L’AL­LE­MAGNE ET LA CO­OPÉ­RA­TION MI­LI­TAIRE EU­RO­PÉENNE : ENTRE VOLONTARISME ET CONTRAINTES

L’AL­LE­MAGNE ET LA CO­OPÉ­RA­TION MI­LI­TAIRE EU­RO­PÉENNE

DSI Hors-Série - - SOMMAIRE - Del­phine DESCHAUX-DUTARD

Comme ses par­te­naires eu­ro­péens, l’al­le­magne doit faire face au­jourd’hui à d’im­por­tants défis de sé­cu­ri­té glo­baux. Plus pré­ci­sé­ment, comme le dé­montrent la crise en Ukraine au­tour de l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie, le conflit sy­rien, le ter­ro­risme mon­dial ou l’af­flux mi­gra­toire ces der­nières an­nées, au­cun État eu­ro­péen n’est dé­sor­mais en me­sure d’agir seul.

La po­li­tique eu­ro­péenne de dé­fense, avec l’adop­tion en dé­cembre 2017 de la Co­opé­ra­tion struc­tu­rée per­ma­nente et le lan­ce­ment le 25 juin 2018 de l’initiative eu­ro­péenne d’in­ter­ven­tion vou­lue par le pré­sident Ma­cron, offre pour ce faire un cadre sti­mu­lant et né­ces­saire à l’al­le­magne pour coo­pé­rer avec ses par­te­naires. Mais la co­opé­ra­tion mi­li­taire de l’al­le­magne avec les autres pays du conti­nent est loin de se can­ton­ner à la seule Po­li­tique de Sé­cu­ri­té et de Dé­fense Com­mune (PSDC) et s’ins­crit éga­le­ment à la fois dans le cadre de L’OTAN et dans un cadre bi­la­té­ral avec des par­te­naires pri­vi­lé­giés. Si l’ob­jec­tif prin­ci­pal de la po­li­tique al­le­mande de dé­fense et de sé­cu­ri­té reste d’as­su­rer la pro­tec­tion et la sé­cu­ri­té des ci­toyens al­le­mands, cet ob­jec­tif passe né­ces­sai­re­ment par le mul­ti­la­té­ra­lisme et la co­opé­ra­tion avec les États par­te­naires.

Par ailleurs, le Brexit et l’ar­ri­vée de Do­nald Trump à la Mai­son Blanche ont sou­le­vé des in­cer­ti­tudes bien prises en compte par le gou­ver­ne­ment al­le­mand ces deux der­nières an­nées : l’en­jeu est au­jourd’hui pour l’al­le­magne de dé­mon­trer aux autres États eu­ro­péens qu’elle est un par­te­naire fiable et vo­lon­taire, apte à en­dos­ser au be­soin un lea­der­ship qui va de pair avec son poids éco­no­mique et po­li­tique en Eu­rope. Il s’agit ain­si tout d’abord d’exa­mi­ner comment l’al­le­magne conçoit la dé­fense eu­ro­péenne (PSDC), ain­si que la co­opé­ra­tion mi­li­taire avec ses par­te­naires eu­ro­péens (au sein de L’OTAN et dans le cadre bi­la­té­ral). Pour au­tant, entre le volontarisme po­li­tique af­fi­ché et la pra­tique, il n’est pas cer­tain que l’al­le­magne jouisse des cou­dées franches pour pou­voir réa­li­ser ses am­bi­tions. Il im­porte ain­si de poin­ter aus­si quelques contraintes po­li­tiques, ins­ti­tu­tion­nelles et opé­ra­tion­nelles par­ti­cu­liè­re­ment pré­gnantes qui peuvent rendre com­plexe la co­opé­ra­tion mi­li­taire avec ce par­te­naire.

Le Brexit et l’ar­ri­vée de Do­nald Trump à la Mai­son Blanche ont sou­le­vé des in­cer­ti­tudes bien prises en compte par le gou­ver­ne­ment al­le­mand ces deux der­nières an­nées : l’en­jeu est au­jourd’hui pour l’al­le­magne de dé­mon­trer aux autres États eu­ro­péens qu’elle est un par­te­naire fiable et vo­lon­taire.

