DER­RIÈRE LE MI­ROIR : COMMENT EST PERÇUE LA CO­OPÉ­RA­TION FRAN­ÇAISE EN AFRIQUE ?

COMMENT EST PERÇUE LA CO­OPÉ­RA­TION FRAN­ÇAISE EN AFRIQUE ?

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Laurent TOUCHARD

Les per­son­nels fran­çais sont consi­dé­rés comme étant hau­te­ment com­pé­tents et leur va­leur pro­fes­sion­nelle est gran­de­ment res­pec­tée. Les­dits of­fi­ciers es­timent que les co­opé­rants fran­çais ont beau­coup „ à leur ap­prendre, ain­si qu’à leurs hommes.

LLa co­opé­ra­tion mi­li­taire avec l’afrique est le plus sou­vent en­vi­sa­gée au ni­veau stra­té­gique, en exa­mi­nant les ac­cords de dé­fense, leur por­tée et leurs li­mites, en ré­flé­chis­sant aux en­jeux pour les pays qui «pro­duisent» de la co­opé­ra­tion comme pour les pays clients. Les tra­vaux sur des consi­dé­ra­tions plus opé­ra­tion­nelles sont sen­si­ble­ment plus rares (1), par­ti­cu­liè­re­ment en France. Avant même les im­pé­ra­tifs de confi­den­tia­li­té, ce manque tient d’abord à un autre dé­fi­cit : les re­tours d’ex­pé­rience des mi­li­taires en­ga­gés dans des mis­sions de co­opé­ra­tion sont peu «cap­tés» et peu ex­ploi­tés.

L’ex­pé­rience afri­caine de nos armées, pour­tant sou­vent riche, n’est pas trans­for­mée en res­source do­cu­men­taire, in­tel­lec­tuelle. Elle reste dis­per­sée à l’échelle des in­di­vi­dus, trans­mise «sur le tas». Or, elle pour­rait être bé­né­fique pour la mo­der­ni­sa­tion de la doc­trine en ma­tière de co­opé­ra­tion mi­li­taire, voire pour l’éla­bo­ra­tion d’une nou­velle. Les pays an­glo­saxons l’ont com­pris et tirent da­van­tage pro­fit de l’ex­pé­rience ac­quise par leurs per­son­nels en­ga­gés dans le sou­tien aux pays étran­gers. Certes, quelques ini­tia­tives existent en la ma­tière, no­tam­ment grâce à l’état-ma­jor de Spé­cia­li­sa­tion de l’outre-mer et de l’étran­ger (EMSOME). Ce­pen­dant, ces ac­tions res­tent re­la­ti­ve­ment mar­gi­nales et l’épar­pille­ment des ac­teurs de la co­opé­ra­tion n’ar­range rien. Cette la­cune est aus­si re­gret­table que sur­pre­nante pour un pays de longue tradition de co­opé­ra­tion mi­li­taire avec l’afrique. Ce­la po­sé, il est un autre as­pect de la co­opé­ra­tion en­core plus ab­sent : que pensent les mi­li­taires afri­cains du sys­tème et de sa ma­nière de fonc­tion­ner ? Les ré­ponses qui suivent à ce su­jet ont été syn­thé­ti­sées à par­tir de com­men­taires d’of­fi­ciers afri­cains – fran­co­phones, mais aus­si an­glo­phones –, ob­te­nus au cours d’échanges, de dis­cus­sions, sur une pé­riode d’en­vi­ron quatre ans. Sans être ex­clu­si­ve­ment mau­vais, le re­gard de ces of­fi­ciers sou­ligne éga­le­ment des points sur les­quels des ef­forts se­raient à ac­com­plir.

