Smart Cities : ob­te­nir des fonds et... l'adhé­sion du pu­blic

Edition Multimédi@ - - La Une - Par Ré­my Fe­kete, avo­cat as­so­cié, Jones Day

Les villes in­tel­li­gentes sont en vogue par­tout dans le monde, mais les fi­nan­ce­ments ne suivent pas tou­jours. « Smart Ci­ty » dé­signe des pro­jets de na­ture bien dif­fé­rente et, par­fois, sert à ca­mou­fler pré­ci­sé­ment l'ab­sence de moyens, d'am­bi­tion voire d'adhé­sion des po­pu­la­tions.

La « Smart Ci­ty » a été pla­cée au coeur de la vi­sion eu­ro­péenne « Ho­ri­zon 2020 » lan­cé il y a quatre ans ( 1). Ce pro­gramme vise à la mise en place de réa­li­sa­tions « du­rables » , sur un mode « col­la­bo­ra­tif, vé­loce, éco­nome et fru­gal » en éner­gie. Der­rière des mots qui sonnent comme des sé­sames ad­mi­nis­tra­tifs, l’on trouve pour­tant des bud­gets consé­quents, pla­cés sous la gou­ver­nance d’une agence eu­ro­péenne – « In­no­va­tion and Net­works Exe­cu­tive Agen­cy » ( INEA) – qui a dé­jà dé­bour­sé, quand même, de l’ordre de 300 mil­lions d’eu­ros en quatre ans pour une di­zaine de pro­jets com­por­tant cha­cun plu­sieurs villes eu­ro­péennes de pays dif­fé­rents ( 2).