L’AL­LE­MAGNE ET LA PSDC

L’al­le­magne, tout comme la France, est de­puis les ori­gines de la Po­li­tique Étran­gère et de Sé­cu­ri­té Com­mune (PESC), lan­cée par le biais du trai­té de Maas­tricht, un dé­fen­seur du dé­ve­lop­pe­ment et de l’ap­pro­fon­dis­se­ment de l’ac­tion ex­té­rieure de L’UE, et no­tam­ment de sa po­li­tique de dé­fense (PSDC). En ef­fet, dès le dé­but des an­nées 1990, Ber­lin et Pa­ris avaient lan­cé des ini­tia­tives dans le sens

d’une co­opé­ra­tion mi­li­taire eu­ro­péenne hors OTAN, avec la créa­tion de l’eu­ro­corps en 1992 no­tam­ment. Ain­si, les gou­ver­ne­ments al­le­mands suc­ces­sifs de­puis les an­nées 1990 ont plai­dé en fa­veur d’un ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés mi­li­taires eu­ro­péennes, no­tam­ment des ca­pa­ci­tés de pla­ni­fi­ca­tion. L’un des ar­gu­ments clés, outre l’im­por­tance ac­cor­dée à la no­tion d’au­to­no­mie stra­té­gique eu­ro­péenne telle qu’elle est mise en avant par la Stra­té­gie glo­bale de sé­cu­ri­té de L’UE adop­tée en juin 2016 et pous­sée par le gou­ver­ne­ment fran­çais d’em­ma­nuel Ma­cron, est la réa­li­sa­tion d’éco­no­mies d’échelle ren­due pos­sible par une co­opé­ra­tion plus ef­fi­cace entre par­te­naires eu­ro­péens.

La PSDC est perçue par Ber­lin comme un moyen de faire pro­gres­ser la construc­tion eu­ro­péenne tout en per­met­tant pro­gres­si­ve­ment à l’al­le­magne de nor­ma­li­ser sa po­li­tique étran­gère et de dé­fense et de prendre da­van­tage de res­pon­sa­bi­li­tés in­ter­na­tio­nales (1). L’ob­jec­tif est éga­le­ment de réa­li­ser des éco­no­mies d’échelle en co­opé­rant da­van­tage, même si, une fois l’amorce des pro­jets de­ve­nue concrète, les di­ver­gences des mo­dèles éco­no­miques dans le do­maine de l’ar­me­ment ne manquent pas de com­plexi­fier la co­opé­ra­tion. L’al­le­magne fait d’ailleurs par­tie du noyau dur de pays qui ont po­li­ti­que­ment por­té la PSDC et l’en­semble des ini­tia­tives al­lant dans le sens de son ren­for­ce­ment de­puis les an­nées 2000, tant du point de vue opé­ra­tion­nel (opé­ra­tions mi­li­taires de L’UE, grou­pe­ments tac­tiques créés en 2005, Co­opé­ra­tion struc­tu­rée per­ma­nente adop­tée en dé­cembre 2017, ca­pa­ci­té au­to­nome de pla­ni­fi­ca­tion pour des opé­ra­tions non exé­cu­tives (ou MPCC) adop­tée en juin 2017 (2)) que du point de vue in­dus­triel et fi­nan­cier (Agence eu­ro­péenne de dé­fense, mé­ca­nisme Athé­na(3), Fonds eu­ro­péen de dé­fense, co­opé­ra­tions in­dus­trielles avec la France no­tam­ment…). De même, l’al­le­magne, mal­gré son op­po­si­tion ini­tiale au pro­jet, a re­joint le 25 juin 2018 l’initiative eu­ro­péenne d’in­ter­ven­tion lan­cée par la France, à la suite du dis­cours du pré­sident Ma­cron à la Sor­bonne en sep­tembre 2017(4). Si l’union eu­ro­péenne ap­pa­raît comme un cadre de co­opé­ra­tion mi­li­taire pri­vi­lé­gié, l’al­le­magne mène éga­le­ment en pa­ral­lèle d’im­por­tantes co­opé­ra­tions de dé­fense avec ses par­te­naires tant dans le cadre de L’OTAN que dans le cadre bi­la­té­ral, en par­ti­cu­lier avec la France.