LA FRANCE : OFFRE SÉ­RIEUSE, PER­SON­NELS DE QUA­LI­TÉ ET COM­PÉ­TENTS, MAIS MANQUE DE MOYENS

Pour les of­fi­ciers afri­cains fran­co­phones comme an­glo­phones, un consen­sus existe au­tour d’un point qui, en gé­né­ral, prime sur tous les autres : les per­son­nels fran­çais sont consi­dé­rés comme étant hau­te­ment com­pé­tents et leur va­leur pro­fes­sion­nelle est gran­de­ment res­pec­tée. Les­dits of­fi­ciers es­timent que les co­opé­rants fran­çais ont beau­coup à leur ap­prendre, ain­si qu’à leurs hommes. Ce re­gard est ac­cen­tué par les nom­breuses opé­ra­tions qu’ont me­nées et que mènent les mi­li­taires fran­çais sur le conti­nent, dans des condi­tions sou­vent très dif­fi­ciles, et sans les moyens dont

dis­posent les Amé­ri­cains. De fait, en dé­pit des pro­blèmes qui existent par ailleurs, la co­opé­ra­tion fran­çaise bé­né­fi­cie d’une au­ra cer­taine. Re­vers de la mé­daille, cette au­ra agace aus­si, par­fois. Elle gé­nère alors des cri­tiques de mau­vaise foi, por­teuses de contra­dic­tions. Ain­si, la co­opé­ra­tion avec d’autres pays – no­tam­ment la Chine – est louée, tan­dis que la com­pa­rai­son n’est pas en fa­veur de la France. Jus­qu’au mo­ment où… des failles ap­pa­raissent dans ces autres co­opé­ra­tions et où on re­con­naît que, oui, la France a aus­si des qua­li­tés en la ma­tière.

En Afrique fran­co­phone, la vi­sion sur les co­opé­rants an­glo-saxons est plus mi­ti­gée. Les Bri­tan­niques ont une so­lide ré­pu­ta­tion, voire «in­ti­mident». Ils sont consi­dé­rés comme ex­trê­me­ment pro­fes­sion­nels. Néan­moins, le re­gard sur les Amé­ri­cains est en de­mi-teinte, voire dé­fa­vo­rable. Le pro­fes­sion­na­lisme des per­son­nels est in­dé­nia­ble­ment re­con­nu. Ce­pen­dant, il est re­la­ti­vi­sé à l’aune des énormes moyens dis­po­nibles. Sché­ma­ti­que­ment, la ques­tion que se posent les of­fi­ciers afri­cains est : les Amé­ri­cains se­raient-ils aus­si bons sans tous leur équi­pe­ment, sans les vastes ca­pa­ci­tés ma­té­rielles, sans un fa­bu­leux sou­tien lo­gis­tique ? Ce doute n’est pas for­mu­lé tel quel, mais il s’ins­crit en fi­li­grane des re­marques sur la co­opé­ra­tion avec les États-unis.

Il y a tou­te­fois un élé­ment sur le­quel les An­glo-saxons, forces de Wa­shing­ton com­prises, font net­te­ment la dif­fé­rence avec les Fran­çais : la com­mu­ni­ca­tion. Beau­coup d’of­fi­ciers afri­cains dé­plorent ain­si le manque de «ca­pa­ci­tés d’échange» de leurs ho­mo­logues fran­çais. Les Fran­çais ap­pa­raissent «fi­gés» dans des dis­po­si­tifs où seul l’avis fran­çais compte. Est ré­pé­té à l’en­vi que «les Afri­cains dé­cident», mais, dans les faits, les choses sont plus com­pli­quées, car les­dits Afri­cains n’ont pas la convic­tion ab­so­lue d’être écou­tés. A contra­rio, ils per­çoivent les An­glo-saxons comme sin­cè­re­ment at­ten­tifs, cher­chant à sa­voir ce que pensent les mi­li­taires afri­cains des pro­blèmes aux­quels ils sont confron­tés, quelles so­lu­tions ils pré­co­ni­se­raient. Ces échanges se font d’égal à égal, avec une ou­ver­ture d’es­prit qui, se­lon beau­coup d’of­fi­ciers du conti­nent, manque aux Fran­çais.

