Les fa­bri­cants d’élec­tro­nique sont confron­tés à une pé­nu­rie « rai­son­nable »

Electronique S - - La Une - DI­DIER GIRAULT

Ayant d’abord concer­né l’élec­tro­nique au­to­mo­bile, la pé­nu­rie de composants a en­suite es­sai­mé. Si elle touche l’en­semble des composants (se­mi-conducteurs, pas­sifs, élec­tro­mé­ca­niques et de connec­tique), dans chaque sous-sec­teur, tous les four­nis­seurs ne sont pas concer­nés.

C’est de­puis 6 mois que nous consta­tons une aug­men­ta­tion des dé­lais d’ap­pro­vi­sion­ne­ment », an­nonce Dominique Chan­teau, di­rec­teur des achats de La­croix Elec­tro­nics. « La pé­nu­rie, on est en plein de­dans, et ça em­pire », constate, quant à lui, Fran­çois Ku­rek, le pré­sident de DEL. Ac­tuel­le­ment, les ache­teurs font face à des dé­lais im­por­tants et en aug­men­ta­tion pour nombre de composants, ain­si qu’à des al­lo­ca­tions pour cer­taines ré­fé­rences. Les mé­moires sont les composants qui ont été les pre- miers im­pac­tés, les prix de ces pro­duits ayant com­men­cé à aug­men­ter de­puis un an. « Il y a des al­lo­ca­tions en par­ti­cu­lier sur les tech­no­lo­gies DDR3 », note ain­si Pas­cal Fer­nan­dez, le pré­sident du SPDEI, le syn­di­cat fran­çais de la dis­tri­bu­tion de composants élec­tro­niques. « Les dé­lais des pro­duits liés à l’au­to­mo­bile, en par­ti­cu­lier des mi­cro­con­trô­leurs, ont for­te­ment aug­men­té, ain­si que, dans cer­tains cas, les prix », an­nonce aus­si M. Fer­nan­dez. « Dans le do­maine de l’au­to­mo­bile, il n’y a pas que les se­mi­con­duc­teurs qui sont concer- nés. L’al­lon­ge­ment des dé­lais touche aus­si les composants pas­sifs », com­plète M. Chan­teau. Ch­ris­tophe Isaac, res­pon­sable des ventes à la sous-trai­tance en élec­tro­nique de France chez Ar­row, pointe, quant à lui, « des al­lo­ca­tions sur des composants en boî­tiers SOT 23 des­ti­nés à l’au­to­mo­bile chez cer­tains four­nis­seurs ». Ce­la pour­rait être no­tam­ment dû au fait que « le mar­ché des mo­dèles pre­mium est au beau fixe ». D’une ma­nière gé­né­rale, « on re­lève, en pas­sifs, de fortes ten­sions et des al­lo­ca­tions pour les

conden­sa­teurs cé­ra­miques et tan­tale ain­si que pour les in­duc­tances », se­lon M. Fer­nan­dez. « Sont concer­nés les composants ma­gné­tiques (selfs, fer­rites…), les trans­for­ma­teurs, les connec­teurs et les composants de puis­sance », re­marque aus­si Fran­çois Ku­rek. Une ana­lyse plus fine per­met de consta­ter des dé­lais d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de 40 se­maines pour les conden­sa­teurs cé­ra­mique, des dé­lais de plus de 50 se­maines pour des ré­seaux ré­sis­tifs CMS (couche épaisse et couche mince) et des dé­lais im­por­tants pour les noyaux de fer­rite, les selfs de choc, les selfs des­ti­nées au mon­tage en sur­face (CMS), et des composants de puis­sance (Mos­fet de puis­sance, thy­ris­tors, tran­sis­tors bi­po­laires et diodes de re­dres­se­ment).

