Plan 2035 : la re­mon­tée en puis­sance sué­doise

DSI - - SOMMAIRE - Par Serge Ca­plain, lieu­te­nant-co­lo­nel, dé­ta­ché au­près du La­bo­ra­toire de re­cherche sur la dé­fense de L’IFR

La Suède pour­suit ses ef­forts en ma­tière de dé­fense. Les Forces ar­mées sué­doises viennent de pu­blier le rap­port fi­nal de leur étude 2016-2018, « Buil­ding a stron­ger De­fence ». Cette pros­pec­tive s’ins­crit dans une stra­té­gie à long terme pour la pé­riode 2021-2025 et in­clut cer­taines pré­vi­sions jus­qu’en 2035. Fai­sant suite aux me­sures de ren­for­ce­ment de la ca­pa­ci­té de dé­fense en­tre­prises de­puis 2015, ce pro­jet ar­dem­ment dé­fen­du par l’état-ma­jor af­fiche une am­bi­tion plus grande en­core. La dé­fense sué­doise pré­voit une re­mon­tée en puis­sance si­gni­fi­ca­tive vi­sant à conduire si­mul­ta­né­ment le dou­ble­ment en vo­lume de ses forces ar­mées, l’ac­qui­si­tion de nouveaux équi­pe­ments et la mo­der­ni­sa­tion du ma­té­riel en gé­né­ral.

Voyant res­sur­gir le spectre d’une agres­sion de son voi­sin russe sur son ter­ri­toire na­tio­nal, la Suède semble ain­si confir­mer la rup­ture avec la dé­crue ca­pa­ci­taire si­gni­fi­ca­tive d’avant 2015. Vou­lant se do­ter de ca­pa­ci­tés mi­li­taires mo­dernes et cré­dibles, elle cherche éga­le­ment à ré­in­tro­duire un es­prit de dé­fense so­lide dans une po­pu­la­tion plu­tôt sen­sible aux su­jets mi­li­taires (1). Cette stra­té­gie pro­met­teuse vi­sant à conduire la Suède vers un ni­veau de dé­fense ac­cep­table risque pour­tant de ne pas être fa­cile à mettre en oeuvre tant les am­bi­tions sont grandes et les échéances courtes.

Un car­re­four stra­té­gique

Les rai­sons qui ont pous­sé la Suède à chan­ger de po­li­tique de dé­fense sont de plu­sieurs ordres. Tout d’abord, il y a eu cette prise de

conscience en 2014-2015, lors de la crise de Cri­mée et du Don­bass, que cer­taines na­tions n’avaient pas re­non­cé à l’usage la force (di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment par proxies) comme moyen de réa­li­ser leurs ob­jec­tifs po­li­tiques et stra­té­giques. La pos­si­bi­li­té d’une at­taque de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie, que ce soit de ma­nière conven­tion­nelle ou sub­ver­sive est clai­re­ment en­vi­sa­gée par les stra­tèges sué­dois, d’au­tant que les mi­li­taires russes n’hé­sitent plus à « ta­qui­ner » les forces ar­mées de la ré­gion, frô­lant les es­paces aé­riens ou ma­ri­times de leurs voi­sins de la bal­tique, voire y pé­né­trant, comme au « bon vieux temps » de la guerre froide (2). Par ailleurs, la po­si­tion géo­gra­phique de la Suède lui donne une im­por­tance par­ti­cu­lière : elle est si­tuée à l’en­trée de la Bal­tique dont l’in­té­rêt pour Mos­cou est com­pa­rable à ce­lui de la mer Noire. Par­ta­geant avec le Da­ne­mark le contrôle des ac­cès ma­ri­times de l’eu­rope du Nord, la Suède est aus­si re­la­ti­ve­ment proche de la Rus­sie : à peine 700 km sé­parent Stock­holm de Saint-pé­ters­bourg et le Got­land n’est qu’à un peu plus de 300 km de Ka­li­nin­grad. Cette grande île en par­ti­cu­lier, sorte de «porte-avions in­sub­mer­sible » per­met­tant de contrô­ler l’en­semble de la Bal­tique, re­vêt ain­si un caractère stra­té­gique (3).

Cul­ti­vant des liens étroits avec l’al­liance at­lan­tique de­puis long­temps sans tou­te­fois en être membre, ayant ren­for­cé sa co­opé­ra­tion, no­tam­ment de­puis la « doc­trine Hult­q­vist » de

(4) 2015, la Suède est convain­cue de bé­né­fi­cier de l’aide de L’OTAN en cas d’at­taque. La conver­gence des in­té­rêts, ses di­verses par­ti­ci­pa­tions aux opé­ra­tions et exer­cices de l’al­liance et le fait qu’une

