Éditorial

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La conduite de frappes par les forces fran­çaises, bri­tan­niques et amé­ri­caines en Sy­rie, mi-avril, est por­teuse de nom­breuses le­çons. La pre­mière est d’ordre po­li­tique. Si ces forces ont été en­ga­gées de longue date dans la lutte contre l’état is­la­mique et ont contri­bué à ses im­por­tantes pertes ter­ri­to­riales, elles ne l’avaient pas en­core été, de ma­nière com­bi­née et co­or­don­née, contre des cibles du ré­gime sy­rien. Der­rière les ac­tions mi­li­taires, il y a donc aus­si le re­tour à une uni­té de vue entre les trois pays, mise à mal par la dé­ci­sion de Ba­rack Oba­ma de ne pas in­ter­ve­nir à la suite des at­taques chi­miques sur la Ghou­ta – dé­jà – en août 2013. Les le­çons sont aus­si stra­té­giques. S’il est évident qu’une cen­taine de mis­siles lan­cés à ce stade d’une guerre ayant dé­jà fait plus de 500 000 morts ne peuvent pas pro­duire de résultats stra­té­giques dé­ci­sifs, c’est aus­si un rap­pel du fait que l’ac­tion mi­li­taire est d’abord une ac­tion po­li­tique. Rien n’est ja­mais plus faux que d’op­po­ser «so­lu­tion po­li­tique» et «so­lu­tion mi­li­taire» : il y a certes une dif­fé­rence entre né­go­cia­tion et frappe, mais toutes deux pro­cèdent d’une vo­lon­té po­li­tique in­trin­sèque.

Mos­cou l’a d’ailleurs bien com­pris : en dé­pit des an­nonces faites dans la se­maine entre la frappe chi­mique et la ri­poste conven­tion­nelle, la dé­fense aé­rienne russe ne s’est pas op­po­sée aux frappes. Au vu des résultats plus que mé­diocres de la dé­fense aé­rienne sy­rienne, pour­tant do­tée de ma­té­riels mo­dernes comme le Sa-22/pant­sir-s1, il est pro­bable que Mos­cou n’a pas même trans­mis de flux de don­nées à son al­lié. La le­çon est éga­le­ment mi­li­taire et sus­cite une in­ter­ro­ga­tion concer­nant la ra­tio­na­li­té de la frappe : si frap­per ne change rien à la guerre, pour­quoi le faire ? La ré­ponse tra­di­tion­nelle consiste à dire que, pié­gés par la rhé­to­rique des «lignes rouges», les États ne pou­vaient pas ne pas agir, au risque de perdre en cré­di­bi­li­té. Elle est per­ti­nente, mais une deuxième ex­pli­ca­tion est tout aus­si convain­cante et porte sur le risque d’un re­tour à l’usage sys­té­ma­tique de l’ar­me­ment chi­mique, contre des ci­vils, mais aus­si contre nos propres forces.

Nos lec­teurs le savent, il était dé­jà bien réel en Tchét­ché­nie (lorsque des dé­pôts chi­miques étaient pié­gés par les in­dé­pen­dan­tistes) ou en Irak après 2004, avec 17 in­ci­dents do­cu­men­tés. Le risque est ain­si qu’à lais­ser faire, on ali­mente le pro­ces­sus en cours de dé­ré­gu­la­tion des conflits. Cette dé­ré­gu­la­tion n’est pas uni­que­ment liée à un af­fai­blis­se­ment du droit in­ter­na­tio­nal et du droit de la guerre. Elle l’est sur­tout aux pra­tiques opé­ra­tion­nelles. Si un État ayant adhé­ré à la Conven­tion sur les armes chi­miques peut pour­suivre un pro­gramme, certes moins dense que par le pas­sé, et si des groupes ir­ré­gu­liers ont dé­jà fait la dé­mons­tra­tion de ca­pa­ci­tés plus ou moins im­pro­vi­sées, il est pro­bable que le risque chi­mique se po­se­ra avec plus d’acui­té. Reste ce­pen­dant à voir si le si­gnal se­ra en­ten­du…

Jo­seph Hen­ro­tin

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