L’AR­MÉE DE TERRE SE PRÉ­PARE AUX AN­NÉES 2020

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE -

En­tre­tien avec le gé­né­ral Jean-pierre BOS­SER, chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de Terre (CEMAT)

Dans l’ar­mée de Terre, SCOR­PION va vers sa concré­ti­sa­tion, ac­tée par la nou­velle Loi de Pro­gram­ma­tion Mi­li­taire (LPM). Mais sa­voir que l’on va re­ce­voir les ma­té­riels n’est pas tout : avez-vous dé­jà une idée de la ma­nière dont les forces vont s’ap­pro­prier SCOR­PION ?

Jean-pierre Bos­ser : Vous avez rai­son de sou­li­gner qu’un équi­pe­ment ne suf­fit pas à faire une ca­pa­ci­té. En ef­fet, une ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle ne se res­treint pas à un ma­té­riel nou­veau, mais se dé­cline sur un spectre beau­coup plus large com­pre­nant une doc­trine, une or­ga­ni­sa­tion, des res­sources hu­maines, des équi­pe­ments, un sou­tien, des in­fra­struc­tures et un en­traî­ne­ment. Je note d’ailleurs que la doc­trine joue un rôle mo­teur vis-à-vis de nos par­te­naires étran­gers, qui peuvent être in­té­res­sés par les mêmes équi­pe­ments que ceux que nous ac­qué­rons. En l’oc­cur­rence, l’ar­mée de Terre se pré­pare de­puis long­temps à l’ar­ri­vée de SCOR­PION, en tra­vaillant sur l’en­semble de ce spectre, en étroite co­or­di­na­tion bien sûr avec d’autres ac­teurs, comme la Di­rec­tion Gé­né­rale de l’ar­me­ment (DGA) et les in­dus­triels. De­puis le lan­ce­ment de l’étape 1 du pro­gramme en 2014, beau­coup a été fait.

L’ar­mée de Terre a ain­si créé le la­bo­ra­toire du com­bat SCOR­PION, qui re­groupe tous les ac­teurs concer­nés de près ou de loin par l’em­ploi des uni­tés SCOR­PION. En at­ten­dant la li­vrai­son des pre­miers équi­pe­ments, ce la­bo­ra­toire s’est ap­puyé sur la si­mu­la­tion pour va­li­der les axes de dé­ve­lop­pe­ment du com­bat col­la­bo­ra­tif et éla­bo­rer no­tam­ment une doc­trine ex­plo­ra­toire. De­main, nous met­trons en si­tua­tion réelle des uni­tés avec leurs équi­pe­ments, dans des scé­na­rios tac­tiques va­riés, afin de com­plé­ter ce tra­vail et de me­su­rer les per­for­mances des sys­tèmes in­ter­con­nec­tés.

Par ailleurs, l’ar­mée de Terre a éga­le­ment créé une uni­té spé­cia­li­sée, la Force d’ex­per­tise du Com­bat SCOR­PION (FECS). C’est une uni­té d’éva­lua­tion et d’ex­pé­ri­men­ta­tion com­po­sée d’ex­perts, per­met­tant d’ap­puyer l’ef­fort de trans­for­ma­tion de l’ar­mée de Terre vers l’ère du com­bat col­la­bo­ra­tif. La FECS a deux mis­sions ma­jeures : dans un pre­mier temps, ap­puyer les éva­lua­tions tech­ni­co-opé­ra­tion­nelles et tac­tiques qui vont per­mettre de me­su­rer la per­for­mance du fu­tur grou­pe­ment tac­tique in­ter­armes SCOR­PION ; puis, dans un se­cond temps, ap­puyer cette pe­tite ré­vo­lu­tion tac­tique par l’en­semble de l’ar­mée de Terre.