(5) telle agres­sion se fe­rait for­cé­ment à « la marge » d’un conflit plus large la ren­forcent dans ses convic­tions (6). Elle sait pour­tant que les pays membres ne sont pas tous de cet avis. Ce pays de tra­di­tion neu­tra­liste reste fa­rou­che­ment at­ta­ché à son in­dé­pen­dance et n’est pas for­cé­ment prêt à in­té­grer l’al­liance mal­gré sa sé­cu­ri­sante clause d’as­sis­tance mu­tuelle (7). Se sa­chant tou­te­fois au car­re­four des in­té­rêts russes et oc­ci­den­taux, ce pays de dix mil­lions d’ha­bi­tants pour­rait donc être consi­dé­ré comme une proie abor­dable par la Rus­sie si cette der­nière dé­ci­dait – ou se voyait contrainte – de s’as­su­rer des dé­troits baltes par la force. La pré­sence de nom­breux ex­pa­triés russes tra­vaillant en Suède, no­tam­ment dans les ports sur la Bal­tique, ac­cen­tue cette in­quié­tude. Préa­la­ble­ment ou conco­mi­tam­ment à une ac­tion de force, cette si­tua­tion pour­rait in­ci­ter Mos­cou à re­cou­rir aux stra­té­gies in­di­rectes de dé­sta­bi­li­sa­tion (or­ga­ni­sa­tion de troubles, de blo­cages éco­no­miques, d’in­sur­rec­tions, etc.) dans les­quelles elle ex­celle. C’est donc plus une of­fen­sive sur leurs fjords ou leurs îles que les au­to­ri­tés sué­doises re­doutent, sans ex­clure tou­te­fois le scé­na­rio ca­tas­trophe que consti­tue­rait une at­taque ter­restre russe se ruant vers Stock­holm en tra­ver­sant la Fin­lande.

Vers une nou­velle po­li­tique de dé­fense

Or la Suède, ré­col­tant les «di­vi­dendes de la paix » à l’ins­tar de nom­breux pays eu­ro­péens, avait lais­sé de cô­té sa dé­fense de­puis de nom­breuses an­nées. Voyant la me­nace s’éloi­gner avec l’ef­fon­dre­ment du bloc so­vié­tique, les mi­li­taires ont payé le prix fort des ré­duc­tions mas­sives (plus de 20 %) de la dé­pense pu­blique en­ga­gées dès le mi­lieu des an­nées 1990 et le vo­lume

(8) des forces ar­mées comme la qua­li­té du ma­té­riel, en par­ti­cu­lier ter­restre, s’en sont res­sen­tis. Le sur­saut de 2015 a per­mis d’en­rayer le dé­clin, mais pas au point de don­ner au pays une vraie ca­pa­ci­té mi­li­taire cré­dible. Le ma­té­riel est in­suf­fi­sant, vieillis­sant, ou ne dis­pose pas de tout le per­son­nel né­ces­saire. Si le re­cours ponc­tuel à des vo­lon­taires ré­ser­vistes ou à des conscrits pal­lie les manques lors des exer­cices, il pé­na­lise la ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle per­ma­nente des forces (9). Une cer­taine ex­pé­rience du com­bat a pu tou­te­fois être en­tre­te­nue, la Suède ayant par­ti­ci­pé à de nom­breuses opé­ra­tions in­ter­na­tio­nales, no­tam­ment sous l’égide des Na­tions unies (10). Mais les forces ar­mées sué­doises se sont de fac­to ha­bi­tuées, voire can­ton­nées, aux opé­ra­tions de contrein­sur­rec­tion, et sont peu en­traî­nées à faire face à une me­nace ma­jeure dans le cadre d’un conflit sy­mé­trique.

Ain­si, sans avoir dé­ve­lop­pé au cours de son his­toire une culture na­tio­nale de pro­jec­tion, la Suède se dé­couvre en ce dé­but de XXIE siècle avec un ou­til de

dé­fense qu’elle es­time in­adap­té face aux me­naces qui se dé­voilent à ses fron­tières. Ce qui est d’au­tant plus pré­oc­cu­pant que les al­liés po­ten­tiels semblent moins as­su­rés que par le pas­sé. De­puis le fa­meux « pi­vot » de Ba­rak Oba­ma

(11) et l’élec­tion de Do­nald Trump (12), une am­bi­guï­té plane en Eu­rope quant au ni­veau d’im­pli­ca­tion des Amé­ri­cains dans la dé­fense du Vieux Con­tinent. Or la Suède compte es­sen­tiel­le­ment sur la co­opé­ra­tion avec les États-unis pour sa dé­fense. Un re­froi­dis­se­ment des re­la­tions, consé­cu­tif au trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion ira­nien ou aux res­tric­tions des règles de libre-échange, est un su­jet d’in­quié­tude. L’OTAN, avec la­quelle la Suède a dé­ve­lop­pé un ni­veau d’in­ter­opé­ra­bi­li­té re­mar­quable pour un pays uni­que­ment par­te­naire (13), en plus de sa bu­reau­cra­tie et de son in­dé­ci­sion pa­tente liées à la mul­ti­na­tio­na­li­té, souffre éga­le­ment d’un af­fai­blis­se­ment des ca­pa­ci­tés mi­li­taires de ses membres (14).

