Corée du Sud : les mis­siles au coeur de la stra­té­gie de dé­fense

DSI - - SOMMAIRE - Par Ré­my Hé­mez, of­fi­cier de l’ar­mée de Terre

La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et les ana­lystes de dé­fense sont fo­ca­li­sés sur la ca­pa­ci­té ba­lis­tique nord­co­réenne. Il est vrai que Kim Jong-un a net­te­ment ac­cé­lé­ré le rythme des essais de mis­siles de­puis 2014 : 9 tirs en 2013, 18 en 2014 et en 2015, 23 en 2016 et dé­jà 24 au 1er oc­tobre 2017. Chaque es­sai est l’ob­jet d’un flot d’ana­lyses, la na­ture du ré­gime et un pro­gramme nu­cléaire qui pro­gresse en pa­ral­lèle ex­pli­quant ce­la. Les ca­pa­ci­tés ba­lis­tiques de la Corée du Sud sont beau­coup moins dé­cor­ti­quées. Et pour­tant, Séoul cherche obs­ti­né­ment de­puis les an­nées 1970, en ré­ac­tion aux pro­grès de Pyon­gyang, à se do­ter de mis­siles ba­lis­tiques.

Séoul a ré­gu­liè­re­ment poin­té un fort avan­tage pour la Corée du Nord dans ce do­maine. Comme dans le cas du « mis­sile gap » qui avait se­mé la pa­nique dans la com­mu­nau­té de dé­fense amé­ri­caine à la fin des an­nées 1950, la crainte d’un re­tard sud-co­réen en la ma­tière a eu pour ef­fet d’ac­cé­lé­rer les pro­grammes d’ar­me­ment. Aujourd’hui, la Corée du Sud dis­pose d’une gamme de mis­siles ba­lis­tiques et de croi­sière as­sez com­plète et ces vec­teurs sont au coeur de sa stra­té­gie.

Cons­ti­tu­tion pas-à-pas de ca­pa­ci­tés ba­lis­tiques

La Corée du Sud s’est construit cette ca­pa­ci­té de­puis les an­nées 1970, tout en étant très en­ca­drée par les Amé­ri­cains qui crai­gnaient la pro­li­fé­ra­tion de ce type d’ar­me­ment. En 1971-1972, le pré­sident Park Chung-hee donne des di­rec­tives pour le dé­ve­lop­pe­ment d’un mis­sile na­tio­nal. Le contexte est alors ce­lui de la « doc­trine Nixon » et de la crainte de l’aban­don par les État­su­nis. Le 26 sep­tembre 1978, Séoul teste son pre­mier mis­sile sol-sol : le NHK-1 (Baek­gom), d’une por­tée de 180 km. Les États-unis ré­agissent. En 1979, un Me­mo­ran­dum of Un­ders­tan­ding – aus­si ap­pe­lé « Mis­sile Note » – est si­gné entre Séoul et Wa­shing­ton. La Corée du Sud s’en­gage à ne conce­voir que des mis­siles de moins de 180 km de por­tée et do­tés d’une charge utile de 300 kg maxi­mum. En contre­par­tie, les États-unis ac­ceptent de trans­fé­rer des tech­no­lo­gies ba­lis­tiques. En 1987, le mis­sile sol-sol à pro­pul­sion so­lide Hyun­moo-1, d’une por­tée de 180 km, est opé­ra­tion­nel. En 1990, l’ac­cord amé­ri­ca­no-co­réen sur les mis­siles est re­nou­ve­lé avec les mêmes li­mi­ta­tions.

