dé­ra­ble­ment la vi­tesse de fonc­tion­ne­ment du groupe sans dé­pen­ser un eu­ro. J’ai pu l’ex­pé­ri­men­ter pen­dant des an­nées.

En ré­su­mé, il faut par­tir de l’ana­lyse ri­gou­reuse de ce qui se fait réel­le­ment sur le ter­rain (et pas de ce que l’on croit qu’il se passe) et ex­plo­rer tout ce qui peut per­mettre à nos fan­tas­sins d’y être plus ef­fi­caces. Il faut s’in­té­res­ser en par­ti­cu­lier à tout ce qui per­met de ré­duire le risque pris dans la re­cherche de l’en­ne­mi, ce qui oc­ca­sionne la ma­jo­ri­té des pertes, avec des moyens per­met­tant de voir à tra­vers ou au-de­là des murs par exemple. Il faut aus­si consi­dé­rer tout ce qui per­met d’al­lé­ger la charge por­tée. Mais il faut s’in­té­res­ser éga­le­ment à tous les autres champs, aux sciences cog­ni­tives, aux évo­lu­tions so­cio­lo­giques, aux mé­thodes d’ap­pren­tis­sage, etc. Sous l’im­pul­sion du gé­né­ral Mat­tis, et donc au ni­veau stra­té­gique, les Amé­ri­cains sont en train de faire cet ef­fort ho­lis­tique dans le but d’ame­ner toutes les sec­tions d’in­fan­te­rie ou des Ma­rines au stan­dard ac­tuel des forces spé­ciales. Ils ont rai­son, c’est un en­jeu stra­té­gique.

Un peu moins d’un an après la crise de l’été der­nier au­tour du chef d’état-ma­jor des Armées, quelle est votre per­cep­tion du rap­port de confiance entre l’ar­mée et le pou­voir po­li­tique ? Quelque chose a-t-il chan­gé ?

La vi­tesse est un élé­ment es­sen­tiel du com­bat rap­pro­ché. En rem­pla­çant sim­ple­ment les douze cadres d’ordre que doit ap­prendre par coeur un chef de groupe de com­bat d’in­fan­te­rie par un seul cadre d’ordre unique et po­ly­va­lent, on aug­mente consi­dé­ra­ble­ment la vi­tesse de fonc­tion­ne­ment du groupe sans dé­pen­ser un eu­ro.

La dé­mis­sion du chef d’état-ma­jor des Armées n’est pas la consé­quence d’un conflit de per­sonnes. Elle est la consé­quence d’une crise pro­fonde qui frappe les armées de­puis 1991. En 2015, le bud­get des armées était, en mon­naie constante, des­cen­du au ni­veau de ce­lui de 1982, alors que l’on n’avait tou­jours pas fi­ni de fi­nan­cer les grands pro­grammes qui avaient été lan­cés à la fin de la guerre froide et que le sur­coût des opé­ra­tions s’en­vo­lait. Cette crise des ci­seaux, entre res­sources dé­cli­nantes et be­soins crois­sants, sem­blait s’être ar­rê­tée de­puis 2015 et la ré­vi­sion de la loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire. Cette prise de conscience et le re­tour­ne­ment sem­blaient être confir­més dans les pro­grammes de la cam­pagne élec­to­rale, en par­ti­cu­lier ce­lui d’em­ma­nuel Ma­cron. Aus­si, la dé­cep­tion a-t-elle été forte lorsque les pre­mières dé­ci­sions du nou­veau gou­ver­ne­ment ont consis­té à ré­duire à nou­veau, et for­te­ment, le bud­get des armées.

Main­te­nant, la nou­velle loi de pro­gram­ma­tion re­vient à l’am­bi­tion af­fi­chée du­rant la cam­pagne. On y re­trouve un in­ves­tis­se­ment in­éga­lé de­puis la mo­bi­li­sa­tion de la pe­tite guerre froide dans les an­nées 1980. Il est dif­fi­cile de ne pas être sa­tis­fait de­vant un tel pro­jet, même s’il n’est pas du tout évident que ce­la soit suf­fi­sant tant le pro­blème est pro­fond, et même s’il faut res­ter pru­dent sur sa mise en oeuvre. Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.

Pro­pos recueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 27 avril 2018

Pho­to ci-des­sus :L’évo­lu­tion du com­bat­tant dé­bar­qué est nette d’un point de vue technologique ; mais plus en­core du point de vue de son ex­pé­rience opé­ra­tion­nelle. (© Neydt­stock/shut­ter­stock)

Un membre du 1er RPIMA. La nu­mé­ri­sa­tion per­met plus d’in­ter­ac­tions entre forces amies… mais pré­sente aus­si un risque d’ac­crois­se­ment de la fric­tion. (© Get­mi­li­ta­ry­pho­tos/shut­ter­stock)

Un lé­gion­naire en Af­gha­nis­tan, en 2011. La force des armées ré­side dans leur sys­té­mique. (© Dream­slam­stu­dio/shut­ter­stock)

Vé­ri­fi­ca­tion d’un AMX-10RC avant un exer­cice. Le rem­pla­ce­ment de ca­pa­ci­tés lar­ge­ment fa­ti­guées par des en­ga­ge­ments à ré­pé­ti­tion est es­sen­tiel. (© Dream­slam­stu­dio/shut­ter­stock)

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