Des pro­jets en voie de dé­ve­lop­pe­ment

Le concept de Smart Ci­ty fait flo­rès de­puis un peu moins de dix ans dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment. Gage de meilleure gou­ver­nance et de pro­jets in­no­vants, il ap­pa­raît par­fois comme le sé­same per­met­tant de dé­blo­quer des fonds des bailleurs in­ter­na­tio­naux. Ain­si, de la Jor­da­nie aux côtes afri­caines, a émer­gé un vé­ri­table mar­ché hau­te­ment com­pé­ti­tif de pro­jets bap­ti­sés, par­fois un peu ra­pi­de­ment, de Smart Cities, qui tentent, sou­vent en op­po­si­tion les uns aux autres, d’at­ti­rer les ca­pi­taux étran­gers. La pé­riode des « zones franches » est pas­sée de mode, vive les « villes in­tel­li­gentes » . La com­po­sante tech­no­lo­gique de ces villes est pour­tant fort va­riable. En Ara­bie saou­dite, par exemple, un équi­pe­men­tier a pu prendre la di­rec­tion d’une ville en­tiè­re­ment nou­velle, in­té­gra­le­ment pen­sée dès son édi­fi­ca­tion comme une ci­tée to­ta­le­ment connec­tée. La fibre court dans chaque rue et connecte 100 % des lo­ge­ments et en­tre­prises. Le sys­tème de vi­déo­sur­veillance est in­té­gral et in­ter­con­nec­té avec les sys­tèmes de sur­veillance in­ternes aux ha­bi­ta­tions. Les di­gits des im­meubles et par­kings re­liés à des sys­tèmes de « do­mo­tique » per­met­tant d’ac­tion­ner l’en­semble de ses ins­tal­la­tions à dis­tance ( 3). Autre exemple : Tu­nis Te­le­com Ci­ty ( TTC) était un pro­jet « green­field » ( créé ad hoc) pro­met­teur, an­non­cé il y a dix ans pour un in­ves­tis­se­ment po­ten­tiel de 3 mil­liards de dol­lars, mais qui man­quait de conte­nus. Dé­ve­lop­pé au bord de la mé­di­ter­ra­née dans ce qui n’était qu’un ter­rain vague, le TTC avait pour am­bi­tion de se po­si­tion­ner comme un « hub nu­mé­rique » ré­gio­nal et d’ac­cueillir les en­tre­prises à va­leur ajou­tée du sec­teur. Les atouts n’étaient pas minces si l’on cu­mule : le cadre fis­cal et doua­nier dé­ro­ga­toire et par­ti­cu­liè­re­ment at­trac­tif ; la bonne ré­pu­ta­tion de la Tu­ni­sie en ma­tière de cadre de vie, de san­té, de ni­veau sco­laire ; la dis­po­ni­bi­li­té de cadres in­gé­nieurs in­for­ma­ti­ciens lo­caux ; et l’ins­crip­tion de la ville in­tel­li­gente cô­tière dans le cadre stra­té­gique glo­bal du plan d’amé­na­ge­ment nu­mé­rique haut dé­bit adop­té par le gou­ver­ne­ment. Las, les sou­bre­sauts po­li­tiques af­fec­tant la Tu­ni­sie de­puis le prin­temps arabe de 2011, et sur­tout le manque d’in­ves­tis­se­ment por­té sur les édi­teurs de conte­nus à vi­sion ré­gio­nale, ont eu rai­son de ce pro­jet pro­met­teur. Le pro­jet tu­ni­sien n’est pas le seul à avoir vu une am­bi­tion glo­bale de nou­velle ville in­tel­li­gente nu­mé­rique se trans­for­mer peu à peu en une énième zone franche. Ce qui pla­çait le pro­jet dans une con­cur­rence dé­lé­tère au mieux- di­sant fis­cal par rap­port à d’autres pays en dé­ve­lop­pe­ment, pré­ci­sant ceux dans les­quels les res­sources bud­gé­taires font dé­faut. Plus au Sud, le pro­jet Sè­mè Ci­ty ( 4) lan­cé en 2017 avec un bud­get plu­ri­an­nuel de 207 mil­liards de francs CFA ( 315 mil­lions d’eu­ros en­vi­ron) dans les pro­chaines an­nées veut faire la dé­mons­tra­tion d’un « Bé­nin ré­vé­lé » – du nom du pro­gramme d’in­ves­tis­se­ment et de dé­ve­lop­pe­ment – en dé­diant un ter­ri­toire nou­veau à une ville en­tiè­re­ment nou­velle et connec­tée, dé­diée à l’en­sei­gne­ment, à la re­cherche et à l’in­cu­ba­tion de start- up. Ce qui n’est pas évident lorsque l’afrique de­meure le conti­nent le moins connec­té du monde, mais les atouts ne manquent pas : en plus des ar­gu­ments ha­bi­tuels des zones franches ( dé­duc­tions fis­cales et doua­nières), Sè­mè Ci­ty pour­ra pro­po­ser à ses par­te­naires la connec­ti­vi­té ex­cep­tion­nelle que peut four­nir le câble sous- ma­rin in­ter­na­tio­nal ACE ( l’afri­ca Coast to Eu­rope, dont en­vi­ron 20 % seule­ment des ca­pa­ci­tés sont uti­li­sées), et la proxi­mi­té im­mé­diate du plus grand mar­ché afri­cain : le Ni­gé­ria.

Des ap­pli­ca­tions orien­tées po­pu­la­tions

Le pro­jet Sè­mè Ci­ty est en­tiè­re­ment concen­tré de­puis sa ge­nèse sur les conte­nus à va­leur ajou­tée à dé­ve­lop­per lo­ca­le­ment, et vi­sant des pu­blics ou clien­tèles cibles en Afrique de l’ouest. Dé­ve­lop­per un sa­voir- faire édi­to­rial lo­cal, en­sei­gner les tech­niques de l’au­dio­vi­suel, ima­gi­ner les fu­tures mé­de­cines douces adap­tées aux ma­la­dies

