INNOVER OU S’ADAP­TER ? L’IN­NO­VA­TION AU SENS STRA­TÉ­GIQUE DU TERME

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Jo­seph HEN­RO­TIN

L’in­no­va­tion est de­ve­nue l’une des thé­ma­tiques struc­tu­rantes au mi­nis­tère des Armées. Elle est ain­si, sui­vant les mots de la mi­nistre, cen­sée ga­ran­tir la su­pé­rio­ri­té technologique, qui était elle-même pré­sen­tée en tant qu’im­pé­ra­tif de la su­pé­rio­ri­té stra­té­gique dans les livres blancs de 2008 et 2013. Mais l’adop­tion de ce vo­cable a-t-elle un sens du point de vue stra­té­gique ?

AT­TEN­TION : IN­NO­VA­TION ! TROIS PRÉCAUTIONS

Les mots im­portent et le choix des termes uti­li­sés n’est ja­mais in­in­té­res­sant en po­li­tique, tout comme en po­li­tique de dé­fense par­ti­cu­liè­re­ment. Le concept d’in­no­va­tion existe de­puis long­temps dans la lit­té­ra­ture stra­té­gique – avec un pic de pu­bli­ca­tions dans la fou­lée de la guerre du Golfe puis dans le contexte de la RMA (Re­vo­lu­tion in Mi­li­ta­ry Af­fairs) des an­nées 1990 –, mais peut aus­si être vu comme l’ex­ten­sion au do­maine mi­li­taire d’un vo­ca­bu­laire que l’on re­trouve plus fa­ci­le­ment dans la sphère ma­na­gé­riale; ce qui n’est sans doute pas un ha­sard. Cette lo­gique ma­na­gé­riale cen­trée sur une per­cep­tion li­néaire de l’ef­fi­ca­ci­té et de l’ef­fi­cience est au coeur de la phi­lo­so­phie po­li­tique des forces fran­çaises de­puis au moins 2008(1). Or, bien évi­dem­ment, la phi­lo­so­phie po­li­tique n’est pas im­mé­dia­te­ment trans­po­sable aux forces : la na­ture dia­lec­tique de la guerre, ce tri­bu­nal de la force, im­plique que « l’en­ne­mi ait un droit de vote ». Au­tre­ment dit, la va­leur de ce mo­dèle ma­na­gé­rial – comme de tout mo­dèle – ne se me­sure qu’à l’aune de la confron­ta­tion avec l’autre.

Ce qui nous amène à un deuxième as­pect de la ques­tion, lié à la sé­man­tique. « Innover » ren­voie au la­tin in­no­vare (re­nou­ve­ler) et, au­de­là, à no­vare, soit in­ven­ter. À ce stade, on n’in­nove que par rap­port à la «no­va­tion» et l’on ne re­nou­velle que par rap­port à quelque chose d’an­té­rieur. Cette ra­tio­na­li­té re­joint la dis­tinc­tion, clas­sique en so­cio­lo­gie des tech­niques, entre l’in­ven­tion – quelque chose d’in­té­gra­le­ment nou­veau, comme la ra­dio au dé­but du XXE siècle – et l’in­no­va­tion, soit le fait de trou­ver de nou­veaux usages pour des sys­tèmes pré­exis­tants. L’on dis­tingue dé­jà ici la dif­fi­cul­té de l’in­no­va­tion à s’im­po­ser dans le temps : il n’est pas fa­cile de re­nou­ve­ler les usages. L’in­té­gra­tion de la ra­dio dans les chars, dans les an­nées 1930, se pro­duit plus de vingt ans après sa qua­si-sys­té­mi­sa­tion sur les na­vires de guerre. C’est pour­tant cette in­té­gra­tion qui per­met la co­or­di­na­tion des chars al­le­mands en 1940. Quant au GPS, mis en place sans guère convaincre à la fin des an­nées 1970, il fau­dra plus de dix ans avant qu’on lui trouve une uti­li­té dans le gui­dage de mu­ni­tions (1990)… et avant sa gé­né­ra­li­sa­tion (Ko­so­vo, 1999). À ce stade, on peut certes évo­quer « l’in­no­va­tion de rup­ture », en vogue dans les mi­lieux technologiques, mais