Je vou­drais éga­le­ment men­tion­ner la trans­for­ma­tion du Main­tien en Condi­tion Opé­ra­tion­nelle Ter­restre (MCO-T) qui a été lan­cée en 2015 et qui se pour­suit au­jourd’hui. Ce plan de trans­for­ma­tion vise no­tam­ment à mettre en place une main­te­nance de 4e gé­né­ra­tion pour sou­te­nir les nou­veaux parcs, no­tam­ment au tra­vers de nou­velles stra­té­gies de sou­tien en ser­vice et de par­te­na­riats renforcés avec les in­dus­triels. L’ar­mée de Terre se­ra donc au ren­dez-vous de SCOR­PION. Mais j’in­siste sur le fait qu’elle n’est pas seule, et que nous avan­ce­rons à trois, avec

Avec le gé­né­ral Jean-pierre BOS­SER Chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de Terre (CEMAT).

L’ar­mée de Terre se­ra au ren­dez-vous de SCOR­PION. Mais j’in­siste sur le fait qu’elle n’est pas seule, et que nous avan­ce­rons à trois, avec la DGA et les in­dus­triels, ce qui nous im­pose de nou­velles re­la­tions et sy­ner­gies.

la DGA et les in­dus­triels, ce qui nous im­pose de nou­velles re­la­tions et sy­ner­gies. Ce se­ra d’ailleurs le thème d’une confé­rence que nous fe­rons à trois, le DGA, le pré­sident du GICAT et moi-même, à l’oc­ca­sion du sa­lon Eu­ro­sa­to­ry.

Au-de­là de SCOR­PION, quelle est la vi­sion de l’ar­mée de Terre sur la LPM 2019-2025 qui est en cours de dé­bat au Par­le­ment ?

Comme j’ai eu l’oc­ca­sion de l’ex­pri­mer de­vant les par­le­men­taires, je pense que le pro­jet de LPM 2019-2025 est bien ca­li­bré, dé­cline une am­bi­tion 2030 dé­fi­nis­sant un mo­dèle d’ar­mée à la fois com­plet, équi­li­bré et sou­te­nable, et qu’elle consti­tue donc une « vi­sée conforme» sur le coeur de cible des be­soins et des priorités de l’ar­mée de Terre. En ef­fet, la LPM nous donne un ho­ri­zon pour nous en­ga­ger si­mul­ta­né­ment dans quatre di­rec­tions.

La pre­mière ca­rac­té­ris­tique de cette LPM est d’être «à hau­teur d’homme». C’est un axe fort qui va bien au-de­là du slo­gan. Pour la pre­mière fois, le com­bat­tant est au centre de la ré­flexion, et nous avons de vraies op­por­tu­ni­tés pour pro­duire des ef­fets ra­pides amé­lio­rant réel­le­ment son quo­ti­dien et, par consé­quent, son ef­fi­ca­ci­té opé­ra­tion­nelle. Pour l’ar­mée de Terre, cette am­bi­tion se dé­cline dans une vi­sion « en co­li­ma­çon » dont le centre est le sol­dat. La LPM doit ain­si per­mettre d’amé­lio­rer son ha­bille­ment, ses équi­pe­ments de pro­tec­tion (struc­ture mo­du­laire ba­lis­tique, casque de nou­velle gé­né­ra­tion…), son ar­me­ment in­di­vi­duel, ou en­core ses condi­tions de vie et de tra­vail ain­si que sa ré­mu­né­ra­tion. Dans cette vi­sion, la fa­mille de ce­lui qui s’en­gage pour ser­vir les armes de la France n’est pas ab­sente, car, comme l’a dit la mi­nistre des Armées,

« il n’y a pas de sol­dat fort sans fa­mille heu­reuse ». Il s’agit en­suite d’une LPM de ré­pa­ra­tion. Elle per­met­tra de com­pen­ser les la­cunes qui sont ap­pa­rues au cours des der­nières an­nées, dans dif­fé­rents do­maines comme l’ap­pui­feu sol-sol ou la co­or­di­na­tion des in­ter­ve­nants dans la troi­sième di­men­sion. Afin d’en­rayer l’éro­sion de notre ca­pi­tal opé­ra­tion­nel, la LPM porte éga­le­ment des ob­jec­tifs am­bi­tieux dans le do­maine des normes d’en­traî­ne­ment, avec pour la pre­mière fois des normes pré­cises fixées par type de ma­té­riel (Le­clerc, VBCI, VAB puis Grif­fon, hé­li­co­ptères…) afin d’as­su­rer un ni­veau d’en­traî­ne­ment suf­fi­sant pour faire face à nos en­ga­ge­ments.

