Art mi­li­taire et modes opé­ra­toires des She­bab

DSI - - SOMMAIRE - Par Laurent Tou­chard, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense

L’union des Tri­bu­naux Is­la­miques (UTI), plus connue en tant que « Tri­bu­naux is­la­miques », réus­sit à prendre le contrôle d’une grande par­tie de la Somalie en 2006 face aux sei­gneurs de la guerre qui s’entre-dé­chirent de­puis les an­nées 1990. Cette si­tua­tion pro­voque l’in­ter­ven­tion de l’éthio­pie (1), qui en­traîne l’émiet­te­ment des Tri­bu­naux is­la­miques. La fac­tion la plus ex­tré­miste de ceux-ci par­vient néan­moins à s’af­fir­mer entre la fin de 2006 et le dé­but de 2007.

Sous le nom de Ha­ra­kat al­sha­baab al-mu­ja­he­din (2), elle ins­tru­men­ta­lise ha­bi­le­ment les di­vi­sions cla­niques et l’idée de ré­sis­tance à l’en­va­his­seur éthio­pien. De là, les She­bab réus­sissent à se dé­ve­lop­per po­li­ti­que­ment, idéo­lo­gi­que­ment et éco­no­mi­que­ment tout en met­tant sur pied un ou­til mi­li­taire

adap­té, en dé­pit des éli­mi­na­tions ci­blées me­nées par les États-unis à par­tir de 2007 (3). Au dé­but de 2008, ils s’im­posent alors que L’UTI s’est ef­fon­drée. Ils s’em­parent de presque tout le sud du pays, et no­tam­ment du port de Kis­mayo per­du par L’UTI en dé­cembre 2007.

L’of­fen­sive du ra­ma­dan : guerre en mi­lieu ur­bain

De 2008 à 2011, les She­bab mènent des opé­ra­tions de guerre clas­sique et

de gué­rilla, mais aus­si de ter­ro­gué­rilla et de ter­ro­risme (4). Par leurs ac­tions, tout spé­cia­le­ment dans le sec­teur de Mo­ga­dis­cio, ils mettent en dif­fi­cul­té le Gou­ver­ne­ment fé­dé­ral de tran­si­tion (5). Le re­trait pro­gres­sif des forces éthio­piennes à par­tir de juillet 2008 et jus­qu’en jan­vier 2009 leur est fa­vo­rable. Ce­pen­dant, les forces de L’AMISOM se ré­vèlent plus so­lides que ne le sup­posent les She­bab. Lors de l’of­fen­sive du ra­ma­dan lan­cée en août 2010, ils se

heurtent à des troupes afri­caines cou­ra­geuses. Les Ou­gan­dais se montrent au­da­cieux et in­gé­nieux lors des com­bats ur­bains dans la ca­pi­tale so­ma­lienne et en pé­ri­phé­rie. Les She­bab ne sont pas en reste : dans des en­ga­ge­ments où les Ou­gan­dais s’in­filtrent de bâ­ti­ment en bâ­ti­ment après avoir ou­vert des pas­sages dans les murs des édi­fices (les mah­si­mo ya pa­nya ou « trous de sou­ris »), ils re­courent aux ex­plo­sifs pour faire s’ef­fon­drer les­dits bâ­ti­ments. Cette maî­trise du com­bat ur­bain à Mo­ga­dis­cio se tra­duit éga­le­ment par le re­cours aux tran­chées de com­mu­ni­ca­tion creu­sées entre les po­si­tions de com­bat. Dans au moins un cas, les She­bab éta­blissent même un fos­sé an­ti­char pour blo­quer les blin­dés de L’AMISOM.