tro­pi­cales, fa­vo­ri­ser l’in­cu­ba­tion de start- up lo­cales, au ser­vice des pu­blics de la sous- ré­gion, sont au­tant d’orien­ta­tions à même de fa­vo­ri­ser l’im­plan­ta­tion ef­fec­tive d’in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux, le cadre fis­cal at­trac­tif n’in­ter­ve­nant qu’en ap­pui. De Londres à Co­to­nou, de Am­man à Da­kar, les pro­jets de Smart Cities germent dans le monde mais ne fleu­rissent pas tou­jours. Au- de­là des ef­fets d’an­nonce et du dé­ploie­ment d’in­fra­struc­tures de té­lé­com­mu­ni­ca­tions, l’es­sen­tiel est ailleurs. Il consiste à don­ner un conte­nu réel, de la chair et du goût, à des ap­pli­ca­tions sin­cè­re­ment orien­tées vers les be­soins des po­pu­la­tions.

Smart Ci­ty, Smart Grid, Smart... Da­ta

Les consom­ma­teurs fran­çais semblent pour cer­tains en­core ré­ti­cents à li­vrer les in­di­ca­teurs de leur vie per­son­nelle au grand nuage du Big Da­ta. Le pê­cheur de Sè­mè ne se­ra à dé­faut pas plus prêt à s’ins­crire dans un dé­ve­lop­pe­ment nu­mé­rique que l’agri­cul­teur de Saint- Ma­caire ( Gi­ronde) n’est en­clin à lais­ser s’ins­tal­ler un comp­teur élec­trique connec­té Lin­ky. La mul­ti­pli­ca­tion des op­po­si­tions fa­rouches aux pro­jets de chan­ge­ments tech­no­lo­giques de toute na­ture rend in­dis­pen­sable un chan­ge­ment de pa­ra­digme s’agis­sant de la prise en consi­dé­ra­tion de la com­po­sante hu­maine. En France, une étude ré­cente dé­nombre pas moins de 25 Smart Cities, la plu­part ins­tal­lées dans des ag­glo­mé­ra­tions an­ciennes de plus de 200.000 ha­bi­tants ( 5). La plu­part de ces villes in­tel­li­gentes dis­posent d’un ser­vice d’opé­ra­tions da­ta ( no­tam­ment pour per­mettre aux usa­gers de cir­cu­ler de ma­nière plus in­tel­li­gente), un wi­fi li­néaire dis­po­nible pour le pu­blic ( lire aus­si ci- contre sur le « Wi­fi4eu » eu­ro­péen), une pla­te­forme par­ti­ci­pa­tive ou en­core des­ser­vi cesd’ ead­mi­nis­tra­tion. Le mo­bi­lier ur­bain, lui, est ren­du com­mu­ni­quant et cer­taines ag­glo­mé­ra­tions vont jus­qu’à ins­tal­ler un éclai­rage pu­blic in­tel­li­gent, et même une col­lecte in­tel­li­gente des dé­chets. La ville in­tel­li­gente se dé­fi­nit comme celle d’une ag­glo­mé­ra­tion qui met à pro­fit les tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion pour amé­lio­rer la qua­li­té des ser­vices ren­dus et ré­duire ses coûts. Se­lon In­for­ma­tion Age ( 6), c’est Bill Clin­ton au­rait mis à l’hon­neur ce concept en 2005. De­puis, les pro­jets les plus in­no­vants ont fi­ni par ima­gi­ner des ci­tés idéales, dignes des ro­mans de science- fic­tion de Bar­ja­vel, dans les­quels l’oni­risme ri­va­lise avec une an­goisse sourde. La Smart Ci­ty, qui re­pose sur la convic­tion que le nu­mé­rique, per­met de four­nir des ser­vices par­fai­te­ment adap­tés à la réa­li­té des exis­tences et ain­si amé­lio­rer la vie en com­mu­nau­té au sein d’en­vi­ron­ne­ments ur­bains. Elle