La LPM porte une am­bi­tion de mo­der­ni­sa­tion, no­tam­ment à tra­vers l’ac­cé­lé­ra­tion du rem­pla­ce­ment du seg­ment blin­dé mé­dian de l’ar­mée de Terre : 50 % des équi­pe­ments du pro­gramme SCOR­PION (Grif­fon, Ja­guar et VBMR) au­ront ain­si été li­vrés en 2025 alors que la LPM pré­cé­dente n’en pré­voyait qu’un tiers. De plus, les cibles se­ront lé­gè­re­ment aug­men­tées pour s’adap­ter aux évo­lu­tions de la Force Opé­ra­tion­nelle Ter­restre (FOT). La mo­der­ni­sa­tion concerne éga­le­ment les moyens d’ap­pui di­rect, les ca­pa­ci­tés de com­man­de­ment, l’aé­ro­com­bat, le ren­sei­gne­ment (avec no­tam­ment la li­vrai­son des sys­tèmes de drones tac­tiques), ou en­core notre flotte tac­tique et lo­gis­tique.

En­fin, l’in­no­va­tion consti­tue un axe par­ti­cu­lier de ce pro­jet de LPM. Il s’agit d’in­ves­tir dans l’ave­nir pour faire face aux me­naces de de­main. Ce­la concerne les phases pré­pa­ra­toires des grands pro­grammes d’armements fu­turs, avec no­tam­ment pour l’ar­mée de Terre les études de concep­tion du fu­tur char de com­bat fran­co-al­le­mand. Un ac­cent est mis sur la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment, à tra­vers une aug­men­ta­tion sub­stan­tielle des res­sources consa­crées aux études amont, qui pour­ront concer­ner des do­maines aus­si va­riés que l’éner­gie, les nou­veaux ma­té­riaux, la fur­ti­vi­té, la pro­tec­tion cy­ber de nos sys­tèmes, la ca­pa­ci­té de des­truc­tion ou en­core les plates-formes de tran­sport. L’in­no­va­tion concer­ne­ra éga­le­ment l’ac­qui­si­tion de cer­tains équi­pe­ments ne né­ces­si­tant pas une phase de dé­ve­lop­pe­ment lourde, par exemple dans le do­maine de la ro­bo­tique ter­restre et des drones, par l’adop­tion de pro­cé­dures d’ac­qui­si­tion plus agiles et plus ra­pides. Mais l’in­no­va­tion ne s’ar­rête pas aux équi­pe­ments ! La trans­for­ma­tion nu­mé­rique, le big da­ta, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et la mise en ré­seaux des sys­tèmes ouvrent des pers­pec­tives nou­velles dans des do­maines aus­si va­riés que la re­con­nais­sance et la car­to­gra­phie 3D, la guerre élec­tro­nique, le com­bat col­la­bo­ra­tif, la na­vi­ga­tion au­to­nome des ro­bots, la main­te­nance pré­dic­tive, l’aide à la dé­ci­sion et au com­man­de­ment, la si­mu­la­tion opé­ra­tion­nelle ou en­core les res­sources hu­maines.