L’of­fen­sive du ra­ma­dan coûte très cher aux She­bab, avec jus­qu’à 1 300 com­bat­tants tués pour un mou­ve­ment qui re­groupe alors un noyau (les hommes les plus en­traî­nés et les mieux équi­pés) d’en­vi­ron 7 000 hommes. C’est donc une sai­gnée (6). Pour ne rien ar­ran­ger, Nai­ro­bi in­ter­vient à son tour en Somalie le 16 oc­tobre 2011, puis Ad­dis Abe­ba en­voie de nou­veau des troupes en no­vembre. Même si le dé­rou­le­ment de l’opé­ra­tion ké­nyane « Lin­da Nchi »

(7) est lent, voire dans une cer­taine me­sure la­bo­rieux, les Ké­nyans fi­nissent par re­con­qué­rir le port de Kis­mayo en oc­tobre 2012. Dans ce contexte de dé­li­ques­cence de leur po­ten­tiel mi­li­taire, les She­bab dé­laissent prag­ma­ti­que­ment les mé­thodes de guerre clas­siques pour re­nouer avec la gué­rilla et avec la ter­ro­gué­rilla, tout en pour­sui­vant bien en­ten­du les at­ten­tats. Ils mènent des ac­tions coup-de-poing contre des ob­jec­tifs vul­né­rables, comme des points de contrôle. Ils lancent des at­taques à la gre­nade avant de dis­pa­raître. Ils ef­fec­tuent des at­taques au mor­tier, voire avec des sni­pers. Ils visent les convois de ra­vi­taille­ment qui re­lient les camps… Par la gué­rilla, ils échappent ain­si à la puis­sance de feu de L’AMISOM, des Ké­nyans et des Éthio­piens. Pen­dant qu’ils sur­vivent, leurs ad­ver­saires sont, eux, confron­tés à la frag­men­ta­tion cla­nique du pays et à la dif­fi­cul­té à re­cons­truire un vé­ri­table État lé­gi­time. Par ailleurs, les per­son­nels de L’AMISOM s’usent psy­cho­lo­gi­que­ment, avec des pertes qui grimpent et un soutien

(8) fi­nan­cier étran­ger qui s’amoin­drit. Sans sur­prise, en 2016, les She­bab ont re­pris de la vi­gueur. Pour cette seule an­née, ils sont res­pon­sables de la mort de plus de 4 000 per­sonnes.

Ar­me­ment et en­traî­ne­ment

Le mou­ve­ment est ex­trê­me­ment cen­tra­li­sé en ce qui concerne sa di­rec­tion, avec un conseil (shu­ra) d’une di­zaine de membres au maxi­mum, où tous les clans et vo­lon­taires étran­gers sont en prin­cipe re­pré­sen­tés. La shu­ra joue un rôle im­por­tant quant à la stra­té­gie adop­tée et quant à la doc­trine mi­li­taire. L’exé­cu­tion opé­ra­tion­nelle est quant à elle très dé­cen­tra­li­sée (9). Les élé­ments lo­caux opèrent donc fré­quem­ment de leur propre ini­tia­tive, y com­pris en ce qui concerne la ges­tion du ter­ri­toire qu’ils contrôlent. Le mou­ve­ment com­prend aus­si une en­ti­té de sû­re­té et de ren­sei­gne­ment, l’am­niyat. Son rôle est vaste et ne se ré­sume pas au ren­sei­gne­ment. Ain­si, il veille à l’uni­ci­té du mou­ve­ment alors que ses com­po­santes

(10) sont très hé­té­ro­gènes, et tient aus­si lieu de « ser­vice ac­tion » en étant char­gé des opé­ra­tions ter­ro­ristes. Il fonc­tionne éga­le­ment de ma­nière très dé­cen­tra­li­sée. Cette au­to­no­mie est gage de ré­si­lience : même si les prin­ci­paux chefs étaient éli­mi­nés, l’am­niyat conti­nue­rait de fonc­tion­ner.

