LEUR SAI­SON PRÉFÉRÉE

SUR PRÈS DE VINGT ANS, CETTE FRESQUE SUBTILE REND UN VIBRANT HOMMAGE À L’AMI­TIÉ. VOTRE RO­MAN DE L’ÉTÉ !

ELLE (France) - - LIVRES - PAR NATHALIE DUPUIS

Les an­nées passent mais cer­tains étés ne s’ou­blient ja­mais. Bris­tol, été 1995, quatre co­pains de fac se quittent pour les grandes va­cances, après une sai­son pleine de sou­ve­nirs et de pro­messes. Al­lon­gés sur une cou­ver­ture, en haut de Bran­don Hill, ils se par­tagent une der­nière bou­teille de vin en de­vi­sant sur leur ave­nir. Il y a Eva, la fille d’un uni­ver­si­taire désar­gen­té, qui tra­vaille dans un su­per­mar­ché pour payer ses études, Be­ne­dict, le fils de fa­mille, et Lu­cien et Syl­vie, frère et soeur, les plus bo­hèmes du groupe. Ils laissent der­rière eux leurs jour­nées à la bi­blio­thèque, leurs nuits de fies­ta, leurs pe­tits ma­tins en­su­qués, la perte pas très glo­rieuse de la vir­gi­ni­té d’Eva, dans les bois der­rière l’uni­ver­si­té, et les après-mi­di in­nom­brables à rire en­semble, les mains au­tour d’un mau­vais ca­fé. Et il y a les non-dits, ces pe­tits sen­ti­ments que l’on garde pour soi, comme ceux d’Eva qui en pince pour Lu­cien et se re­trouve un soir d’ivresse dans son lit. La scène vire à la farce. Quant à Be­ne­dict, il tente en vain de dé­cla­rer sa flamme, tout en en­tre­te­nant avec elle une re­la­tion qua­si fra­ter­nelle. Ils se savent en sur­sis, entre la fin des exa­mens et le dé­but de leur par­cours pro­fes­sion­nel, dans ces mo­ments où l’in­sou­ciance ci­mente à ja­mais la com­pli­ci­té.

« Un été in­vin­cible », le pre­mier ro­man d’Alice Adams, évoque de ma­nière raf­fi­née et sur un ton doux-amer ce qu’est l’ami­tié

entre quatre per­son­nages à la fois sin­gu­liers et fa­mi­liers, dont les failles ré­sonnent en nous. L’écri­vaine aus­culte l’am­bi­guï­té des rap­ports entre dé­sir et ja­lou­sie, les liens qui se dis­tendent, la dif­fi­cul­té de se rap­pro­cher lorsque l’on s’est éloi­gné, l’équi­libre sub­til entre la bien­veillance et l’en­vie de dire la vé­ri­té. Elle évoque aus­si les maladresses, aux consé­quences par­fois dé­sas­treuses, comme cette dis­pute entre Syl­vie et Eva, à cause d’une soi­rée trop al­coo­li­sée, pro­vo­quant des mois de si­lence. Ou ce énième ra­té, un bai­ser entre Eva et Be­ne­dict, le soir où il ap­prend que Ly­dia, la femme qu’il doit épou­ser, est en­ceinte. Alice Adams a construit son his­toire sur une ving­taine d’an­nées, avec des cha­pitres où s’écoule plus ou moins de temps. On suit avec in­té­rêt leur évo­lu­tion qui ne nous mène ja­mais là où on l’ima­gi­nait. Entre la sé­rie « Friends » et « Le Ma­riage de mon meilleur ami », d’une écri­ture à la fois puis­sante et lé­gère, l’au­teure dé­crit des hé­ros si in­car­nés qu’il nous semble les avoir dé­jà croisés. « Était-il pos­sible d’avoir la nos­tal­gie d’une chose avant même qu’elle ne soit ter­mi­née ? » se de­mande Eva, dès les pre­mières pages de cet « Été in­vin­cible ». C’est très exac­te­ment le sen­ti­ment, dé­li­cieux, que l’on res­sent au fil de ce livre. Et qui ne se dis­sipe pas, bien au contraire, en le re­fer­mant. « UN ÉTÉ IN­VIN­CIBLE », d’Alice Adams, tra­duit de l’an­glais par Anouk Neu­hoff (Al­bin Mi­chel, 343 p.).

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