Nous avons donc une vi­sion vé­ri­ta­ble­ment glo­bale de l’in­no­va­tion, et nous al­lons d’ailleurs créer à l’été 2018 un pi­lier in­no­va­tion dans le mo­dèle «Au Contact», dont la co­hé­rence se­ra as­su­rée à L’EMAT par un of­fi­cier spé­cia­le­ment af­fec­té à cet ef­fet. J’ajoute, pour fi­nir, que l’ar­mée de Terre est prête pour l’in­no­va­tion, car, du simple sol­dat au gé­né­ral, c’est une ar­mée qui pra­tique au quo­ti­dien l’ima­gi­na­tion, l’au­dace, le goût du risque, et qui est fon­da­men­ta­le­ment à l’aise dans l’ex­ten­sion du champ des

pos­sibles.

“L’in­no­va­tion concer­ne­ra éga­le­ment l’ac­qui­si­tion de cer­tains équi­pe­ments ne né­ces­si­tant pas une phase de dé­ve­lop­pe­ment lourde, par exemple dans le do­maine de la ro­bo­tique ter­restre et des drones, par l’adop­tion de pro­cé­dures d’ac­qui­si­tion plus agiles et plus ra­pides."

L’évo­lu­tion des conflits montre leur dur­cis­se­ment, avec de plus gros vo­lumes de puis­sance de feu, mais aus­si des tech­no­lo­gies ni­ve­lantes – de même qu’une dé­ré­gu­la­tion,

au risque par exemple d’un re­tour de me­naces lé­ga­le­ment ban­nies et la re­mon­tée en puis­sance du fait nu­cléaire. Re­joi­gnez-vous ce constat ? Comment l’ar­mée de Terre s’ins­crit-elle dans ce pay­sage stra­té­gique ?

Notre en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel est ef­fec­ti­ve­ment plus contes­té et plus exi­geant. D’une cer­taine fa­çon, ce constat ne consti­tue pas une sur­prise! C’est une ten­dance que nous ob­ser­vons de­puis plu­sieurs an­nées. Lors de la pré­pa­ra­tion de la Re­vue stra­té­gique de dé­fense et de sé­cu­ri­té na­tio­nale pu­bliée à l’au­tomne der­nier et à la­quelle l’ar­mée de Terre a ac­ti­ve­ment contri­bué, nous avons for­ma­li­sé ce constat d’un dur­cis­se­ment et d’un rap­pro­che­ment des me­naces. De même, ce dur­cis­se­ment est par­fai­te­ment dé­crit dans la ré­flexion pros­pec­tive «Ac­tion ter­restre fu­ture» que j’ai lan­cée il y a deux ans et qui vise à pro­po­ser des axes d’évo­lu­tion d’ordre ca­pa­ci­taire, or­ga­ni­sa­tion­nel ou doc­tri­nal que l’ar­mée de Terre de­vra suivre pour of­frir des op­tions au dé­ci­deur stra­té­gique tout en op­po­sant da­van­tage de di­lemmes à l’ad­ver­saire. C’est une ten­dance qui est à mon sens ac­cen­tuée par deux fac­teurs. Le pre­mier est technologique. Il s’agit de la ca­pa­ci­té de nos ad­ver­saires à ac­cé­der très ra­pi­de­ment à des tech­no­lo­gies modernes à fort pou­voir ni­ve­lant, comme des drones par exemple. Le se­cond est « stra­té­gique », j’al­lais dire « po­li­tique ». Car il ne faut ja­mais ou­blier que c’est l’ob­jec­tif po­li­tique de la guerre qui four­nit la me­sure du but à at­teindre par l’ac­tion mi­li­taire, ain­si que les ef­forts qui y sont né­ces­saires. Cer­tains de nos ad­ver­saires étant ani­més par une idéo­lo­gie to­ta­li­taire par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse, il est as­sez lo­gique de consta­ter une dés­in­hi­bi­tion crois­sante dans l’em­ploi de la vio­lence, au mé­pris du droit de la guerre et du droit des conflits ar­més.

