Pen­ser la guerre. Lignes rouges chi­miques en Sy­rie : de l’al­té­ra­tion d’une stra­té­gie de dis­sua­sion

DSI - - SOMMAIRE - L. B.

Le der­nier épi­sode re­mar­quable de la sé­rie sur les lignes rouges concer­nant l’usage d’armes chi­miques en Sy­rie a été l’oc­ca­sion, comme les pré­cé­dents, d’un déversement pu­blic ponc­tuel de com­men­taires plus ou moins in­for­més, sou­vent crain­tifs, par­fois vi­ru­lents. « Les » lignes rouges, car la France a for­mu­lé de­puis long­temps la même que les États-unis, et le Royaume-uni, bien que moins ver­ba­le­ment dé­mons­tra­tif, a agi de concert avec ces der­niers la nuit du 13 au 14 avril 2018 lors de l’opé­ra­tion mi­li­taire vi­sant trois sites par­ti­ci­pant du pro­gramme chi­mique sy­rien.

Le plus frap­pant de ce mo­ment d’in­tenses échanges pu­blics sur le su­jet est la place ri­di­cule consa­crée à dis­cu­ter ce qui se des­sine assez clai­re­ment pour­tant au bout de cinq an­nées d’ex­pé­rience : la stra­té­gie de la ligne rouge por­tant sur les armes chi­miques,

dans le contexte de la guerre en Sy­rie, sur la sé­quence qui a dé­bu­té en 2013, ne fonc­tionne pas, ou ne per­met au mieux que de li­mi­ter les oc­cur­rences et l’am­pleur de l’usage des armes chi­miques – peu im­porte ici de sa­voir s’il est op­por­tun ou non de tra­cer une ligne rouge chi­mique, c’est un autre

su­jet, qui mé­rite un trai­te­ment à part. La di­plo­ma­tie de la ligne rouge en­gage en ef­fet dans une stra­té­gie de dis­sua­sion et non d’ac­tion : l’ob­jec­tif n’est pas de trou­ver pré­texte à agir, mais de faire en sorte, par la me­nace de re­pré­sailles, que ce­lui à qui on s’adresse s’abs­tienne d’agir. À notre connais­sance, seule une

in­ter­view par le site At­lan­ti­co du po­li­to­logue Bru­no Ter­trais, di­rec­teur ad­joint de la Fon­da­tion pour la re­cherche stra­té­gique, met­tait par son titre les pieds dans le plat : « Frappes en Sy­rie : l’oc­ci­dent a-t-il per­du son pou­voir de dis­sua­sion ? ».

(1)

La for­mu­la­tion est trop gé­né­rique ; elle ex­tra­pole à « l’oc­ci­dent » et à tout «pou­voir de dis­sua­sion» ce qui ne concerne qu’une stra­té­gie de dis­sua­sion (la ligne rouge) et qu’une mise en oeuvre de celle-ci (usage des armes chi­miques en Sy­rie) par quelques pays, dont au pre­mier chef les États-unis, sur les­quels on se concen­tre­ra plus par­ti­cu­liè­re­ment. En ma­tière nu­cléaire par exemple, Wa­shing­ton n’a pas per­du mé­ca­ni­que­ment son pou­voir de dis­sua­sion en rai­son de l’af­faire sy­rienne. Mais la ques­tion de l’échec, au moins re­la­tif, de la stra­té­gie de dis­sua­sion d’usage des armes chi­miques par le pou­voir sy­rien, de ses rai­sons et éven­tuelles consé­quences sur l’édi­fice glo­bal de la ca­pa­ci­té dis­sua­sive des pays concer­nés pa­raît être, au-de­là des pé­ri­pé­ties conjonc­tu­relles de la vie in­ter­na­tio­nale, la bonne ques­tion.

Pour se la po­ser, avant même de ten­ter de com­prendre les rai­sons pour les­quelles une stra­té­gie de dis­sua­sion peut échouer, il faut ce­pen­dant échap­per à la grille de lec­ture im­mé­diate et ré­cur­rente four­nie par ce qu’on pour­rait nom­mer le « modèle Co­lin Po­well ». Tout le monde s’en sou­vient : le 5 fé­vrier 2003 à L’ONU, le se­cré­taire d’état amé­ri­cain af­fir­mait que l’irak dé­te­nait des « armes de des­truc­tion mas­sive » et jus­ti­fiait ain­si la né­ces­si­té de l’en­trée des États-unis dans une guerre à la lé­gi­ti­mi­té dou­teuse et aux consé­quences dé­plo­rables. Cet épi­sode dé­sas­treux pour la cré­di­bi­li­té amé­ri­caine mé­ri­tet-il pour au­tant d’être éle­vé au rang de modèle d’in­ter­pré­ta­tion sys­té­ma­tique du com­por­te­ment de l’état amé­ri­cain dès lors qu’il s’agit d’« armes de des­truc­tion mas­sive » ? Non, pour trois rai­sons prin­ci­pales.

