ADOS QUAND LES ANOREXIQUES SE DÉ­FIENT SUR INSTAGRAM

NOMS DE CODE, CONSEILS DÉLIRANTS ET PHO­TOS INQUIÉTANTES ABREUVENT EN TEMPS RÉEL L’OBSESSION MOR­BIDE DES JEUNES ANOREXIQUES SUR LE RÉ­SEAU SO­CIAL, LEUR NOU­VELLE PLA­TE­FORME PRÉFÉRÉE. FACE À CES DÉ­FIS TOU­JOURS PLUS EXTRÊMES ET PLUS DAN­GE­REUX, QUELLES SONT LES

ELLE (France) - - ENQUÊTE - PAR DO­RO­THÉE WER­NER

Ta­pez « ob­jec­tif 40 ki­los » sur Instagram et ac­cro­chez vos cein­tures : fris­sons ga­ran­tis.

Par­fois pu­blics, sou­vent pri­vés, les comptes de filles en quête de mai­greur ab­so­lue se sont trou­vé un énième challenge. Un dé­fi de plus, dans la triste li­gnée du #Thigh­gap (l’écart le plus grand pos­sible entre les cuisses, ge­noux joints), du #A4C­hal­lenge (avoir un buste pas plus large qu’une feuille A4 po­sée en hau­teur face à soi) ou du #Col­lar­bo­neC­hal­lenge (faire te­nir le plus de pièces pos­sible dans le creux des cla­vi­cules). Ca­chées der­rière des pseu­dos plus ou moins ex­pli­cites (lire l’en­ca­dré page 75), elles re­ven­diquent un ob­jec­tif de perte de poids ex­trême, un nou­veau Graal mal­heu­reux : « pe­ser en­fin 40 ki­los ».

Les com­men­taires font mi­roi­ter la fé­li­ci­té pour les plus va­leu­reuses (« Tu ne re­gar­de­ras pas les pho­tos des man­ne­quins en en­viant leur taille, parce que tu l’au­ras », « Tu au­ras un contrôle to­tal sur ta vie »), et mul­ti­plient les en­cou­ra­ge­ments aux cham­pionnes de la pri­va­tion dé­li­rante : « Tu peux le faire », « Ne reste pas une grosse vache ». Les astuces fleu­rissent, des plus naïves aux plus glauques : « Mange des glaçons, ça ira plus vite », « Fume des ci­ga­rettes jus­qu’au bout, tu n’au­ras plus faim », « Fais sem­blant de sa­lir tes as­siettes, per­sonne ne se ren­dra compte de rien », « Mange de­vant un mi­roir, tu ver­ras la grosse vache sans vo­lon­té que tu ne veux plus être », « Con­tacte-moi en pri­vé, je te di­rai comment vo­mir »… Les troubles ali­men­taires concernent en­vi­ron 600 000 in­di­vi­dus par an en France, et l’ano­rexie 230 000 per­sonnes. Des jeunes filles, à 90 %, tou­chées de plus en plus tôt se­lon les spé­cia­listes, par­fois même dès la fin du pri­maire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces comptes, ac­ces­sibles en quelques clics, n’avancent pas mas­qués : pho­tos de corps dé­char­nés, de cla­vi­cules poin­tues, de dos dont les os semblent per­cer la peau, de bras et de jambes maigres à pleu­rer. Une fille de 16 ans écrit en com­men­taire sous la pho­to d’une fille sque­let­tique qui porte un crop top sur un ventre creux et af­fiche des gui­boles grosses comme un avant-bras : « Je veux re­trou­ver ce corps, voire plus maigre, pour cet été, je vais y ar­ri­ver, bien­ve­nue dans la secte. » Une autre : « La chose la plus dure est de tuer le monstre en soi sans se tuer soi-même. » Et en­core : « Je veux vo­mir huit fois par jour. » Outre les odes gla­çantes à la mai­greur mor­bide, des pho­tos arty et fa­shion de filles flir­tant avec la mort semblent avoir la cote, comme celles que postent « but­ter­fly_a­na »

(14 ans) ou « ba­by­but­ter­fly22 » (17 ans). Le tout est bien sou­vent « li­ké » à coups d’émo­jis mi­gnons, de smi­leys « coeur » et autres pe­tits pous­sins, don­nant à l’en­semble une ap­pa­rence gir­ly ren­for­çant le ma­laise.

