« Il faut un nou­veau mo­dèle de pré­vi­sion du mar­ché des se­mi-conduc­teurs »

Electronique S - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PAS­CAL COU­TANCE

De par sa fonc­tion de CEO de Men­tor Gra­phics, l’un des plus im­por­tants édi­teurs de lo­gi­ciels de CAO dé­diés à l’élec­tro­nique, Whal­ly Rhines est un fin ob­ser­va­teur de l’in­dus­trie des se­mi­con­duc­teurs. Lors d’un ré­cent pas­sage à Pa­ris, il s’est no­tam­ment in­ter­ro­gé sur la dif­fi­cul­té de pré­voir cor­rec­te­ment l’évo­lu­tion de ce mar­ché en va­leur. Cet in­di­ca­teur se­rait pour­tant pré­cieux afin d’an­ti­ci­per la pro­chaine vague qui por­te­ra l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs – et par consé­quent la CAO– vers le haut. On ne peut pas dire que vous soyez tendre avec les ca­bi­nets d’études spé­cia­li­sés dans les se­mi-conduc­teurs. On pour­rait ré­su­mer votre pen­sée ain­si: leurs études de mar­ché sont gé­né­ra­le­ment fausses. WAL­LY RHINES La ques­tion n’est pas d’être tendre ou de ne pas l’être. Je pars sim­ple­ment d’un constat: si l’on re­garde, au cours des deux der­nières dé­cen­nies, les pro­jec­tions à trois ans faites par les so­cié­tés d’études de mar­chés spé­cia­li­sées dans le do­maine du se­mi-conduc­teur, on s’aper­çoit qu’elles sont gé­né­ra­le­ment fausses, avec des écarts par­fois spec­ta­cu­laires entre leurs pré­vi­sions et le mar­ché réel. Je parle ici de pré­vi­sions de mar­ché en va­leur et non en vo­lume. Même à court terme - moins d’un an - les pré­vi­sions ne sont pas fiables. Der­nier exemple en date: fin 2015, les ana­lystes ta­blaient sur une crois­sance de l’ordre de 3% du mar­ché des se­mi-conduc­teurs en 2016 alors que l’on sait main­te­nant qu’il se­ra en lé­gère baisse ou, au mieux, stable. C’est dom­mage car un in­di­ca­teur fiable se­rait pré­cieux pour an­ti­ci­per la pro­chaine vague qui por­te­ra l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs vers le haut. Ce qui m’a ame­né à me po­ser la ques­tion sui­vante: pour­quoi est-ce si dif­fi­cile de pré­voir de ma­nière fiable l’évo­lu­tion du mar­ché des se­mi-conduc­teurs en va­leur? Et quelle en est la ré­ponse? WAL­LY RHINES On peut ten­ter d’ex­pli­quer ce phé­no­mène en consi­dé­rant l’une des ca­rac­té­ris­tiques du mar­ché des se­mi­con­duc­teurs, à sa­voir la vo­la­ti­li­té de ses re­ve­nus. Ain­si, quand on ob­serve la va­ria­tion du mar­ché des cir­cuits in­té­grés en va­leur de­puis les an­nées 1960, on constate que cer­taines pé­riodes de ré­ces­sion de ce sec­teur coïn­cident avec des phases de crise ma­croé­co­no­mique, alors que d’autres pé­riodes de « creux » sont spé­ci­fiques à l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs. Cette con­jonc­tion de causes dif­fé­rentes com­plique bien évi­dem­ment la tâche des ana­lystes. En­suite, une bonne an­ti­ci­pa­tion des re­ve­nus gé­né­rés par l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs sup­pose une es­ti­ma­tion fiable à la fois des li­vrai­sons de cir­cuits in­té­grés à ve­nir, mais aus­si de l’évo­lu­tion de leurs prix moyens, ce qui n’est pas tou­jours évident. Les ana­lystes savent tou­te­fois pré­voir de ma­nière as­sez sa­tis­fai­sante l’évo­lu­tion du mar­ché des se­mi­con­duc­teurs en vo­lume, de même que la sur­face de si­li­cium né­ces­saire pour ré­pondre à cette de­mande, sur­face qui croît de ma­nière as­sez li­néaire de­puis près de trois dé­cen­nies se­lon une moyenne de 6,9% par an. Quant au re­ve­nu gé­né­ré par les fa­bri­cants de cir­cuits in­té­grés par uni­té de sur­face de si­li­cium, on constate qu’il est qua­si­ment constant de­puis plus de 20 ans, à 32,7 dol­lars du pouce car­ré en moyenne. Mais alors, quelle est la vraie rai­son de cet écart sou­vent consta­té entre pré­vi­sions des ana­lystes et mar­ché réel en va­leur? WAL­LY RHINES Je l’ex­plique en par­tie par la part crois­sante des re­ve­nus cap­tifs dans le do­maine des se­mi-conduc­teurs pour ap­pli­ca­tions mo­biles comme c’est le cas pour Sam­sung ou Apple. Ain­si, la part cu­mu­lée des pro­ces­seurs spé­ci­fiques du co­réen et de l’amé­ri­cain comp­tait pour un tiers du mar­ché mon­dial des pro­ces­seurs pour mo­biles en

2015, alors qu’elle était nulle en 2008. Ce­la cor­res­pond à un im­pact de l’ordre de 10 mil­liards de dol­lars sur le mar­ché glo­bal des se­mi-conduc­teurs, soit 3 à 3,5%, ce qui n’est pas né­gli­geable.

