Des pro­fes­sion­nels viennent prê­cher la bonne pa­role au­près des jeunes

Electronique S - - Sommaire - JACQUES MA­ROUA­NI

Un dis­po­si­tif « In­gé­nieurs pour l’école » consiste à faire pro­fi­ter les en­sei­gnants de l’ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle de cadres d’en­tre­prises. Dé­ta­chée du groupe Thales, Ma­rie Ros-Gué­zet a re­joint ce dis­po­si­tif. Elle nous ex­plique ce qu’elle peut ap­por­ter au monde édu­ca­tif.

Un dis­po­si­tif « In­gé­nieurs pour l’école », qui existe de­puis plus d’une ving­taine d’an­nées – il a été mis en place en 1994 – consiste à faire pro­fi­ter les en­sei­gnants de l’Édu­ca­tion na­tio­nale de l’ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle de cadres se­niors, de leur connais­sance du monde de l’en­tre­prise et des contacts qu’ils peuvent avoir avec d’autres pro­fes­sion­nels ( 1). L’en­jeu est d’ai­der plus par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes des quar­tiers les moins fa­vo­ri­sés et les filles, à com­prendre le monde de l’élec­tro­nique et de l’in­dus­trie en gé­né­ral, pour mieux s’orien­ter, mais éga­le­ment à s’in­sé­rer au plan pro­fes­sion­nel, ce qui rap­pe­lons-le, com­mence très tôt, au mo­ment des stages. Dé­ta­chée du groupe Thales, Ma­rie Ros-Gué­zet( a re­joint ce dis­po­si­tif

2) de­puis le 1er sep­tembre 2015, et ce

pour trois ans (du­rée de sa mis­sion), et elle in­ter­vient sur le ter­ri­toire de l’aca­dé­mie de Ver­sailles avec six autres in­gé­nieurs, pro­ve­nant de grandes en­tre­prises dif­fé­rentes : Air France, EDF, Air­bus Group, et Schneider Elec­tric. Ma­rie Ros-Gué­zet prend à bras le corps sa mis­sion, car comme elle le

dit elle-même, « les jeunes sont de vraies éponges et il est im­por­tant de les ai­der à al­ler vers les adultes ».

« Je pra­tique ce que l’on ap­pelle du mé­cé­nat de com­pé­tences. J’in­ter­viens à plu­sieurs ni­veaux, dans des classes de ly­cées pro­fes­sion­nels, des classes de BTS, des classes pré­pa­ra­toires aux grandes écoles, et je me rends compte qu’il y a une soif de sa­voir de leur part, et éga­le­ment une de­mande im­por­tante de la part des pro­fes­seurs pour com­prendre ce qu’est le mi­lieu pro­fes­sion­nel. Je res­sens par­ti­cu­liè­re­ment beau­coup de mo­ti­va­tion dans les quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés avec des jeunes qui “veulent s’en sor­tir et avoir une vie conve­nable ». Ma­rie Ros-Gué­zet est in­gé­nieur de for­ma­tion, di­rec­trice des opé­ra­tions du Centre de re­cherche de Thales à Pa­lai­seau (Es­sonne). Elle in­ter­vient dans le cadre d’ac­tions ponc­tuelles ou plus stra­té­giques. Elle peut ain­si in­ter­ve­nir au sein d’une classe d’un éta­blis­se­ment ou ai­der à iden­ti­fier une per­sonne sus­cep­tible de té­moi­gner de son propre mé­tier ou d’ai­der les élèves à me­ner à bien un pro­jet. Ce­la peut consis­ter aus­si à or­ga­ni­ser des sorties dans une en­tre­prise. À quoi s’ajoutent des ac­tions plus trans­ver­sales, consis­tant, par exemple, à in­ter­ve­nir au­près de dif­fé­rents éta­blis­se­ments de l’Aca­dé­mie, sur un su­jet par­ti­cu­lier, en leur fai­sant pro­fi­ter de son ex­pé­rience. C’est ain­si qu’elle a été sol­li­ci­tée pour ap­por­ter un éclai­rage sur la mé­tho­do­lo­gie de conduite de pro­jet. Elle est éga­le­ment in­ter­ve­nue dans la pers­pec­tive de la ré­forme des col­lèges, qui vise à in­tro­duire plus d’in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té. Ré­forme in­no­vante, car par­fai­te­ment en phase avec la ma­nière dont on tra­vaille dé­sor­mais dans le monde pro­fes­sion­nel : si le mode hié­rar­chique et des­cen­dant reste d’ac­tua­li­té, le mode pro­jet, consis­tant à faire tra­vailler en­semble des per­sonnes, même de struc­tures hié­rar­chiques dif­fé­rentes, tend à se dif­fu­ser. Tou­jours dans l’es­prit d’une dé­marche trans­ver­sale, elle est in­ter­ve­nue au

