LA JEU­NESSE, AUX FONDEMENTS DES RE­LA­TIONS ENTRE LES MI­LI­TAIRES ET LEURS CONCI­TOYENS

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Bé­né­dicte CHÉRON

Pour les armées, et l’ar­mée de Terre en par­ti­cu­lier, la re­la­tion qu’elles en­tre­tiennent avec les jeunes Fran­çais ne peut être un su­jet se­con­daire. Ces der­niers sont en ef­fet au dé­but de leur vie po­li­tique et c’est en leur nom que cer­tains de leurs conci­toyens vont por­ter les armes au cours des an­nées qui viennent ; ces an­nées, les armées les voient ve­nir avec acui­té parce qu’elles sont des or­ga­ni­sa­tions dont un des res­sorts d’ef­fi­ca­ci­té est la pla­ni­fi­ca­tion et l’an­ti­ci­pa­tion. Cette ques­tion du rap­port entre ar­mée et jeu­nesse prend donc place par­mi les in­ter­ro­ga­tions plus larges sur la na­ture et l’évo­lu­tion des re­la­tions entre l’en­semble des Fran­çais et leurs mi­li­taires.

La pré­oc­cu­pa­tion pre­mière est le re­cru­te­ment, alors que le do­cu­ment Ac­tion ter­restre fu­ture fait de la masse un des fac­teurs de su­pé­rio­ri­té opé­ra­tion­nelle pour les an­nées à ve­nir et im­pose un re­cru­te­ment de qua­li­té. L’ob­jec­tif est en ef­fet d’ob­te­nir « la ca­pa­ci­té à gé­né­rer et en­tre­te­nir les vo­lumes de forces suf­fi­sants pour pro­duire des ef­fets de dé­ci­sion stra­té­gique dans la du­rée ».

Au mo­ment de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, les sciences so­ciales se sont beau­coup pen­chées sur la ma­nière dont les jeunes Fran­çais pou­vaient trou­ver dans un en­ga­ge­ment mi­li­taire une op­por­tu­ni­té pro­fes­sion­nelle qua­li­fiante. Cette ap­proche né­ces­saire ne suf­fit pas à rendre compte de la com­plexi­té des rap­ports entre l’ar­mée de Terre et la jeu­nesse fran­çaise, qui in­cluent la ques­tion large des re­pré­sen­ta­tions col­lec­tives du fait mi­li­taire et de la ma­nière dont chaque jeune Fran­çais per­çoit sa place dans la vie de la ci­té. Les armées, en­fin, doivent aus­si te­nir compte des réa­li­tés dis­pa­rates de com­pé­tences (phy­siques et cog­ni­tives) et de par­cours édu­ca­tifs des jeunes gé­né­ra­tions.

Le rem­pla­ce­ment du ser­vice na­tio­nal par la Jour­née d’ap­pel et de Pré­pa­ra­tion à la Dé­fense (JAPD), elle-même de­ve­nue Jour­née Dé­fense et Ci­toyen­ne­té (JDC) en 2011, n’offre alors qu’une ren­contre très li­mi­tée dans le temps entre les jeunes gar­çons et filles et leurs armées.

DES POINTS DE CONTACT ÉPHÉMÈRES ET ÉCLATÉS

Les points de contact entre l’ar­mée de Terre et les jeunes Fran­çais se sont évi­dem­ment ra­ré­fiés avec la sus­pen­sion du ser­vice na­tio­nal obli­ga­toire en 1997. Moins qu’une rup­ture ab­so­lue, cette date ap­pa­raît en la ma­tière comme l’abou­tis­se­ment d’un lent dé­li­te­ment de la co­hé­rence d’une re­la­tion ren­due obli­ga­toire par l’ap­pel de chaque classe d’âge. Le rem­pla­ce­ment du ser­vice na­tio­nal par la Jour­née d’ap­pel et de Pré­pa­ra­tion à la Dé­fense (JAPD), elle-même de­ve­nue Jour­née Dé­fense et Ci­toyen­ne­té (JDC) en 2011, n’offre alors qu’une ren­contre très li­mi­tée dans le temps entre les jeunes gar­çons et filles et leurs armées. Le par­cours d’édu­ca­tion ci­vique des élèves est cen­sé in­té­grer des pans consa­crés aux en­jeux de dé­fense tout au long de la sco­la­ri­té, sans qu’il soit ai­sé d’éva­luer la por­tée concrète de ces en­sei­gne­ments.

