De l’em­ploi lé­gi­time de la force dans la guerre ir­ré­gu­lière moderne

DSI - - SOMMAIRE - Par Xa­vier Gal­lais, lieu­te­nant-co­lo­nel (air), of­fi­cier ren­sei­gne­ment. Il ter­mine ac­tuel­le­ment une for­ma­tion de deux ans aux Étatsu­nis dans le cadre de l’école de guerre

L’ad­mi­nis­tra­tion Trump a ré­cem­ment adop­té une nou­velle hié­rar­chi­sa­tion des prio­ri­tés stra­té­giques amé­ri­caines en ma­tière de sécurité, re­lé­guant le com­bat contre les violent ex­tre­mist or­ga­ni­za­tions loin der­rière les po­ten­tiels ad­ver­saires dits « conven­tion­nels » tels que la Chine, la Rus­sie ou l’iran. Pour­tant, il n’au­ra pas échap­pé au lec­teur as­si­du de

DSI que les États-unis et leurs al­liés, dont la France, sont en­ga­gés dans des guerres dites ir­ré­gu­lières qui ne semblent pas de­voir ces­ser à court terme. Ce pa­ra­doxe illustre l’éter­nel di­lemme stra­té­gique consis­tant à or­ga­ni­ser, en­traî­ner et équi­per un ou­til mi­li­taire pour me­ner une guerre fu­ture dont les contours sont dif­fi­ciles à cer­ner.

« La pré­dic­tion est un exer­cice très dif­fi­cile, sur­tout pour ce qui concerne le fu­tur » di­sait le Prix No­bel de phy­sique Niels Bohr, et c’est pour­quoi le stra­tège s’ap­puie sur l’ana­lyse des conflits pas­sés et ac­tuels pour en­vi­sa­ger ceux du fu­tur. Une telle ana­lyse per­met de mettre en exergue la com­plexi­té des guerres ir­ré­gu­lières contem­po­raines, que de nom­breux au­teurs ont de­puis des dé­cen­nies cher­ché à ex­pli­quer en n’hé­si­tant pas, plus ré­cem­ment, à bous­cu­ler le pa­ra­digme clau­se­wit­zien.

Sans pour au­tant écar­ter to­ta­le­ment l’étude des guerres ir­ré­gu­lières, Clau­se­witz les évoque briè­ve­ment dans son oeuvre De la guerre pour sou­li­gner cer­tains élé­ments consé­cu­tifs de ce qu’il nomme «la gué­rilla» : bien que cette

der­nière conserve les ca­rac­té­ris­tiques na­tu­relles de la guerre, sa forme est quant à elle sin­gu­lière (1). Ain­si, les guerres ir­ré­gu­lières consti­tuent une il­lus­tra­tion de la vi­sion clau­se­wit­zienne de la guerre : un ca­mé­léon qui mo­di­fie sa forme tout en conser­vant sa na­ture. Dans son livre ré­fé­rence War from the Ground up pu­blié en 2012, l’an­cien of­fi­cier bri­tan­nique et au­teur Emile Simp­son ap­porte un éclai­rage nou­veau sur la vi­sion clau­se­wit­zienne de po­la­ri­sa­tion des op­po­sants en in­tro­dui­sant la no­tion de « stra­te­gic au­dience ». Pour Simp­son, les guerres ir­ré­gu­lières ont évo­lué vers une forme de tri­bu­nal où chaque ac­teur est son propre juge (2). La ca­pa­ci­té à in­fluen­cer un en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel qua­li­fié d’ in­sur­rec­tion­nel se jauge ain­si non seule­ment par les res­sources mi­li­taires dis­po­nibles, mais éga­le­ment par l’ap­ti­tude à tra­duire ces res­sources en ac­tions per­çues comme lé­gi­times. Dès lors, la ques­tion de la lé­gi­ti­mi­té offre une pers­pec­tive utile pour dé­crire l’évo­lu­tion des fac­teurs stra­té­giques liés his­to­ri­que­ment aux conflits in­sur­rec­tion­nels que sont l’asy­mé­trie des forces, le contrôle de la po­pu­la­tion, et la maî­trise du dis­cours.