Of­fi­ciers fran­co­phones et an­glo­phones se montrent plu­tôt cy­niques, voire cruels, mais non sans rai­son, quant à une ma­nière de faire de la co­opé­ra­tion : vou­loir pa­raître « énorme » alors que Pa­ris manque d’ar­gent. Ils constatent que les ef­forts mis en oeuvre par la France sont sou­vent dé­ma­té­ria­li­sés, avec un sou­ci constant d’éco­no­mies, de ra­bo­tage. La com­pa­rai­son avec le fonc­tion­ne­ment de la co­opé­ra­tion mi­li­taire me­née par d’autres pays, par exemple les États-unis, la Chine, ou en­core le Ma­roc qui dis­pose dé­sor­mais de confor­tables moyens fi­nan­ciers (2), va­lide cette ob­ser­va­tion.

Elle se tra­duit par l’idée que la France es­saie de convaincre qu’elle va faire beau­coup en es­sayant de ca­mou­fler qu’il n’y a pas beau­coup pour faire. Pour les uns, ce pro­cé­dé a pour but de li­mi­ter la baisse d’in­fluence po­li­tique et géo­po­li­tique. Pour les autres, il sou­lève une in­ter­ro­ga­tion : leur pays est-il vrai­ment un par­te­naire res­pec­té comme il de­vrait l’être ? Ne faut-il pas y voir un dés­in­té­res­se­ment, avec un in­ves­tis­se­ment qui n’est pas sy­no­nyme d’ef­forts, mais qui ap­pa­raît dé­sor­mais comme un «mi­ni­mum» sans en­thou­siasme, quelle que soit la rhé­to­rique des com­mu­ni­qués di­plo­ma­tiques ou des ar­ticles dans la presse lo­cale ? Les pro­blèmes éco­no­miques sont bien en­ten­du com­pris, mais cher­cher à pré­ser­ver une idée de gran­deur quand celle-ci chan­celle du fait de dé­ci­sions po­li­tiques et de bud­gets mal­gré tout «ser­rés» fait sou­rire ou agace.

Cette at­ti­tude fran­çaise gé­nère éga­le­ment un rai­son­ne­ment in­si­dieux : la France ne veut pas for­cé­ment que les armées afri­caines soient mau­vaises, mais elle pré­fère qu’elles soient opé­ra­tion­nelles grâce à elle plu­tôt que grâce aux Amé­ri­cains, aux Chi­nois, voire aux Russes, etc. Cer­tains es­timent que si les Fran­çais ont de bonnes ca­pa­ci­tés d’adap­ta­tion, ils manquent de sim­pli­ci­té. Les co­opé­rants mi­li­taires amé­ri­cains, eux, savent dans leur en­semble faire preuve de bien da­van­tage de sim­pli­ci­té, mais en re­vanche, leurs ca­pa­ci­tés d’adap­ta­tion sont mé­diocres. Même ceux qui es­saient de se dé­mar­quer d’un «Ame­ri­can way of life» sté­réo­ty­pé

Est ré­pé­té à l’en­vi que « les Afri­cains dé­cident », mais, dans les faits, les choses sont plus com­pli­quées, car les­dits Afri­cains n’ont „ pas la convic­tion ab­so­lue d’être écou­tés.

sont rat­tra­pés par ce­lui-ci à un mo­ment ou un autre. Quant aux Chi­nois, ils tendent à être en­vi­sa­gés comme trop ri­gides et man­quant de fran­chise. Ce­pen­dant, ils pro­fitent d’un ca­pi­tal sym­pa­thie as­sez ca­ri­ca­tu­ral, Pé­kin ayant été ré­so­lu­ment an­ti­co­lo­nia­liste et an­ti-im­pé­ria­liste.

