CHIARA MASTROIANNI LA FIER­TÉ DES SIENS

ALORS QUE SORT EN SALLE LE STUPÉFIANT « K.O. », LA TA­LEN­TUEUSE AC­TRICE TER­MINE UN TOURNAGE AVEC SA MÈRE, CA­THE­RINE DENEUVE. L’OC­CA­SION DE NOUS RA­CON­TER, ENTRE AUTRES, CE QUE ÇA FAIT D’ÊTRE NÉE POUR BRILLER. TENDRE EN­TRE­TIEN.

ELLE (France) - - ELLE x GALÉNIC - PAR DO­RO­THÉE WER­NER PHO­TO­GRAPHE DA­VID CO­HEN DE LARA RÉA­LI­SA­TION BAR­BA­RA LOI­SON

Un vent de fraî­cheur dans un monde qui se la ra­conte sou­vent.

Quand elle pé­nètre dans le stu­dio pour le shoo­ting de ELLE, entre les flashs et les por­tants de vê­te­ments, Chiara Mastroianni dis­tille sa bonne hu­meur : « Tant qu’à sou­rire sur les pho­tos, au­tant se mar­rer vrai­ment ! » Elle est comme ça, Chiara, un mé­lange de ré­serve et de spon­ta­néi­té. « Nous ne sommes que des bouf­fons », lui di­sait son père, la vac­ci­nant pour tou­jours contre l’esprit de sé­rieux. Elle est très belle, d’une beau­té rare et sin­gu­lière, et elle ne le sait pas. « Chiara a la beau­té des icônes et une in­quié­tude un peu noc­turne », re­lève avec jus­tesse la réa­li­sa­trice Fran­ces­ca Co­men­ci­ni. C’est une im­mense ac­trice, par­mi les plus douées de sa gé­né­ra­tion. Lors­qu’on le lui dit, elle écar­quille im­per­cep­ti­ble­ment les yeux. Sans doute parce qu’elle est à ja­mais la fille ad­mi­ra­tive de deux monstres sa­crés, Ca­the­rine Deneuve, dont elle a le dé­bit de pa­role, et Mar­cel­lo Mastroianni, dont elle a le sou­rire. Chiara pour­rait en par­ler des heures, elle a la nos­tal­gie joyeuse. L’interview a lieu juste après la séance pho­to, dans un coin co­sy du stu­dio. Elle parle cash, le vi­sage mo­bile, tour à tour grave et lu­mi­neux.

ELLE. Qu’est-ce qui vous a plu dans « K.O. », le film de Fa­brice Go­bert, créa­teur no­tam­ment de la sé­rie « Les Re­ve­nants » ? CHIARA MASTROIANNI.

C’est un thril­ler psy­cho­lo­gique kaf­kaïen, presque une ver­sion trash de « La vie est belle », de Frank Ca­pra. C’est l’his­toire difficile à ré­su­mer d’un homme ar­ro­gant, fort avec les faibles et faible avec les forts. Suite à un ma­laise, toutes les re­la­tions qu’il en­tre­tient s’in­versent, y com­pris avec sa femme es­seu­lée et dé­pri­mée, le per­son­nage que je joue. Le spec­ta­teur choi­si­ra la part réelle de cet homme… J’aime le trouble que sus­cite le film.

ELLE. Vous n’étiez pas au Fes­ti­val de Cannes cette an­née… C.M.

Non, parce que je par­ti­ci­pais au tournage du « Der­nier Vi­deG­re­nier de Claire Dar­ling », de Ju­lie Ber­tuc­cel­li [réa­li­sa­trice de « L’Arbre », « De­puis qu’Otar est par­ti », ndlr]. C’est un film sur la fa­mille, le pas­sé qui res­sur­git, les non-dits… Le rôle prin­ci­pal est in­ter­pré­té par ma mère, je joue sa fille.

ELLE. Après « Un conte de Noël », d’Ar­naud Des­ple­chin, « Les Biens-Ai­més », de Ch­ris­tophe Ho­no­ré, « 3 coeurs », de Be­noît Jac­quot, ce­la ne vous en­nuie pas de jouer en­core avec elle ? C.M.

Ça m’amuse plu­tôt parce que, dans le film de Ju­lie Ber­tuc­cel­li, la mère et la fille ont des rap­ports très conflic­tuels. J’au­rais été gê­née si ça avait été l’his­toire d’une com­pli­ci­té. Nous avons un lien très fort dans la vie, alors j’au­rais trou­vé niais ou im­pu­dique d’al­ler vers un truc gen­tillet à l’écran. Là, c’est une re­la­tion à l’op­po­sé de ce que nous sommes, il faut tout in­ven­ter, c’est très in­té­res­sant.

ELLE. Votre frère, Ch­ris­tian Va­dim, a dé­crit votre re­la­tion avec votre mère comme « speed et fu­sion­nelle »…

C.M.