L’AL­LE­MAGNE ET LA CO­OPÉ­RA­TION MI­LI­TAIRE EN EU­ROPE

L’OTAN de­meure la pierre an­gu­laire de la sé­cu­ri­té al­le­mande, ain­si que la ga­ran­tie ul­time de sé­cu­ri­té en Eu­rope : cet élé­ment ap­pa­raît dans tous les textes of­fi­ciels al­le­mands re­la­tifs à cette ques­tion, y com­pris dans le ré­cent livre blanc de la dé­fense pu­blié en juillet 2016. Il s’agit ain­si pour Ber­lin de ren­for­cer la PSDC afin de mon­trer que les Eu­ro­péens sont des al­liés fiables, même si de­puis l’avè­ne­ment de Do­nald Trump à la Mai­son Blanche et l’in­cer­ti­tude qui pèse sur la te­neur exacte de l’en­ga­ge­ment amé­ri­cain au sein de l’al­liance at­lan­tique dans les an­nées à ve­nir il im­porte main­te­nant da­van­tage pour les élites po­li­ti­co-mi­li­taires al­le­mandes de pou­voir comp­ter sur les Eu­ro­péens au sein de l’al­liance (5). L’al­le­magne s’est ain­si pla­cée en tête de pont pour pro­mou­voir le concept de na­tion-cadre (FNC) au sein de L’OTAN en 2013-2014, et a no­tam­ment di­ri­gé un ba­taillon de L’OTAN en Li­tua­nie dans le cadre de la ré­as­su­rance de l’al­liance au­près des pays baltes(6). Dès le dé­but des an­nées 2000, Ber­lin avait d’ailleurs for­te­ment sou­te­nu le mou­ve­ment d’élar­gis­se­ment de L’OTAN à l’est en ar­guant que le pro­ces­sus per­met­tait de sta­bi­li­ser les pays d’eu­rope cen­trale et orien­tale. La po­li­tique de dé­fense al­le­mande vise au­jourd’hui à ac­croître et amé­lio­rer la co­opé­ra­tion UE-OTAN, no­tam­ment dans un sou­ci de ra­tio­na­li­sa­tion des forces et des bud­gets dis­po­nibles. Dans cette pers­pec­tive, le re­tour de la France dans les struc­tures mi­li­taires in­té­grées de L’OTAN en 2009 a été per­çu très po­si­ti­ve­ment à Ber­lin. De même, l’al­le­magne a ac­ti­ve­ment pris part à l’opé­ra­tion de L’OTAN en Af­gha­nis­tan (FIAS, 2003-2014), avec néan­moins d’im­por­tants ca­veats sur les zones de dé­ploie­ment et les règles d’en­ga­ge­ment de ses sol­dats. En jan­vier 2019, Ber­lin pren­dra la tête de la force opé­ra­tion­nelle in­te­rar­mées à très haut ni­veau de pré­pa­ra­tion (VJTF) de L’OTAN, consti­tuée dans le cadre de la force de ré­ac­tion ra­pide de L’OTAN (NRF) après l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie en 2014 (7).

En de­hors de L’OTAN, l’al­le­magne en­tre­tient des co­opé­ra­tions mi­li­taires pri­vi­lé­giées avec cer­tains de ses par­te­naires eu­ro­péens, au pre­mier rang des­quels la France. La co­opé­ra­tion mi­li­taire fran­co-al­le­mande ré­sulte du trai­té de l’élysée si­gné le 22 jan­vier 1963 entre les deux États. Ce trai­té pré­voit en ef­fet un vo­let spé­ci­fique de co­opé­ra­tion dans le do­maine de la dé­fense re­po­sant sur trois points :

Cette co­opé­ra­tion pri­vi­lé­giée avec la France se pré­sente comme un socle pour la co­opé­ra­tion mi­li­taire eu­ro­péenne, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le cadre de L’UE. Elle a pro­duit à la fois des ca­pa­ci­tés opé­ra­tion­nelles communes (bri­gade et force na­vale fran­coal­le­mandes, Eu­ro­corps) et des ma­té­riels.