L’ar­me­ment est pour l’es­sen­tiel lé­ger. Entre 2006 et 2011, l’ar­se­nal dji­ha­diste com­prend quelques blin­dés. Mais ceux­ci sont ra­pi­de­ment in­uti­li­sables ou dé­truits. Les She­bab pos­sèdent aus­si des pick-up ar­més, à l’ins­tar des mi­lices de sei­gneurs de guerre qui ont po­pu­la­ri­sé le con­cept des « tech­ni­cals » même s’ils ne l’ont pas in­ven­té (11). Ce­pen­dant, s’ils uti­lisent tou­jours ces en­gins comme «plates-formes d’ap­pui» lors des

ac­tions of­fen­sives, ils com­battent le plus sou­vent à pied. Les mor­tiers sont très ap­pré­ciés par les She­bab, aus­si bien du­rant la pé­riode entre 2008 et 2011 que pen­dant celle qui suit. En­fin, des ca­nons sans re­cul sont par­fois uti­li­sés, mais les RPG-7, plus lé­gers et plus po­ly­va­lents, leur sont pré­fé­rés.

Les She­bab gagnent en ex­pé­rience à la fois grâce aux le­çons ti­rées de leurs ac­tions sur le ter­rain et grâce au « sa­voir-faire » ob­te­nu d’une or­ga­ni­sa­tion exo­gène bien connue, Al-qaï­da. Ils bé­né­fi­cient d’un soutien fi­nan­cier et lo­gis­tique ain­si que d’un soutien en ma­tière de for­ma­tion et d’en­traî­ne­ment (12). Un im­por­tant trans­fert de connais­sances théo­riques et pra­tiques dans les do­maines opé­ra­tion­nels a lieu, en par­ti­cu­lier quant aux tac­tiques de com­bat et à la fa­bri­ca­tion des ex­plo­sifs (13). Des camps d’en­traî­ne­ment spé­cia­li­sés sont mis en place dans les zones contrô­lées par les She­bab (pour la tac­tique des pe­tites uni­tés, la re­con­nais­sance, l’at­taque d’éta­blis­se­ments pé­ni­ten­ciers, les at­taques sui­cides (14), les en­lè­ve­ments). L’ac­cent est mis sur la concep­tion des en­gins ex­plo­sifs im­pro­vi­sés (EEI) et sur leur uti­li­sa­tion dans des « confi­gu­ra­tions » de guerre clas­sique et de gué­rilla (contre-mo­bi­li­té), ter­ro­gué­rilla ou ter­ro­risme. Tout ce qui a été ap­pris en Afghanistan contre les forces de la Coa­li­tion est trans­mis aux « jeunes com­bat­tants ».

At­taques sui­cides et pré­do­mi­nance du ren­sei­gne­ment et de la dé­cep­tion

Les at­taques sui­cides contre des lieux pro­té­gés peuvent né­ces­si­ter plu­sieurs vé­hi­cules sus­cep­tibles d’être mo­di­fiés pour em­por­ter un poids im­por­tant d’ex­plo­sifs. Si les dji­ha­distes sont blo­qués, un pre­mier vé­hi­cule ex­plose contre l’en­trée du com­plexe vi­sé, dé­trui­sant les obs­tacles et neu­tra­li­sant le corps de garde, ce qui per­met alors aux autres vé­hi­cules de s’en­gouf­frer dans la brèche ain­si créée et de fon­cer pour al­ler ex­plo­ser contre leur ob­jec­tif ou bien pour trans­por­ter les com­bat­tants avec armes et vestes ou cein­tures d’ex­plo­sifs. Si la pre­mière phase échoue, les vé­hi­cules res­tants doivent ten­ter de pé­né­trer dans l’en­ceinte par une autre en­trée, ou bien ex­plo­ser contre un ob­jec­tif se­con­daire, en prin­cipe choi­si à l’avance, ou, à dé­faut, contre un ob­jec­tif d’op­por­tu­ni­té. Lorsque l’ac­tion s’ins­crit dans une opé­ra­tion de guerre clas­sique ou de gué­rilla, après les ex­plo­sions, l’as­saut est don­né par les autres com­bat­tants qui pro­fitent de la si­dé­ra­tion et du chaos dans les rangs des dé­fen­seurs.