Comme Co­ra­lie, de son vrai nom, 15 ans, ac­cro aux ré­seaux so­ciaux « sur­tout la nuit » et des dé­si­rs de mai­greur in­fi­nie plein la tête, elles disent sou­vent s’ap­pe­ler Ana. Ce n’est pas un ha­sard : Ana est le nom de code pour ano­rexie. On trouve même, ici et là, des pe­tits lexiques de pré­noms aus­si bien des­ti­nés à se pré­sen­ter en un clin d’oeil aux aver­ties qu’à dé­jouer la cen­sure d’Instagram. On s’ap­pelle Ana si on est ano­rexique, Mia pour bou­li­mique (de l’an­glais « bou­li­mia »), Sue pour sui­ci­daire, Deb pour dé­pres­sive, Cat si on se mu­tile (de « cut »)… Sou­vent les pro­fils cu­mulent plu­sieurs de ces faux pré­noms. Et les filles af­fichent comme une carte de vi­site, presque une fier­té, les poids par les­quels elles sont pas­sées, leur IMC (in­dice de masse cor­po­relle) du jour (sui­vi d’émo­jis coeur en cas de perte de poids, ou bien de tête de mort ou de crotte de chien dans le cas contraire), leur nombre de jours de jeûne, voire, pour les plus extrêmes, leur nombre de jours d’hos­pi­ta­li­sa­tion. Au­tant de ta­bleaux des mé­dailles « pro-ana » (« proa­no­rexie ») que n’im­porte qui peut trou­ver presque au ha­sard, en ta­pant les ha­sh­tags « StopEa­ting », « Thi­nins­pi­ra­tion » ou son dé­ri­vé plus court, « Thins­po », de­ve­nu « Bo­ness­po », contrac­tion de « bones » (os) et d’« ins­pi­ra­tion ». En ef­fet, la créa­ti­vi­té est de ri­gueur et les mots clés évo­luent à toute al­lure : une ma­nière de res­ter entre filles qui se com­prennent, un entre-soi or­gueilleux et crâne où cer­taines cherchent la re­con­nais­sance par­fois déses­pé­rée d’une com­mu­nau­té : « Pré­ci­sion à celles qui pensent que je veux juste être un man­ne­quin comme les autres : je VEUX un corps Ana », peut-on lire sur le compte d’une fille de 17 ans. Une ma­nière aus­si, bien évi­dem­ment, de se­mer les éven­tuels cen­seurs.