• une ré­flexion en com­mun sur le plan de la stra­té­gie et de la tac­tique ;

• des échanges de per­son­nels entre les deux armées, et no­tam­ment entre les écoles mi­li­taires des deux pays ;

• une co­opé­ra­tion plus pous­sée en ma­tière d’ar­me­ment.

C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’a eu lieu la ren­contre fran­co-al­le­mande du 13 juillet 2017 lors de la­quelle le pré­sident Ma­cron et la chan­ce­lière Mer­kel ont an­non­cé, entre autres, leur vo­lon­té de dé­ve­lop­per un avion de com­bat com­mun aux deux États. Cette co­opé­ra­tion pri­vi­lé­giée avec la France se pré­sente comme un socle pour la co­opé­ra­tion mi­li­taire eu­ro­péenne, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le cadre de L’UE. Elle a pro­duit à la fois des ca­pa­ci­tés opé­ra­tion­nelles communes (bri­gade et force na­vale fran­co-al­le­mandes, Eu­ro­corps) et des ma­té­riels(8). L’avion de com­bat qui se­ra pro­duit en com­mun par Air­bus et Das­sault dans les an­nées à ve­nir, sous le lea­der­ship in­dus­triel de la France, contri­bue­ra au Sys­tème de Com­bat Aérien Fu­tur (SCAF) et se­ra des­ti­né aus­si bien à l’équi­pe­ment des armées de l’air fran­çaise et al­le­mande qu’à l’ex­por­ta­tion. De la même fa­çon, la France et l’al­le­magne se sont en­ga­gées sur la voie de la créa­tion d’un drone eu­ro­péen com­mun (MALE), avec néan­moins une di­ver­gence no­table sur la ques­tion de l’ar­me­ment de ce drone (la France sou­haite un drone ar­mé, tan­dis que l’al­le­magne sou­haite un drone des­ti­né au ren­sei­gne­ment mi­li­taire uni­que­ment) (9). Outre la France, l’al­le­magne dé­ve­loppe des co­opé­ra­tions de dé­fense spé­ci­fiques avec ses voi­sins et en par­ti­cu­lier la Po­logne (dans le cadre du Triangle de Wei­mar qui ras­semble Pa­ris, Ber­lin et Var­so­vie), ain­si qu’avec les Pays-bas, la Ré­pu­blique tchèque et la Rou­ma­nie. Dans le cas de ces trois der­niers par­te­naires, cette co­opé­ra­tion prend la forme d’une in­té­gra­tion d’uni­tés mi­li­taires au sein d’uni­tés de la Bun­des­wehr sous com­man­de­ment al­le­mand(10). L’al­le­magne en­tend ain­si contri­buer à créer une pla­te­forme (hub) mi­li­taire en Eu­rope, per­met­tant de tra­vailler à une plus grande in­ter­opé­ra­bi­li­té entre al­liés, mais éga­le­ment à un par­tage des res­sources.

Pour au­tant, l’ac­ti­visme de l’al­le­magne en ma­tière de co­opé­ra­tion mi­li­taire en Eu­rope se heurte à des contraintes non né­gli­geables qui risquent de di­mi­nuer l’ef­fi­ca­ci­té at­ten­due de cette co­opé­ra­tion.