Mais le dur­cis­se­ment ne consti­tue pas la seule ca­rac­té­ris­tique de nos en­ga­ge­ments ac­tuels. Il faut y ajou­ter une forme d’« éta­le­ment » lié au nombre, à la dis­per­sion et aux élon­ga­tions de nos théâtres d’opé­ra­tions. C’est une source de ten­sions, à la fois sur les hommes, sur les com­pé­tences et sur les équi­pe­ments, dans des do­maines comme le com­man­de­ment, les sys­tèmes d’in­for­ma­tion ou en­core la lo­gis­tique.

Concer­nant ce que vous ap­pe­lez « la re­mon­tée en puis­sance du fait nu­cléaire », je fais un double constat. D’un cô­té, je pense que nous sommes dans un âge nu­cléaire qui est d’une cer­taine fa­çon plus fra­gile et plus in­stable que ce­lui qui a pré­va­lu pen­dant la guerre froide : il y a da­van­tage d’ac­teurs, cha­cun pos­sé­dant une culture stra­té­gique propre, et la pers­pec­tive d’un désar­me­ment né­go­cié reste un ob­jec­tif in­cer­tain. D’un autre cô­té, il est ras­su­rant de voir que l’arme nu­cléaire, qui n’a pas été em­ployée de­puis la fin de la Deuxième Guerre mon­diale, s’ins­crit, pour tous les États qui la dé­tiennent, dans une doc­trine de dis­sua­sion. Au­cun de ces États, que ce soit les cinq puis­sances nu­cléaires his­to­riques ou les quatre pays ayant fran­chi le seuil nu­cléaire après la conclu­sion du Trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion, ne dit consi­dé­rer l’arme nu­cléaire comme un moyen mi­li­taire comme les autres. Ce double constat me conduit à pen­ser que l’exer­cice de la dis­sua­sion conserve toute sa per­ti­nence, mais est sans doute plus com­plexe qu’au­tre­fois. C’est la rai­son pour la­quelle je plaide pour que l’ar­mée de Terre prenne toute sa place

L’exer­cice de la dis­sua­sion conserve toute sa per­ti­nence, mais est sans doute plus com­plexe qu’au­tre­fois. C’est la rai­son pour la­quelle je plaide pour que l’ar­mée de Terre prenne toute sa place dans les ré­flexions re­la­tives à cette fonc­tion stra­té­gique, car la dis­sua­sion est une pos­ture glo­bale.

dans les ré­flexions re­la­tives à cette fonc­tion stra­té­gique, car la dis­sua­sion est une pos­ture glo­bale. Du reste, le gé­né­ral Poi­rier avait bien théo­ri­sé le rôle des forces clas­siques, que ce soit dans le cadre d’une dis­sua­sion nu­cléaire où il est de tes­ter le seuil cri­tique d’agres­si­vi­té ad­verse et d’éta­blir un seuil d’em­ploi cré­dible de l’arme nu­cléaire, ou dans le cadre d’une dis­sua­sion clas­sique où des forces conven­tion­nelles suf­fi­sam­ment puis­santes ont à elles seules un ef­fet d’in­ter­dic­tion. Il me semble donc que, dans le nou­vel âge nu­cléaire que nous vi­vons, les forces ter­restres jouent un vé­ri­table rôle dans la mise en oeuvre d’un vo­let conven­tion­nel de la dis­sua­sion. Ain­si, le dé­ploie­ment dans le cadre de la pré­sence avan­cée ren­for­cée de L’OTAN dans les États baltes re­lève tout au­tant de la pré­ven­tion que de la dis­sua­sion conven­tion­nelle, car la pré­sence de forces au sol contri­bue à cré­di­bi­li­ser la pos­ture dis­sua­sive de l’al­liance en Eu­rope de l’est. Je sou­haite donc que la pen­sée mi­li­taire ne soit pas fi­gée sur cette ques­tion de la dis­sua­sion.

Quelle est votre ap­pré­cia­tion de la si­tua­tion ter­restre ac­tuelle sur le théâtre de l’opé­ra­tion «Bar­khane»? Comment l’ar­mée de Terre col­la­bore-t-elle avec les forces lo­cales?