En 1993, la Corée du Nord teste le No­dong, sup­po­sé avoir une por­tée de 1 300 km et une charge utile de 1 t. Pour ré­pondre aux pro­grès de Pyon­gyang dans le do­maine ba­lis­tique, Séoul cherche à re­né­go­cier les termes du trai­té de 1979, sans suc­cès pen­dant plu­sieurs an­nées. En 1997, la Corée du Sud achète 111 mis­siles sol-sol ATACMS Block 1 de 145 km de por­tée et 29 lan­ceurs M-270. Le test par Pyon­gyang d’un mis­sile ba­lis­tique de por­tée in­ter­mé­diaire, le Tae­po­dong-1, le 31 août 1998, marque à nou­veau les es­prits. Le 17 jan­vier 2001, après vingt rounds de né­go­cia­tions, la Corée du Sud par­vient à un ac­cord avec les États-unis pour étendre la por­tée au­to­ri­sée de ses mis­siles à 300 km et leur charge maxi­mum à 500 kg. Le même jour, Wa­shing­ton an­nonce qu’il sou­tient la can­di­da­ture de la Corée du Sud au Mis­sile Tech­no­lo­gy Con­trol Re­gime (MTCR) ; elle en de­vient membre le 26 mars 2001. L’ac­qui­si­tion de mis­siles sol-sol ATACMS Block 1A, de­man­dée de­puis 1999, est ac­cep­tée en dé­cembre 2001. Après leur dé­ploie­ment en 2003, pour la pre­mière fois, Séoul dis­pose de vec­teurs de 300 km de por­tée, pou­vant tou­cher une bonne par­tie de la Corée du Nord. En sep­tembre 2006 est créé le Com­man­de­ment des mis­siles gui­dés avec un ba­taillon équi­pé de mis­siles Hyun­moo et un autre D’ATACMS (1). La fa­mille des mis­siles ba­lis­tiques de courte por­tée Hyun­moo s’agran­dit au fur et à me­sure de l’as­sou­plis­se­ment de l’ac­cord bi­la­té­ral avec Wa­shing­ton. Le Hyun­moo-2b, d’une por­tée de 300 km, est opé­ra­tion­nel en 2009.

En 2010, la ten­sion est éle­vée sur la pé­nin­sule après le bom­bar­de­ment de l’île de Yeong­pyong et le tor­pillage du Cheo­nan. Le gou­ver­ne­ment de Lee Myung-bak fait alors pres­sion pour re­voir une nou­velle fois l’ac­cord bi­la­té­ral sur les mis­siles. En oc­tobre 2012, la por­tée maxi­mum est éten­due à 800 km tant que la charge n’ex­cède pas 500 kg. La voie est ou­verte pour le Hyun­moo-2c. Cet ac­cord contient une clause de troc (trade-off). Séoul peut étendre la por­tée de ses mis­siles en pro­por­tion de la baisse de leur charge utile. Il est pos­sible dé­ve­lop­per un mis­sile de

1 600 km de por­tée avec une charge de 250 kg ou en­core d’adap­ter des charges de 2 t sur des mis­siles de plus courte por­tée. Avec 800 km de por­tée, un tir de­puis Dae­gu, au centre de la Corée du Sud, peut tou­cher n’im­porte quelle zone en Corée du Nord.

Lorsque l’on ana­lyse le dé­ve­lop­pe­ment des ca­pa­ci­tés ba­lis­tiques, il faut éga­le­ment men­tion­ner le pro­gramme spa­tial sud-co­réen. Séoul a mis au point un lan­ceur, le Ko­rea Space Launch Ve­hicle-1 (KSLV-1) qui, après plu­sieurs échecs, a réus­si la mise en or­bite d’un sa­tel­lite en jan­vier 2013. Le KSLV-2, une fu­sée à trois étages ca­pable d’em­por­ter une charge utile de 1,5 t, est en dé­ve­lop­pe­ment. Un pre­mier lan­ce­ment est pré­vu en 2021.