LA CONDESCENDANCE

Si la qua­li­té et les com­pé­tences des per­son­nels mi­li­taires fran­çais sont plé­bis­ci­tées par les Afri­cains fran­co­phones et an­glo­phones, dans le cas d’of­fi­ciers afri­cains fran­co­phones, la cri­tique la plus cou­rante et la plus ap­puyée tourne au­tour de la condescendance de cer­tains, qui, bien qu’elle ne soit pas sys­té­ma­tique, est néan­moins perçue. Elle s’ex­prime au tra­vers de re­marques plus ou moins déso­bli­geantes ou d’at­ti­tudes. La dif­fi­cul­té des Fran­çais à s’in­té­res­ser au mode de vie des mi­li­taires afri­cains et de leurs fa­milles, voire tout sim­ple­ment à l’afrique, est sou­vent re­pro­chée. D’in­dis­pen­sables règles de sé­cu­ri­té sont com­prises, mais elles n’ex­pliquent pas tout. Cette ar­ro­gance est aus­si res­sen­tie de la part des co­opé­rants mi­li­taires an­glo-saxons. Se­lon les Afri­cains, les étran­gers qui cultivent cette at­ti­tude n’en ont pas for­cé­ment conscience. Ce qui ne change rien au pro­blème. Par ailleurs, il est des cas où la morgue n’a rien d’in­vo­lon­taire. Un exemple de ce qui consi­dé­ré comme de l’ar­ro­gance – fran­çaise ou autre – re­vient fré­quem­ment chez les of­fi­ciers fran­co­phones. Si un of­fi­cier su­pé­rieur fran­çais sol­li­cite une en­tre­vue avec un res­pon­sable mi­li­taire ou po­li­tique, il l’ob­tien­dra presque séance te­nante. Si un Afri­cain de même grade ac­com­plit la même dé­marche, il n’au­ra, le plus sou­vent, qu’une fin de non-re­ce­voir. Et ce, plus en­core si la de­mande est adres­sée à un haut res­pon­sable po­li­tique. Cette in­éga­li­té est par­ti­cu­liè­re­ment mal perçue. Elle gé­nère l’idée que, dans leur propre pays, les co­opé­rants mi­li­taires étran­gers sont consi­dé­rés comme plus fiables, plus pro­fes­sion­nels. S’ils peuvent com­prendre les rai­sons de ces cris­pa­tions entre eux et leur hié­rar­chie, mi­li­taire ou po­li­tique, ils dé­plorent en re­vanche que les co­opé­rants étran­gers ne par­viennent pas à en prendre conscience et res­tent aveugles de­vant ce phé­no­mène qu’ils pour­raient contri­buer à at­té­nuer. Plus grave en­core, des com­por­te­ments ra­cistes sont dé­non­cés. Le vo­ca­bu­laire uti­li­sé par cer­tains co­opé­rants pour par­ler de l’afrique en gé­né­ral et des sol­dats afri­cains en par­ti­cu­lier est em­blé­ma­tique de cette ma­nière de pen­ser. Les of­fi­ciers afri­cains savent faire la dif­fé­rence entre un lan­gage mi­li­taire fleu­ri, em­preint de vi­ri­li­té abrupte, et des mots qu’ils jugent dé­pla­cés.

Sans at­té­nuer ce qui pré­cède, il im­porte ce­pen­dant de nuan­cer. D’une part, la fron­tière n’est pas tou­jours très bien tra­cée entre l’ar­ro­gance men­tion­née su­pra et le ra­cisme. La pre­mière est par­fois in­trin­sèque au sta­tut de mi­li­taire. Il s’agit d’une su­pé­rio­ri­té cor­po­ra­tiste plu­tôt que cultu­relle ou ra­ciale. D’autre part, il im­porte de consi­dé­rer un fac­teur pri­mor­dial : aus­si bien l’ar­ro­gance que le ra­cisme tendent à être pré­sen­tés comme per­çus plu­tôt que comme su­bis. En d’autres termes, il est des of­fi­ciers afri­cains qui ad­mettent que ce qui est ap­pré­hen­dé comme du ra­cisme pour­rait