«Bar­khane» est une opé­ra­tion ex­tra­or­di­naire au sens propre. C’est d’abord une opé­ra­tion hors norme par son cadre géo­gra­phique, une zone d’ac­tion ex­trê­me­ment vaste, d’une su­per­fi­cie com­pa­rable à celle de l’eu­rope, dont les condi­tions cli­ma­tiques sont par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vantes pour les hommes et les équi­pe­ments. C’est en­suite un en­ga­ge­ment ex­tra­or­di­naire par sa

“lo­cales

Notre ap­pui aux forces se dé­ve­loppe. Je sou­ligne à cet égard le rôle ma­jeur de l’ar­mée de Terre dans le par­te­na­riat mi­li­taire opé­ra­tion­nel que nous dé­ve­lop­pons avec les ac­teurs lo­caux. C’est d’abord bien sûr parce que les be­soins de ces forces sont ma­jo­ri­tai­re­ment tour­nés vers le do­maine ter­restre. Mais c’est éga­le­ment parce que l’ar­mée de Terre pos­sède des com­pé­tences uniques en la ma­tière.

di­men­sion mul­ti­na­tio­nale. Bien qu’il ait été dé­ci­dé au ni­veau na­tio­nal, il se fait à la fois en ap­pui de par­te­naires de la ré­gion et en co­opé­ra­tion avec des ac­teurs in­ter­na­tio­naux comme L’ONU, l’union eu­ro­péenne, ou en­core l’union afri­caine. C’est en­fin un en­ga­ge­ment ex­tra­or­di­naire par son in­ten­si­té. Face à des ad­ver­saires par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux qui dur­cissent leurs modes d’ac­tion, les sol­dats de l’ar­mée de Terre mènent au Sa­hel des com­bats dif­fi­ciles. Ils savent frap­per vite et fort, mais savent éga­le­ment ap­puyer les forces lo­cales ou s’im­pli­quer au­près des po­pu­la­tions.

Il ne faut ja­mais ou­blier que l’opé­ra­tion « Bar­khane » est le vo­let mi­li­taire d’une stra­té­gie glo­bale vou­lue par le pré­sident de la Ré­pu­blique. Cette stra­té­gie se dé­cline dans cinq champs com­plé­men­taires : un vo­let di­plo­ma­tique, no­tam­ment à tra­vers un dia­logue avec l’union afri­caine, qui se dé­cline dans la ré­gion par le dia­logue ren­for­cé struc­tu­ré à tra­vers le G5 Sa­hel ; un ap­pui à la gou­ver­nance vi­sant à ai­der nos par­te­naires lo­caux à rendre leur ac­tion pu­blique plus ef­fi­cace et plus lé­gi­time ; un ap­pui à la re­cons­truc­tion à tra­vers une ac­tion de dé­ve­lop­pe­ment qui as­so­cie nos par­te­naires in­ter­na­tio­naux, eu­ro­péens et ré­gio­naux et dont le coeur est l’al­liance pour le Sa­hel ; la for­ma­tion de nos par­te­naires ; et en­fin bien sûr une ca­pa­ci­té d’in­ter­ven­tion ar­mée pour frap­per avec dé­ter­mi­na­tion les groupes ter­ro­ristes et les em­pê­cher de se re­cons­ti­tuer en force si­gni­fi­ca­tive.

Sur le plan des opé­ra­tions ter­restres et aé­ro­ter­restres, les der­nières se­maines ont ain­si été mar­quées à la fois par des suc­cès tac­tiques per­met­tant une at­tri­tion im­por­tante dans les rangs des Groupes Ar­més Ter­ro­ristes (GAT), et par des ac­tions en­ne­mies com­bi­nant des modes opé­ra­toires va­riés, al­lant du har­cè­le­ment à des at­taques ci­blées et co­or­don­nées contre nos forces.