Les mis­siles de croi­sière sud-co­réens ont connu un dé­ve­lop­pe­ment plus ra­pide que les mis­siles ba­lis­tiques. En ef­fet, ils ne sont pas concer­nés par le MTCR dans la me­sure où leur charge utile ne dé­passe pas 500 kg. Séoul dis­pose ain­si du SSM-700K Hae­song, un mis­sile de croi­sière an­ti­na­vire de 150 km de por­tée, opé­ra­tion­nel de­puis 2006. Le Hae­seong-2 (Tac­ti­cal Sur­face Launch Mis­sile – TSLM), d’une por­tée de 500 km est, lui, dé­ployé sur les fré­gates de classe In­cheon de­puis 2016 (2). Le Hae­seong-3, en dé­ve­lop­pe­ment, est un mis­sile de croi­sière ti­ré de­puis un sous-ma­rin. En­fin le Hyun­moo-3, mis­sile de croi­sière longue por­tée, est d’ores est dé­jà en ser­vice sur des lan­ceurs mo­biles et de­vrait équi­per les des­troyers lance-mis­siles Se­jong et les sous-ma­rins KSS-3 (3). Sa ver­sion 3B, de 1 000 km de por­tée, est opé­ra­tion­nelle

de­puis 2008. Sa der­nière ver­sion, la 3C, de 1500 km de por­tée avec un écart cir­cu­laire pro­bable de 3 m et dont le dé­ve­lop­pe­ment a com­men­cé en 2007, se­rait en­trée en ser­vice de­puis 2012, fai­sant de la Corée un membre du club très fer­mé des pays dis­po­sant de ce type de ca­pa­ci­tés (4). La Corée du Sud a aus­si ac­quis 260 mis­siles de croi­sière air-sol Tau­rus KEPD 350 pour ses F-15K (5). Elle cherche à en pos­sé­der un grand nombre, en par­ti­cu­lier dans le cadre d’un plan de frappes des bases de mis­siles nord-co­réennes en cas de crise.

La crise de l’été 2017 et la fin de la li­mi­ta­tion de la por­tée

L’ac­crois­se­ment des ca­pa­ci­tés ba­lis­tiques sud-co­réennes s’est ac­cé­lé­ré ré­cem­ment. En juillet 2017, dans la fou­lée de l’es­sai d’un mis­sile in­ter­con­ti­nen­tal Hwa­song-14 par la Corée du Nord, le pré­sident Moon Jae-in a ex­pri­mé sa vo­lon­té de re­né­go­cier une nou­velle fois l’ac­cord bi­la­té­ral sur les mis­siles si­gné avec les États-unis. Le but ini­tia­le­ment af­fi­ché par Séoul était d’ac­croître la charge au­to­ri­sée à 1 t pour les mis­siles de 800 km de por­tée. Fi­na­le­ment, au len­de­main du sixième es­sai nu­cléaire de Pyon­gyang, le 3 sep­tembre 2017, les pré­si­dents sud-co­réen et amé­ri­cain se sont ac­cor­dés sur le prin­cipe de re­ti­rer toute li­mite de charge utile ins­crite dans leur ac­cord bi­la­té­ral tout en conser­vant la li­mi­ta­tion de la por­tée à 800 km (6). Le Hyun­moo-2c pour­rait donc être équi­pé d’une charge de 1 t, voire plus. Cer­tains mé­dias sud­co­réens parlent d’un « Fran­ken­mis­sile » avec une charge de 1,8 ou 2 t (7).

Séoul cherche à aug­men­ter la charge de ses mis­siles ba­lis­tiques en par­ti­cu­lier pour ré­pondre au dé­fi po­sé par les sites nord-co­réens dur­cis et pro­fon­dé­ment en­ter­rés (Hard and Dee­ply Bu­ried Tar­get) et ain­si dé­ve­lop­per sa ca­pa­ci­té de dis­sua­sion conven­tion­nelle. La Corée du Nord en dis­po­se­rait de nom­breux. Jo­seph Ber­mu­dez évoque le chiffre de 10000, en­ter­rés à une moyenne de 90 m et jus­qu’à 300 m pour quelques centres de com­man­de­ment stra­té­giques (8). Ces abris se­raient le plus sou­vent creu­sés dans de la roche dure et fe­raient l’ob­jet de me­sures de dé­cep­tion afin de les ca­cher de la vue des sa­tel­lites. Leur construc­tion est une des le­çons de la guerre de Corée et des ef­fets des bom­bar­de­ments amé­ri­cains sur le Nord. Au dé­but des an­nées 1960, le dé­ploie­ment d’armes nu­cléaires tac­tiques amé­ri­caines a en­suite pous­sé le ré­gime à la « for­ti­fi­ca­tion du ter­ri­toire ». La guerre du Golfe (1990-1991) a vrai­sem­bla­ble­ment in­ci­té le ré­gime à aug­men­ter le nombre de ces abris et à amé­lio­rer ceux qui exis­taient. Ils ren­forcent la sur­vi­va­bi­li­té des armes de des­truc­tion mas­sive et des centres de com­man­de­ment stra­té­giques, et ré­duisent l’ef­fi­ca­ci­té des armes amé­ri­caines et sud-co­réennes. Aus­si, dé­te­nir la ca­pa­ci­té de les dé­truire est de­ve­nu un en­jeu ma­jeur pour la stra­té­gie de dé­fense de l’alliance.