En­fin, la CAJ (Com­mis­sion Armées-jeu­nesse) mul­ti­plie les ini­tia­tives à des­ti­na­tion des jeunes Fran­çais ; l’ins­ti­tut des hautes études de Dé­fense na­tio­nale et sa branche jeune, L'ANAJ, (As­so­cia­tion Na­tio­nale des Au­di­teurs Jeunes) oc­cupent éga­le­ment ce ter­rain. Le nombre de jeunes gar­çons et filles fi­na­le­ment tou­chés par ces en­tre­prises di­verses de­meure dif­fi­cile à comp­ta­bi­li­ser.

Une mi­no­ri­té de jeunes Fran­çais bé­né­fi­cient d’un contact du­rable avec les armées dans le cadre de dis­po­si­tifs de type so­cio-édu­ca­tif en­ca­drés par des mi­li­taires. De­puis 1961, en outre-mer, le SMA (Ser­vice Mi­li­taire Adap­té) per­met à de jeunes vo­lon­taires de re­ce­voir une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle après une pé­riode de classes (avec ap­pren­tis­sage du ma­nie­ment des armes). Ils sont au­jourd’hui 6000 à y pas­ser chaque an­née. En 2016, le SMA af­fi­chait un taux d’in­ser­tion pro­fes­sion­nelle de 77%. En Mé­tro­pole, ce sont les émeutes ur­baines de 2005 qui font émer­ger du­ra­ble­ment dans le dé­bat pu­blic une in­ter­ro­ga­tion sur l’im­pli­ca­tion des armées dans des dis­po­si­tifs de type so­cio-édu­ca­tif alors que la pré­oc­cu­pa­tion pour la co­hé­sion na­tio­nale est ex­pri­mée de plus en plus clai­re­ment par nombre de res­pon­sables po­li­tiques. Les armées sont ain­si sol­li­ci­tées dans le cadre du dis­po­si­tif Dé­fense 2e Chance (2005) puis du plan Éga­li­té des chances (2007). La ré­flexion qui mène à la mise en oeuvre du ser­vice ci­vique en 2010 est me­née par Luc Fer­ry et… l’ami­ral Alain Bé­reau. Les mi­li­taires ap­pa­raissent donc comme des in­ter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés dans l’éla­bo­ra­tion de dis­po­si­tifs à des­ti­na­tion de la jeu­nesse. La mise en place du Ser­vice Mi­li­taire Vo­lon­taire (SMV) dé­ci­dée par Fran­çois Hol­lande en 2015 vient s’ins­crire dans cette ten­dance des an­nées 2000. L’ar­mée de Terre ac­cueille au­jourd’hui 1000 jeunes Fran­çais par an dans ses quatre centres de SMV. Si ces ini­tia­tives per­mettent aux jeunes Fran­çais de fré­quen­ter leurs sol­dats, elles viennent aus­si contri­buer au brouillage de l’image des armées, vues comme un four­nis­seur de cadres so­cio-édu­ca­tifs ef­fi­caces.

En­fin, c’est par l’en­semble du trai­te­ment mé­dia­tique du fait mi­li­taire, y com­pris sur les ré­seaux so­ciaux, que les jeunes Fran­çais peuvent connaître leurs armées. La ma­nière dont ils re­çoivent, per­çoivent et re­tiennent ce qu’ils lisent, voient et en­tendent est très dif­fi­cile à des­si­ner alors que les ha­bi­tudes de cha­cun va­rient et que les su­jets trai­tés vont des ré­formes et des en­jeux bud­gé­taires aux réa­li­tés opé­ra­tion­nelles en pas­sant par les dé­bats sur la po­li­tique in­ter­na­tio­nale de la France et les choix de po­li­tique de dé­fense. À ce trai­te­ment mé­dia­tique or­di­naire s’ajoute de­puis jan­vier 2015 la ren­contre quo­ti­dienne pos­sible avec l’un des 7 000 à 10 000 mi­li­taires de «Sen­ti­nelle» dé­ployés en France. Alors que les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes ne voyaient les mi­li­taires sur le sol na­tio­nal que dans des em­plois mar­gi­naux au sein de Vi­gi­pi­rate ou en in­ter­ven­tion d’ur­gence lors de catastrophes na­tu­relles, ils as­sistent dé­sor­mais au dé­ploie­ment d’une opé­ra­tion nu­mé­ri­que­ment mas­sive, avec toutes les am­bi­va­lences d’images et de re­pré­sen­ta­tions que ce­la com­porte.