né­ces­site bien évi­dem­ment la dis­po­ni­bi­li­té de moyens de com­mu­ni­ca­tion haut dé­bit. Il n’est pas inu­tile de rap­pe­ler ce pos­tu­lat, alors que le ni­veau de qua­li­té de ser­vice des ac­cès à In­ter­net de­meure no­toi­re­ment in­suf­fi­sant au sein de l’union eu­ro­péenne. La pour­suite du dé­ploie­ment de la fibre, no­tam­ment dans le cadre de pro­jets FTTH ( 7), et l’avè­ne­ment fu­tur de la cou­ver­ture 5G de­vraient abou­tir à four­nir au ci­toyen eu­ro­péen, à tout le moins à ce­lui qui vit en ville, la connec­ti­vi­té suf­fi­sante à l’uti­li­sa­tion de ser­vices ad­mi­nis­tra­tifs dits « in­tel­li­gents » . Sur­tout, le dé­ploie­ment de ré­seaux de col­lectes de don­nées via l’in­ter­net des Ob­jets est en cours. On es­time à plus de 50 mil­liards le nombre d’ob­jets connec­tés dans le monde d’ici deux ans ( 2020). Tout est trans­for­mé en cap­teur de don­nées : l’in­té­gra­li­té du mo­bi­lier ur­bain, les vé­hi­cules, la plu­part des bâ­ti­ments, des ob­jets de la vie quo­ti­dienne, les ap­pa­reils élec­tro­mé­na­gers, l’ou­tillage spor­tif et jus­qu’aux ha­bits. Comme dans la chan­son po­pu­laire, « tout, tout, tout, vous sau­rez tout » ( 8) sur l’in­ti­mi­té des com­por­te­ments de vos pro­chains. Ou presque car, gage de pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles, celles- ci sont col­lec­tées par un opé­ra­teur de ré­seau IOT ( 9), elles sont trai­tées par un agré­ga­teur et leurs en­sei­gne­ments soi­gneu­se­ment sé­lec­tion­nés en fonc­tion de chaque type de clien­tèle. Certes, l’af­faire « Cam­bridge Ana­ly­ti­cal » tou­chant Fa­ce­book, et son rôle dans le bas­cu­le­ment des grands élec­teurs des Etats du Mi­chi­gan, du Wis­con­sin et de la Penn­syl­va­nie en fa­veur de Do­nald Trump, ont mis le pro­jec­teur sur la fa­ci­li­té d’ex­ploi­ta­tion de don­nées per­son­nelles pour orien­ter les convic­tions d’une par­tie de la po­pu­la­tion. Les armes ju­ri­diques ont sans doute évo­lué de­puis, du moins en Eu­rope à la fa­veur du RGPD ( 10), il reste que les ré­ti­cences de la po­pu­la­tion à l’ir­rup­tion de col­lec­teurs de don­nées per­son­nelles dans leur vie per­son­nelle ont ma­ni­fes­te­ment été mi­no­rée. Les nom­breuses op­po­si­tions au dé­ploie­ment du comp­teur Lin­ky en est une il­lus­tra­tion ( 11). Pour­tant cet équi­pe­ment est au coeur des nom­breux pro­jets de Smart Cities et de leur pro­messe de « smart grid » , ré­seau de dis­tri­bu­tion d’élec­tri­ci­té in­tel­li­gent : le comp­teur in­dique la consom­ma­tion en temps réel, avec la pro­messe d’une ré­duc­tion si­gni­fi­ca­tive de la consom­ma­tion des mé­nages ( 12). Il pro­met même à terme une orien­ta­tion bi­di­rec­tion­nelle, ce qui de­vrait per­mettre à cha­cun, grâce à des sources in­di­vi­duelles de pro­duc­tion d’éner­gie ( 13), de de­ve­nir tour à tour consom­ma­teur ou four­nis­seur d’élec­tri­ci­té pour son voi­si­nage. @

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