La guerre ir­ré­gu­lière

Guerres conven­tion­nelles et ir­ré­gu­lières ont la même fi­na­li­té : l’ins­tau­ra­tion des condi­tions opé­ra­tion­nelles pro­pices à l’ac­com­plis­se­ment des ob­jec­tifs dé­fi­nis par le po­li­tique. Si la guerre ir­ré­gu­lière conserve la même na­ture que son aî­née, elle in­duit néan­moins des sin­gu­la­ri­tés dans sa forme qui rendent dé­li­cate la mise en oeuvre d’une stra­té­gie mi­li­taire. La no­tion d’asy­mé­trie s’im­pose comme un pa­ra­digme dans l’ap­pré­hen­sion des guerres dites ir­ré­gu­lières. Pour au­tant, ce phé­no­mène n’a rien de nou­veau et s’ap­plique tout au­tant aux conflits dits tra­di­tion­nels. Lorsque le gé­né­ral thé­bain Épa­mi­non­das, en in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique, dé­fait les pha­langes spar­tiates ré­pu­tées in­vin­cibles lors de la ba­taille de Leuctres en 371 av. J.-C., il réa­lise cette prouesse en dés­équi­li­brant son propre dis­po­si­tif pour bri­ser ce­lui de l’ad­ver­saire en un point pré­cis (3). Ain­si, l’asy­mé­trie sur un théâtre d’opé­ra­tions peut être in­ter­pré­tée comme la ré­sul­tante des in­ter­ac­tions entre ruse et force qui ac­com­pagnent toutes les formes de guerre (4).

Parce qu’elles op­posent le faible au fort, les guerres ir­ré­gu­lières sont par es­sence asy­mé­triques, ce qui sou­lève un pro­blème de lé­gi­ti­mi­té. Dans le champ des per­cep­tions, l’écra­sante su­pé­rio­ri­té du fort peut en ef­fet rendre lé­gi­time le fait que le faible uti­lise tous les moyens à sa dis­po­si­tion pour contour­ner la puis­sance de son ad­ver­saire. En outre, l’asy­mé­trie des guerres ir­ré­gu­lières tra­duit le dés­équi­libre entre les bel­li­gé­rants en ma­tière de res­sources. Comme l’ex­plique le pro­fes­seur amé­ri­cain James Ki­ras, la dis­tinc­tion clé entre la guerre ir­ré­gu­lière et les autres formes de guerre re­pose sur les res­sources dis­po­nibles et l’ap­ti­tude des dif­fé­rents ac­teurs à les tra­duire en ca­pa­ci­tés (5). Ain­si, l’asy­mé­trie des res­sources, dé­ter­mi­nant des guerres ir­ré­gu­lières, in­duit un pro­blème de lé­gi­ti­mi­té en re­met­tant en ques­tion l’ap­ti­tude du fort à tra­duire ses res­sources en in­fluence. La ten­sion entre lé­gi­ti­mi­té et asy­mé­trie des res­sources dé­crite ici im­plique spé­ci­fi­que­ment les ac­teurs stra­té­giques des conflits in­sur­rec­tion­nels.