La va­leur de l’in­no­va­tion se me­sure à ses ef­fets po­li­ti­co­mi­li­taires concrets. Certes, on peut dire que nombre d’in­no­va­tions ont chan­gé le ca­rac­tère de la guerre, soit sa mor­pho­lo­gie – c’est même le coeur de la lit­té­ra­ture sur l’in­no­va­tion mi­li­taire. Mais ces chan­ge­men ts n’al­tèrent pas la na­ture du phé­no­mène guer­rier.

cette «rup­ture» pose aus­si la ques­tion d’un au­to­cen­trage : on ne rompt que par rap­port à quelque chose de pré­exis­tant. In fine, le pro­blème est donc ce­lui d’une évo­lu­tion de nos propres pra­tiques. Mais là aus­si, on tombe sur l’écueil de la na­ture de la guerre : la va­leur de l’in­no­va­tion se me­sure à ses ef­fets po­li­ti­co­mi­li­taires concrets. Certes, on peut dire que nombre d’in­no­va­tions ont chan­gé le ca­rac­tère de la guerre, soit sa mor­pho­lo­gie – c’est même le coeur de la lit­té­ra­ture sur l’in­no­va­tion mi­li­taire (2). Mais ces chan­ge­ments n’al­tèrent pas la na­ture du phé­no­mène guer­rier : il reste bien, pour re­prendre la dé­fi­ni­tion du gé­né­ral Beaufre, « l’af­fron­te­ment des vo­lon­tés op­po­sées uti­li­sant la force pour ré­soudre leur dif­fé­rend (3) » tout comme elle reste « la conti­nua­tion de la po­li­tique par d’autres moyens ». Il faut donc prendre garde face à l’« eu­pho­rie de l’in­no­va­tion ».

Un troi­sième as­pect est cette fois lié aux conno­ta­tions char­riées par le terme : de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque l’in­no­va­tion? La mi­nistre des Armées, Florence Parly, in­di­quait ain­si au cours des der­nières Uni­ver­si­tés d’été de la Dé­fense, le 5 sep­tembre 2017, que « l’in­no­va­tion ins­pire l’en­semble de la com­mu­nau­té de dé­fense, pour ga­ran­tir la su­pé­rio­ri­té technologique de nos forces sur le ter­rain face à des ad­ver­saires, ac­tuels et po­ten­tiels, de plus en plus ha­biles et in­ven­tifs dans l’uti­li­sa­tion des nou­velles tech­no­lo­gies. L’in­no­va­tion per­met­tra aus­si de ga­gner en ef­fi­cience de nos moyens hu­mains, fi­nan­ciers et in­dus­triels. Elle ti­re­ra pro­fit, en­fin, de la créa­ti­vi­té de notre com­mu­nau­té de dé­fense (4) ». Au-de­là du fac­teur ma­na­gé­rial, la no­tion d’in­no­va­tion est donc d’abord com­prise au re­gard de la tech­no­lo­gie, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle mise en oeuvre par l’ad­ver­saire. Ce der­nier point est im­por­tant : il montre non seu­le­ment la prise en compte de la na­ture dia­lec­tique de la guerre, mais aus­si celle des «tech­no­lo­gies ni­ve­lantes », des tech­no-gué­rillas et des guerres hy­brides (5).

LE RÔLE DE LA TECH­NO­LO­GIE

Reste ce­pen­dant que l’on ne peut, à l’aune de la lit­té­ra­ture, li­mi­ter l’in­no­va­tion au seul do­maine technologique, parce qu’elle in­nerve toutes les di­men­sions de la stra­té­gie, ce qui im­plique son ap­pro­pria­tion doc­tri­nale et or­ga­nique. Elle peut donc se lo­ca­li­ser aux ni­veaux tac­tique et/ou opé­ra­tif et/ou stra­té­gique. De même, pour res­ter dans le seul sec­teur mi­li­taire de la stra­té­gie, elle s’im­misce dans ses di­men­sions opé­ra­tion­nelle, or­ga­nique, dé­cla­ra­toire ou en­core des moyens. Les dé­bats au­tour de la ré­vo­lu­tion mi­li­taire des XVE-XVIE siècles montrent que si la tech­no­lo­gie joue un rôle – en par­ti­cu­lier avec l’arme à feu –, elle ne trouve sa place qu’en rai­son d’évo­lu­tions dans une foule de do­maines : l’état mo­derne col­lec­tant l’im­pôt ; l’évo­lu­tion or­ga­nique des sys­tèmes de forces, no­tam­ment liée à la fin de la féo­da­li­té; les sys­tèmes d’al­liances; les tech­niques de na­vi­ga­tion ma­ri­time ou en­core une or­ga­nique adap­tée avec l’ap­pa­ri­tion de la bri­gade(6). Elle trouve des ra­mi­fi­ca­tions concep­tuelles avec Guibert puis pra­tiques avec Na­po­léon. La grande in­no­va­tion à ce mo­ment n’est pas technologique, mais or­ga­nique : l’ar­mée de masse per­mise par la conscrip­tion – et le na­tio­na­lisme – mène la vie dure aux armées d’an­cien Ré­gime, pro­fes­sion­na­li­sées et par­fois tech­ni­que­ment plus avan­cées que les forces fran­çaises. Elle est aus­si opé­ra­tion­nelle : l’usage de la ma­noeuvre re­pose alors en­core sur les jambes des sol­dats.