DES CONTRAINTES PO­LI­TIQUES, INS­TI­TU­TION­NELLES ET OPÉ­RA­TION­NELLES IM­POR­TANTES

La po­li­tique de dé­fense al­le­mande fait l’ob­jet d’un dé­bat po­li­tique vi­gou­reux à Ber­lin. De plus, l’opi­nion pu­blique al­le­mande de­meure au­jourd’hui en­core ré­ti­cente à l’usage de la force ar­mée : si 60 % des ci­toyens in­ter­ro­gés sont fa­vo­rables à un en­ga­ge­ment de l’al­le­magne dans la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale, ils sont en­core as­sez lar­ge­ment ré­ti­cents (34 %) à un en­ga­ge­ment des sol­dats al­le­mands dans des opé­ra­tions de com­bat(11). C’est d’ailleurs l’une des rai­sons qui avaient pous­sé la chan­ce­lière à re­fu­ser une in­ter­ven­tion mi­li­taire sous ban­nière eu­ro­péenne en Li­bye en 2011.

En outre, concer­nant l’usage de la force mi­li­taire, le fonc­tion­ne­ment po­li­tique in­terne pèse sur la pos­si­bi­li­té d’em­ploi de la Bun­des­wehr en de­hors du ter­ri­toire al­le­mand dans la me­sure où le gou­ver­ne­ment de coa­li­tion pro­duit le plus sou­vent un mi­nistre des Af­faires étran­gères de cou­leur po­li­tique dif­fé­rente du mi­nistre de la Dé­fense, ce qui com­plique les dis­cus­sions en la ma­tière. C’est le cas de la Grande Coa­li­tion ac­tuelle (Gro­ko), avec une mi­nistre de la Dé­fense conser­va­trice (Ur­su­la von der Leyen) et un mi­nistre des Af­faires étran­gères so­cial­dé­mo­crate (Hei­ko Maas), dans un contexte de fortes ten­sions in­ternes à la coa­li­tion. Par ailleurs, la po­li­tique de dé­fense al­le­mande est tra­di­tion­nel­le­ment ba­sée sur une culture de la re­te­nue, et de la ré­ti­cence à l’usage de la force mi­li­taire. Les rai­sons sont es­sen­tiel­le­ment à re­cher­cher dans l’his­toire al­le­mande. Ain­si, le Bun­des­tag doit ap­prou­ver tout en­ga­ge­ment de l’ar­mée al­le­mande

dans une opé­ra­tion ex­té­rieure, qu’elle soit mi­li­taire ou hu­ma­ni­taire(12). En­fin, le contexte po­li­tique al­le­mand, après les élec­tions de sep­tembre 2017 et les cinq mois de trac­ta­tions po­li­tiques né­ces­saires à la mise en place de l’ac­tuelle Grande Coa­li­tion, risque de rendre com­pli­quée la réa­li­sa­tion des am­bi­tions af­fi­chées au­pa­ra­vant, en par­ti­cu­lier concer­nant la hausse du bud­get al­le­mand de dé­fense en vue d’at­teindre le stan­dard de 2 % du PIB fixé par L’OTAN. La chan­ce­lière a d’ailleurs évo­qué le 12 juin 2018 un ob­jec­tif de 1,5 % du PIB d’ici à 2025. En ef­fet, un rap­port très cri­tique pro­duit par le com­mis­saire al­le­mand aux forces armées, Hans-pe­ter Bar­tels, en fé­vrier 2018 est ve­nu dé­men­tir une grande par­tie des an­nonces faites de­puis 2016, no­tam­ment sur la ques­tion de la hausse du bud­get de dé­fense (1,15% en 2020 avec 44 mil­liards). Il évoque éga­le­ment la gra­vi­té de l’ob­so­les­cence des ma­té­riels mi­li­taires al­le­mands, le manque criant d’en­ca­dre­ment de la Bun­des­wehr (avec près de 21 000 postes d’of­fi­ciers et sou­sof­fi­ciers non pour­vus) et va jus­qu’à mettre en doute sa pos­si­bi­li­té d’em­ploi en l’état ac­tuel de la si­tua­tion(13). En outre, l’ac­cord de gou­ver­ne­ment (Koa­li­tions­ver­trag) a dé­fi­ni une po­li­tique res­tric­tive d’ex­por­ta­tion d’armements, qui pour­rait mettre en dif­fi­cul­té la vente des armements pro­duits en com­mun, no­tam­ment avec la France. En ef­fet, l’ac­cord pré­voit une res­tric­tion des ventes d’armes aux pays hors UE et hors OTAN, ou qui n’ont pas des stan­dards si­mi­laires.