C’est par l’en­semble du trai­te­ment mé­dia­tique du fait mi­li­taire, y com­pris sur les ré­seaux so­ciaux, que les jeunes Fran­çais peuvent connaître leurs armées. La ma­nière dont ils re­çoivent, per­çoivent et re­tiennent ce qu’ils lisent, voient et en­tendent est très dif­fi­cile à des­si­ner alors que les ha­bi­tudes de cha­cun va­rient et que les su­jets trai­tés vont des ré­formes et des en­jeux bud­gé­taires aux réa­li­tés opé­ra­tion­nelles.

UN RAP­PORT AU FAIT MI­LI­TAIRE CONTRASTÉ

À cette per­cep­tion du fait mi­li­taire pré­sent viennent s’ajou­ter les strates mé­mo­rielles suc­ces­sives de la so­cié­té fran­çaise et un pay­sage de re­pré­sen­ta­tions de la guerre très mar­qué par la culture amé­ri­caine. Ces jeunes Fran­çais sont les hé­ri­tiers de deux gé­né­ra­tions dont le rap­port avec le fait mi­li­taire est mar­qué par les bles­sures mé­mo­rielles des conflits ar­més du XXE siècle. Ils sont les en­fants de ceux qui les ont pré­cé­dés au ly­cée dans les an­nées 1990 dont les ré­fé­rences hé­roïques, étu­diées en 1997 par la so­cio­logue Anne Muxel, igno­raient presque to­ta­le­ment les ver­tus qui font la force des armées (1). La spé­ci­fi­ci­té mi­li­taire est bien da­van­tage ra­con­tée dans l’es­pace mé­dia­tique fran­çais de­puis 2008 et l’em­bus­cade d’uz­bin, en Af­gha­nis­tan, mais ces évo­lu­tions ré­centes ne viennent pas ef­fa­cer un bain cultu­rel an­cien.

Ces com­bi­nai­sons com­plexes mènent à des ré­ponses par­fois pa­ra­doxales aux en­quêtes so­cio­lo­giques me­nées au­près de la jeu­nesse, qui té­moignent non pas tant d’une in­cul­ture que d’une image mor­ce­lée des réa­li­tés de la vie mi­li­taire, sou­vent pri­vée de sens et de fi­na­li­té. Il est néan­moins pos­sible d’émettre au­jourd’hui l’hy­po­thèse que l’image des armées se struc­ture da­van­tage au­tour de l’acte com­bat­tant : en 2016, c’est d’abord le champ lexi­cal très flou des « va­leurs » qu’évoquent les

18-30 ans quand on parle des armées (à 70 %), mais ils sont aus­si 52% à évo­quer ce­lui de la guerre et des armes (36% et 16%) de­vant ce­lui des mé­tiers et do­maines de com­pé­tences (39 %) (2). Ces chiffres seuls ne disent fi­na­le­ment pas grand-chose. En re­vanche, mis en re­gard avec le pay­sage mé­dia­tique et cultu­rel fran­çais, ils sont le re­flet de la re­la­tion bien­veillante que la jeu­nesse en­tre­tient avec ses armées tout en de­meu­rant à dis­tance de l’en­ga­ge­ment mi­li­taire. L’an­ti­mi­li­ta­risme mi­li­tant n’a de sens que pour une pe­tite mi­no­ri­té d’entre eux – en 2015, 12 % des jeunes Fran­çais se disent an­ti­mi­li­ta­ristes (3) –, mais ils sont une mi­no­ri­té à peu près équi­va­lente à en­vi­sa­ger la vie mi­li­taire pour eux-mêmes : seu­le­ment 11 % des 18-30 ans en 2018 pour­raient en­vi­sa­ger avec cer­ti­tude de tra­vailler au sein des armées (4).