Le sta­tut de mi­li­taire est « éga­li­sa­teur », même si quelques of­fi­ciers afri­cains re­grettent que cette éga­li­té ne soit pas plus pro­non­cée. Ils es­timent ce­pen­dant que les mi­li­taires ap­par­tiennent au « même monde » et que le dia­logue est „ plus fa­cile entre membres de ce « monde ».

n’être, dans une cer­taine me­sure, qu’une im­pres­sion don­née dont l’écho est lui-même exa­cer­bé par des ré­flexes dé­fen­sifs, no­tam­ment en l’ab­sence de lien de confiance. Il n’en reste pas moins que ce re­proche re­vient trop sys­té­ma­ti­que­ment pour n’être rien de plus qu’une im­pres­sion.

L’ob­jet de cet ar­ticle n’est pas de ca­lom­nier l’ar­mée fran­çaise qui, c’est in­dé­niable, ef­fec­tue un tra­vail re­mar­quable, de l’avis même de la plu­part des of­fi­ciers afri­cains. Il est évident que tous les co­opé­rants ne sont pas ra­cistes. Néan­moins, des at­ti­tudes ra­cistes – conscientes ou non – sont rap­por­tées. Être in­cré­dule, en faire un ta­bou, le nier ou même le mi­ni­mi­ser n’amé­lio­re­ra pas la qua­li­té de la co­opé­ra­tion mi­li­taire fran­çaise.

Cet ar­ticle n’a pas non plus pour but de dé­ter­mi­ner quelles sont les causes pro­fondes de ce pro­blème. Mais il y a au moins une rai­son qui doit être mise en exergue : une mé­con­nais­sance de la culture afri­caine et des armées du conti­nent, des cli­chés qui oc­cultent éga­le­ment de belles qua­li­tés. En re­la­tion avec cette mé­con­nais­sance, la place de la co­lo­ni­sa­tion et de la dé­co­lo­ni­sa­tion dans l’in­cons­cient col­lec­tif afri­cain est sous-es­ti­mée. Sans al­ler jus­qu’à l’au­to­fla­gel­la­tion qui n’est pas non plus ap­pré­ciée, un mi­ni­mum de sa­voir sur cette his­toire com­mune est ap­prou­vé.

Pa­ra­doxa­le­ment, beau­coup de jeunes of­fi­ciers afri­cains ne veulent plus que ce « dos­sier » pa­ra­site les rap­ports entre mi­li­taires, voire entre leur pays et la France. Ce­pen­dant, ils le font avec d’au­tant plus de fa­ci­li­té lorsque le­dit pas­sé n’est pas non plus igno­ré. Sur­tout que l’his­toire com­mune est éga­le­ment fé­dé­ra­trice. Rap­pe­ler la va­leur des com­bat­tants afri­cains tout au long de leur his­toire, puis au cours de celle par­ta­gée avec la France gé­nère de la fier­té et crée bien des liens.

PROXIMITÉS ET INCOMPRÉHENSIONS CULTURELLES

Au-de­là des cri­tiques, des dif­fé­rences et des mé­con­ten­te­ments, le « cor­po­ra­tisme » joue un rôle fon­da­men­tal. Le sub­stan­tif n’est pas uti­li­sé

Les of­fi­ciers afri­cains re­con­naissent que la co­opé­ra­tion en Afrique exige de la pa­tience et une bonne ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion. Ils tendent à ad­mettre que ce­la peut aga­cer des mi­li­taires oc­ci­den­taux ha­bi­tués à ce que « tout roule » ou, du moins, ca­pables de faire en sorte que tout soit en place sans dé­lai.