La « sainte tri­ni­té » clau­se­wit­zienne met en exergue les trois prin­ci­paux ac­teurs de la guerre : le peuple, l’au­to­ri­té po­li­tique, et le chef mi­li­taire. Si cette dif­fé­ren­cia­tion conserve toute sa pertinence dans un cadre gé­né­ral, elle doit néan­moins être adap­tée au contexte contem­po­rain de la guerre ir­ré­gu­lière, où l’em­ploi de la vio­lence concerne des ac­teurs éta­tiques, non éta­tiques, com­bat­tants et non com­bat­tants. Comme le pré­cise la spé­cia­liste amé­ri­caine en ter­ro­risme Au­drey Cro­nin, il est utile de consi­dé­rer une nou­velle triade d’ac­teurs stra­té­giques : le groupe, le gou­ver­ne­ment, et l’au­dience (6). Cette triade per­met en ef­fet d’in­tro­duire une nou­velle ap­proche concer­nant le contexte stra­té­gique des guerres ir­ré­gu­lières.

L’em­ploi de la force dans la guerre ir­ré­gu­lière est, au­jourd’hui plus qu’hier, hau­te­ment po­li­ti­sé du fait de la mul­ti­pli­ca­tion des au­diences. Simp­son ex­plique en ef­fet qu’à l’ins­tar des forces so­ciales li­bé­rées par la Ré­vo­lu­tion fran­çaise dont Clau­se­witz s’était fait le té­moin, le phé­no­mène contem­po­rain de mon­dia­li­sa­tion trans­forme à nou­veau la guerre en ré­vé­lant des forces so­ciales qui fa­vo­risent la créa­tion de nou­velles au­diences, au-de­là de l’en­ne­mi (7). Au­jourd’hui, le contexte stra­té­gique de la guerre ir­ré­gu­lière peut dif­fi­ci­le­ment être ana­ly­sé au tra­vers du prisme clas­sique de l’af­fron­te­ment

des vo­lon­tés entre deux duel­listes. Au contraire, il doit être ap­pré­hen­dé comme un mi­lieu frag­men­té par de mul­tiples au­diences im­po­sant une vi­sion ka­léi­do­sco­pique de l’en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel où « cha­cun est son propre juge ». Cet en­vi­ron­ne­ment

(8) opé­ra­tion­nel trans­forme toute opé­ra­tion mi­li­taire en ac­tion po­li­tique qui est in­ter­pré­tée de ma­nière dif­fé­rente se­lon l’au­dience consi­dé­rée. Ain­si, une of­fen­sive mi­li­taire al­liée dans la val­lée du Hel­mand en Afghanistan peut être per­çue fa­vo­ra­ble­ment aux États-unis, dé­fa­vo­ra­ble­ment en Eu­rope, fa­vo­ra­ble­ment par une cer­taine tri­bu pach­toune et dé­fa­vo­ra­ble­ment par une autre. Cette ré­in­ter­pré­ta­tion du «ca­po­ral stra­té­gique » dans le cadre des guerres ir­ré­gu­lières contem­po­raines per­met de sou­li­gner le fait que chaque ac­tion mi­li­taire me­née au ni­veau tac­tique est de­ve­nue, par es­sence, po­li­tique. Dans ce contexte, il semble pri­mor­dial d’ali­gner étroi­te­ment grande stra­té­gie et stra­té­gie mi­li­taire afin d’adap­ter l’usage de la force à sa per­cep­tion po­li­tique au ni­veau tac­tique en fonc­tion de l’ef­fet dé­si­ré. Ré­flé­chir à la ques­tion de la lé­gi­ti­mi­té dans la guerre ir­ré­gu­lière moderne conduit ain­si à abor­der la dy­na­mique stra­té­gique liée à la no­tion d’au­dience. L’étude de cette dy­na­mique se pro­longe au tra­vers d’un autre pi­lier de la guerre ir­ré­gu­lière : le contrôle de la po­pu­la­tion.