L’EXI­GENCE DU RE­CRU­TE­MENT

Cette re­la­tion à la fois bien­veillante et dis­tante est évi­dem­ment au coeur des pré­oc­cu­pa­tions de mi­li­taires tou­jours sou­cieux d’être mieux com­pris de leurs conci­toyens. Elle est aus­si un dé­fi pour le re­cru­te­ment, car s’y ajoutent les contraintes in­hé­rentes à la vie mi­li­taire qui im­posent de sé­lec­tion­ner une mi­no­ri­té par­mi la mi­no­ri­té qui en­vi­sage pour elle-même un en­ga­ge­ment sous l’uni­forme. Une des dif­fi­cul­tés aux­quelles se heurtent les armées, et sin­gu­liè­re­ment l’ar­mée de Terre, est le vide sta­tis­tique lais­sé par la sus­pen­sion du ser­vice na­tio­nal. Des­si­ner le portrait des jeunes gé­né­ra­tions aux­quelles elle doit

Les flux an­nuels de re­cru­te­ment ont bon­di de 80 % par rap­port à 2014. Entre 2015 et 2017, 46000 jeunes Fran­çais ont été re­cru­tés et 10500 se sont en­ga­gés dans la ré­serve. La force opé­ra­tion­nelle ter­restre est ain­si pas­sée de 66 000 à 77 000 hommes, au prix d’un ef­fort sou­te­nu de for­ma­tion et d’en­traî­ne­ment.

se frot­ter, et au sein des­quelles elle re­crute, est donc une ga­geure. Du croi­se­ment des don­nées dis­po­nibles res­sort ce­pen­dant la pers­pec­tive d’une res­tric­tion pro­gres­sive du vi­vier de re­cru­te­ment po­ly­va­lent, dis­po­sant à la fois des com­pé­tences phy­siques et des ca­pa­ci­tés cog­ni­tives de base.

À ce constat s’ajoutent les in­ter­ro­ga­tions ré­cur­rentes sur la sup­po­sée faible pré­dis­po­si­tion des jeunes Fran­çais à l’en­ga­ge­ment. Le dé­bat mé­dia­tique sur ce su­jet n’est guère sa­tis­fai­sant, re­le­vant en gé­né­ral d’une dis­pute au­tour d’un verre à moi­tié vide ou à moi­tié plein, se­lon ce que cha­cun en­tend par le terme même d’«en­ga­ge­ment». Les uns se ré­con­fortent en ci­tant les chiffres du bé­né­vo­lat as­so­cia­tif, en aug­men­ta­tion : en 2016, 14 % des jeunes Fran­çais don­naient quelques heures de leur temps chaque se­maine, 9% quelques heures chaque mois (5). Les autres s’in­quiètent des mêmes chiffres (ils étaient 12% à don­ner de leur temps seu­le­ment à une pé­riode pré­cise de l’an­née ou à l’oc­ca­sion d’un événement, 13 % à don­ner de leur temps moins sou­vent que ce­la et 53% à ne ja­mais le faire) et in­voquent les vies de couple de plus en plus fluc­tuantes et la fré­quence avec la­quelle les jeunes pro­fes­sion­nels changent d’em­ploi pour sou­li­gner la dif­fi­cul­té des mêmes à s’en­ga­ger dans la du­rée en sup­por­tant le lot de contraintes in­hé­rent à tout choix de vie. Ces don­nées, for­cé­ment par­cel­laires, doivent aus­si être mises en re­gard des pro­ces­sus longs d’in­di­vi­dua­li­sa­tion des va­leurs qui rendent plus dif­fi­ci­le­ment li­sible le rap­port que chaque ci­toyen en­tre­tient avec la vie de la ci­té. Les choix po­sés par d’éven­tuelles re­crues ne peuvent en­fin pas être dis­so­ciés de l’évo­lu­tion du mar­ché du tra­vail et du contexte éco­no­mique fran­çais, ni des cri­tères de dé­ci­sion propres à toute tra­jec­toire in­di­vi­duelle, dif­fi­ciles à sai­sir.

Alors que les ob­jec­tifs fixés en 2015 avaient été très am­bi­tieux, le gé­né­ral Jean-pierre Bos­ser, chef d’état-ma­jor de l’ar­mée de Terre, se fé­li­ci­tait en août 2017 : « La bataille des ef­fec­tifs a été ga­gnée. » Les flux an­nuels de re­cru­te­ment ont bon­di de 80% par rap­port à 2014. Entre 2015 et 2017, 46000 jeunes Fran­çais ont été re­cru­tés et 10 500 se sont en­ga­gés dans la ré­serve. La force opé­ra­tion­nelle ter­restre est ain­si pas­sée de 66 000 à 77000 hommes, au prix d’un ef­fort sou­te­nu de for­ma­tion et d’en­traî­ne­ment (grâce à la mo­bi­li­sa­tion d’en­vi­ron 10 % des ef­fec­tifs pour sou­te­nir cet ef­fort). La pres­sion a été réelle alors que, dans ce contexte, les armées ne dis­po­saient que de 1,7 can­di­dat par poste en 2016 (1,6 pour l’ar­mée de Terre).