tel quel; ce­pen­dant, il ré­sume de nom­breux com­men­taires. Le sta­tut de mi­li­taire est sy­no­nyme d’un monde fait de de­voirs, de dan­gers, de tra­di­tions. Ces concepts sont par­ta­gés, tout comme l’est fré­quem­ment l’ex­pé­rience du feu. Le sta­tut de mi­li­taire est « éga­li­sa­teur », même si quelques of­fi­ciers afri­cains re­grettent que cette éga­li­té ne soit pas plus pro­non­cée. Ils es­timent ce­pen­dant que les mi­li­taires ap­par­tiennent au « même monde » et que le dia­logue est plus fa­cile entre membres de ce « monde ». Les re­proches sur l’ar­ro­gance et le ra­cisme cô­toient les re­marques sur une ca­ma­ra­de­rie sin­cère qui se tisse par­fois avec les co­opé­rants étran­gers.

Sans sur­prise, les mi­li­taires afri­cains fran­co­phones ap­pré­cient le tra­vail avec les co­opé­rants fran­çais (ac­ces­soi­re­ment belges). De leur cô­té, les mi­li­taires an­glo­phones pré­fèrent oeu­vrer avec des co­opé­rants an­glo­phones. La langue est donc à la fois une pas­se­relle et une bar­rière, un atout et un désa­van­tage. Dans quelques cas, elle se trans­forme aus­si en su­jet de désa­gré­ment. En ef­fet, les of­fi­ciers afri­cains fran­co­phones dé­plorent une ten­dance qui, se­lon eux, croît : lors d’exer­cices, les consignes peuvent être don­nées en an­glais par les ins­truc­teurs fran­çais, à des mi­li­taires fran­co­phones… Ils re­grettent cette pra­tique au re­gard d’une fier­té d’ap­par­te­nir à la Fran­co­pho­nie. Là en­core, le constat peut ap­pa­raître contra­dic­toire : de nom­breux of­fi­ciers afri­cains consi­dèrent ain­si que la France ne dé­fend plus suf­fi­sam­ment la culture fran­co­phone. Ils re­lient cet af­fai­blis­se­ment à une perte d’in­té­rêt de la mé­tro­pole pour l’afrique.

D’autres incompréhensions nuisent aux dis­po­si­tifs de co­opé­ra­tion. L’un de ceux-ci est de na­ture à la fois stra­té­gique et tac­tique : la per­cep­tion du temps. La co­opé­ra­tion mi­li­taire est contrainte par des im­pé­ra­tifs de temps, cor­ré­lés à des exi­gences po­li­tiques et à des sys­tèmes de fonc­tion­ne­ment (ro­ta­tions des per­son­nels). Or le rythme des uns et des autres est sou­vent dif­fé­rent, ce qui oblige à de grands écarts or­ga­ni­sa­tion­nels.

Dans la rhé­to­rique et les com­mu­ni­qués, tout est tou­jours bien hui­lé. Mais sur le ter­rain, les de­mandes des uns se heurtent aux dif­fi­cul­tés des autres. Mettre en place des exer­cices, des stages de for­ma­tion, peut re­le­ver du cau­che­mar, car tout manque alors que tout de­vrait être prêt. Ce qui, par­fois, pro­voque des ten­sions. Les of­fi­ciers afri­cains re­con­naissent que la co­opé­ra­tion en Afrique exige de la pa­tience et une bonne ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion. Ils tendent à ad­mettre que ce­la peut aga­cer des mi­li­taires oc­ci­den­taux ha­bi­tués à ce que « tout roule » ou, du moins, ca­pables de faire en sorte que tout soit en place sans dé­lai. Ce­pen­dant, ils sou­lignent que la pa­tience est une qua­li­té dont ils doivent eux aus­si sa­voir faire preuve, par­fois même vis-à-vis des co­opé­rants eux­mêmes sans que ces der­niers le com­prennent.