Tout a com­men­cé avec l’au­to­mo­bile

Pour les composants de puis­sance, les dé­lais au­jourd’hui de l’ordre de 28 se­maines sont en hausse… tout comme les prix sur le mar­ché hors contrats. Mal­gré tout, « les four­nis­seurs res­pectent les prix sti­pu­lés dans les contrats et il n’y a pas de hausses ac­tuel­le­ment [pour les composants ache­tés dans le cadre des contrats, NDLR] », re­marque Dominique Chan­teau. « Par contre, il faut s’at­tendre pour 2018 à des hausses de prix », pré­vient le res­pon­sable des achats de La­croix Elec­tro­nics. Et, évi­dem­ment, « en cas d’achat de se­condes sources, on paie plus cher », conclut-il. « Les pro­blèmes ont d’abord concer­né les composants des­ti­nés à l’au­to­mo­bile », re­marque Dominique Chan­teau. « L’ar­ri­vée de la voi­ture élec­trique et l’élec­tro­ni­sa­tion crois­sante des vé­hi­cules ont do­pé la consom­ma­tion de composants élec­tro­niques par le sec­teur au­to­mo­bile », ex­plique Fran­çois Ku­rek. Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées en élec­tro­nique au­to­mo­bile ont « dé­teint » sur les autres do­maines de l’élec­tro­nique. D’au­tant plus qu’il y a une re­prise au ni­veau mon­dial : « la 5G se met en place, de nou­velles consoles de jeu et de nou­veaux smart­phones voient le jour, tous ap­pa­reils grands consom­ma- t eurs de mé­moires… », re­marque M. Ku­rek. « La de­mande en mé­moires pro­gresse conti­nû­ment du fait de l’aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion de l’in­for­ma­tique (pas­sage du disque dur HDD au SDD, avè­ne­ment de mé­moires dé­diées au Cloud…), de la té­lé­pho­nie por­table (iP­hone…), de l’au­to­mo­bile et des ob­jets connec­tés », ren­ché­rit M. Fer­nan­dez. Aus­si, « les ache­teurs ont vou­lu se pré­mu­nir contre la ve­nue de pro­blèmes si­mi­laires dans les sec­teurs autres que l’élec­tro­nique », ex­plique M. Chan­teau. Car « la pé­nu­rie ap­pelle la pé­nu­rie », re­marque-t-il. Ce qui a sans doute eu pour consé­quence des doubles voire des triples com­mandes à l’ori­gine de l’ac­crois­se­ment des dif­fi­cul­tés d’ap­pro­vi­sion­ne­ment… « Les sous-trai­tants ont tou­jours du mal à être li­vrés alors que des composants sous al­lo­ca­tion font leur ré­ap­pa­ri­tion sur le mar­ché, ce qui tend à va­li­der la thèse des doubles com­mandes », es­time Éric Bur­notte, le nou­veau pré­sident du Snese. Une thèse que ré­cuse Ch­ris­tophe Isaac (Ar­row) pour qui « il y a très peu de doubles com­mandes ». Quoi qu’il en soit, la pré­ven­tion a force de loi : « pour évi­ter les doubles com­mandes, le dis­tri­bu­teur n’a pas d’autre choix que de mettre en place la com­mande ferme et non an­nu­lable » , rap­pelle M. Ku­rek. Néan­moins, « cette pé­nu­rie a l’air moins sé­vère que celle de 2010 qui était gé­né­ra­li­sée », se­lon M. Chan­teau. « D’une part, tous les composants ne sont pas af­fec­tés, et, d’autre part, pour cha­cune des ca­té­go­ries concer­nées, les dif­fi­cul­tés

Les dé­lais des pro­duits liés à l’au­to­mo­bile, en par­ti­cu­lier des mi­cro­con­trô­leurs, ont for­te­ment aug­men­té, ain­si que, dans cer­tains cas, les prix.”

Il y a deux pé­nu­ries dis­tinctes: l’une est liée à un dé­fi­cit de l’offre mon­diale en cuivre ; l’autre concerne conducteurs pas­sifs.” les se­mi-

ne touchent qu’une par­tie des four­nis­seurs », ex­plique le res­pon­sable des achats de La­croix

Elec­tro­nics. « Ce qui per­met de se four­nir en se­condes sources, à condi­tion que les composants en ques­tion aient été au­pa­ra­vant ho­mo­lo­gués », conclut-il.

Manque de cuivre et re­grou­pe­ments en se­mi-conducteurs

Éric Bur­notte isole deux vo­lets bien dis­tincts au sein de cette pé­nu­rie, ce dans un contexte de « de­mande fluc­tuante et dif­fi­ci­le­ment ap­pré­hen­dable ». D’une part, il y a un dé­fi­cit d’offre en cuivre qui s’est ma­ni­fes­té, en dé­but d’an­née, avec des pro­blèmes en cir­cuit im­pri­mé, « qui est la consé­quence d’une de­mande im­por­tante de la part de la voi­ture élec­trique, du scoo­ter élec