Plus près de nous, l’in­ter­pré­ta­tion ota­nienne de la guerre hy­bride met en avant le rôle de la dés­in­for­ma­tion et ren­voie donc à la stra­té­gie dé­cla­ra­toire. La tech­no­lo­gie est, là, pré­exis­tante – les ré­seaux so­ciaux, les Smart­phones, l’in­for­ma­tique, etc. –, mais le coeur de « l’ef­fec­teur in­no­vant » est une vi­sion biai­sée du rap­port à la cri­tique, à l’in­for­ma­tion et aux mé­dias : le doute sys­té­ma­tique de­vient une crise du réel(7). Certes, la pro­pa­gande n’est pas un concept nou­veau ; mais les ré­seaux sont sus­cep­tibles de trans­for­mer tout ci­toyen en ac­teur de ces opé­ra­tions sans même qu’il s’en aper­çoive. C’est une «nou­velle le­vée en masse»(8) face à la­quelle des dé­mo­cra­ties où prime la li­ber­té de l’in­for­ma­tion sont prises au dé­pour­vu et qui montre que les as­pects technologiques sont secondaires.

De plus, li­mi­ter l’in­no­va­tion à la seule ques­tion technologique re­vient à cou­rir le risque

On ne peut, à l’aune de la lit­té­ra­ture, li­mi­ter l’in­no­va­tion au seul do­maine technologique, parce qu’elle in­nerve toutes les di­men­sions de la stra­té­gie, ce qui im­plique son ap­pro­pria­tion doc­tri­nale et or­ga­nique.

de se cou­per des autres do­maines de la stra­té­gie. Une autre le­çon is­sue de la so­cio­lo­gie des tech­niques est ain­si que l’in­no­va­tion n’est pas don­née : une tech­no­lo­gie de rup­ture peut n’avoir au­cun ef­fet pra­tique. Du­rant la guerre de 1870, la France dis­pose bien de mi­trailleuses, une arme avan­cée qui a fait la preuve de son uti­li­té et de ses ef­fets lé­taux du­rant la guerre de Sé­ces­sion amé­ri­caine. Mais, en­core lourdes et en­com­brantes, elles sont mon­tées sur des es­sieux, alors que les rè­gle­ments dis­posent qu’un tel ar­ran­ge­ment res­sor­tit à la ca­té­go­rie de l’ar­tille­rie. Ce qui au­ra pour consé­quence que les mi­trailleuses res­te­ront sur les ar­rières… c’est-à-dire là où elles ne sont d’au­cune uti­li­té. Le pro­blème consiste donc, y com­pris du point de vue stric­te­ment technologique, au­tant à trou­ver «la bonne idée» qu’à se l’ap­pro­prier dans l’en­semble de ses di­men­sions, y com­pris doc­tri­nales et bu­reau­cra­tiques.