Quelle so­lu­tion pré­co­ni­sez-vous pour mieux pré­voir l’évo­lu­tion du mar­ché des se­mi-conduc­teurs en va­leur?

WAL­LY RHINES L’évo­lu­tion des re­ve­nus gé­né­rés par l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs ne pour­ra être pré­dite de ma­nière fiable que si nous pou­vons an­ti­ci­per cor­rec­te­ment l’évo­lu­tion des nou­velles ap­pli­ca­tions qui vont ti­rer ce mar­ché vers le haut par vagues suc­ces­sives dans les an­nées à ve­nir, comme l’ont fait au­pa­ra­vant les PC, les ré­seaux, les no­te­books, les com­mu­ni­ca­tions mo­biles et main­te­nant l’au­to­mo­bile, les sys­tèmes em­bar­qués in­tel­li­gents et l’In­ter­net des ob­jets (comp­teurs in­tel­li­gents, wea­rables, ob­jets connec­tés di­vers…). Or on s’aper­çoit que le cycle de vie de ces ap­pli­ca­tions suit la courbe de Gom­pertz, du nom d’un ma­thé­ma­ti­cien qui a éta­bli en 1825 une loi ma­thé­ma­tique per­met­tant de mo­dé­li­ser des sé­ries tem­po­relles. En ef­fet, si l’on re­pré­sente, par exemple, les li­vrai­sons cu­mu­lées de PC en fonc­tion du temps, on ob­tient une courbe en « S » – forme ty­pique de la courbe de Gom­pertz– qui se dé­com­pose en trois phases: une pre­mière qui cor­res­pond à l’in­tro­duc­tion sur le mar­ché de l’ap­pli­ca­tion ou de la tech­no­lo­gie en ques­tion (les vo­lumes sont faibles et la courbe s’écarte len­te­ment de l’axe des abs­cisses), une se­conde qui tra­duit le dé­ve­lop­pe­ment de cette ap­pli­ca­tion (les vo­lumes sont im­por­tants et la courbe af­fiche une pente forte et qua­si-constante) et une troi­sième qui cor­res­pond à la ma­tu­ri­té de l’ap­pli­ca­tion (la courbe tend vers une asymp­tote). La courbe de Gom­pertz per­met ain­si de dé­ter­mi­ner où l’on se si­tue dans le cycle de vie des ap­pli­ca­tions tra­di­tion­nelles des se­mi-conduc­teurs (PC fixes, PC por­tables et no­te­books, smart­phones, dé­co­deurs…), des ap­pli­ca­tions émer­gentes (au­to­mo­bile, sys­tèmes em­bar­qués in­tel­li­gents, IoT…), mais aus­si des pro­duits ba­sés sur les se­mi-conduc­teurs (tran­sis­tors, cap­teurs d’images…) ou bien en­core du nombre d’abon­nés à la té­lé­pho­nie mo­bile.

Quels en­sei­gne­ments ti­rez-vous de l’uti­li­sa­tion de ce mo­dèle?

On constate no­tam­ment que pour des ap­pli­ca­tions telles que les PC fixes, on s’ap­proche dan­ge­reu­se­ment de la zone asymp­to­tique alors que le mar­ché des PC por­tables et des no­te­books et ce­lui des smart­phones ont en­core de belles an­nées de­vant eux car ils se si­tuent en­core dans la phase de crois­sance li­néaire de la courbe. Même chose pour les tran­sis­tors si­li­cium ac­tuels qui ne de­vraient pas né­ces­si­ter de tech­no­lo­gie al­ter­na­tive avant les an­nées 2035 qui mar­que­ront l’en­trée dans la zone de ma­tu­ri­té de la tech­no­lo­gie ac­tuelle. Con­cer­nant l’IoT (comp­teurs in­tel­li­gents, wea­rables, ob­jets connec­tés di­vers…), nous n’en sommes qu’au dé­but de la courbe de Gom­pertz alors que l’IoT ab­sorbe dé­jà pour plus de 15 mil­liards de dol­lars de se­mi-conduc­teurs par an (chiffre pour 2015). La courbe de Gom­pertz pro­met no­tam­ment de fortes crois­sances pour les se­mi­con­duc­teurs dans trois sec­teurs de l’IoT: les centres de don­nées (SoC, mé­moires…), les pas­se­relles ou ga­te­ways, et ce que j’ap­pelle les noeuds (cap­teurs, ac­tua­teurs, trans­met­teurs…). Mais la pres­sion sur les prix se­ra ex­trê­me­ment forte pour les fa­bri­cants de com­po­sants élec­tro­niques et ce sont sur­tout les four­nis­seurs de ser­vices qui se par­ta­ge­ront la plus grosse part de ce mar­ché pro­met­teur.

WAL­LY RHINES, Pdg de Men­tor Gra­phics:

L’évo­lu­tion des re­ve­nus gé­né­rés par l’in­dus­trie des se­mi-conduc­teurs ne pour­ra être pré­dite de ma­nière fiable que si nous pou­vons an­ti­ci­per cor­rec­te­ment l’évo­lu­tion des nou­velles ap­pli­ca­tions qui vont ti­rer ce mar­ché vers le haut par vagues suc­ces­sives dans les an­nées à ve­nir, comme l’ont fait au­pa­ra­vant les PC, les ré­seaux, les no­te­books, les com­mu­ni­ca­tions mo­biles et main­te­nant l’au­to­mo­bile, les sys­tèmes em­bar­qués in­tel­li­gents et l’In­ter­net des ob­jets (comp­teurs in­tel­li­gents, wea­rables, ob­jets connec­tés di­vers…). ”

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