Les jeunes ont du mal à trou­ver des stages, et dans la fi­lière élec­tro­nique, les en­tre­prises ne vont pas as­sez leur rendre vi­site dans les classes des ly­cées pour les in­ci­ter à dé­ci­der d’une orien­ta­tion

l’élec­tro­nique. ” vers les mé­tiers de

ly­cée, dans le cadre des fi­lières de ma­na­ge­ment et ges­tion ou en sciences de l’in­gé­nieur (en ter­mi­nale, les ly­céens doivent me­ner des pro­jets au cours de l’an­née). Au to­tal, une cin­quan­taine d’in­gé­nieurs, tous dé­ta­chés par leurs groupes res­pec­tifs, par­ti­cipent à ce dis­po­si­tif à tra­vers la France. Ce­la peut pa­raître peu. En prin­cipe, le dis­po­si­tif s’adresse à l’en­semble des col­lé­giens et ly­céens. Mais, de fait, les in­ter­ven­tions sont en prio­ri­té tour­nées vers les jeunes qui ont moins ac­cès à la connais­sance du monde in­dus­triel ou, plus gé­né­ra­le­ment, du tra­vail, et qui se ques­tionnent donc le plus sur leur orien­ta­tion et leur in­ser­tion pro­fes­sion­nelles.

Com­mu­ni­ca­tion: le chaî­non man­quant?

Des réu­nions sont or­ga­ni­sées entre le rec­to­rat et Ac­siel Al­liance Elec­tro­nique afin de connaître les at­tentes des in­dus­triels, et ain­si faire le lien entre les tech­no­lo­gies d’au­jourd’hui et de de­main, et les bac­ca­lau­réats

pro­fes­sion­nels. « Les in­dus­triels peuvent in­té­res­ser les jeunes dès la se­conde pro­fes­sion­nelle. Les jeunes ont du mal à trou­ver des stages, et dans la fi­lière élec­tro­nique, les en­tre­prises ne vont pas as­sez leur rendre vi­site dans les classes des ly­cées pour pré­sen­ter leurs ac­ti­vi­tés et pré­sen­ter des pro­jets de BTS ou, plus en amont, in­ci­ter les jeunes à dé­ci­der d’une orien­ta­tion vers les mé­tiers de l’élec­tro­nique », es­time

Ma­rie Ros-Gué­zet. « Les jeunes sont

Des nou­veaux dé­bou­chés, comme la voi­ture au­to­nome, vont en­traî­ner la créa­tion d’em­plois car nous avons la chance d’avoir en France des lea­ders dans l’au­to­mo­bile, comme Re­nault ou Fau­re­cia, et des usines de pro­duc­tion qui leur sont rat­ta­chées. C’est un peu moins vrai pour l’IoT, car c’est sur­tout l’IoT in­dus­triel qui va se dé­ve­lop­per, et ce qui est