On peut éga­le­ment ajou­ter que la tech­no­lo­gie pro­duit l’es­sen­tiel de ses ef­fets au ni­veau tac­tique, soit là où les per­for­mances (por­tée, ef­fets ter­mi­naux, bande pas­sante, etc.) sont le plus ai­sé­ment me­su­rables. Or la guerre est une to­ta­li­té, en par­ti­cu­lier dans une époque mar­quée par les opé­ra­tions ir­ré­gu­lières et l’hy­per­mé­dia­ti­sa­tion : la tac­tique ne suf­fit pas à la vic­toire, si ja­mais elle a un jour suf­fi. Un bon exemple en la ma­tière est l’ar­me­ment gui­dé de pré­ci­sion. Il consti­tue in­du­bi­ta­ble­ment une in­no­va­tion dans les do­maines opé­ra­tion­nels et des moyens ; mais sur le plan stra­té­gique, la pré­ci­sion fi­nit par de­ve­nir ad­dic­tive. De­ve­nue une nor­ma­li­té, elle fait de toute ba­vure une anor­ma­li­té, au risque de la re­mise en cause de la lé­gi­ti­mi­té des ac­tions mi­li­taires (9). C’est le même type de rai­son­ne­ment qui abou­tit à faire du drone – autre in­no­va­tion – la « fi­gure du mal » (10). De fac­to, on ne peut pas at­tendre de la part de l’opi­nion pu­blique des ré­ac­tions in­for­mées alors même que l’on trans­forme la guerre en en­jeu technologique dont l’es­sence tech­nique éloigne le non-spé­cia­liste. In fine, on peut cher­cher à échap­per à sa na­ture, faite de fric­tion, de

La tech­no­lo­gie pro­duit l’es­sen­tiel de ses ef­fets au ni­veau tac­tique, soit là où les per­for­mances (por­tée, ef­fets ter­mi­naux, bande pas­sante, etc.) sont le plus ai­sé­ment me­su­rables. Or la guerre est une to­ta­li­té, en par­ti­cu­lier dans une époque mar­quée par les opé­ra­tions ir­ré­gu­lières et l’hy­per­mé­dia­ti­sa­tion : la tac­tique ne suf­fit pas à la vic­toire, si ja­mais elle a un jour suf­fi.

chaos et d’in­cer­ti­tude quant au ré­sul­tat de ses ac­tions, mais c’est sou­vent pour s’y re­trou­ver confron­té de­re­chef.

Sur­tout, ce n’est pas sur le plan tac­tique que se gagnent les guerres. Con­trai­re­ment à un mythe per­sis­tant, l’ar­mée fran­çaise dis­pose de ma­té­riels avan­cés en 1940 ; par­fois même plus que les forces al­le­mandes(11). De même, en 1945, l’al­le­magne manque moins d’in­no­va­tions technologiques, dans de nom­breux sec­teurs, que d’une stra­té­gie des

moyens so­lide : tout pro­jet po­ten­tiel­le­ment pro­met­teur fait l’ob­jet d’un fi­nan­ce­ment, ce qui em­pêche le plus sou­vent une concen­tra­tion de moyens de plus en plus rares, gage d’ef­fi­ca­ci­té. Her­vé Cou­tau-bé­ga­rie dé­crit bien, en 1983, une pro­blé­ma­tique tou­chant aus­si bien la France de 1940 que l’al­le­magne de 1945, en par­ti­cu­lier « l’ob­ses­sion de la “per­fec­tion­nite” qui fait que l’on ne cesse d’ex­pé­ri­men­ter des pro­to­types sans pas­ser à la pro­duc­tion de sé­rie. Il y a là ma­tière à ré­flexion pour les pla­ni­fi­ca­teurs mi­li­taires, car à en ju­ger par cer­tains dé­bats ac­tuels, no­tam­ment aux États-unis, ces pro­blèmes n’ont rien per­du de leur acui­té (12) ». En 1940 en France comme en 1945 en Al­le­magne, le pro­blème n’est pas ce­lui de la tech­no­lo­gie, mais ce­lui des choix stra­té­giques et doc­tri­naux, des pré­con­cep­tions confi­nant à la croyance (« les Ar­dennes in­fran­chis­sables », « les armes mi­racle ») et des mythes – y com­pris au re­gard de la sous-es­ti­ma­tion ou de la sur­es­ti­ma­tion des ca­pa­ci­tés technologiques de l’en­ne­mi.