UNE DIF­FI­CILE FI­DÉ­LI­SA­TION

En­core faut-il en­suite par­ve­nir à gar­der les re­crues dans les rangs. Si la jeu­nesse est une force pour les armées, un turn-over trop ra­pide des ef­fec­tifs est une fai­blesse : la for­ma­tion des hommes, la trans­mis­sion des sa­voir-faire, l’ac­qui­si­tion des ca­pa­ci­tés d’en­ca­dre­ment et des qua­li­tés in­dis­pen­sables à la co­hé­sion exigent du temps. Au mo­ment de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, l’ob­jec­tif était que la du­rée moyenne des contrats des mi­li­taires du rang de l’ar­mée de Terre soit de 6,5 ans; elle n’at­teint au­jourd’hui que 4,5 ans(6), et pas­ser le cap des 6 ans consti­tue­rait dé­jà une belle réus­site.

Le chiffre de 67% de mi­li­taires de car­rière de l’ar­mée de Terre (81 % dans la Ma­rine, 72 % dans l’ar­mée de l’air) qui pour­raient en­vi­sa­ger de quit­ter l’ins­ti­tu­tion, ren­du pu­blic par le 11e rap­port du Haut Co­mi­té d’éva­lua­tion de la Condi­tion Mi­li­taire (HCECM), est ve­nu concré­ti­ser une in­quié­tude la­tente sur la dif­fi­cul­té à at­teindre ces seuils de fi­dé­li­sa­tion même si les fortes va­ria­tions de ce taux en fonc­tion de l’an­cien­ne­té doivent être prises en compte. Les écarts entre ce que la vie mi­li­taire exige et les at­tentes mal dé­fi­nies des jeunes re­crues ap­pa­raissent comme la rai­son évi­dente de cette re­la­tive dé­mo­ti­va­tion. Pour au­tant, une ob­ser­va­tion fine mène à pen­ser que ce fac­teur n’est en fait pas le plus dé­ter­mi­nant alors qu’il vient pro­ba­ble­ment ex­pli­quer en par­tie le pour­cen­tage éle­vé de dé­non­cia­tions de contrats dans les six pre­miers mois (entre 23 et 25% des jeunes en­ga­gés de l’ar­mée de Terre), voire les dé­ser­tions (1 500 pro­cé­dures en­vi­ron sont ou­vertes chaque an­née, pour en­vi­ron 900 cas avé­rés). Les rai­sons in­vo­quées re­joignent en ef­fet alors le constat d’une dif­fi­cul­té à to­lé­rer les in­évi­tables contraintes de toute vie pro­fes­sion­nelle et à les te­nir dans la du­rée, même dans le cadre d’un contrat re­la­ti­ve­ment court.