Ce­pen­dant, pour beau­coup d’ex­perts, le pas­sage à une charge de 1 t ne chan­ge­rait pas fon­ciè­re­ment la donne : la pé­né­tra­tion pos­sible ne se­rait que de 15 à 20 m. D’où l’in­té­rêt de pou­voir dé­ve­lop­per des mis­siles avec une charge de 2 t. Il est aus­si pos­sible de neu­tra­li­ser, au moins par­tiel­le­ment, ce type d’ins­tal­la­tions en dé­trui­sant les moyens de com­mu­ni­ca­tion, les en­trées d’air, les ac­cès, etc., ce qui de­mande des ren­sei­gne­ments très pré­cis (9). La mu­ni­tion conven­tion­nelle la plus ef­fi­cace aujourd’hui se­rait la GBU-57 amé­ri­caine équi­pée d’une charge de 2,4 t et qui se­rait ca­pable de per­cer 60 m de bé­ton et 40 m de roche mo­dé­ré­ment dure (10). Cette mu­ni­tion est néan­moins dé­te­nue en quan­ti­tés li­mi­tées. Une autre so­lu­tion consiste à em­ployer des armes nu­cléaires tac­tiques. C’est une des rai­sons pour les­quelles de plus en plus de voix s’élèvent en Corée du Sud pour de­man­der le re­tour d’armes nu­cléaires tac­tiques amé­ri­caines sur la Pé­nin­sule. Le gou­ver­ne­ment se re­fuse ce­pen­dant pour le mo­ment à s’en­ga­ger dans cette voie.

Triad Sys­tem : les mis­siles au coeur de la stra­té­gie de dé­fense de Séoul

Ces ca­pa­ci­tés mé­con­nues dans le do­maine des mis­siles sont im­por­tantes pour pou­voir construire le « Triad Sys­tem » qui est au coeur de la stra­té­gie de dé­fense sud-co­réenne. Les trois pi­liers qui com­posent ce sys­tème sont le Ko­rea Air and Mis­sile De­fense Sys­tem (KAMD) ; la « Kill Chain » ; et le «Ko­rea Mas­sive Pu­nish­ment and Re­ta­lia­tion » (KMPR).

La Corée du Sud cherche à mettre en place une dé­fense an­ti­mis­sile ro­buste, le KAMD. Le choix de dé­ve­lop­per un sys­tème na­tio­nal, se fo­ca­li­sant sur une ca­pa­ci­té an­ti­ba­lis­tique basse couche, an­non­cé dès 2001 et dont les ac­qui­si­tions ont dé­bu­té en 2006, est com­plexe et am­bi­tieux. Les cri­tiques sou­lignent