Ten­ter d’échap­per à la na­ture de la guerre par la tech­no­lo­gie sou­lève éga­le­ment d’autres ques­tions : l’in­no­va­tion technologique né­ces­site de mo­der­ni­ser et de re­nou­ve­ler les ar­se­naux et in fine de faire preuve d’un «po­si­ti­visme mi­li­taire» où le pro­grès technologique im­plique de ma­nière li­néaire des gains d’ef­fi­ca­ci­té. Ce n’est pas né­ces­sai­re­ment vrai. Outre que plus de qua­li­té si­gni­fie moins de quan­ti­té – au risque «d’armées bon­saïs », à la fois trop pe­tites pour vaincre et trop vul­né­rables à l’at­tri­tion –, les évo­lu­tions gé­nèrent aus­si des vul­né­ra­bi­li­tés, sou­vent sous-es­ti­mées dans «l’eu­pho­rie in­no­va­trice». C’est ty­pi­que­ment le cas du sec­teur cy­ber, qui est por­teur de gains d’ef­fi­cience po­ten­tiels, mais aus­si de risques, y com­pris au ni­veau de la stra­té­gie des moyens. En ef­fet, ce qui est dé­pen­sé dans ces ar­te­facts, le plus gé­né­ra­le­ment pour ac­croître de ma­nière mar­gi­nale l’ef­fi­ca­ci­té des ef­fec­teurs, ne l’est pas né­ces­sai­re­ment pour ces ef­fec­teurs en tant que tels. Sur­tout, la no­tion de «pro­grès» ne va pas sys­té­ma­ti­que­ment dans le sens d’une so­phis­ti­ca­tion ou d’un ac­crois­se­ment des per­for­mances. Le propre des tech­no-gué­rillas contem­po­raines consiste jus­te­ment à cou­pler quan­ti­té et qua­li­té dans ce qui ap­pa­raît comme une « tech­no-ré­gres­sion com­pé­ti­tive » (13).

En fait, elles s’ap­pro­prient des hautes tech­no­lo­gies dont le stade de dé­ve­lop­pe­ment est tel qu’elles sont de­ve­nues ac­ces­sibles… voire dé­pas­sées à nos yeux. C’est le cas des or­di­na­teurs, des ré­seaux de com­mu­ni­ca­tion ou des drones com­mer­ciaux, mais aus­si du mis­sile an­ti­char. La va­riable dé­ter­mi­nante pour ces ac­teurs est l’er­go­no­mie des sys­tèmes, qui leur per­met une ap­pro­pria­tion ra­pide et/ou une mi­li­ta­ri­sa­tion ai­sée. En ce sens, il y a sans doute mal­donne à consi­dé­rer que «la très haute tech­no­lo­gie » est in­no­vante per se. À la fin de la féo­da­li­té, c’est le che­va­lier en tant que sys­tème d’armes qui re­pré­sente la plus haute tech­no­lo­gie : les ar­mures ont consi­dé­ra­ble­ment évo­lué, selles et étriers lui donnent la pos­si­bi­li­té de com­battre en mou­ve­ment. Dans le même temps, outre la dif­fi­cul­té de l’en­traî­ne­ment se pose la ques­tion du sta­tut so­cial : la che­va­le­rie n’est pas ac­ces­sible à tous. Com­pa­ra­ti­ve­ment, les dé­buts de l’arme à feu sont mo­destes. La mau­vaise qua­li­té de l’arme, le temps de re­char­ge­ment, la ma­ni­pu­la­tion de poudres ne to­lé­rant pas la pluie, la faible por­tée et une pré­ci­sion re­la­tive ne plaident pas en sa fa­veur. Pour au­tant, elle peut être uti­li­sée par le plus grand nombre, et bien plus ra­pi­de­ment que pour for­mer un ar­cher.

Ce dé­tour his­to­rique per­met éga­le­ment de me­su­rer la glo­ba­li­té que de­vrait re­pré­sen­ter une in­no­va­tion. La lit­té­ra­ture la concer­nant est ain­si sans ap­pel : un consen­sus est ra­pi­de­ment ap­pa­ru, et n’a pas été re­mis en cause, au­tour de la né­ces­si­té de pen­ser l’in­no­va­tion au­tour du trip­tyque « tech­no­lo­gie-or­ga­ni­sa­tion-doc­trine ». Pour qu’elle pro­duise l’en­semble de ses ef­fets, au­cune des di­men­sions d’une in­no­va­tion ne doit être mi­no­rée, tout comme au­cune ne doit prendre le pas sur l’autre, sous peine d’une non-ex­ploi­ta­tion. Qu’une in­no­va­tion soit d’es­sence technologique (l’avion dans le ta­bleau p. 44), or­ga­nique (la le­vée en masse) ou doc­tri­nale (la guerre de ma­noeuvre au XXE siècle), au­cune des di­men­sions ne peut être igno­rée, sous peine d’un échec.

