Les opé­ra­teurs té­lé­coms veulent mo­né­ti­ser la fibre

Edition Multimédi@ - - La Une - Charles de Lau­bier

Pour ren­ta­bi­li­ser leurs coû­teux in­ves­tis­se­ments dans le très haut dé­bit, les « tel­cos » du monde en­tier cherchent à mo­né­ti­ser la « qua­li­té du ser­vice » : dé­bits, la­tence, vo­lume de consommation, bundles, conte­nu pre­mium, … En­core faut- il que les clients ac­ceptent de payer plus cher.

Si la fibre op­tique exige des opé­ra­teurs té­lé­coms des ef­forts d’in­ves­tis­se­ments im­por­tants, elle va leur per­mettre – du moins von­tils es­sayer – de mo­né­ti­ser cette in­fra­struc­ture très haut dé­bit fixe en van­tant la qua­li­té de ser­vice et jouer sur les dé­bits pro­po­sés. Mais les condi­tions concur­ren­tielles ne sont pas tou­jours pas fa­vo­rables à l’aug­men­ta­tion des prix.

Vers un ARPU plus éle­vé

« Dans un contexte de course au dé­bit, avec des dé­bits dis­po­nibles à 1 Gbits/ s aux Etats- Unis, en Asie et en Eu­rope, et même au- de­là ( plus de 10 Gbits/ s), no­tam­ment avec le sud- co­réen KT, le ja­po­nais NTT, l’aus­tra­lien Tel­stra et l’amé­ri­cain Com­cast, cette aug­men­ta­tion des dé­bits est l’op­por­tu­ni­té pour les opé­ra­teurs té­lé­coms de fixer des ta­rifs plus éle­vés pour les offres à très haut dé­bit, quand la si­tua­tion concur­ren­tielle le per­met » , ex­plique Ro­land Mon­tagne ( photo de gauche), di­rec­teur du dé­ve­lop­pe­ment et ana­lyste prin­ci­pal à l’idate Di­gi­world. Or ce n’est pas le cas dans la plu­part des pays où la concur­rence entre opé­ra­teurs té­lé­coms est forte et le re­ve­nu moyen par abonné – le fa­meux ARPU ( 1) – plu­tôt stable. En France, par exemple, Orange af­fiche une moyenne de 33 eu­ros en­vi­ron par mois de­puis 2014. C’est bien loin des 60 à 94 eu­ros par mois que gé­nère l’aus­tra­lien Tel­stra sur ses offres triple play très haut dé­bit, se­lon les dé­bits al­lant de 1 Gbit/ s à 4 Gbits/ s. L’ul­tra haut dé­bit ( UHD) – ou le « Gi­ga » – est une nou­velle op­por­tu­ni­té pour les four­nis­seurs d’ac­cès à In­ter­net ( FAI) d’aug­men­ter leurs ta­rifs et de voir leur chiffre d’af­faires re­bon­dir. « Cer­tains opé­ra­teurs comme Ko­rea Te­le­com ( KT) ont ain­si réus­si à re­dy­na­mi­ser leurs re­ve­nus avec cette stra­té­gie : plus d’un quart des abon­nés FTTH de KT sous­crivent à l’offre Gbit/ s qui a lui a per­mis d’en­re­gis­trer plus de 11 % de crois­sance des re­ve­nus In­ter­net en 2015 et 2016 » , a in­di­qué Ro­land Mon­tagne lors de son in­ter­ven­tion aux 12e As­sises du Très haut dé­bit or­ga­ni­sées le 28 juin par Aro­mates. KT est l’opé­ra­teur té­lé­coms le plus em­blé­ma­tique de cette stra­té­gie de mo­né­ti­sa­tion de la fibre, que son PDG Chang- Gyu Hwang a concep­tua­li­sée à par­tir de 2014 sous le nom de « Gi­ga­to­pia » . Comment le montre l’étude cor­res­pon­dante de l’idate Di­gi­world, in­ti­tu­lée « Mo­né­ti­sa­tion de la fibre » et réa­li­sée par So­phie Lu­bra­no ( photo de droite), consul­tante té­lé­coms. L’opé­ra­teur hel­vé­tique Swiss­com, lui, joue avec la fibre sur trois ta­rifs éle­vés : le mo­no play ( In­ter­net uni­que­ment) à 56 eu­ros par mois), le double play ( In­ter­net et voix) jus­qu’à 85 eu­ros, les offres triple play pou­vant al­ler jus­qu’à 150 eu­ros. Swiss­com af­fiche ain­si un ARPU double play de 93 eu­ros et un ARPU triple play dev 122 eu­ros. Mais l’eu­rope est en­core loin des offres fibre que pro­pose Ve­ri­zon à près de 200 dol­lars ! D’autres le­viers existent pour mo­né­ti­ser la qua­li­té de ser­vice of­ferte par la fibre op­tique. Il en va ain­si aus­si de la sy­mé­trie des dé­bits en des­cen­dant ( down­load) et en mon­tant ( upload). Cette sy­mé­trie est pro­po­sée sys­té­ma­ti­que­ment par KT, NTT, Chi­na Te­le­com, Swiss­com, ou en­core Ve­ri­zon, lors­qu’elle n’est pas en op­tion payante chez Te­lefó­ni­ca. L’opé­ra­teur té­lé­coms es­pa­gnol pro­pose par exemple une offre fibre Mo­vis­tar à 38 eu­ros par mois en asy­mé­trie mais 43 eu­ros par mois si l’abonné exige la sy­mé­trie des dé­bits. Autre « plus » , et non des moindres, pour aug­men­ter L’ARPU : la faible la­tence. Le temps de la­tence – ou lag pour re­prendre un an­cien an­gli­cisme – est le dé­lai ou le re­tard que prend un site web ou une ap­pli­ca­tion mo­bile à exé­cu­ter la com­mande de l’uti­li­sa­teur. Ce temps de ré­ponse peut être rédhi­bi­toire et dis­sua­sif, voire dis­qua­li­fiant pour l’édi­teur du ser­vice. Ce­la peut être des offres dé­diées aux joueurs en ligne et/ ou des op­tions « ul­tra- low la­ten­cy » comme chez My­re­pu­blic Sin­ga­pore moyen­nant 6 eu­ros par mois en sup­plé­ment. A noter que Xavier Niel, le pa­tron fon­da­teur de Free, a in­ves­ti dès 2014 à hau­teur de 8 mil­lions de dol­lars dans cet opé­ra­teur sin­ga­pou­rien pré­sent aus­si en Aus­tra­lie, en Nou­velle- Zé­lande et en In­do­né­sie. Lorsque la la­tence at­teint les 250 ( mil­li­se­condes), elle est per­cep­tible par l’uti­li­sa­teur. Et lors­qu’elle dé­passe les 500 ms, elle de­vient pro­blé­ma­tique ( 2).