sou­vent que ce qui est pla­ni­fié est in­fé­rieur tech­ni­que­ment à ce dont dis­posent les États-unis ou le Ja­pon. L’ef­fort fi­nan­cier en fa­veur du KAMD est néan­moins im­por­tant. Le mi­nis­tère de la Dé­fense avait par exemple pré­vu de dé­pen­ser 13,7% de son bud­get pour la dé­fense an­ti­mis­sile sur la pé­riode 20142018. L’ar­chi­tec­ture du KAMD, en­core in­com­plète, dis­pose tout de même de plu­sieurs ca­pa­ci­tés im­por­tantes. Un poste de com­man­de­ment in­ter­ar­mées, le Ko­rean Theatre Mis­sile Ope­ra­tions Cen­ter, a été créé. Dans le do­maine de la dé­tec­tion, Séoul peut comp­ter sur deux ra­dars EL/M-2080 Block B Green Pine (ca­pa­ci­té de dé­tec­tion 800 km) is­raé­liens ache­tés en 2009 et dé­ployés en 2012 (deux sup­plé­men­taires ont été ache­tés en avril 2017) et sur ceux des trois des­troyers KDX-III Ae­gis (ra­dar Spy-1d).le­kam­dres­te­dé­pen­dantdes sa­tel­lites de re­con­nais­sance et d’alerte avan­cée amé­ri­cains. En ce qui concerne l’in­ter­cep­tion, la Corée du Sud a ac­quis en­vi­ron 300 mis­siles Pa­triot PAC-2 et a fait part de son in­ten­tion d’ache­ter des PAC-3 en avril 2015. Des bat­te­ries Pa­triot amé­ri­caines sont pré­sentes en Corée du Sud de­puis 2003. À ce­la s’ajou­te­ra le M-SAM, un in­ter­cep­teur basse al­ti­tude (20 km) qui uti­lise une tech­no­lo­gie hit-to-kill, conçu sur la base du mis­sile sol-air Cheon­gung, qui est en phase fi­nale de concep­tion. Son dé­ploie­ment opé­ra­tion­nel pour­rait dé­bu­ter dès 2018 (11). Séoul cherche éga­le­ment à dé­ve­lop­per lo­ca­le­ment le Cheol­mae 4-H/L-SAM (qui ne de­vrait pas en­trer en pro­duc­tion avant 2023), un mis­sile qui se­rait ca­pable d’in­ter­cep­ter des cibles à une al­ti­tude de 5060 km. De plus, le pays de­vrait équi­per ses des­troyers lance-mis­siles KDX-III avec des SM-6 qui ont une ca­pa­ci­té an­ti­ba­lis­tique et an­ti­mis­sile de croi­sière. Il faut ajou­ter les six lan­ceurs THAAD dé­ployés par les États-unis, soit une bat­te­rie com­plète. Il s’agit donc bien d’une dé­fense mul­ti­couche, avec des al­ti­tudes d’in­ter­cep­tion de moins de 20 km pour le Pa­triot, de 20 km pour le M-SAM, de 50 à 60 km pour le L-SAM et jus­qu’à 200 km pour le THAAD.