Pour ces opé­ra­tions comme pour beau­coup d’autres me­nées par les She­bab, des mé­thodes de dé­cep­tion sont ap­pli­quées pour trom­per la vi­gi­lance des ad­ver­saires et aug­men­ter les chances de réus­site. Lors des at­taques sui­cides, des vé­hi­cules vo­lés, par

exemple à L’ONU, peuvent être uti­li­sés. Conduc­teurs et pas­sa­gers doivent aus­si don­ner une illu­sion de par­faite nor­ma­li­té quant à leur pré­sence, no­tam­ment par leur te­nue (in­di­quant une ap­par­te­nance à L’ONU, uni­forme des forces de sécurité du Tfg/fé­dé­rales, etc.). Le 16 sep­tembre 2016, les She­bab lancent une vé­ri­table « opé­ra­tion pseu­do » : à bord de vé­hi­cules cap­tu­rés aux­ké­ny ans à El-adde, vê­tus d’uni­formes ké­nyans, ils s’em­parent ai­sé­ment de la lo­ca­li­té d’el­wak, à cheval sur la fron­tière entre la Somalie et le Ke­nya. La sur­prise est to­tale et les forces so­ma­liennes sont ba­layées, per­dant au moins une di­zaine d’hommes.

Un des atouts ma­jeurs des She­bab tient à leurs ca­pa­ci­tés de ren­sei­gne­ment tac­tique. Ils dis­posent de nom­breux in­for­ma­teurs, qu’ils soient sym­pa­thi­sants, in­di­vi­dus op­por­tu­nistes ou contraints, y com­pris au sein des forces so­ma­liennes. Ces ré­seaux per­mettent aux dji­ha­distes de pra­ti­quer leur stra­té­gie d’évi­te­ment et ain­si d’éco­no­mi­ser leurs forces, de frap­per là où leur ad­ver­saire est le plus vul­né­rable en concen­trant tem­po­rai­re­ment leurs moyens. Ce fai­sant, les en­droits en ap­pa­rence calmes peuvent vite se trans­for­mer en en­fer pour les forces so­ma­liennes ou celles de L’AMISOM. Les femmes sont par­ti­cu­liè­re­ment sol­li­ci­tées pour ce type de mis­sions. En plus de l’ob­ser­va­tion clas­sique, elles peuvent être con­traintes à ap­pro­cher des of­fi­ciers so­ma­liens ou de L’AMISOM afin d’ob­te­nir des in­for­ma­tions de leur part « dans l’in­ti­mi­té ».

L’at­taque des camps : un sché­ma d’opé­ra­tion ré­cur­rent

Contre les bases de L’AMISOM, les She­bab ont dé­ve­lop­pé et af­fi­né un sché­ma d’at­taque. La pre­mière opé­ra­tion est lan­cée contre les Bu­run­dais le 26 juin 2015 à Lee­go. La se­conde sur­vient le 1er sep­tembre 2015 contre les Ou­gan­dais à Ja­naale. Le 15 jan­vier 2016, les Ké­nyans sont as­saillis à Eladde. Le 9 juin 2016, les She­bab partent à l’as­saut du camp de Hal­gan te­nu par les Éthio­piens. Le 27 jan­vier 2017, ils s’en prennent en­core à une base des Ké­nyans, à Kul­biyow. Le 8 juin 2017, ils at­taquent un camp te­nu par des mi­li­taires du Punt­land à Af-urur. Toutes ces opé­ra­tions ne sont sanc­tion­nées que par un seul lourd re­vers, contre les Éthio­piens à Hal­gan. Deux rai­sons ex­pliquent cet unique échec. D’une part, les Éthio­piens sont très bien com­man­dés, avec une grande co­hé­sion des élé­ments pré­sents. D’autre part, ils re­çoivent l’ap­pui d’hé­li­co­ptères, ce qui change consi­dé­ra­ble­ment la donne. Mais en de­hors de cette ba­taille, toutes les autres sont sy­no­nymes de lourdes pertes. Quand bien même le sché­ma d’at­taque reste très proche d’une opé­ra­tion à l’autre – tout juste est-il amé­lio­ré sur la forme –, L’AMISOM ou les forces lo­cales re­tiennent in­suf­fi­sam­ment les le­çons de ces dé­faites.