C’était vrai quand j’étais en­fant ou ado­les­cente en rai­son de ses ab­sences fré­quentes. J’avais un tel sen­ti­ment de manque… Je le vi­vais comme une in­jus­tice, je rê­vais d’avoir une mère nor­male, avec des ho­raires de bu­reau, joi­gnable quoi qu’il ar­rive. D’au­tant plus que mon père était loin, il ré­si­dait alors en Ita­lie. Avec le temps, heu­reu­se­ment, on gran­dit, on s’éman­cipe.

ELLE. Il pa­raît que vous ha­bi­tez toutes les deux dans la même rue à Pa­ris…

C.M.

J’ai em­mé­na­gé, en fait, dans la rue der­rière chez elle ! C’est sur­tout le quar­tier de Pa­ris où j’ai gran­di, où mes en­fants gran­dissent… C’est là aus­si que mon père s’est ins­tal­lé quand il est ve­nu vivre en France les der­nières an­nées. J’ha­bite non loin de son an­cien ap­par­te­ment. Ce n’est pas par nos­tal­gie mor­bide, au contraire. J’aime être là, ça me rem­plit de joie. C’est comme une présence mal­gré l’ab­sence. Mes en­fants ne l’ont pas connu, je leur en parle vo­lon­tiers sans trop les as­som­mer non plus avec ces sou­ve­nirs. C’est une fa­çon de gar­der vi­vant le lien que j’avais avec lui. Dé­jà qu’il est mort, si, en plus, il ne fal­lait pas en par­ler, ce se­rait la fin des ha­ri­cots !

ELLE. Vous ne lut­tez pas contre la mé­lan­co­lie ?

Non, ce­la fait par­tie de mon ca­rac­tère, et ce n’est pas un drame. J’y fais tout de même at­ten­tion, car c’est comme une crise d’ur­ti­caire, on com­mence à res­sen­tir les pre­miers symp­tômes quand il est dé­jà vi­ru­lent. J’ai long­temps été dé­bor­dée par mes émo­tions, sur­tout à la pu­ber­té… J’ai dé­tes­té ça ! Pour rien au monde, je ne re­tour­ne­rais à l’ado­les­cence.

ELLE. Jus­te­ment, votre fille (An­na, née de son union avec Ben­ja­min Bio­lay) a 14 ans…

C.M.

Elle est beau­coup plus forte que je ne l’étais à son âge. Moi, j’avais en­vie de dis­pa­raître. Je n’ai gar­dé au­cune pho­to, j’ai tout dé­truit. Il faut dire que j’avais la to­tale : rien qu’avec l’ap­pa­reil den­taire que je por­tais à l’époque, je res­sem­blais à Re­quin, le géant de « Moon­ra­ker » !

ELLE. Est-il vrai que votre fils (Mi­lo, 20 ans, dont le père est le sculp­teur Pierre Tor­re­ton) veut de­ve­nir réa­li­sa­teur ?

C.M.

Je ne peux pas ré­pondre à sa place, mais, si c’est son choix, je le sou­tien­drai.

ELLE. Pour­quoi la ma­nière dont on parle de la fa­mille vous agace-t-elle tant ?

C.M.

Re­gar­dez le monde de la pu­bli­ci­té. De la les­sive au yaourt, on nous vend tout avec l’idée d’une fa­mille idéale, par­faite, comme si c’était si simple. On ou­blie à quel point la fa­mille peut être toxique ! Ce qui me rend dingue, c’est tout ce dont on ne parle ja­mais, au pré­texte que c’est plus sombre. Mais la vie est tou­jours plus com­pli­quée que les belles images. Avoir un en­fant par exemple, c’est mer­veilleux, mais on ne dit pas que ce­la peut être aus­si une remise en ques­tion de soi abys­sale. Et mal­gré l’éman­ci­pa­tion fé­mi­nine, on est en­core dans ce dik­tat se­lon le­quel une femme est for­cé­ment faite pour avoir des en­fants. Le moule do­mi­nant reste d’un ar­chaïsme hal­lu­ci­nant.

ELLE. On vous a beau­coup vue au cô­té de Ben­ja­min Bio­lay au moment de la sortie de son al­bum « Pa­ler­mo Hol­ly­wood », sur le­quel vous chan­tez. On lui a même trou­vé un air de Mar­cel­lo Mastroianni. Et, dans ELLE, il a dé­cla­ré : « Chiara, c’est la femme de ma vie, ma moi­tié, on a be­soin l’un de l’autre »…

C.M.

Je dis pour bla­guer qu’on s’en­tend mieux main­te­nant qu’avant ! On a une su­per re­la­tion, c’est vrai. C’est le fruit d’une vo­lon­té, parce qu’on a un en­fant en­semble. Je n’ai ja­mais connu mes pa­rents en­semble, mais ils ont tou­jours fait en sorte de se voir en tant qu’amis pour moi. Le cô­té fa­mille re­com­po­sée, c’est une se­conde na­ture… même si ce­la de­mande des ef­forts, il ne faut pas se men­tir. On se connaît dans nos bons et nos mau­vais jours, et, avec le temps, on ar­rive mieux à prendre soin de l’autre. Mais nous avons tou­jours gar­dé un rap­port de confiance ab­so­lue dans le tra­vail.