Ain­si, face à une me­nace de plus en plus pré­cise, Stock­holm s’au­to­rise à pen­ser qu’elle pour­rait, du moins ini­tia­le­ment, ne comp­ter que sur el­le­même pour as­su­rer la dé­fense de son ter­ri­toire. L’émer­gence d’un nou­vel en­ne­mi po­ten­tiel, puis­sant dans les trois di­men­sions, maî­tri­sant la guerre hy­bride, do­té de moyens de guerre élec­tro­nique et cy­ber par­mi les plus per­for­mants,ayan­tré­cem­ment­mon­tré qu’il n’ex­cluait pas de re­mettre en cause les fron­tières in­ter­na­tio­nales, pousse les Sué­dois à vou­loir re­ve­nir vers un ni­veau de dé­fense « ac­cep­table ». La fin de la dé­crue bud­gé­taire mi­li­taire, la co­opé­ra­tion ren­for­cée et la re­mi­li­ta­ri­sa­tion pré­ci­pi­tée du Got­land n’étaient pas

(15) suf­fi­santes : un plan à plus long terme était né­ces­saire.

Un plan de grande en­ver­gure…

Le pro­jet 2035 pour les ar­mées sué­doises se veut donc am­bi­tieux et re­pose sur trois prin­cipes : pou­voir faire face à tous types d’agres­sion (conven­tion­nelle, hy­bride ou in­sur­rec­tion­nelle), as­su­rer en per­ma­nence la dé­fense du ter­ri­toire na­tio­nal et pou­voir contrer un at­ta­quant dans tous les spectres de conflic­tua­li­té et dans toute la pro­fon­deur opé­ra­tion­nelle. Les mi­li­taires re­com­mandent no­tam­ment un dou­ble­ment des ef­fec­tifs de la dé­fense ti­rant par­ti du re­tour de la conscrip­tion, cette re­mon­tée en puis­sance s’ap­puyant es­sen­tiel­le­ment sur les ré­ser­vistes et les ap­pe­lés. Loin d’un ser­vice mi­li­taire uni­ver­sel et obli­ga­toire, le sys­tème sué­dois re­pose sur une mo­bi­li­sa­tion ci­blée, avec une pe­tite par­tie seule­ment des jeunes Sué­dois qui est ap­pe­lée à com­bler les be­soins des ar­mées dans cer­taines spé­cia­li­tés. Si la conscrip­tion est glo­ba­le­ment bien ac­cep­tée, des dis­po­si­tions lé­gales existent tou­te­fois pour for­cer un jeune à ef­fec­tuer son ser­vice na­tio­nal, avec théo­ri­que­ment une peine d’em­pri­son­ne­ment pos­sible pour les ré­frac­taires. Quatre mille jeunes gens de­vraient être mo­bi­li­sés en 2018 et 2019 (16), mais cette pro­jec­tion pré­voit huit mille ap­pe­lés en 2021 et le be­soin est es­ti­mé à près de quinze mille en 2035. En ce qui concerne les ca­pa­ci­tés, les mi­li­taires sué­dois veulent com­bler leur re­tard. Les ef­forts à consen­tir concernent entre autres la dé­fense an­ti­aé­rienne (sol-air ou sur­face-air), les ca­pa­ci­tés de frappe longue por­tée de pré­ci­sion (ar­tille­rie ter­restre et na­vale) ou le trans­port stra­té­gique. Par ailleurs, si la dé­fense du ter­ri­toire de­meure la prio­ri­té, ce pro­jet 2035 pré­voit de mul­ti­plier par quatre la ca­pa­ci­té am­phi­bie avec la créa­tion de trois ba­taillons sup­plé­men­taires. Une amé­lio­ra­tion qua­li­ta­tive et quan­ti­ta­tive des équi­pe­ments est re­com­man­dée, avec de nouveaux blin­dés, le dé­ve­lop­pe­ment de la flotte de sur­face comme sous-ma­rine et quelque 60 chas­seurs JAS-39E sup­plé­men­taires (17). L’ac­qui­si­tion de drones (HALE et MALE) et de vé­hi­cules au­to­nomes est éga­le­ment en­vi­sa­gée.

Mais au-de­là des ca­pa­ci­tés que les mi­li­taires es­timent né­ces­saires pour la dé­fense du pays, ce pro­jet s’ins­crit dans une ap­proche na­tio­nale bien réelle qui im­plique toute la so­cié­té sué­doise. La vo­lon­té du gou­ver­ne­ment est de ré­ha­bi­tuer la po­pu­la­tion

Le Strid­sfor­don 90 – en fait, le CV9040 – est L’IFV standard des forces sué­doises. (© Fors­vars­mak­ten)

In­fan­te­rie sué­doise au cours d’un exer­cice. (© Fors­vars­mak­ten)

La cor­vette Nykö­ping, de classe Vis­by. (© Fors­vars­mak­ten)

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