Le deuxième pi­lier de la triade est la « Kill Chain », qui de­vrait être plei­ne­ment opé­ra­tion­nelle à l’ho­ri­zon 2020. Ce con­cept vise à mettre en ré­seau les moyens de frappe à dis­tance (mis­siles ba­lis­tiques et de croi­sière en par­ti­cu­lier) et ceux de ren­sei­gne­ment afin de pou­voir dé­tec­ter les pré­pa­ra­tifs de lan­ce­ment et frap­per pré­ven­ti­ve­ment les sites ba­lis­tiques et nu­cléaires nord-co­réens. Le but est en par­ti­cu­lier de pou­voir dé­tec­ter ra­pi­de­ment les lan­ceurs mo­biles. Si la Corée du Sud souffre en­core d’un dé­fi­cit ca­pa­ci­taire en ma­tière de dé­tec­tion (ISR) et d’al­longe stra­té­gique, elle cherche à y re­mé­dier, comme l’in­dique la com­mande en 2014 de quatre drones RQ-4 Glo­bal Hawk qui de­vraient être li­vrés d’ici à 2019. L’ac­qui­si­tion de deux Boeing 737 AEW&C sup­plé­men­taires a éga­le­ment été an­non­cée. Le pro­gramme de sa­tel­lites de re­con­nais­sance pié­tine de­puis plu­sieurs an­nées. Il a été re­lan­cé à l’été 2017 avec l’ob­jec­tif de lan­cer cinq sa­tel­lites pro­duits lo­ca­le­ment d’ici à 2023, le pre­mier en 2020. Dans l’in­ter­valle, l’op­tion de la lo­ca­tion de sa­tel­lites étran­gers, no­tam­ment is­raé­liens, est en­vi­sa­gée (12). Pour ren­sei­gner sur les sites de lan­ce­ment et de com­man­de­ment et éven­tuel­le­ment me­ner des raids pour les dé­truire, il faut aus­si pou­voir comp­ter sur les forces spé­ciales. Les chas­seurs F-15K sont au coeur de la « Kill Chain ». Ar­més de mis­siles AGM-84E SLAM-ER (Ex­pan­ded Res­ponse) ou de mis­siles de croi­sière Tau­rus, ils pour­raient frap­per des cibles dans toute la Corée du Nord en res­tant au-des­sus de Séoul. En­fin, les fa­milles de mis­siles ba­lis­tiques et de croi­sière Hyun­moo, ti­rés de­puis la terre ou la mer, sont les der­nières ca­pa­ci­tés clés de ce con­cept de «Kill Chain». Des mis­siles ba­lis­tiques lan­cés de­puis le ter­ri­toire sud-co­réen met­tront entre trois et cinq mi­nutes pour at­teindre n’im­porte quel point du ter­ri­toire nord-co­réen (13). Comme ils sont ti­rés de­puis des lan­ceurs mo­biles, ils sont dif­fi­ci­le­ment dé­tec­tables, ce qui per­met des frappes de pré­ci­sion sans ac­tion pré­ven­tive pos­sible pour la Corée du Nord. Les pro­blèmes que pose ce con­cept de frappes sont ce­pen­dant mul­tiples, entre autres : be­soin de ren­sei­gne­ment très pré­cis et ac­tua­li­sé en per­ma­nence, dif­fi­cul­tés à lo­ca­li­ser tous les sites d’armes de des­truc­tion mas­sive, dur­cis­se­ment des ins­tal­la­tions qui mo­dère l’ef­fi­ca­ci­té at­tei­gnable, ré­ac­tion nord-co­réenne qui rend dif­fi­cile la dé­ci­sion de frap­per, etc.

Le KMPR, troi­sième et der­nier pi­lier, n’est pas une ca­pa­ci­té, mais un con­cept (14). Dans le cas où le Nord at­ta­que­rait, il consiste à frap­per di­rec­te­ment son lea­der­ship (dé­ca­pi­ta­tion) – et pas seule­ment les chefs mi­li­taires – par des opé­ra­tions spé­ciales et des frappes mas­sives, sans hé­si­ter, si né­ces­saire, à dé­truire des quar­tiers com­plets de Pyon­gyang.

Les mis­siles au coeur de la stra­té­gie dé­cla­ra­toire de Séoul

Les mis­siles, après avoir été des pro­grammes d’ar­me­ment dis­crets, voire confi­den­tiels, sont dé­sor­mais au coeur d’une stra­té­gie dé­cla­ra­toire de Séoul. Dé­but avril 2012, alors que le ni­veau de ten­sion est de nou­veau éle­vé sur la Pé­nin­sule, la Corée du Sud veut en­voyer un mes­sage clair à Pyon­gyang. Un haut gra­dé rend pu­blique l’exis­tence d’un plan de ci­blage. Se­lon ces fuites, dans le cas d’une at­taque nord-co­réenne, des frappes se­raient me­nées contre l’ori­gine de l’at­taque, les ins­tal­la­tions ou les uni­tés de sou­tien dans la zone et contre une cible de même va­leur (15). Tou­jours en avril 2012, six jours après le lan­ce­ment ra­té d’un sa­tel­lite par la Corée du Nord, à l’oc­ca­sion d’une vi­site pré­si­den­tielle à l’agen­cy for De­fense De­ve­lop­ment (16), des vi­déos du Hyun­moo-2 et du Hyun­moo-3 sont dé­voi­lées Ces