Le re­cueil et l’ex­ploi­ta­tion lo­cale du ren­sei­gne­ment par les She­bab sont un dé­no­mi­na­teur com­mun des vic­toires dji­ha­distes. Les She­bab sont par­fai­te­ment in­for­més des ef­fec­tifs dé­ployés dans les bases. Ils savent de­puis com­bien de temps les gar­ni­sons sont en poste et donc si elles sont fa­mi­lia­ri­sées ou non avec le mi­lieu (ter­rain, po­pu­la­tions). Ils connaissent les élé­ments de ré­ac­tion ra­pide sus­cep­tibles d’in­ter­ve­nir, les dé­lais né­ces­saires, les iti­né­raires qu’em­prun­te­ront les Quick Reac­tion Forces (QRF). Ils peuvent donc choi­sir les camps les plus vul­né­rables. À l’in­verse, leurs ad­ver­saires peinent à mettre en place des dis­po­si­tifs de ren­sei­gne­ment ef­fi­cients. Même lors­qu’une opé­ra­tion en­ne­mie est an­ti­ci­pée, que les troupes dans les camps ef­fec­tuent des pa­trouilles et réus­sissent à éta­blir des liens de confiance re­la­tive avec la po­pu­la­tion, la me­nace pa­raît sous-es­ti­mée. Les ren­sei­gne­ments sont in­suf­fi­sam­ment dif­fu­sés ou pas pris assez au sé­rieux par leurs des­ti­na­taires. À ce­la s’ajoutent la com­plexi­té et les dif­fi­cul­tés de co­or­di­na­tion entre les dif­fé­rents contin­gents de L’AMISOM et avec les forces so­ma­liennes. Outre ces la­cunes de ren­sei­gne­ment et dans la chaîne de com­man­de­ment, les po­si­tions dé­fen­sives sont la plu­part du temps très mal éta­blies, faute de suf­fi­sam­ment de moyens de gé­nie. Le ter­rain n’est pas va­lo­ri­sé et les dji­ha­distes savent où sont pré­ci­sé­ment si­tués les postes de com­man­de­ment, les po­si­tions de mor­tiers, etc. Ap­pro­cher puis pé­né­trer des en­ceintes qui n’ont rien de vé­ri­ta­ble­ment for­ti­fié est simple.

Ces opé­ra­tions dé­butent par le ras­sem­ble­ment noc­turne de quelques di­zaines à quelques cen­taines de com­bat­tants. Le dé­fi­cit de moyens aé­riens de L’AMISOM entre 2015 et 2016, no­tam­ment pour des mis­sions de nuit, fait que cette étape pour­tant dan­ge­reuse est gé­né­ra­le­ment me­née sans en­combre. Pour­tant, à Kul­biyow, grâce à des drones, les Ké­nyans re­pèrent les She­bab. Ils sont dès lors en me­sure de pi­lon­ner au mor­tier un de ces points du­rant une cin­quan­taine de mi­nutes. Le bi­lan est cer­tai­ne­ment très lourd pour les dji­ha­distes qui semblent d’ailleurs perdre un S-VBIED. N’ayant qu’une vi­sion très par­cel­laire du vo­lume des forces en­ne­mies et faute d’être assez pru­dents, les Ké­nyans es­timent avoir bri­sé la pré­pa­ra­tion de l’at­taque. C’est une lourde er­reur. Une ving­taine de mi­nutes plus tard, les drones ob­servent la pro­gres­sion de très nom­breux autres dji­ha­distes… Le pi­lon­nage sur un point

de ras­sem­ble­ment n’em­pêche pas la dé­faite, mais il sou­ligne une des vul­né­ra­bi­li­tés du sché­ma.