Ceux qui, res­tés fi­dèles, pour­raient pour­tant en­vi­sa­ger de quit­ter l’ar­mée de Terre se si­tuent dans un autre re­gistre. En ef­fet, s’ils se sont en­ga­gés et n’ont pas rom­pu leurs contrats, c’est qu’ils ne fai­saient pas par­tie des jeunes Fran­çais en quête d’une vie pro­fes­sion­nelle faite de sé­den­ta­ri­té et exempte des ef­forts né­ces­saires à l’aguer­ris­se­ment. Si la dif­fi­cul­té à me­ner de front vie pro­fes­sion­nelle et vie fa­mi­liale pèse de plus en plus au fil de l’avan­ce­ment des car­rières mi­li­taires et ex­plique que ceux qui ont plus de dix ans d’an­cien­ne­té soient les plus nom­breux à en­vi­sa­ger de quit­ter l’uni­forme, elle n’est pas le seul fac­teur de dé­mo­ti­va­tion. Ne le sont pas da­van­tage les ten­ta­tions de la vie ci­vile qui ne leurrent pas ces mi­li­taires, lu­cides pour la plu­part, sur la qua­li­té des ré­mu­né­ra­tions en­vi­sa­geables en de­hors de leur ins­ti­tu­tion, si l’on en croit le même rap­port du HCECM. C’est bien ailleurs que se trouve la clé fon­da­men­tale d’ex­pli­ca­tion, dans la dé­cep­tion, ex­pri­mée par 15% d’entre eux, gé­né­rée par l’af­fir­ma­tion in­suf­fi­sante de la spé­ci­fi­ci­té mi­li­taire au re­gard d’at­tentes ini­tiales très fortes, qui se tra­duit par le re­gret de ne pas as­sez par­tir en opé­ra­tions ex­té­rieures et de ne pas pour­voir vivre avec l’in­ten­si­té at­ten­due la co­hé­sion, la dis­ci­pline et le res­pect dû à l’uni­forme. Par ailleurs, l’en­semble des mi­li­taires de l’ar­mée de Terre se sentent moins ai­més qu’ils ne le sont en réa­li­té, si l’on en croit les études d’opi­nion : en jan­vier 2017, 88% des Fran­çais disent avoir une bonne image des armées (son­dage IFOP/DICOD), mais, tou­jours se­lon le HCECM, seu­le­ment 80% des mi­li­taires de l’ar­mée de Terre pensent que les Fran­çais ont une bonne image des armées. Ils sont 81 % et 75 % à pen­ser qu’ils sont consi­dé­rés par leurs conci­toyens comme com­pé­tents et ef­fi­caces, mais ils ne sont que 70% à es­ti­mer que les armées sont sources de fier­té pour les Fran­çais et beau­coup moins en­core qu’elles sont re­con­nues à leur juste va­leur (43%) et bien connues (34%). Si ces chiffres dé­passent lar­ge­ment l’ana­lyse des seuls rap­ports de la jeu­nesse avec les armées en gé­né­ral et l’ar­mée de Terre en par­ti­cu­lier, ils viennent rendre ma­ni­feste une ur­gence forte : ceux qui au tour­nant de leur ma­jo­ri­té dé­cident de ten­ter l’aven­ture mi­li­taire at­tendent que cet en­ga­ge­ment hors de l’or­di­naire, du fait de la spé­ci­fi­ci­té mi­li­taire, soit re­con­nu à sa juste va­leur pour qu’il puisse te­nir dans la du­rée, mal­gré les sa­cri­fices qu’il im­pose.

Au mo­ment de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, l’ob­jec­tif était que la du­rée moyenne des contrats des mi­li­taires du rang de l’ar­mée de Terre soit de 6,5 ans ; elle n’at­teint au­jourd’hui que 4,5 ans.

Notes

(1) Anne Muxel, « Les hé­ros des jeunes Fran­çais : vers un hu­ma­nisme po­li­tique ré­con­ci­lia­teur », in La Fa­brique des hé­ros, Édi­tions de la Mai­son des Sciences de l’homme, 1998.

(2) Anne Muxel, Ro­nald Hat­to, Odette To­mes­cu-hat­to, « Baromètre Jeu­nesse. Vague 3 », Ce­vi­pof/mi­nis­tère de la Dé­fense, juin 2016.

(3) En­quête IFOP/DICOD « Les Fran­çais et la Dé­fense », jan­vier 2016.

(4) En­quête CSA/DICOD, « Les jeunes et la Dé­fense », fé­vrier 2018.

(5) Baromètre DJEPVA sur la jeu­nesse, 2016.

(6) « La fonc­tion mi­li­taire dans la so­cié­té », HCECM, 11e rap­port, sep­tembre 2017.

(© Guillaume Louyot/shut­ter­stock)

Pho­to ci-des­sus : Le re­cru­te­ment et la fi­dé­li­sa­tion res­tent des défis dans des or­ga­ni­sa­tions aus­si dé­pen­dantes du per­son­nel que les armées.

(© Tha­na­krit Sa­tha­vorn­ma­nee/shut­ter­stock)

La ra­tio­na­li­té des armées est com­plexe – re­cru­ter à la fois pour l’ac­tive et pour la ré­serve –, mais né­ces­site éga­le­ment de prendre en compte les évo­lu­tions so­cio­lo­giques.

(© Dream­slam­stu­dio/shut­ter­stock)

Dé­fi­lé du 14 juillet 2012. L’en­ga­ge­ment dans les armées n’est ja­mais ano­din et conti­nue de re­po­ser sur la per­cep­tion de leur rôle.

(© Dream­slam­stu­dio/shut­ter­stock)

Il conti­nue d’exis­ter un dé­ca­lage entre la per­cep­tion qu’ont les Fran­çais de leurs armées et ce que les sol­dats es­timent être le re­gard por­té sur eux.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.