POUR­QUOI INNOVER ?

Reste dès lors une ques­tion moins évi­dente qu’il n’y pa­raît : pour­quoi innover? Fon­ciè­re­ment, l’in­no­va­tion re­cherche des gains de deux na­tures :

• des gains d’ef­fi­cience, ce qui consiste en l’op­ti­mi­sa­tion de ce que l’on a. C’est ty­pi­que­ment le cas de la nu­mé­ri­sa­tion des forces, qui per­met une ren­ta­bi­li­sa­tion des équi­pe­ments et struc­tures de forces dis­po­nibles, sans que celles-ci connaissent de chan­ge­ments fon­da­men­taux ;

Outre que plus de qua­li­té si­gni­fie moins de quan­ti­té – au risque « d’armées bon­saïs », à la fois trop pe­tites pour vaincre et trop vul­né­rables à l’at­tri­tion –, les évo­lu­tions gé­nèrent aus­si des vul­né­ra­bi­li­tés, sou­vent sous-es­ti­mées dans « l’eu­pho­rie in­no­va­trice ».

• des gains d’ef­fi­ca­ci­té, ce qui consiste en des chan­ge­ments plus pro­fonds. Un bon exemple est l'in­tro­duc­tion et l'en­trée en ser­vice, dans les an­nées 1970 et 1980, de chars dont les conduites de tir per­met­taient une sta­bi­li­sa­tion de l’ar­me­ment et le tir en mou­ve­ment. Les taux d’échanges – nombre d’en­gins en­ne­mis per­dus/ami mis hors de com­bat – se sont alors consi­dé­ra­ble­ment ac­crus.

La confu­sion entre ces deux as­pects est fré­quente et peut se com­prendre dès lors qu’ils s’in­ter­pé­nètrent, en par­ti­cu­lier dès qu’il est ques­tion d’ef­fi­ca­ci­té. Pou­voir dé­truire plus de chars en­ne­mis n’est d’au­cune uti­li­té si l’ef­fi­cience de la lo­gis­tique des mu­ni­tions et du car­bu­rant n’est pas amé­lio­rée. L’af­faire est d’au­tant plus com­plexe que c’est dans la réa­li­té des opé­ra­tions que l’on constate la concré­ti­sa­tion des in­no­va­tions : dé­duc­tion doit donc être faite d’éven­tuels ef­fets per­vers. Plus lar­ge­ment, c’est l’ef­fi­ca­ci­té qui consti­tue le Graal de l’in­no­va­tion : c’est elle qui pro­duit les ef­fets mi­li­taires – et donc po­li­tiques – les plus no­toires. Certes, on peut ar­guer que l’in­no­va­tion a d’autres qua­li­tés, comme celle de sou­te­nir la BITD (Base In­dus­trielle et Technologique de Dé­fense), avec à la clé de pos­sibles ex­por­ta­tions ; ou en­core le fait d’im­po­ser de nou­velles pra­tiques dans les re­la­tions entre l’état, ses agences et l’in­dus­trie. En soi, c’est évi­dem­ment po­si­tif, pour peu ce­pen­dant que l’on ne perde pas de vue la fi­na­li­té de l’in­no­va­tion pour le sec­teur mi­li­taire, et que des bud­gets tout juste suf­fi­sants ne soient pas af­fec­tés au sou­tien de la stra­té­gie éco­no­mique na­tio­nale au dé­tri­ment de la stra­té­gie des moyens mi­li­taires.