Lé­gi­ti­mi­té et mo­bi­li­sa­tion du sup­port po­pu­laire

His­to­ri­que­ment, l’em­ploi de mé­thodes non conven­tion­nelles, afin d’ob­te­nir par la ruse ce que la force seule ne per­met pas, re­monte à l’an­ti­qui­té, comme en té­moigne Ho­mère dans l’iliade avec l’un de ses pas­sages les plus cé­lèbres : le cheval de Troie. Au coeur de cha­cune des théo­ries de la guerre ir­ré­gu­lière qui se­ront dé­ve­lop­pées par la suite se trouve la po­pu­la­tion. L’un des pères fon­da­teurs de la pen­sée oc­ci­den­tale en ma­tière de guerre in­sur­rec­tion­nelle est Tho­mas Ed­ward La­wrence, plus connu sous le nom de La­wrence d’ara­bie. En ef­fet, sa ca­pa­ci­té à ana­ly­ser ob­jec­ti­ve­ment les forces des tri­bus arabes et les fai­blesses des troupes turques, et sa com­pré­hen­sion de la culture lo­cale lui ont per­mis d’éla­bo­rer une for­mule stra­té­gique de l’in­sur­rec­tion arabe qu’il dé­crit dans Les Sept Pi­liers de la sa­gesse. Cette for­mule se dé­cline au­tour de trois fac­teurs : l’al­gé­brique, ou la su­per­fi­cie du ter­rain et le nombre de Turcs né­ces­saires pour le contrô­ler ; le bio­lo­gique, ou les res­sources dont les Turcs avaient be­soin pour sou­te­nir leurs forces ; et le psy­cho­lo­gique, ou le mo­ral des Turcs et des Arabes (9).

La base théo­rique contem­po­raine de la guerre ir­ré­gu­lière trouve quant à elle ses ra­cines dans l’un des prin­ci­paux sou­lè­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires de la pre­mière moi­tié du XXE siècle : la ré­vo­lu­tion chi­noise dont Mao Ze­dong fut le grand ins­ti­ga­teur. Mao com­prit que les forces d’invasion ja­po­naises étaient tout sim­ple­ment trop bien équi­pées et en­traî­nées pour être com­bat­tues conven­tion­nel­le­ment. Comme T. E. La­wrence en son temps, Mao com­prit éga­le­ment que les troupes ja­po­naises étaient trop peu nom­breuses pour oc­cu­per l’im­men­si­té du ter­ri­toire chi­nois (10). Le stra­tège chi­nois dé­ci­da donc de ga­gner le temps né­ces­saire à l’en­traî­ne­ment, à l’or­ga­ni­sa­tion et à l’équi­pe­ment des pay­sans chi­nois en cé­dant pro­gres­si­ve­ment du ter­rain aux troupes ja­po­naises. Dans son livre On Pro­trac­ted War, Mao dé­crit ain­si une stra­té­gie à long terme qui sou­ligne l’im­por­tance des ac­tions de gué­rilla tout en re­con­nais­sant que ces der­nières, dans ce contexte stra­té­gique, ne peuvent à elles seules for­cer un ad­ver­saire à aban­don­ner le ter­ri­toire oc­cu­pé.

Cette base théo­rique fut ré­in­ter­pré­tée par le «fo­quisme», ex­pli­ci­té

no­tam­ment par le Fran­çais Régis De­bray dans les an­nées 1960 (11). En se fon­dant sur l’ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire cu­baine, il ex­plique que la stra­té­gie maoïste mi­sant sur la mo­bi­li­sa­tion des masses peut être ac­cé­lé­rée par l’em­ploi d’une vio­lence ci­blant les forces gou­ver­ne­men­tales et mise en oeuvre par un pe­tit groupe dé­ter­mi­né : le fo­co (12). Ain­si, les bases théo­riques de la guerre ir­ré­gu­lière moderne in­sistent non seule­ment sur l’im­por­tance de la po­pu­la­tion, mais éga­le­ment sur la ca­pa­ci­té d’un groupe à mo­bi­li­ser le soutien de cette po­pu­la­tion à son pro­fit.