(17). évé­ne­ments marquent vrai­sem­bla­ble­ment, de la part de Séoul, l’acte de nais­sance d’une stra­té­gie dé­cla­ra­toire uti­li­sant les mis­siles. Les tests de mis­siles et leurs vi­déos de­viennent des élé­ments ré­cur­rents des ré­ponses de Séoul aux pro­vo­ca­tions du Nord. C’est en­core le cas aujourd’hui. En ré­ponse au tir D’ICBM nord-co­réen du 4 juillet 2017, un exer­cice de tir de mis­siles sol-sol amé­ri­ca­no-co­réen (ATACMS et Hyun­moo-2) est me­né moins de 15 heures plus tard. Il en va de même le 28 juillet après le deuxième es­sai d’un ICBM (18). Après le tir d’un mis­sile de por­tée in­ter­mé­diaire au-des­sus du Ja­pon le 29 août 2017, les images d’un test de Hyun­moo-2b et Hyun­moo-2c, mais aus­si d’un exer­cice à mu­ni­tions réelles de quatre F-15K ti­rant des MK-84 sont ren­dues pu­bliques (19). Le 4 sep­tembre 2017, au len­de­main du sixième es­sai nu­cléaire nord-co­réen, des manoeuvres com­portent le tir de mis­siles Hyun­moo-2a et de SLAM-ER par des F-15K (20). Le 15 sep­tembre 2017, un nou­veau lan­ce­ment d’un IRBM au-des­sus du Ja­pon pro­voque le tir de Hyun­moo-2a par Séoul, seule­ment six mi­nutes après le tir nord-co­réen. Ce­pen­dant, l’un des deux Hyun­moo s’écrase en mer quelques se­condes après le lan­ce­ment.

La guerre entre les deux Co­rées est aus­si une guerre de l’image. La pro­pa­gande tient une grande place dans la dia­lec­tique qui op­pose les deux pays de­puis près de 70 ans. Les mis­siles y ont une part très im­por­tante. Tous les tirs de Pyon­gyang sont ac­com­pa­gnés de la dif­fu­sion de pho­to­gra­phies et de vi­déos des­ti­nées à ren­voyer une image de puis­sance et à dé­mon­trer les pro­grès réa­li­sés dans le do­maine ba­lis­tique. Séoul, pour l’es­sen­tiel en ré­ac­tion aux pro­vo­ca­tions de Pyon­gyang, cherche aus­si à mettre en avant sa puis­sance mi­li­taire en vé­hi­cu­lant des images de ses tests de mis­siles. L’aver­tis­se­ment est clair : la Corée du Sud dis­pose de moyens im­mé­dia­te­ment prêts et tech­no­lo­gi­que­ment avan­cés pour frap­per puis­sam­ment et avec pré­ci­sion n’im­porte où au Nord. Un mes­sage qu’il est cru­cial de faire pas­ser avec force si l’on veut es­pé­rer une dis­sua­sion conven­tion­nelle ef­fi­cace.

Tir de mis­siles MGM-40 ATACMS amé­ri­cains de­puis des M-270. Les ver­sions Block 1 et Block 1A sont en ser­vice en Corée du Sud. (© US Ar­my)

Tir d’un Hyun­moo-2. Les dé­mons­tra­tions ba­lis­tiques sud-co­réennes, his­to­ri­que­ment rares, sont de­ve­nues com­munes. (© MOD)

Es­sai d’un Hyun­moo-2c. L’en­gin n’est pas sans rap­pe­ler le Per­shing-2, avec son deuxième étage do­té de ca­pa­ci­tés ma­noeu­vrantes. (© MOD)

Des F-15K au cours d’un exer­cice. Le pod Sni­per est po­si­tion­né sous un py­lône do­té du FLIR AAS-42, qui joue le rôle d’un IRST. (© US Air Force)

Tir d’un Hae­seong-3 de­puis sa cap­sule per­met­tant le lan­ce­ment de­puis un sous-ma­rin. (© MOD)

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