Après le pré­cé­dent ira­kien, exa­gé­rer ou men­tir au su­jet d’armes chi­miques, bio­lo­giques ou nu­cléaires et uti­li­ser ce pré­texte pour in­ter­ve­nir mi­li­tai­re­ment – ce qui ne man­que­rait pas d’être dé­cou­vert un jour ou l’autre – se­rait sui­ci­daire pour la cré­di­bi­li­té et la lé­gi­ti­mi­té des États-unis. Tou­jours compte te­nu du pré­cé­dent ira­kien, ce thème est en réa­li­té pour les États-unis un thème qui gé­nère un dé­fi­cit de lé­gi­ti­mi­té vis-à-vis de l’opi­nion mon­diale plu­tôt qu’un le­vier de lé­gi­ti­mi­té. En­fin, de ma­nière fac­tuelle, de­puis 2013, les États-unis ont lar­ge­ment dé­mon­tré qu’ils étaient plus que ré­ti­cents à in­ter­ve­nir mas­si­ve­ment en Sy­rie. Avant même que la pré­sence russe ne com­plique toute vel­léi­té d’in­ter­ven­tion mi­li­taire contre le ré­gime sy­rien, Ba­rack Oba­ma n’a pas mis sa me­nace à exé­cu­tion lors du fran­chis­se­ment de la ligne rouge chi­mique à la Ghou­ta, ren­voyant la «pa­tate chaude» au

« La di­plo­ma­tie de la ligne rouge en­gage dans une stra­té­gie de dis­sua­sion et non d’ac­tion : l’ob­jec­tif n’est pas de trou­ver pré­texte à agir, mais de faire en sorte, par la me­nace de re­pré­sailles, que ce­lui à qui on s’adresse s’abs­tienne d’agir. »

Congrès et sai­sis­sant la pro­po­si­tion di­plo­ma­tique russe de désar­me­ment chi­mique de la Sy­rie, dont la suite de l’his­toire montre les dé­faillances. Ce fai­sant, le pré­sident amé­ri­cain s’en­ga­geait dans une stra­té­gie d’in­ter­dic­tion (des­truc­tion des moyens d’agir du ré­gime sy­rien) et non plus de dis­sua­sion (in­flé­chis­se­ment de la vo­lon­té ad­verse) dont il ne pou­vait ce­pen­dant pas

maî­tri­ser réel­le­ment le pro­ces­sus. Les deux ré­ac­tions mi­li­taires dé­ci­dées par Do­nald Trump lors de nouveaux fran­chis­se­ments de la ligne rouge, uni­la­té­ra­le­ment en avril 2017 et avec la France et le Royaume-uni en avril 2018, ont été li­mi­tées et n’ont pas en­ga­gé plus avant les États-unis. Au-de­là de la pré­sence russe et de ses consé­quences sur les ré­ac­tions amé­ri­caines, Do­nald Trump avait an­non­cé, en mars 2018, son in­ten­tion de re­ti­rer ra­pi­de­ment les troupes amé­ri­caines pré­sentes en Sy­rie. Rien donc, ab­so­lu­ment rien pour l’ins­tant dans les actes de l’état amé­ri­cain n’in­dique qu’il cher­che­rait un pré­texte pour in­ter­ve­nir mas­si­ve­ment en Sy­rie, au contraire. Et au­cun sché­ma d’in­ter­pré­ta­tion pré­éta­bli n’a vo­ca­tion à s’im­po­ser aux faits. En revanche, le néo-iso­la­tion­nisme – en réa­li­té re­la­tif re­trait – ins­tau­ré par Oba­ma et pour­sui­vi par Trump, quand on veut bien le voir, a des consé­quences sur la ca­pa­ci­té de dis­sua­sion de fran­chis­se­ment de la ligne rouge chi­mique…