ELLE. Vous par­ve­nez à être plus à l’aise en concert ? C.M.

Je suis moins ma­lade phy­si­que­ment. Au fil des dates, la peur s’estompe un peu. Par­fois j’éprouve même du plai­sir. Mais c’est grâce à Ben­ja­min : c’est un chef d’or­chestre, il vous porte. Mal­gré ses airs de bad boy, il vous en­cou­rage avec une bien­veillance rare. Les concerts avec lui sont comme des pa­ren­thèses en­chan­tées.

ELLE. Avoir sa vie ex­po­sée dans la presse people, on s’y fait ? C.M.

Non. Ça fait très mal, je n’ai ja­mais eu au­cun re­cul avec ça. Je pour­rais de­ve­nir vio­lente : je vieillis, je ne veux plus m’em­mer­der avec les em­mer­deurs. Quand j’étais pe­tite, c’étaient des pa­pa­raz­zis à l’ita­lienne, qui vous ren­traient de­dans dans la rue pour vous pro­vo­quer, ça me ter­ro­ri­sait. Je com­pa­tis avec ceux qui en souffrent ré­gu­liè­re­ment. Ce­la peut bri­ser des vies, des en­fants. Les dom­mages col­la­té­raux sont énormes. En France, la loi pro­tège le droit à l’image, mais elle pré­voit mal­heu­reu­se­ment des amendes in­suf­fi­santes pour dé­cou­ra­ger les jour­naux. C’est d’une hy­po­cri­sie to­tale. C’est en­core plus grave en ce qui concerne la po­li­tique, on a vu, avec Fran­çois Hol­lande, à quel point ce­la abîme la fonc­tion pré­si­den­tielle.

ELLE. Votre mère a tou­jours su pré­ser­ver son image… C.M.

Oui. Le plus gé­nial, c’est qu’elle n’a ja­mais re­non­cé à sa li­ber­té pour au­tant. J’ai tou­jours été ad­mi­ra­tive de sa ma­nière de s’ex­pri­mer avec une sin­cé­ri­té sou­vent dé­con­cer­tante. Elle a une ca­pa­ci­té in­croyable à se foutre to­ta­le­ment de ce que pensent les autres : elle prend des po­si­tions tran­chantes, ico­no­clastes, cou­ra­geuses, sans au­cune pro­vo­ca­tion. Elle est d’une in­tel­li­gence as­sez re­dou­table, et, plus le temps passe, plus elle est li­bé­rée. C’est un vrai exemple.

ELLE. Avec une telle mère, on est condam­né à l’ad­mi­ra­tion ! C.M.

Fran­che­ment, ce n’est pas mieux que l’in­verse ? En­fant, je n’avais pas conscience de ce qu’elle re­pré­sen­tait. J’étais im­pres­sion­née par sa beau­té in­croyable, à la Grace Kel­ly, moi qui n’étais pas comme elle : elle était blonde, elle se ma­quillait ; j’étais brune, plu­tôt gar­çon man­qué. Ca­chée dans un coin de la salle de bains, j’ai­mais la voir se pré­pa­rer, c’était le seul moment, avec les embouteillages, où je pou­vais l’avoir pour moi toute seule.

Ja­mais elle ne m’a em­me­née sur les pla­teaux té­lé ni dans les fes­ti­vals. Une fois, elle m’a dit : « Si, un jour, tu vas à Cannes, ce se­ra parce que tu as fait un film, grâce à ton tra­vail. » Quand c’est ar­ri­vé, j’ai com­pris com­bien c’était juste.

ELLE. Vos exemples pour­raient être au­tant de rai­sons de dé­tes­ter une mère un peu écra­sante !

C.M.

Bien sûr qu’il y a eu des mo­ments d’exas­pé­ra­tion, comme dans toute re­la­tion très vi­vante. Nous avons tous un rap­port am­bi­va­lent avec notre mère : on l’ad­mire, on la craint, on se pro­jette sur elle. On veut lui res­sem­bler ou alors pas du tout, et on fi­nit par faire les mêmes bê­tises ! C’est tel­le­ment com­plexe. Elle a une per­son­na­li­té très forte, et moi aus­si, mine de rien : il nous ar­rive de nous dis­pu­ter, on n’est pas des mol­lusques ! Mais l’ad­mi­ra­tion, qui n’est pas un sen­ti­ment qu’on choi­sit, aide à dé­pas­ser beau­coup de choses.

ELLE. Par­fois, ça vous em­bête d’être la fille de vos pa­rents ? C.M.

Un co­mé­dien a très sou­vent un sen­ti­ment d’imposture, c’est as­sez ba­nal. Chez moi, il est double de par mon his­toire. Mais, quand on est une ac­trice, on ne peut pas faire pro­fil bas jus­qu’à dis­pa­raître sous la mo­quette, il faut y al­ler ! Ce com­plexe s’estompe avec le temps, heu­reu­se­ment, je viens quand même d’avoir 45 ans !

« K.O. », de Fa­brice Go­bert, en salle le 21 juin.

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