Da­ta cap et hors for­fait

Autre moyen d’aug­men­ter L’ARPU : mo­né­ti­ser le vo­lume de consommation de don­nées. Au- de­là du da­ta cap fixé par cer­tains opé­ra­teurs té­lé­coms, aux Etats- Unis et au Royaume- Uni, l’abonné doit payer du hors- for­fait en sup­plé­ment. Exemple : le câ­blo- opé­ra­teur Com­cast a fixé le pla­fond de don­nées in­clues dans le for­fait très haut dé­bit à 1 Té­ra­bit ( Tb) par mois : au- de­là, il fac­ture 10 dol­lars pour chaque « bloque ad­di­tion­nel de 50 Gi­ga par mois » jus­qu’à la li­mite in­dé­pas­sable de 200 dol­lars. Si l’abonné exige de l’illi­mi­té sans pla­fond du tout, il de­vra alors payer 50 dol­lars

par mois en plus de son for­fait de base. Ces nou­velles po­li­tiques ta­ri­faires liées à l’avè­ne­ment du très haut dé­bit – fibre op­tique en tête – pré­sentent des ni­veaux de prix va­riables se­lon les pays et, nous l’avons dé­jà évo­qué plus haut, se­lon l’in­ten­si­té concur­ren­tielle du pays.

Les abon­nés vont- ils suivre ?