Les hé­si­ta­tions de Ba­rack Oba­ma et fi­na­le­ment la non-mise à exé­cu­tion de sa propre me­nace mi­li­taire en 2013 pro­cé­daient en ef­fet d’abord d’une at­ti­tude de pru­dence, voire de mé­fiance, à l’égard des aven­tures mi­li­taires, par­ti­cu­liè­re­ment au Moyen-orient. Élu pour désen­ga­ger les États-unis des conflits guer­riers de l’ère post11 Sep­tembre, Oba­ma ne s’ima­gi­nait sans doute pas être ce­lui qui, lors d’un se­cond man­dat, dé­ci­de­rait d’un ré­en­ga­ge­ment im­por­tant des troupes amé­ri­caines au beau mi­lieu d’une guerre ci­vile to­tale qui est aus­si une guerre ré­gio­nale plus ou moins in­di­recte. L’ab­sence des Russes à ce mo­ment-là créait une si­tua­tion po­ten­tiel­le­ment chao­tique en cas d’in­ter­ven­tion mi­li­taire amé­ri­caine contre le ré­gime sy­rien et rien ne pou­vait ga­ran­tir au pré­sident qu’une in­ter­ven­tion, même li­mi­tée, n’au­rait pas de consé­quences l’en­ga­geant beau­coup plus loin qu’il ne le sou­hai­tait. L’en­jeu, c’est-à-dire la va­leur sub­jec­tive et re­la­tive en fonc­tion des par­ties de l’ob­jet d’un conflit, n’était ma­ni­fes­te­ment pas assez éle­vé aux yeux de l’exé­cu­tif amé­ri­cain quand, si­mul­ta­né­ment, les risques étaient trop im­por­tants. Peut-être l’éva­lua­tion était-elle trop fri­leuse, mais c’est celle qui a été faite.

Pour­quoi donc, dans un tel contexte, avoir im­pro­vi­sé en 2012 cette fa­meuse ligne rouge chi­mique ? Mys­tère. Tou­jours est-il que, comme le si­gnale Bru­no Ter­trais dans une ana­lyse à la fois com­plète et syn­thé­tique de « l’art de la ligne rouge », le pro­cé­dé dis­sua­sif

(2) in­cite ce­lui à qui il s’adresse à tes­ter la cré­di­bi­li­té de la me­nace. La dé­ter­mi­na­tion à agir du pré­sident amé­ri­cain a ain­si ré­vé­lé ses fai­blesses en 2013 ; la me­nace de re­pré­sailles en cas de fran­chis­se­ment de la ligne rouge chi­mique a per­du en cré­di­bi­li­té – donc en ca­pa­ci­té dis­sua­sive – et, plus lar­ge­ment, la ré­pu­ta­tion et l’au­to­ri­té du pou­voir amé­ri­cain ont été at­teintes.

Cette si­tua­tion dont a hé­ri­té Do­nald Trump est pro­ba­ble­ment la mo­ti­va­tion prin­ci­pale de sa dé­ci­sion de frap­per uni­la­té­ra­le­ment au dé­but d’avril 2017 une base de l’ar­mée sy­rienne près de Homs en ré­ac­tion au bom­bar­de­ment chi­mique d’un vil­lage te­nu par les re­belles sy­riens, Khan Chei­khoun, im­pu­té au ré­gime. Le fait d’agir mi­li­tai­re­ment, mais éga­le­ment uni­la­té­ra­le­ment tan­dis que les dis­cus­sions s’en­li­saient à L’ONU, a ré­ta­bli la cré­di­bi­li­té de la me­nace et celle des États-unis. Le caractère li­mi­té de l’in­ter­ven­tion et l’ab­sence de vo­lon­té d’es­ca­lade, aus­si bien du cô­té amé­ri­cain que du cô­té russe, ont cir­cons­crit l’af­faire à la ques­tion de l’usage des armes chi­miques. A prio­ri donc, du point de vue d’une stra­té­gie de dis­sua­sion, la ré­ac­tion amé­ri­caine

de 2017 était un coup par­fai­te­ment ga­gnant. L’au­to­ri­té des États-unis, à tra­vers son nou­veau pré­sident, était ré­af­fir­mée, la cré­di­bi­li­té de la me­nace en re­pré­sailles au fran­chis­se­ment de la ligne rouge était re­de­ve­nue suf­fi­sante pour exer­cer un ef­fet dis­sua­sif, au­cune consé­quence non sou­hai­tée d’im­por­tance ne s’était ma­ni­fes­tée.

C’était ou­blier que le de­gré de cré­di­bi­li­té de la me­nace n’est pas la seule rai­son sus­cep­tible de faire échouer une stra­té­gie de dis­sua­sion. On ne peut en ef­fet im­pu­ter le der­nier fran­chis­se­ment de la ligne rouge ayant pro­vo­qué une ré­ac­tion amé­ri­caine, l’at­taque chi­mique du 7 avril 2018 à Dou­ma, au manque de cré­di­bi­li­té de la me­nace pro­mise en re­tour. Et l’ar­gu­ment du test peut va­loir en­core pour le se­cond épi­sode, alors que le pré­sident des États-unis et la po­li­tique étran­gère amé­ri­caine s’étaient re­nou­ve­lés, mais plus pour le troi­sième. C’est peut-être dans l’ab­sence de pro­por­tion­na­li­té de la ri­poste pro­bable re­la­ti­ve­ment à l’en­jeu pour le po­ten­tiel dis­sua­dé que se trouve l’élé­ment cen­tral de com­pré­hen­sion de ce nou­vel échec de la dis­sua­sion. Ce­lui que l’on tente de dis­sua­der peut es­ti­mer que la me­nace ad­verse est cré­dible, mais que la na­ture et/ou l’am­pleur des re­pré­sailles n’at­tein­dront pro­ba­ble­ment rien d’es­sen­tiel pour lui tan­dis que l’ac­tion concer­née par le pro­ces­sus dis­sua­sif lui pro­cu­re­ra des bé­né­fices dont la va­leur se­ra su­pé­rieure à celle des pertes en­gen­drées par la mise à exé­cu­tion de la me­nace.