trique, du vé­lo élec­trique… ». D’autre part, la sous-offre en composants élec­tro­niques ac­tifs se­rait une consé­quence des re­grou­pe­ments en pro­duc­tion de se­mi- conducteurs (NXP-Frees­cale, Mi­cro­chipAt­mel, Ana­log De­vices-Li­near Tech­no­lo­gy…). M. Chan­teau abonde dans ce sens : « les concen­tra­tions en se­mi­con­duc­teurs ont pu frei­ner les in­ves­tis­se­ments des so­cié­tés qui étaient en voie d’ac­qui­si­tion ». Ch­ris­tophe Isaac consi­dère, quant à lui, que les fu­sions et les ac­qui­si­tions ont don­né lieu à des chan­ge­ments de stra­té­gie et à l’émer­gence de pro­blèmes opé­ra­tion­nels (in­ter­faces d’ou­tils in­dus­triels et in­for­ma­tiques…). Ain­si Li­near Tech­no­lo­gy, qui pro­duit sur­tout en in­terne, est-il main­te­nant ame­né à da­van­tage sous-trai­ter. En outre, les ca­tas­trophes na­tu­relles ont joué un rôle : « au Ja­pon, un trem­ble­ment de terre a tou­ché Re­ne­sas, qui four­nit no­tam­ment des mi­cro­con­trô­leurs des­ti­nés à l’au­to­mo­bile, ce qui a eu pour consé­quence un al­lon­ge­ment sen­sible des dé­lais d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de ces composants », re­marque M. Isaac. Pour re­mé­dier à ces pro­blèmes

Les fu­sions et les ac­qui­si­tions ont don­né lieu à des chan­ge­ments de stra­té­gie et à l’émer­gence de pro­blèmes opé­ra­tion­nels qui sont en par­tie à l’ori­gine des pro­blèmes ac­tuels.”

d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, les sous­trai­tants ont de­man­dé, de­puis plu­sieurs mois dé­jà, à leurs clients de four­nir des pré­vi­sions. Ré­cur­rent de­puis plu­sieurs an­nées, le pro­blème du manque de pré­vi­sions des clients prend une nou­velle am­pleur puis­qu’il ex­pli­que­rait, en par­tie, l es dif­fi­cul­tés ac­tuelles de la sous-trai­tance en élec­tro­nique de l’Hexa­gone. « S’il manque un seul com­po­sant à la no­men­cla­ture d’un pro­duit, on ne peut pas li­vrer… », rap­pelle Éric Bur­notte. Ce qui se tra­duit par des im­mo­bi­li­sa­tions et des pro­blèmes de tré­so­re­rie pour les sous-trai­tants… De leur cô­té, les dis­tri­bu­teurs ont aler­té leurs clients afin que ces der­niers stockent les ré­fé­rences en­vi­sa­gées comme à pro­blème. Ils prennent aus­si des risques pour épau­ler leurs clients. « Alors que les fa­bri­cants de composants nous de­mandent des en­ga­ge­ments sur 12 mois, nos clients ont du mal à le faire au- de­là de 6 mois », constate ain­si Ch­ris­tophe Isaac. Aus­si, le dis­tri­bu­teur est-il ame­né à sto­cker pour le compte du client. « Dès avril der­nier, Ar­row s’est en­ga­gé sur 12 mois pour des com­mandes de composants Pem­co [pas­sifs, élec­tro­mé­ca­niques et de

connec­tique] », ré­vèle-t-il. Ce type d’ac­com­pa­gne­ment est, on le conçoit ai­sé­ment, ré­ser­vé aux clients fi­dèles et ne concernent pas les achats op­por­tu­nistes. « Il faut une vraie po­li­tique d’achat qui s’har­mo­nise avec une vraie po­li­tique four­nis­seur », in­siste le pré­sident de DEL. À plus long terme, de nou­velles ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion vont en­trer en lice. En ef­fet, cette an­née est une an­née re­cord en termes d’in­ves­tis­se­ments en fa­bri­ca­tion de se­mi-conducteurs. In fine, d’après les ex­perts in­ter­viewés, il y a peu de chance qu’il y ait un changement d’ici la fin de 2017. Il fau­dra at­tendre le pre­mier tri­mestre de 2018.

PAS­CAL FER­NAN­DEZ, pré­sident du SPDEI

ÉRIC BUR­NOTTE, pré­sident du Snese

CH­RIS­TOPHE ISAAC, res­pon­sable des ventes à la sous- trai­tance élec­tro­niques chez Ar­row

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