Dans tous les cas, l’as­saut est im­mé­dia­te­ment pré­cé­dé par des ac­tions sui­cides avec des vé­hi­cules char­gés d’ex­plo­sifs, sur le modèle de ce qui est évo­qué su­pra. Par exemple, à El-adde, un S-VBIED do­té d’une mi­trailleuse lourde entre à l’in­té­rieur du camp où il ex­plose en plein centre, dé­trui­sant le poste de com­man­de­ment et la sec­tion de mor­tiers. Se­lon toute vrai­sem­blance, il s’agit d’un vé­hi­cule pris aux Bu­run­dais quelques mois plus tôt, à Lee­go. Cette ruse au­rait trom­pé la vi­gi­lance des sen­ti­nelles, don­nant aux dji­ha­distes le temps d’ap­pro­cher et de pé­né­trer dans le camp. Après ce­lui-ci, deux autres S-VBIED dé­tonent en­core. Là ne s’ar­rête pas le dé­fer­le­ment in­fer­nal. Pro­fi­tant de la confu­sion qui s’en­suit, deux pick-up qui trans­portent une quin­zaine de com­bat­tants mu­nis de vestes ex­plo­sives fran­chissent à leur tour l’en­ceinte. Les She­bab se fraient un pas­sage avec leurs fu­sils d’as­saut avant d’ex­plo­ser contre les re­tran­che­ments ké­nyans.

Conco­mi­tam­ment, les autres com­bat­tants en­tament leur pro­gres­sion vers une base dont les faibles dé­fenses sont dé­sor­mais to­ta­le­ment désor­ga­ni­sées, avec des mi­li­taires qui ne savent pas exac­te­ment ce qu’ils doivent faire. De plus ils sont ma­tra­qués par des tirs nour­ris de sup­pres­sion ef­fec­tués avec des mi­trailleuses lourdes (12,7 et 14,5 mm) ain­si qu’avec des ZU-23/2 et ac­ces­soi­re­ment par des ca­nons sans re­cul, tous mon­tés sur des pick-up. Afin d’évi­ter les tirs fra­tri­cides, les She­bab pa­raissent uti­li­ser un sys­tème d’iden­ti­fi­ca­tion in­di­vi­duelle, avec des ban­deaux rouges qui ceignent leur tête. Ceux-ci ont aus­si, très cer­tai­ne­ment, une di­men­sion sym­bo­lique, rap­pe­lant les fou­lards rouges (ci­ma­maad) avec les­quels ils mas­quaient leur vi­sage dans le cou­rant des an­nées 2000. Tou­jours pour évi­ter les tirs fra­tri­cides, l’avance se fait en co­lonnes. Les vé­hi­cules qui servent de base de feu peuvent ain­si ti­rer entre cha­cune de ces co­lonnes sans être gê­nés. À proxi­mi­té des obs­tacles de l’en­ceinte, les dji­ha­distes se dé­ploient. Ils uti­lisent à leur avan­tage les le­vées de terre cen­sées pro­té­ger le camp, en s’abri­tant der­rière celles-ci pour « al­lu­mer » les dé­fen­seurs qui ré­sistent mal­gré tout. Les bar­be­lés et buis­sons épi­neux sont ai­sé­ment fran­chis et plus rien ne peut ar­rê­ter la ruée des She­bab qui tirent à tout-va sur leurs ad­ver­saires, ache­vant ain­si les bles­sés. Les blin­dés de L’AMISOM qui n’ont pas été neu­tra­li­sés dans la phase des at­taques sui­cides sont de peu d’uti­li­té. Iso­lés, in­ca­pables de s’ap­puyer mu­tuel­le­ment, sans soutien d’in­fan­te­rie, ils sont pris sous une grêle de pro­jec­tiles par une pié­taille vi­re­vol­tante qui ne peut être ajus­tée. Les équipes RPG des dji­ha­distes les neu­tra­lisent ou les obligent à fuir.