Cette hy­po­thèse va à l’en­contre de l’idée re­çue se­lon la­quelle le ré­gime sy­rien n’au­rait « au­cun in­té­rêt » à uti­li­ser des armes chi­miques. D’une part, l’usage ré­gu­lier de l’arme chi­mique per­met de faire cé­der ou fuir plus ra­pi­de­ment com­bat­tants et ci­vils ju­gés hos­tiles des poches que le ré­gime veut re­con­qué­rir dans sa stra­té­gie de sièges, et de re­dé­ployer ses troupes ailleurs – en plus de son uti­li­té tac­tique, on peut pen­ser à des rai­sons sym­bo­liques de la part d’as­sad, par­ti­ci­pant du re­fus de « cé­der » face aux Amé­ri­cains. L’ef­fet psy­cho­lo­gique d’épou­vante in­duit par les armes chi­miques n’exige pas for­cé­ment un usage d’am­pleur et tout se passe comme si le pou­voir sy­rien pre­nait soin de ne pas uti­li­ser ces « armes de des­truc­tion mas­sive» de fa­çon « mas­sive » : la ligne rouge est fran­chie de ma­nière ré­pé­tée, mais on est loin de l’usage des armes chi­miques par l’irak contre l’iran ou les Kurdes dans les an­nées 1980 et, com­pa­ra­ti­ve­ment à l’en­semble des morts cau­sées par la guerre en Sy­rie, les « morts chi­miques » ne sont qu’une toute pe­tite pro­por­tion. D’autre part, s’il ne va pas trop loin au­de­là de la ligne rouge, le ré­gime sy­rien peut rai­son­na­ble­ment an­ti­ci­per une ri­poste des États-unis très li­mi­tée en rai­son de l’orien­ta­tion gé­né­rale de la po­li­tique étran­gère amé­ri­caine et de la pro­tec­tion dont il bé­né­fi­cie de la part de la Rus­sie. Et le fait est que la der­nière ri­poste mul­ti­la­té­rale, an­non­cée à l’avance avec son type de cibles, a dé­truit quelques bâ­ti­ments sans faire un seul mort…

Toutes autres consi­dé­ra­tions ex­clues, il semble donc bien, pour le pou­voir sy­rien, que le cal­cul coûts/bé­né­fices penche en fa­veur des se­conds et que son at­ti­tude soit ici, du strict point de vue ins­tru­men­tal, tout à fait ra­tion­nelle. Du cô­té des États-unis et de leurs al­liés, en contexte, ne rien faire face aux dé­fis lan­cés par le ré­gime sy­rien pa­raît dif­fi­cile, l’at­teindre sé­rieu­se­ment dans la ri­poste très im­pro­bable, et il n’est pas impossible qu’au bout du compte il faille se sa­tis­faire d’une dis­sua­sion re­la­tive (res­tric­tion plu­tôt qu’abs­ten­tion). Quoi qu’il en soit, pour de mul­tiples rai­sons, si­mul­ta­nées ou consé­cu­tives, la stra­té­gie de la ligne rouge chi­mique en Sy­rie, théo­ri­que­ment dis­sua­sive, s’est pro­gres­si­ve­ment dé­gra­dée en usages ré­gu­liers et li­mi­tés des armes chi­miques et en ri­postes ré­gu­lières et li­mi­tées…

Tir d’un To­ma­hawk contre des po­si­tions de l’état is­la­mique. L’am­pli­tude de la frappe est res­tée li­mi­tée et d’une va­leur es­sen­tiel­le­ment sym­bo­lique. (© DOD)

Le po­si­tion­ne­ment des bases sy­riennes at­ta­quées par les États-unis, la France et le Royaume-uni. (© DOD)

Tir d’un MDCN de­puis l’une des trois fré­gates dé­ployées par la France pour l’opé­ra­tion « Ha­mil­ton ».(© Mi­nis­tère des Ar­mées)

Bat­tle da­mage as­sess­ment de la frappe amé­ri­caine d’avril 2017 sur la base ira­kienne de Shay­rat, im­pli­quée dans les at­taques chi­miques de Khan Chei­khoun. (© DOD)

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