Dès lors, s’il semble évident ces der­nières an­nées que l’al­le­magne en­tend jouer un rôle im­por­tant dans la co­opé­ra­tion mi­li­taire eu­ro­péenne, sa po­si­tion semble au mieux celle d’un «lea­der par dé­faut» au sein du ré­seau com­plexe des co­opé­ra­tions mi­li­taires entre par­te­naires eu­ro­péens (14). Si les contraintes ne manquent pas pour en faire un par­te­naire de co­opé­ra­tion flexible, il n’en reste pas moins que l’al­le­magne semble avoir à coeur de rendre plus ef­fi­cace la co­opé­ra­tion en ma­tière de ca­pa­ci­tés mi­li­taires eu­ro­péennes, tant au sein de L’UE qu’au sein de L’OTAN, dans un cli­mat de­ve­nu plus fa­vo­rable à l’ap­pro­fon­dis­se­ment de la dé­fense eu­ro­péenne de­puis 2016, et afin de faire face aux en­jeux mi­li­taires mul­tiples qui se posent du­ra­ble­ment aux pays eu­ro­péens.

Notes

(1) Hans Stark, « La fin de la “culture de la re­te­nue”? La po­li­tique étran­gère de l’al­le­magne sous le gou­ver­ne­ment Mer­kel III », Al­le­magne d’au­jourd’hui, no 222, oc­tobre-dé­cembre 2017, p. 59-67.

(2) L’exemple du MPCC est ins­truc­tif. L’idée d’un état-ma­jor de com­man­de­ment eu­ro­péen re­monte en réa­li­té à la pro­po­si­tion for­mu­lée en 2003 à Ter­vu­ren par la France, l’al­le­magne, la Bel­gique et les Pays-bas, dans le contexte de la guerre en Irak et de la di­vi­sion eu­ro­péenne sur le su­jet, lors du «Som­met des Cho­co­la­tiers» : l’initiative avait alors été blo­quée par le Royaume-uni, sou­cieux de li­mi­ter la ca­pa­ci­té de L’UE à agir mi­li­tai­re­ment sans L’OTAN.

(3) Créé en 2004, ce mé­ca­nisme per­met de prendre en charge 10% des coûts communs af­fé­rents aux opé­ra­tions mi­li­taires de L’UE, qui ne peuvent pas être fi­nan­cées par le bud­get com­mu­nau­taire con­trai­re­ment aux mis­sions ci­viles qui bé­né­fi­cient de la ligne bud­gé­taire al­louée à la PESC dans le bud­get de L’UE.

(4) Charles-al­bert Ba­reth, « Huit pays ral­lient l’initiative eu­ro­péenne d’in­ter­ven­tion vou­lue par la France », La Croix,

26 juin 2018.

(5) Mi­chael Shur­kin, « The Abi­li­ties of the Bri­tish, French, and Ger­man Ar­mies to Ge­ne­rate and Sus­tain Ar­mo­red Bri­gades in the Bal­tics », RAND Cor­po­ra­tion, 2017 (https:// www.rand.org/pubs/re­sear­ch_­re­ports/rr1629.html, consul­té le 3 juillet 2018).

Le contexte po­li­tique al­le­mand, après les élec­tions de sep­tembre 2017 et les cinq mois de trac­ta­tions po­li­tiques né­ces­saires à la mise en place de l’ac­tuelle Grande Coa­li­tion, risque de rendre com­pli­quée la réa­li­sa­tion des am­bi­tions af­fi­chées au­pa­ra­vant, en par­ti­cu­lier concer­nant la hausse du bud­get al­le­mand de dé­fense.

(6) Rai­ner Glatz et Martin Zapfe, « Am­bi­tious Fra­me­work Na­tion: Ger­ma­ny in NATO. Bun­des­wehr Ca­pa­bi­li­ty Plan­ning and the “Fra­me­work Na­tions Concept" », SWP Comment 2017/C 35, sep­tembre 2017.