Se­lon le pro­fes­seur amé­ri­cain de sciences po­li­tiques Paul Sta­ni­land, la ca­pa­ci­té d’un groupe à mo­bi­li­ser un soutien po­pu­laire re­pose sur son ré­seau so­cial qui, par ré­per­cus­sion, dé­ter­mine l’or­ga­ni­sa­tion du groupe consi­dé­ré ain­si que sa stra­té­gie (13). En in­tro­dui­sant une nou­velle taxo­no­mie des groupes in­sur­rec­tion­nels (in­té­gré, avant-gar­diste, pa­rois­sial et frag­men­té), Sta­ni­land ré­vèle les ra­cines so­ciales de ces groupes et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, ex­plique com­ment ces der­niers mo­bi­lisent lé­gi­ti­me­ment un soutien po­pu­laire. En ef­fet, un groupe in­sur­rec­tion­nel se dé­fi­nit par une or­ga­ni­sa­tion cen­trale de com­man­de­ment et une or­ga­ni­sa­tion lo­cale pour le re­cru­te­ment et le com­bat tac­tique. L’or­ga­ni­sa­tion cen­trale dé­fi­nit des liens so­ciaux ho­ri­zon­taux entre les chefs d’une in­sur­rec­tion, et l’or­ga­ni­sa­tion lo­cale dé­fi­nit des liens ver­ti­caux entre le groupe et les dif­fé­rentes couches so­ciales de la po­pu­la­tion. Ain­si, les liens so­ciaux ho­ri­zon­taux et ver­ti­caux d’un groupe in­sur­rec­tion­nel dé­fi­nissent son or­ga­ni­sa­tion et, par ex­ten­sion, sa stra­té­gie : un groupe dis­po­sant de liens forts verticalement mais faibles horizontalement cher­che­ra, par exemple, à dé­ve­lop­per son lea­der­ship. Cette taxo­no­mie des groupes in­sur­rec­tion­nels nous per­met éga­le­ment de com­prendre com­ment l’em­ploi de la vio­lence se jus­ti­fie au­près de la po­pu­la­tion.

Les liens entre un groupe in­sur­rec­tion­nel et la po­pu­la­tion tirent no­tam­ment leur force du ren­sei­gne­ment, et ce be­soin en in­for­ma­tion consti­tue un puis­sant le­vier pour jus­ti­fier un contrôle par la vio­lence de la po­pu­la­tion. Les guerres ir­ré­gu­lières posent ain­si un pro­blème dit «d’iden­ti­fi­ca­tion», car les membres d’un groupe in­sur­rec­tion­nel, ain­si que les agents gou­ver­ne­men­taux, se cachent au sein de la po­pu­la­tion et s’éver­tuent à ob­te­nir des in­for­ma­tions sur l’ad­ver­saire (14). Cette re­cherche d’in­for­ma­tion peut in­clure une vio­lence qua­li­fiée soit de sé­lec­tive soit d’in­dis­cri­mi­née, la vio­lence dite sé­lec­tive n’étant pos­sible qu’à la condi­tion de pou­voir dis­po­ser au préa­lable de ren­sei­gne­ments pré­cis. La guerre ir­ré­gu­lière in­tègre donc une com­pé­ti­tion pour le contrôle de la po­pu­la­tion à des fins de ren­sei­gne­ment. Cette com­pé­ti­tion en­gendre soit une uti­li­sa­tion sé­lec­tive de la vio­lence qui pro­meut la lé­gi­ti­mi­té de nos ac­tions mi­li­taires, soit un em­ploi in­dis­cri­mi­né de la force qui se­ra alors per­çu comme illé­gi­time.