Au-de­là du « point de gra­vi­té » de la ba­taille, des élé­ments she­babs ont été po­si­tion­nés, des EEI ont été pla­cés. Leur rôle consiste à in­ter­dire l’ar­ri­vée de ren­forts. À El-adde, comme bien sou­vent ailleurs, les forces gou­ver­ne­men­tales so­ma­liennes se sont éva­po­rées avant l’opé­ra­tion, et ne sont donc d’au­cun se­cours. Des Éthio­piens, pour­tant ins­tal­lés à quelques ki­lo­mètres, n’in­ter­viennent pas non plus. Comme men­tion­né plus haut, les She­bab connaissent par­fai­te­ment les pro­blèmes de co­opé­ra­tion

entre contin­gents de L’AMISOM, et la fai­blesse des sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion. À ce titre, ils frappent fré­quem­ment (au ca­non sans re­cul ou au RPG-7) les tours de té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Le sa­lut doit donc ve­nir d’élé­ments ké­nyans, dé­ployés trop loin pour pou­voir in­ter­ve­nir ra­pi­de­ment et qui évi­dem­ment sont pris en em­bus­cade (15), ce qui ra­len­tit en­core un peu plus leur en­trée en lice.

La si­tua­tion des She­bab en 2018

À la fin de 2017 et au dé­but de 2018, les She­bab sont tou­jours pré­sents en Somalie, avec un noyau d’en­vi­ron 5 000 hommes. Dans le nord, ils sont im­plan­tés dans la zone de Bo­sas­so et des mon­tagnes de Gal­ga­la. Ils sont beau­coup plus an­crés dans la par­tie dé­li­mi­tée par Gal­kayo dans le centre du pays, jus­qu’à la fron­tière ké­nyane au sud. Mal­gré tout, ils contrôlent peu de ter­ri­toire et ne se montrent vi­ru­lents que dans des es­paces ré­duits et frag­men­tés, no­tam­ment au­tour de villes comme Be­led­weyne, Man­de­ra, El­wak, Bai­doa, Kis­mayo ou en­core Mo­ga­dis­cio. L’ar­gu­ment d’une ré­sis­tance à des forces d’oc­cu­pa­tion (L’AMISOM) est tou­jours culti­vé au­près des clans qui sont pour leur part cir­con­ve­nus sur une base po­li­tique plu­tôt qu’idéo­lo­gique de­puis la fin de 2016. En ef­fet, l’idée du dji­had et de l’uni­ci­té de ceux qui le mènent est dé­sor­mais moins en­tre­te­nue par les She­bab qui prio­risent l’at­ten­tion por­tée aux do­léances cla­niques contre les au­to­ri­tés fé­dé­rales. Ils pri­vi­lé­gient aus­si l’ex­ploi­ta­tion des ri­va­li­tés entre clans. Cette proxi­mi­té avec les clans leur per­met de bé­né­fi­cier de l’aide ponc­tuelle de mi­lices cla­niques amies. Ces der­nières sont dé­si­gnées comme Al-an­sar (16). Outre leur re­pré­sen­ta­tion au sein de la shu­ra, l’im­por­tance des clans se tra­duit aus­si par la mise sur pied, en oc­tobre 2016, d’un « Congrès des chefs de clan ». Les She­bab ont su évo­luer et s’an­crer cultu­rel­le­ment en Somalie, en adop­tant des mé­thodes de com­bat adé­quates.

Des membres des She­bab posent pour la vi­déo. Le mou­ve­ment a su de­ve­nir une force com­bat­tante ca­pable de don­ner du fil à re­tordre aux forces de L’AMISOM. (© Youtube)

Un vé­hi­cule des She­bab, dé­truit, est trac­té sous la sur­veillance d’un équi­page d’eland. (© AMISOM)

Sol­dat ou­gan­dais de L’AMISOM sur­veillant d’an­ciens membres des She­bab ayant ren­du les armes à Gar­sale, en 2012. (© AMISOM)

Sol­dats de l’ar­mée na­tio­nale so­ma­lienne sur leur tech­ni­cal, dans Mo­ga­dis­cio, en 2012.(© AMISOM)

Des dé­mi­neurs ké­nyans passent un an­cien poste de po­lice de Kis­mayo au peigne fin, dans le cadre d’une re­cherche de pièges et D’IED. (© AMISOM)

Des pri­son­niers sus­pec­tés d’ap­par­te­nir à Al-sha­baab et pla­cés sous la sur­veillance de troupes so­ma­liennes. (© AU Ist/stuart Price)

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