jeunes. ” in­dus­triel at­tire moins les

trop li­vrés à eux-mêmes dans le cadre de leurs re­cherches de stages et fi­nissent sou­vent par ac­cep­ter des pro­po­si­tions qui sont à la marge, par rap­port aux études qu’ils pour­suivent. Il y a un chaî­non man­quant dans la com­mu­ni­ca­tion et il fau­drait l’éta­blir », ajoute-t-elle. « Pour at­ti­rer les jeunes, les en­tre­prises doivent dé­pous­sié­rer leur image concer­nant l’élec­tro­nique. Une image de pro­duc­tion en sé­ries, de tra­vail à la chaîne. Ce n’est qu’une image, mais elle reste an­crée dans l’es­prit des jeunes

et de leurs pa­rents. L’élec­tro­nique s’est mo­der­ni­sée, l’en­vi­ron­ne­ment, le cadre pro­po­sé, ne sont plus ceux que nous avons connus dans les pre­mières dé­cen­nies qui ont sui­vi la nais­sance de cette in­dus­trie ». De leur cô­té, les in­dus­triels semblent de plus en plus im­pli­qués dans la pro­blé­ma­tique des mé­tiers en élec­tro­nique et font de nom­breux ef­forts pour al­ler dans le sens d’un rap­pro­che­ment avec le mi­lieu sco­laire et uni­ver­si­taire. En tout cas à tra­vers

leurs syn­di­cats pro­fes­sion­nels. « Il existe de plus en plus d’ini­tia­tives lo­cales ou na­tio­nales. Par exemple à l’Af­pa Isère, au ly­cée de Sens en plas­tro­nique, à l’Esiee, à l’is­sue des­quelles les étu­diants trouvent un tra­vail ra­pi­de­ment. La ten­dance qui consiste à re­mo­ti­ver les jeunes pour rendre les for­ma­tions en élec­tro­nique plus in­té­res­santes est forte. Il y a aus­si du cô­té des rec­to­rats et des ins­pec­teurs gé­né­raux de l’Édu­ca­tion na­tio­nale le pro­jet de re­mettre des pro­grammes en élec­tro­nique en place, la contrainte étant pour nous de jus­ti­fier de la créa­tion d’em­plois. Des nou­veaux dé­bou­chés, comme la voi­ture au­to­nome, vont en­traî­ner la créa­tion d’em­plois car nous avons la chance d’avoir en France des lea­ders dans l’au­to­mo­bile, comme Re­nault ou Fau­re­cia, et des usines de pro­duc­tion qui leur sont rat­ta­chées. C’est un peu moins vrai pour l’IoT, car c’est sur­tout l’IoT in­dus­triel qui va se dé­ve­lop­per, et ce qui est in­dus­triel at­tire moins les jeunes. Par contre, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle va faire ap­pel à l’élec­tro­nique em­bar­quée. Ce contexte est plu­tôt fa­vo­rable et va en­cou­ra­ger les en­tre­prises à pro­po­ser des em­plois », sou­ligne Gilles Rizzo, dé­lé­gué gé­né­ral d’Ac­siel Al­liance Elec­tro­nique. Le syn­di­cat pro­fes­sion­nel a ex­pri­mé le sou­hait de ren­con­trer les res­pon­sables aca­dé­miques en vue de la créa­tion de nou­veaux cycles de for­ma­tion et de la mise en place d’op­tions sur la thé­ma­tique de l’élec­tro­nique. « Nous sou­te­nons par exemple la créa­tion d’une for­ma­tion en hy­per­fré­quences par le biais de nos adhé­rents qui pren­dront des sta­giaires en­ga­gés dans un cycle d’al­ter­nance, ajoute-t-il. Au ni­veau des études se­con­daires, des vi­sites d’en­tre­prises, et des vi­sites d’usines sont or­ga­ni­sées. Des dis­cus­sions avec les CFA (Centre de for­ma­tion pour adultes) ont égale-

ment été en­ga­gées. Par exemple, le CFA In­gé­nieurs 2000 est prêt à mettre en place des for­ma­tions ».