Pour com­prendre la per­cep­tion de nos opé­ra­tions mi­li­taires en termes de lé­gi­ti­mi­té, il est im­por­tant d’exa­mi­ner plus avant la dia­lec­tique entre le groupe in­sur­rec­tion­nel et la po­pu­la­tion. Cette der­nière fa­vo­rise, dans un contexte in­sur­rec­tion­nel, la mise en place d’un sys­tème stable, or­don­né, ré­pon­dant à des normes claires et pré­cises. L’ac­teur contrô­lant un tel sys­tème do­mine de fac­to le ter­ri­toire consi­dé­ré (15). Ain­si, la lé­gi­ti­mi­té de chaque ac­teur se jauge aus­si à son ap­ti­tude à gou­ver­ner un ter­ri­toire. Outre le ren­sei­gne­ment, la com­pé­ti­tion pour le contrôle de la po­pu­la­tion vise plus glo­ba­le­ment à mo­bi­li­ser (ou à em­pê­cher l’ad­ver­saire de mo­bi­li­ser) l’en­semble des res­sources né­ces­saires qui, tra­duites en ca­pa­ci­té mi­li­taire, per­mettent d’in­fluen­cer le com­por­te­ment des dif­fé­rents ac­teurs.

Lé­gi­ti­mi­té et in­fluence

La ques­tion de la lé­gi­ti­mi­té ap­porte un éclai­rage in­té­res­sant sur la lutte liée au dis­cours dans la guerre ir­ré­gu­lière. La com­pé­ti­tion vi­sant à im­po­ser un dis­cours aux mul­tiples au­diences in­duites par les guerres ir­ré­gu­lières

contem­po­raines op­pose groupe in­sur­rec­tion­nel et gou­ver­ne­ment dans le champ des per­cep­tions. L’ap­ti­tude d’un ac­teur à in­fluen­cer les autres dé­pend no­tam­ment de l’is­sue de cette lutte. Pour­tant, le gou­ver­ne­ment (le « fort ») voit sa lé­gi­ti­mi­té ré­duite par un fac­teur ex­terne in­duit par l’évo­lu­tion des re­la­tions in­ter­na­tio­nales : l’éro­sion de l’ordre west­pha­lien. Comme ar­gu­men­té par Au­drey Cro­nin, tan­dis que les États opèrent dans un monde où ils bé­né­fi­cient d’une po­pu­la­tion consti­tuante et du droit à re­cou­rir à la force, les groupes in­sur­rec­tion­nels n’ont ni l’un ni l’autre : leurs ac­tions s’ins­crivent dans un cadre dif­fé­rent de notre sys­tème éta­tique west­pha­lien (16). L’exemple des at­taques du 11 sep­tembre illustre cette as­ser­tion avec un groupe in­sur­rec­tion­nel cher­chant à pro­vo­quer l’au­to­ri­té po­li­tique ad­verse en em­ployant comme mode d’ac­tion le ter­ro­risme. En ré­agis­sant par une po­li­tique nom­mée War on Ter­ror, les États-unis se sont im­po­sé un dé­fi in­sur­mon­table. En ef­fet, si un groupe tel qu’al-qaï­da peut être for­te­ment di­mi­nué, voire éven­tuel­le­ment dé­truit sous cer­taines condi­tions, l’idée même du ter­ro­risme peut dif­fi­ci­le­ment être éra­di­quée de la pla­nète. Ain­si, l’en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel des guerres ir­ré­gu­lières contem­po­raines est mar­qué par une di­mi­nu­tion de la lé­gi­ti­mi­té des na­tions oc­ci­den­tales in­duite par l’éro­sion de l’ordre west­pha­lien. Ce manque de lé­gi­ti­mi­té du fort de­vient une fai­blesse stra­té­gique lorsque le faible sait l’ex­ploi­ter en im­po­sant son dis­cours à tout ou par­tie des au­diences.