Aux Etats- Unis et en Suisse, les prix pour­ront être plus éle­vés ; en Eu­rope, les prix se­ront re­la­ti­ve­ment bas ; en Chine, les prix se­ront très bas. « Les va­ria­tions ta­ri­faires de la mo­né­ti­sa­tion de la fibre ap­pa­raissent se­lon le po­si­tion­ne­ment de l’opé­ra­teur té­lé­coms : ta­rifs plu­tôt éle­vés pour les opé­ra­teurs his­to­riques do­mi­nant, ta­rifs agres­sifs pour les opé­ra­teurs al­ter­na­tif vou­lant conqué­rir des parts de mar­ché » , fait re­mar­quer Ro­land Mon­tagne ( voir ta­bleau ci- des­sous). Au­tre­ment dit, comme le sug­gère dans son étude So­phie Lu­bra­no, « la pres­sion concur­ren­tielle pousse les opé­ra­teurs té­lé­coms dans le monde à va­lo­ri­ser la fibre op­tique au- de­là de leur coeur de mé­tier » . Reste à sa­voir comment convaincre les abon­nés du haut dé­bit à pas­ser au très haut dé­bit. Le cas de la France illustre en ef­fet les dif­fi­cul­tés des opé­ra­teurs té­lé­coms à bas­cu­ler du ADSL/ VDSL2 – le ré­seau de cuivre par­mi les plus per­for­mant au monde – vers le FTTH ( 3). Sur l’hexa­gone et les Dom- tom, 10,9 mil­lions de foyers sont éli­gibles au FTTH ( au 31 mars 2018, d’après les der­niers chiffres de l’ar­cep en date) mais seule­ment 3,6 mil­lions y sont abon­nés – soit un taux de 33 % de convain­cus seule­ment ( 4). Pour l’idate Di­gi­world, il existe dans le monde trois stra­té­gies pos­sibles d’ « ar­ti­cu­la­tion des prix HD/ THD » ( com­pre­nez haut dé­bit/ très haut dé­bit). Le plus sou­vent, un opé­ra­teur té­lé­coms opte pour « une stra­té­gie de conti­nui­té » , avec des ni­veaux de prix iden­tiques entre le HD et le THD – au moins pour l’en­trée de gamme THD. « Cette stra­té­gie de conti­nui­té per­met d’adres­ser les clients avec un ta­rif et de leur pro­po­ser en­suite la tech­no­lo­gie dis­po­nible sur leur lo­ca­li­sa­tion » , pré­cise Ro­land Mon­tagne. Une autre stra­té­gie, bien que peu pra­ti­quée, est de va­lo­ri­ser la fibre avec des prix THD net­te­ment su­pé­rieurs à ceux du HD. Une troi­sième stra­té­gie, dite « stra­té­gie de sti­mu­la­tion » consiste à pra­ti­quer des prix plus bas pour le THD que pour le HD, afin d’ob­te­nir une mi­gra­tion plus ra­pide des abon­nés HD. « C’est no­tam­ment le cas de NTT, qui veut conver­tir l’en­semble des abon­nés “BB” à la fibre en vue de l’ex­tinc­tion du ré­seau cui­vré. Cette stra­té­gie peut éga­le­ment s’ap­puyer sur les conte­nus, avec par exemple BT qui fait des offres de conte­nu ré­ser­vées aux abon­nés fibre » , pour­suit Ro­land Mon­tagne. Les conte­nus pre­mium per­mettent en ef­fet de mo­né­ti­ser la fibre. La ques­tion de la con­ver­gence té­lé­com- conte­nus reste plus que ja­mais d’ac­tua­li­té, avec des mou­ve­ments d’ac­qui­si­tion des opé­ra­teurs té­lé­coms sur des groupes au­dio­vi­suels – AT& T/ Time Warner, Com­cast/ NBC Universal, AT& T/ Di­rectv, Te­lefó­ni­ca/ Di­gi­tal+, ou en­core les ten­ta­tives Com­cast/ Fox et Com­cast/ Sky ( 5) – avec, en pa­ral­lèle, des stra­té­gies d’ac­qui­si­tion de droits spor­tifs, no­tam­ment par BT, Te­lefó­ni­ca, SFR et dans une moindre me­sure Deutsche Te­le­kom. « Ces stra­té­gies sont très coû­teuses, ce­pen­dant elles visent plu­tôt la dif­fé­ren­cia­tion que la ren­ta­bi­li­té : les coûts as­so­ciés à l’ac­qui­si­tion des conte­nus res­tent re­la­ti­ve­ment mar­gi­naux par rap­port aux in­ves­tis­se­ments ré­seau, et peuvent s’ap­pa­ren­ter à un coût mar­ke­ting pour l’opé­ra­teur » , ana­lyse Ro­land Mon­tagne. Les « tel­cos » peuvent aus­si sti­mu­ler les be­soins en bande pas­sante avec des conte­nus haute/ ul­tra haute dé­fi­ni­tion ( 4K, 4KHDR, 8K) et es­pé­rer orien­ter à terme les consom­ma­teurs vers des ac­cès THD voire UHD. Ils peuvent aus­si, dans le même temps, ca­pi­ta­li­ser sur leur fond de com­merce : la voix, en l’in­té­grant ou en la met­tant en op­tion, avec par­fois des ta­ri­fi­ca­tions « ex­tra » pour les ap­pels vers les mo­biles, his­toire à la fois d’aug­men­ter L’ARPU et de fi­dé­li­ser. La stra­té­gie peut être d’at­ti­rer des clients fixes avec des offres pro­mo­tion­nelles sur le mo­bile, comme le fait Free avec une offre mo­bile « illi­mi­tée » pour les abon­nés fixes.

Stra­té­gie FTTH- 5G en vue

Ces stra­té­gies « fixe- mo­bile » se­ront dé­ter­mi­nantes lors des lan­ce­ments com­mer­ciaux de la 5G : Ve­ri­zon a tes­té en 2017 des ser­vices « fibre- 5G » ; KT offre dé­jà du 1 Gbit/ s sur le fixe et en Wi­fi et/ ou 4G. « Si l’on peut voir dans la 5G une concur­rence pour le FTTH, on peut éga­le­ment en­vi­sa­ger les op­por­tu­ni­tés pour les ré­seaux fibre, qui de­vront s’ap­pro­cher au plus près de l’abonné avec une den­si­té plus fine » , nuance Ro­land Mon­tagne. Mais la mo­né­ti­sa­tion de la fibre sous toutes ses formes de­vra prou­ver sa ren­ta­bi­li­té. Ce sont les consom­ma­teurs qui ar­bi­tre­ront ces dif­fé­rentes stra­té­gies vi­sant à aug­men­ter in fine L’ARPU. @

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