Pa­ral­lè­le­ment, notre ap­pui aux forces lo­cales se dé­ve­loppe. Je sou­ligne à cet égard le rôle ma­jeur de l’ar­mée de Terre dans le par­te­na­riat mi­li­taire opé­ra­tion­nel que nous dé­ve­lop­pons avec les ac­teurs lo­caux. C’est d’abord bien sûr parce que les be­soins de ces forces sont ma­jo­ri­tai­re­ment tour­nés vers le do­maine ter­restre. Mais c’est éga­le­ment parce que l’ar­mée de Terre pos­sède des com­pé­tences uniques en la ma­tière. Il faut bien com­prendre que le par­te­na­riat mi­li­taire opé­ra­tion­nel ne consiste pas à dé­li­vrer des sa­voir-faire de fa­çon au­to­ma­tique et im­per­son­nelle. La for­ma­tion et, le cas échéant, l’ac­com­pa­gne­ment au com­bat d’uni­tés par­te­naires exigent une vé­ri­table fra­ter­ni­té d’armes, faite de com­pré­hen­sion de ces forces et de leur en­vi­ron­ne­ment hu­main, d’adap­ta­tion aux spé­ci­fi­ci­tés lo­cales, ain­si que le dé­ve­lop­pe­ment de liens per­son­nels et d’em­pa­thie mu­tuelle. L’ar­mée de Terre fran­çaise cultive ce sa­voir-faire de­puis très long­temps.

L’ar­mée de Terre a bien su gé­rer une si­tua­tion com­plexe, entre main­tien des sa­voir-faire, OPEX, OPINT et mon­tée en puis­sance de la FOT à 77 000 hommes, au prix ce­pen­dant de nombre de sa­cri­fices. Quel est le mo­ral de l’ar­mée de Terre ?

Au cours des der­nières an­nées, l’ar­mée de Terre a vé­cu plu­sieurs in­flexions ma­jeures. La pre­mière concerne les me­naces et l’em­ploi des forces sur le ter­ri­toire na­tio­nal. Les at­ten­tats per­pé­trés de­puis 2015 dé­montrent la gra­vi­té de la me­nace que re­pré­sente sur notre sol un ter­ro­risme mi­li­ta­ri­sé, et jus­ti­fient un dé­ploie­ment de nos sol­dats, in­édit par sa du­rée et son vo­lume. La deuxième in­flexion qu’a connue l’ar­mée de Terre porte sur son or­ga­ni­sa­tion. Le mo­dèle «Au Contact», plus dy­na­mique, plus souple et mieux adap­té aux nou­velles me­naces, donne sa­tis­fac­tion et connaît au­jourd’hui ses der­niers ré­glages. En­fin, la troi­sième in­flexion est celle de la re­mon­tée en puis­sance en­ga­gée en 2015. Elle a pro­duit des ef­fets phy­siques, et a ins­crit dans les gènes d’une ar­mée de Terre pro­fon­dé­ment mar­quée par les re­struc­tu­ra­tions une ca­pa­ci­té de re­cons­truc­tion, dans toutes ses di­men­sions.