Il ap­pa­raît donc es­sen­tiel d’oc­cu­per l’es­pace po­li­tique avec un dis­cours pre­nant en compte les li­mites et les op­por­tu­ni­tés de nos opé­ra­tions mi­li­taires dans le contexte par­ti­cu­lier des guerres ir­ré­gu­lières. En ef­fet, contrer l’ad­ver­saire dans un contexte in­sur­rec­tion­nel im­pose d’ali­gner de ma­nière dy­na­mique ob­jec­tifs po­li­tiques et ac­tions mi­li­taires afin de vi­ser le coeur de l’or­ga­ni­sa­tion so­ciale du groupe ad­verse. Confiance et croyance consti­tuent deux puis­sants fac­teurs qui in­fluencent la lutte au­tour des dis­cours, car ces deux fac­teurs nour­rissent la lé­gi­ti­mi­té d’un groupe in­sur­rec­tion­nel. Cette der­nière se fonde en ef­fet sur la ca­pa­ci­té du groupe à ré­soudre les griefs so­ciaux ex­pri­més par les dif­fé­rentes au­diences im­pli­quées dans le conflit et la ré­so­lu­tion de ces griefs dé­pend des ca­pa­ci­tés de gou­ver­nance dé­ve­lop­pées par l’or­ga­ni­sa­tion so­ciale du groupe in­sur­rec­tion­nel. Par consé­quent, l’éla­bo­ra­tion du dis­cours por­té par le fort doit in­clure un vo­let so­cial pre­nant en compte les sources so­ciales de l’in­sur­rec­tion et ce vo­let so­cial se­ra d’au­tant plus ef­fi­cace qu’il est re­layé par un ac­teur lo­cal.

Da­vid Kil­cul­len, an­cien membre des forces spé­ciales aus­tra­liennes au­jourd’hui de­ve­nu consul­tant, sou­tient qu’une des so­lu­tions pour ré­pondre aux griefs de la po­pu­la­tion lo­cale consiste à dé­ve­lop­per, une fois le vo­let sé­cu­ri­taire as­su­ré, une ap­proche mê­lant ac­teurs ex­ternes et lo­caux (17). Dans la même veine, il y a en­vi­ron 60 ans, le Fran­çais Da­vid Ga­lu­la ex­pli­quait que, dans la guerre ir­ré­gu­lière, la po­pu­la­tion pou­vait être di­vi­sée en une mi­no­ri­té de sym­pa­thi­sants, une mi­no­ri­té d’op­po­sants, et une large ma­jo­ri­té d’in­dé­cis. Lors de la guerre d’al­gé­rie, il ap­pli­qua une stra­té­gie qui vi­sait d’abord à pur­ger sa zone de res­pon­sa­bi­li­té des op­po­sants puis à pro­mou­voir le contrôle de la po­pu­la­tion par la mi­no­ri­té de sym­pa­thi­sants (18). En outre, il ex­plique que les sym­pa­thi­sants de­viennent plus fa­ci­le­ment iden­ti­fiables lorsque la sécurité est éta­blie et que la po­pu­la­tion per­çoit l’ac­teur ex­terne comme le vain­queur ul­time du com­bat contre son op­po­sant lo­cal. L’as­so­cia­tion des idées por­tées par Ga­lu­la et Kil­cul­len per­met ain­si de sou­li­gner non seule­ment l’im­por­tance du vo­let sé­cu­ri­taire comme condi­tion sine qua non, mais éga­le­ment le fait que la stra­té­gie du fort doit s’ap­puyer sur une mi­no­ri­té de sym­pa­thi­sants lo­caux. Il semble dif­fi­cile de ré­soudre glo­ba­le­ment le pro­blème de lé­gi­ti­mi­té dans les guerres ir­ré­gu­lières contem­po­raines; en revanche, il semble pos­sible d’en maî­tri­ser cer­taines consé­quences

né­fastes en com­pre­nant que, dans la plu­part des cas, les ac­tions du fort sont per­çues par les dif­fé­rentes au­diences concer­nées non pas comme une par­tie de la so­lu­tion, mais comme une par­tie du pro­blème.