Re­ve­nir à la fi­na­li­té mi­li­taire im­plique donc de re­voir le rôle de l’in­no­va­tion, qui n’est qu’une com­po­sante dans l’ef­fi­ca­ci­té mi­li­taire. Son élé­ment pre­mier n’est pas, de ce point de vue, l’in­no­va­tion per se, mais l’adap­ta­tion. C’est cette der­nière qui est le fac­teur cen­tral de la vic­toire. Or l’adap­ta­tion n’est pas don­née : elle né­ces­site de com­prendre le contexte so­cio­po­li­tique, mais, sur­tout, l’en­ne­mi et le ca­rac­tère des opé­ra­tions mi­li­taires. Ce n’est qu’à ce stade que l’on peut dé­ter­mi­ner ce qu’est une in­no­va­tion. Exemple par l’ab­surde, une tête nu­cléaire mi­nia­tu­ri­sée de 10 Mt consti­tue­rait in­du­bi­ta­ble­ment une in­no­va­tion du point de vue du Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique. Mais consti­tue­rait-elle une in­no­va­tion pour les forces et le ni­veau po­li­tique? À cet égard, sans doute faut-il rap­pe­ler que les armées sont na­tu­rel­le­ment des creu­sets d’in­no­va­tion, pré­ci­sé­ment parce qu’elles sont à la re­cherche per­ma­nente d’adap­ta­tion. Un sys­tème comme ATLAS (Au­to­ma­ti­sa­tion des Tirs et Liai­sons de l’ar­tille­rie Sol/sol), ap­pa­ru dans les an­nées 1980, reste in­no­vant : ses évo­lu­tions conti­nuent d’en faire un op­ti­mum technologique. Les exemples four­millent, y com­pris ve­nus de sous-of­fi­ciers – l’évo­lu­tion du gi­let pare-balles par exemple (14). Ces deux exemples, à cet égard, montrent que der­rière «la bonne idée», l’es­sen­tiel reste la ma­nière dont celle-ci par­vient à s’im­po­ser, ce qui im­plique de re­con­si­dé­rer la gou­ver­nance de la stra­té­gie des moyens.

Notes

(1) Voir Jo­seph Hen­ro­tin, « De la du­ra­bi­li­té de la puis­sance mi­li­taire fran­çaise », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale,

hors-sé­rie no 31, août-sep­tembre 2013; Be­noist Bi­han, « Le vide stra­té­gique fran­çais à la lu­mière du livre blanc 2013 »,

Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 93, juin 2013; Florent de Saint Vic­tor, « Guerre des chiffres et chiffres de guerre »,

Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 62, sep­tembre 2010. (2) Voir no­tam­ment Ste­phen Pe­ter Ro­sen, Win­ning the Next War. In­no­va­tion and the Mo­dern Mi­li­ta­ry, Cor­nell Uni­ver­si­ty Press, Itha­ca, 1994; William­son R. Mur­ray et Al­lan R. Millett (dir.), Mi­li­ta­ry In­no­va­tion in the In­ter­war Pe­riod, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, Cam­bridge, 1996; Ter­ry Pierce, War­figh­ting and Dis­rup­tive Tech­no­lo­gies, Rout­ledge, Londres, 2004; Emi­ly O. Gold­man et Les­li C. Elia­son (dir.), The Dif­fu­sion of

L’adap­ta­tion n’est pas don­née : elle né­ces­site de com­prendre le contexte so­cio­po­li­tique et, sur­tout, l’en­ne­mi et le ca­rac­tère des opé­ra­tions mi­li­taires. Ce n’est qu’à ce stade que l’on peut dé­ter­mi­ner ce qu’est une in­no­va­tion.

Mi­li­ta­ry Tech­no­lo­gies and Ideas, Stan­ford Uni­ver­si­ty Press, Stan­ford, 2003; Di­ma Adam­sky, K‎ jell Inge Bjer­ga (dir.),

Con­tem­po­ra­ry Mi­li­ta­ry In­no­va­tion. Bet­ween An­ti­ci­pa­tion and Adap­ta­tion, Rout­ledge, Londres, 2012.

(3) An­dré Beaufre, In­tro­duc­tion à la stra­té­gie, Ifri/eco­no­mi­ca, Pa­ris, 1985, p. 16.

(4) « Dis­cours de clô­ture de Florence Parly – Uni­ver­si­té d’été de la Dé­fense 2017 », 5 sep­tembre 2017 (https://www.de­fense.gouv.fr/salle-de-presse/tout-dis­cours/dis­cours-de-clo­ture-de-florence-parly-uni­ver­site-d-ete-de-la-de­fense-2017). (5) Soit des thé­ma­tiques que nos lec­teurs connaissent bien : de­puis 2006, tous au­teurs confon­dus, une cen­taine d’ar­ticles sont re­ve­nus, à un titre ou un autre, sur ces ques­tions.