Il est vrai que cette re­mon­tée en puis­sance a confron­té l’ar­mée de Terre à des seuils cri­tiques. Ils concernent d’abord le re­cru­te­ment et la for­ma­tion. L’ar­mée de Terre a re­cru­té 46000 sol­dats en trois ans. Cet ef­fort consi­dé­rable a été réa­li­sé au prix d’une lé­gère di­mi­nu­tion de la sé­lec­tion au re­cru­te­ment, en cours de ré­sorp­tion. Cet ef­fort se pour­suit en 2018, avec plus de 12000 sol­dats, 1 400 sous-of­fi­ciers et 450 of­fi­ciers à re­cru­ter. Ces re­crues doivent en­suite être for­mées pour pou­voir être en­ga­gées sur le ter­ri­toire na­tio­nal ou dans les opé­ra­tions ex­té­rieures les plus exi­geantes. Les seuils cri­tiques ont éga­le­ment trait aux com­pé­tences. Du fait d’un dé-py­ra­mi­dage et d’une dé­fla­tion conti­nue, nous avons un fort dé­fi­cit sur les hauts de py­ra­mide : il manque plu­sieurs cen­taines d’of­fi­ciers et plu­sieurs mil­liers de sous-of­fi­ciers su­pé­rieurs dans l’ar­mée de Terre. Je ne sais pas créer cette res­source de fa­çon ins­tan­ta­née, si l’on consi­dère qu’il faut par exemple huit ans pour for­mer un sous-of­fi­cier apte à com­man­der une sec­tion d’in­fan­te­rie. Dans le do­maine très sen­sible de l’in­fra­struc­ture, des so­lu­tions d’hé­ber­ge­ment in­no­vantes ont per­mis la den­si­fi­ca­tion des uni­tés exis­tantes pour ac­cueillir les sol­dats re­cru­tés. Mais la si­tua­tion de­meure sen­sible, en ce qui concerne tant l’hé­ber­ge­ment que les in­fra­struc­tures tech­niques ou d’en­traî­ne­ment. En­fin, en ma­tière d’en­traî­ne­ment, l’en­ga­ge­ment mas­sif sur le ter­ri­toire na­tio­nal s’est tra­duit pour l’ar­mée de Terre par une sur­ac­ti­vi­té par rap­port à ce que pré­voient les contrats opé­ra­tion­nels, et par une chute de la pré­pa­ra­tion à l’en­ga­ge­ment. Nous re­ve­nons au­jourd’hui à des stan­dards ac­cep­tables, et nous se­rons re­ve­nus à l’été 2018, comme je l’ai an­non­cé à plu­sieurs re­prises, à un ni­veau d’en­traî­ne­ment per­met­tant de nous en­ga­ger dans une opé­ra­tion de type « Ser­val ».

Pour conclure, je vous di­rai que mon ana­lyse du mo­ral de l’ar­mée de Terre me conduit à le qua­li­fier de plu­tôt bon, à la hausse, mais avec des ré­serves. Plu­tôt bon, car le pas­sage de la force opé­ra­tion­nelle ter­restre de 66 000 à 77000 hommes a ins­crit l’ar­mée de Terre dans une dy­na­mique de re­mon­tée en puis­sance ex­trê­me­ment po­si­tive et bien perçue. À la hausse, car les an­nonces de la LPM ain­si que le re­gard fa­vo­rable que portent nos conci­toyens sur les mi­li­taires peuvent contri­buer à amé­lio­rer le mo­ral de nos sol­dats ; mais avec des ré­serves, parce que les sol­dats de l’ar­mée de Terre at­tendent main­te­nant les ef­fets phy­siques de cette loi.

L’ar­mée de Terre a re­cru­té 46 000 sol­dats en trois ans. Cet ef­fort consi­dé­rable a été réa­li­sé au prix d’une lé­gère di­mi­nu­tion de la sé­lec­tion au re­cru­te­ment, en cours de ré­sorp­tion. Cet ef­fort se pour­suit en 2018, avec plus de 12 000 sol­dats , 1 400 sous-of­fi­ciers et 450 of­fi­ciers à re­cru­ter.

Pro­pos recueillis par Jo­seph Hen­ro­tin, le 14 mai 2018

Pho­to ci-des­sus : Des troupes en­ga­gées dans « Bar­khane ». La pour­suite de l’opé­ra­tion est ac­tée, mais elle ne peut être dis­jointe d’autres ef­forts me­nés si­mul­ta­né­ment. (© US Ar­my)

Le gé­né­ral Bos­ser, CEMAT. (© Ar­mée de Terre)

Exer­cices à Dji­bou­ti. Le pro­ces­sus de mo­der­ni­sa­tion des forces, no­tam­ment de L’ALAT, suit son cours. (© DOD)

Un CAESAR de la Task Force Wa­gram en ac­tion en Irak. (© US Ar­my)

Co­lonne lo­gis­tique dans le cadre d’un exer­cice conjoint avec les États-unis. (© US Ar­my)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.