Les idées briè­ve­ment dé­ve­lop­pées ici tendent à sou­li­gner le pa­ra­doxe stra­té­gique au­quel sont confron­tées des forces ar­mées qui s’ef­forcent d’in­fluen­cer un en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel dans le­quel leurs ac­tions sont per­çues comme illé­gi­times. En d’autres termes, pour re­prendre les mots du pro­fes­seur fran­çais en sciences po­li­tiques Jean­vincent Ho­leindre dans son livre La Ruse et la Force,« l’ef­fi­ca­ci­té d’une stra­té­gie n’est ja­mais sé­pa­rable de sa lé­gi­ti­mi­té ». Ain­si, à plus ou moins long

(19) terme, les opé­ra­tions mi­li­taires du fort, même si elles ob­tiennent d’in­dé­niables suc­cès tac­tiques, semblent stra­té­gi­que­ment vouées à l’échec. Ce constat s’ap­puie tout d’abord sur une in­ter­pré­ta­tion contem­po­raine de la na­ture et de la forme des guerres ir­ré­gu­lières. Cette in­ter­pré­ta­tion per­met en­suite d’abor­der la ques­tion de la mo­bi­li­sa­tion du soutien po­pu­laire qui s’ap­puie sur un ré­seau so­cial ca­rac­té­ri­sant l’or­ga­ni­sa­tion et la stra­té­gie du groupe in­sur­rec­tion­nel consi­dé­ré. D’autre part, notre lé­gi­ti­mi­té à opé­rer dans un en­vi­ron­ne­ment in­sur­rec­tion­nel re­pose sur notre ap­ti­tude à ins­tau­rer un sys­tème stable, or­don­né et nor­mé qui pro­meut la sécurité au sein d’un ter­ri­toire. Une fois cette sécurité éta­blie, la lé­gi­ti­mi­té du fort est mieux ac­cep­tée par la po­pu­la­tion. Pour contour­ner le dé­fi­cit de lé­gi­ti­mi­té du fort, par­tiel­le­ment dû à la per­cep­tion de l’état-na­tion dans un monde post-west­pha­lien, une so­lu­tion consiste à contrer le ré­seau so­cial du groupe ad­verse en s’ap­puyant sur des ac­teurs lo­caux. En­fin, il convient de sou­li­gner que la com­plexi­té des guerres ir­ré­gu­lières contem­po­raines s’ins­crit dans le cadre de la re­la­tion longue et tu­mul­tueuse entre la force et la ruse, et qu’au coeur de cette re­la­tion on trouve au­jourd’hui, et trou­ve­ra très pro­ba­ble­ment de­main, l’art de sa­voir conju­guer stra­té­gie et lé­gi­ti­mé.

Des sol­dats avant leur ré­cu­pé­ra­tion par un UH-60. (© DOD)

Membres des forces spé­ciales de L’US Air Force ob­ser­vées aux ju­melles de vi­sion noc­turne. (© DOD)

For­ma­tion au com­bat en jungle. Fon­da­men­ta­le­ment, les sa­voir-faire tac­tiques né­ces­saires aux opé­ra­tions ir­ré­gu­lières sont iden­tiques à ceux des opé­ra­tions ré­gu­lières : le com­bat reste le com­bat. (© DOD)

Les opé­ra­tions ir­ré­gu­lières ont une conno­ta­tion de « sales guerres me­nées pour les mau­vaises rai­sons ». Reste qu’il est dif­fi­cile de dé­pas­ser les ra­tio­na­li­tés po­li­tiques. (© DOD)

Les ra­tio­na­li­tés stra­té­giques des opé­ra­tions contre-ir­ré­gu­lières sont dif­fi­ciles à im­po­ser aux opi­nions pu­bliques. (© DOD)

Les chan­ge­ments so­cié­taux ma­jeurs – tels que l’om­ni­pré­sence de l’in­for­ma­tion – ne sont pas de na­ture à fa­ci­li­ter la tâche des forces oc­ci­den­tales en­ga­gées dans les opé­ra­tions contre-ir­ré­gu­lières. (© DOD)

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