(6) Voir no­tam­ment tout le dé­bat au­tour de : Geof­frey Par­ker, Mi­li­ta­ry In­no­va­tion and the Rise of the West 1500-1800, 2e éd., Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, Cam­bridge, 1996.

(7) Voir en par­ti­cu­lier l’ex­cellent ar­ticle d’oli­vier Sch­mitt, « “Je ne fais que po­ser des ques­tions”. La Crise épis­té­mo­lo­gique, le doute sys­té­ma­tique et leurs consé­quences po­li­tiques »,

Frag­ments sur les temps pré­sents, 15 juin 2018 (https:// temps­pre­sents.com/2018/06/15/je-ne-fais-que-po­ser-des­ques­tions-la-crise-epis­te­mo­lo­gique-le-doute-sys­te­ma­ti­queet-leurs-conse­quences-po­li­tiques/).

(8) An­drey K. Cro­nin, « Cy­ber-mo­bi­li­za­tion: The New Le­vée en Masse », Pa­ra­me­ters, été 2006.

(9) Jo­seph Hen­ro­tin, « So­cio­lo­gie de la bombe gui­dée. Les pa­ra­doxes de la pré­ci­sion », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 117, sep­tembre 2015.

(10) Jo­seph Hen­ro­tin, « Le drone, fi­gure aé­rienne du mal? Trois re­marques sur les dé­bats en­tou­rant les drones ar­més »,

Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, hors-sé­rie no 30, juin-juillet 2013 et « Les ro­bots de com­bat vont-ils mas­sa­crer l’hu­ma­ni­té (et les pe­tits chats)? So­cio­lo­gie d’un dé­bat non in­for­mé »,

Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 132, no­vembre-dé­cembre 2017.

(11) Sté­phane Fer­rard. Les ma­té­riels de l’ar­mée de terre fran­çaise. 1940, T. 1, La­vau­zelle, Pa­ris, 1982.

(12) Her­vé Cou­tau-bé­ga­rie, « Les ma­té­riels de l’ar­mée de terre fran­çaise. 1940, T. 1 » (compte-ren­du), Po­li­tique étran­gère, 1983/4, p. 1048.

(13) Oli­vier Zajec, « Re­cen­sion. L’hy­bri­da­tion, une ten­dance stra­té­gique uni­ver­selle? », Stra­té­gique, no 108, 2015/1.

(14) Fa­brice Ri­bere, « La vé­ri­table “pe­tite his­toire” du gi­let pare-balles fran­çais », Dé­fense & Sé­cu­ri­té In­ter­na­tio­nale, no 85, oc­tobre 2012.

(© Laurent Gui­char­don/mb­da)

Pho­to ci-des­sus : Es­sais du mis­sile MMP. Le pa­nel ac­cru d’op­tions tac­tiques qu’il offre à ses uti­li­sa­teurs consti­tue de fac­to une in­no­va­tion.

(© Thales)

Le ra­dar GM200. Les lo­giques ac­tuelles sont cen­trées sur la re­cherche d’ef­fi­cience des forces.

(© US Air Force)

L’in­no­va­tion der­rière la guerre blin­dée n’est pas uni­que­ment liée aux ma­té­riels : c’est sur­tout leur co­or­di­na­tion qui im­porte, et l’ex­ploi­ta­tion de leurs pos­si­bi­li­tés tac­tiques. Avec, par­fois, une sur­es­ti­ma­tion des ef­fets : ici, des chars sud-viet­na­miens sur­vo­lés par des Sky­rai­der amé­ri­cains.

(© US Air Force)

L’hé­li­co­ptère est une in­no­va­tion de pre­mier plan, mais s’est heur­té à la bu­reau­cra­tie : les pre­miers es­sais d’opé­ra­tions com­bi­nant ap­pa­reils d’at­taque et de tran­sport par Hut­ton et Van­der­pool en 1956 ont dû at­tendre presque dix ans avant d’être conver­tis or­ga­ni­que­ment avec la 1st Air­cav.

(© US Ar­my)

L’in­no­va­tion n’est pas tou­jours un suc­cès là où on l’at­tend : les ca­nons à par­ti­cules en­vi­sa­gés dans les an­nées 1980 n’ont pas vu le jour. En re­vanche, les ca­pa­ci­tés de cal­cul qu’ils de­man­daient ont per­mis des per­cées dans le sec­teur de l’in­for­ma­tique ci­vile.

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