(7) La lettre de ré­cri­mi­na­tion adres­sée le 29 juin 2018 par Do­nald Trump à l’al­le­magne ain­si qu’à cinq autres pays eu­ro­péens de L’OTAN pour leur re­pro­cher leur manque d’in­ves­tis­se­ment, no­tam­ment fi­nan­cier, dans leur dé­fense vient confir­mer cette in­cer­ti­tude du point de vue de Ber­lin, d’au­tant plus que Wa­shing­ton étu­die­rait l’éven­tua­li­té de re­ti­rer des troupes amé­ri­caines sta­tion­nées sur le ter­ri­toire al­le­mand. John Hud­son, Paul Sonne, Ka­ren Deyoung, Josh Daw­sey, « US as­ses­sing cost of kee­ping troops in Ger­ma­ny as Trump bat­tles with Eu­rope », The Wa­shing­ton Post, 29 juin 2018.

(8) C’est dans le cadre de cette co­opé­ra­tion qu’in­ter­viennent les pro­grammes de construc­tion des mis­siles an­ti­chars MILAN et HOT, le sys­tème an­ti­aé­rien Ro­land, les Al­pha Jet et C-160, ou en­core l’hé­li­co­ptère Tigre dans les an­nées 1980. (9) Pierre Alon­so, « Eu­rope de la dé­fense : la nou­velle ligne al­le­mande in­quiète la France », Li­bé­ra­tion, 4 avril 2018.

(10) Par exemple, la 11e bri­gade aé­ro­mo­bile et la 43e bri­gade mé­ca­ni­sée néer­lan­daises ont été pla­cées sous le com­man­de­ment de la Di­vi­sion Sch­nelle Kräfte (DSK) et de la 1re Pan­zer­di­vi­sion al­le­mandes entre 2013 et 2015. Les deux pays co­opèrent éga­le­ment en ma­tière de dé­fense an­ti­mis­sile.

(11) Mar­kus Stein­bre­cher, Hei­ko Biehl, Cha­rik­lia Ro­th­bart, « Si­che­rheits- und ver­tei­di­gung­spo­li­tisches Mei­nung­sbild in der Bun­des­re­pu­blik Deut­schland. Erste Er­geb­nisse der Bevöl­ke­rung­sbe­fra­gung 2017 », Zen­trum für Mi­litär­ges­chichte und So­zial­wis­sen­schaf­ten der Bun­des­wehr, Pots­dam, oc­tobre 2017.

(12) Del­phine Deschaux-dutard, « Usage de la force et contrôle dé­mo­cra­tique : le rôle des arènes par­le­men­taires en France et en Al­le­magne », Re­vue in­ter­na­tio­nale de po­li­tique com­pa­rée, vol. 24, 3/2018, p. 201-231.

(13) Le rap­port est consul­table sur le site sui­vant : http:// dip21.bun­des­tag.de/dip21/btd/19/007/1900700.pdf (consul­té le 17 mai 2018). (14)Clau­dia­ma­jor,chris­tianmöl­ling,«thet­wen­ty-first-cen­tu­ry Ger­man Ques­tion in Eu­ro­pean De­fense », Stra­te­gic Eu­rope, Car­ne­gie Eu­rope, 20 juillet 2017.

(© Bun­des­wehr)

Pho­to ci-des­sus :Tir d’un drone KZO. Les forces al­le­mandes sont dans une si­tua­tion com­plexe, entre mo­der­ni­sa­tion, main­tien en condi­tion et choix stra­té­giques à réa­li­ser.

(© Bun­des­wehr)

Des PZH2000 au cours d’un exer­cice de tir.

(© Bun­des­wehr)

Une cor­vette de classe Braun­sch­weig à la mer. Les dif­fi­cul­tés al­le­mandes de main­tien en condi­tion sont re­la­tives : la marge d’al­lo­ca­tion bud­gé­taire po­ten­tielle reste im­por­tante.

(© Bun­des­wehr)

Un H145M al­le­mand en Jor­da­nie, en août 2017.

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