En­fin, les of­fi­ciers afri­cains sont sou­vent aga­cés par une ha­bi­tude pré­gnante avec les co­opé­rants, quelle que soit leur na­tio­na­li­té, le re­cueil de ren­sei­gne­ment. Les in­ter­ro­ga­tions, même ha­biles, pour cher­cher à en sa­voir plus sur le nombre de blin­dés, les ef­fec­tifs, les ta­bleaux d’équi­pe­ment et de do­ta­tion, dé­clenchent des ré­flexes dé­fen­sifs tout en pro­vo­quant les sus­pi­cions. Elles sont d’au­tant plus exas­pé­rantes que, dans la plu­part des cas, les of­fi­ciers afri­cains n’ont eux-mêmes pas ac­cès à des in­for­ma­tions qui, en gé­né­ral, sont confi­den­tielles dans une grande ma­jo­ri­té des armées du conti­nent.

CONCLU­SION

Les of­fi­ciers afri­cains fran­co­phones s’ac­cordent sur un point qui pour­rait consti­tuer une piste de ré­flexion pour la re­cons­truc­tion de la co­opé­ra­tion mi­li­taire fran­çaise avec l’afrique : la France est sin­cère dans sa dé­marche. No­nobs­tant tout ce qui est né­ga­tif, dans leur en­semble, ils ont le sen­ti­ment que Pa­ris est plus franc que Wa­shing­ton, Pé­kin ou toute autre ca­pi­tale. Les Chi­nois sont ap­pré­ciés pour la glo­ba­li­té de ce qu’ils ap­portent, mais les Afri­cains savent per­ti­nem­ment que, si la Chine a des in­té­rêts en Afrique, il ne s’agit pas vrai­ment d’une at­ten­tion. Celle-ci existe entre l’afrique – au moins fran­co­phone – et la mé­tro­pole. De là, beau­coup de choses pour­raient être re­mo­de­lées, da­van­tage en phase avec l’évo­lu­tion des me­naces et des dan­gers, mais aus­si en adé­qua­tion avec nos ca­pa­ci­tés. Ra­tio­na­li­ser en évi­tant de «sim­pli­fier à l’en­vers», c’est-à-dire en in­ven­tant de nou­velles usines à gaz, in­suf­fle­rait une nou­velle éner­gie à notre in­fluence en Afrique, car toute une ca­té­go­rie de nos in­ter­lo­cu­teurs, qui un jour exer­ce­ront des res­pon­sa­bi­li­tés plus im­por­tantes, ne man­que­raient pas d’ob­ser­ver ces chan­ge­ments.

Notes

(1) Le Focus stra­té­gique no 76 de L’IFRI, « Coo­pé­rer avec les armées afri­caines », réa­li­sé par Aline Le­boeuf, consti­tue une no­table ex­cep­tion; voir https://www.ifri.org/sites/de­fault/ files/atoms/files/co­ope­rer_a­vec_­les_ar­mees_a­fri­caines.pdf. (2) Grâce aux «sub­ven­tions» des pays du Golfe per­sique, no­tam­ment en «ré­com­pense» de l’im­pli­ca­tion de Ra­bat dans la crise au Yé­men.

Pho­to ci-des­sus : En­traî­ne­ment au tir au mor­tier de 120 mm à Dji­bou­ti. (© DOD)

Forces sé­né­ga­laises. L’en­ga­ge­ment fran­çais en Afrique reste im­por­tant… mais le conti­nent est grand. (© DOD)

Forces à l’en­traî­ne­ment. La Chine et les États-unis – et plus ré­cem­ment, la Rus­sie – jouent un rôle de plus en plus im­por­tant sur le conti­nent. (© DOD)

(© DOD)

Fu­si­lier ma­rin sé­né­ga­lais à l’en­traî­ne­ment. La marge d’évo­lu­tion des armées afri­caines reste im­por­tante, mais les pro­grès réa­li­sés sont bien réels.

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