Re­dé­cou­vrir les mé­tiers de l’élec­tro­nique

Il y a un tis­su très im­por­tant de pro­fes­sion­nels de l’élec­tro­nique en France, avec un re­tour de l’in­dus­tria­li­sa­tion de nom­breux pro­duits, des start-up qui naissent ré­gu­liè­re­ment ( dont un grand nombre ex­posent leurs com­pé­tences au CES de Las Ve­gas chaque an­née), des pôles d’ex­cel­lence, des grands groupes qui conti­nuent à em­ployer des di­zaines de mil­liers de per­sonnes en France. Il y a aus­si beau­coup d’usines et de centres de dé­ve­lop­pe­ment d’en­tre­prises amé­ri­caines sur le sol fran­çais, qui em­ploient, eux aus­si, beau­coup de monde. « Le dé­fi­cit d’image existe en­core, mais il pour­ra être com­blé pe­tit à pe­tit. La re­con­nais­sance des pou­voirs pu­blics pour l’IoT, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la voi­ture au­to­nome, nous y ai­de­ra », es­time Gilles

Rizzo. « Pour y par­ve­nir, il faut aus­si que les conseillers qui orientent les de­man­deurs d’em­ploi dans les Pôle Em­ploi nous y aident. Il faut qu’ils fassent re­dé­cou­vrir les mé­tiers de l’élec­tro­nique, qu’ils ex­pliquent à des gens is­sus d’autres pro­fes­sions que leur mé­tier peut être trans­fé­rable vers l’élec­tro­nique. Par exemple, à par­tir des mé­tiers de la cou­ture ou de la ma­ro­qui­ne­rie où les ou­vriers tra­vaillent avec beau­coup de mi­nu­tie, il est pos­sible de de­ve­nir opé­ra­teur dans l’in­dus­trie élec­tro­nique. Si à Pôle Em­ploi, ils ex­pli­quaient qu’il existe des PME ex­trê­me­ment per­for­mantes et ac­ces­sibles à des gens qui n’ont pas une qua­li­fi­ca­tion très éle­vée, ce­la pour­rait dé­clen­cher de nou­velles vo­ca­tions et in­té­res­ser les en­tre­prises qui ne trouvent pas le per­son­nel né­ces­saire à leurs pro­duc­tions », ex­plique Do­mi­nique Bis­suel, di­rec­teur du Centre Stra­té­gique Na­tio­nal élec­tro­nique à l’Af­pa Isère, qui forme des per­son­nels de­puis l’opé­ra­teur de pro­duc­tion jus­qu’au BTS. « De­puis dix ans, les for­ma­tions en élec­tro­nique ont été fer­mées les unes à la suite des autres, car il fal­lait ré­in­ves­tir ou parce que le for­ma­teur par­tait à la re­traite, et les en­tre­prises for­maient elles-mêmes en in­terne les sa­la­riés à leurs propres tech­no­lo­gies. Ce­la leur re­ve­nait cher, dé­plore-t-il. Tout ce­la, car on avait sur­fé sur cette idée que la fa­bri­ca­tion avait quit­té la France. Nous ve­nons juste de re­dé­mar­rer une for­ma­tion en élec­tro­nique avec une pro­mo­tion de 15 per­sonnes l’an­née der­nière et de 30 per­sonnes à par­tir de sep­tembre pro­chain. Nous pou­vons re­mon­ter la pente, mais ce­la pren­dra du temps », conclut Do­mi­nique Bis­suel.

MA­RIE ROS- GUÉ­ZET, di­rec­trice des opé­ra­tions stra­té­giques, groupe Thales

GILLES RIZZO, dé­lé­gué gé­né­ral d’Ac­siel Al­liance Elec­tro­nique

< Le dis­po­si­tif « In­gé­nieurs en en­tre­prise » s’adresse à l’en­semble des col­lé­giens et ly­céens. Mais, de fait, les in­ter­ven­tions sont en prio­ri­té tour­nées vers les jeunes qui ont moins ac­cès à la connais­sance du monde in­dus­triel.

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