Pro­prié­té de Fa­ce­book, Instagram n’est pas seul à être concer­né,

mais ce ré­seau so­cial qui met en va­leur les images da­van­tage que les textes avait re­ven­di­qué haut et fort en 2012 avoir ban­ni tous les comptes fai­sant la pro­mo­tion de l’ano­rexie. De fait, cer­tains ha­sh­tags très ex­pli­cites sont blo­qués. Et les comptes dou­teux qui sont si­gna­lés peuvent être ren­dus in­ac­ces­sibles du jour au len­de­main. Pour­tant, ils se re­nou­vellent sans cesse, et bien ma­ligne se­rait l’en­tre­prise qui ar­ri­ve­rait à suivre le mou­ve­ment. « C’est un su­jet grave que nous avons choi­si de ne pas igno­rer, ex­plique Mé­la­nie Agaz­zone, du ser­vice com­mu­ni­ca­tion d’Instagram France. Nos équipes de mo­dé­ra­tion tra­vaillent sept jours sur sept, mais ce ne sont pas des ro­bots ma­giques, ca­pables de scan­ner en temps réel les conte­nus de nos 700 mil­lions de membres. Ils sont faillibles et jugent au cas par cas : nous avons conscience d’avoir par­fois affaire à des jeunes filles en dif­fi­cul­té, qui lancent des ap­pels à l’aide. C’est pour­quoi nous tra­vaillons, en France comme dans tous les pays, en par­te­na­riat avec des as­so­cia­tions spé­cia­li­sées, ca­pables d’en­trer en contact avec elles et d’en­ta­mer un dia­logue privilégié. » Les­quelles ? Après re­cherches, il ap­pa­raît que les seules as­so­cia­tions ac­tuel­le­ment en par­te­na­riat avec Instagram sont SOS ami­tié, E-En­fance et Net écoute. C’est mieux que rien, mais ce ne sont pas des spé­cia­listes des troubles très spé­ci­fiques du com­por­te­ment ali­men­taire. Par sa na­ture, Instagram, qui prend ses res­pon­sa­bi­li­tés en pos­tant des aver­tis­se­ments ou des mes­sages sur des comptes au conte­nu flir­tant avec les li­mites, fait face à deux dif­fi­cul­tés ma­jeures : d’abord, puisque c’est le lieu même de l’ex­po­si­tion de sa propre image et de ses ex­ploits per­son­nels, le su­jet de la perte de poids y est sur­re­pré­sen­té. On met vo­lon­tiers en scène son ba­nal ré­gime, joyeu­se­ment dans la plu­part des cas. Pas évident de faire la dif­fé­rence entre une simple diète (#ré­gime, #Fits­po…), des conseils pour ne pas man­ger sou­vent ab­surdes (comme Ken­dall Jen­ner qui montre sa chambre re­peinte en rose pâle, cou­leur pré­ten­du­ment coupe-faim), et une obsession qui vire à la pa­tho­lo­gie. En­suite, puisque c’est un lieu de so­cia­li­sa­tion, on y trouve du ré­con­fort entre amies. Un sou­tien sou­vent ano­nyme, dé­pour­vu de ju­ge­ment et par­fois très pré­cieux pour les plus fra­giles : « Nous avons plei­ne­ment conscience d’être d’abord une pla­te­forme po­si­tive, ar­gu­mente Mé­la­nie Agaz­zone. Cer­taines per­sonnes viennent y cher­cher une com­mu­nau­té, du sou­tien, de la solidarité, et nous y sommes très sen­sibles. Des groupes d’en­traide se forment spon­ta­né­ment, ce que nous ne pou­vons qu’en­cou­ra­ger. » Dans la pa­gaille des ha­sh­tags tour­nant au­tour de l’ano­rexie et la mai­greur, beau­coup sont en ef­fet clai­re­ment tour­nés du cô­té de la gué­ri­son, comme #BeatA­na, #Ano­rexiaRe­co­ve­ry, #Ba­lan­ced­not­clean, #Re­co­ve­ryA­na, #Fu­ckA­na, #AnaW­ho, #AnaBitch, #AnaWar­rior ou #AnaFa­mi­ly… En Angleterre, Ash­leigh Pon­der et Frey Smith se sont fait connaître du grand pu­blic en exor­ci­sant leur dé­mon ano­rexique grâce à leur « jour­nal de bord » pos­té chaque jour, à base de pho­tos de choux à la crème et autres pe­tits dé­jeu­ners équi­li­brés… Sur ces comptes, on lit des conseils ami­caux (« Tu vas y ar­ri­ver », « Re­garde comme ces pho­tos de sque­lettes sont moches », « La vraie vie t’at­tend »), mais aus­si des confi­dences dou­lou­reuses de re­chute ou des de­mandes d’aide : « 3e vo­mis­se­ment de la jour­née, Ana re­vient », « Je m’en sors pas, dites-moi que je ne suis pas seule », « Help, gué­rir sans gros­sir, c pos­sible ? » Co­ra­lie, qui a tout du pro­fil ano­rexique, re­garde les deux al­ter­na­ti­ve­ment : « Je suis shoo­tée à Instagram, nous confie-t-elle, c’est ma vie, bien plus in­té­res­sante que la vraie. J’ai des amies, on se com­prend, on like les mêmes choses. On peut se dire ce que l’on n’avoue­rait ja­mais chez nous. Mais, bien sûr,

PAS ÉVIDENT POUR INSTAGRAM DE DIFFÉRENCIER LA SIMPLE DIÈTE D’UNE OBSESSION PATHOLOGIQUE.

je pré­fère les pho­tos de corps “par­faits”, ma­gni­fi­que­ment aé­riens, qui me fas­cinent. Celles qui montrent de la junk food dé­gueu à lon­gueur de posts pour dire qu’elles se sont re­mises à man­ger et que c’est su­per, fran­che­ment, je n’y crois pas. »

Une étude a mis en avant la grande uti­li­té so­ciale de ces groupes d’en­traide spon­ta­nés

: « Le Phé­no­mène “pro-ana”, troubles ali­men­taires et ré­seaux so­ciaux », de Pao­la Tu­ba­ro, du CNRS, et An­to­nio Ca­silli, de l’EHESS (éd. Presse des Mines, 2016). Ce tra­vail vante, par­mi leurs ver­tus, le par­tage d’ex­pé­rience, de solidarité et de bien­veillance sur le che­min sou­vent épi­neux de la gué­ri­son. Après cinq ans d’en­quête, les deux cher­cheurs af­firment, comme la plu­part des spé­cia­listes de la ma­la­die, que ces conte­nus dou­teux « n’in­citent pas les filles qui ne sont pas concer­nées, mais at­tirent celles qui ont dé­jà des symp­tômes, voire un diag­nos­tic ». Un avis que nuance la psy­cho­logue Pas­cale Zri­hen, spécialiste des troubles du com­por­te­ment ali­men­taire*, lau­réate d’un prix pour son étude sur « le rôle des ré­seaux so­ciaux dans l’ano­rexie » au der­nier Congrès de psy­chia­trie : « On en­tend tous les jours dans nos ca­bi­nets que les ré­seaux so­ciaux peuvent être un for­mi­dable vec­teur de gué­ri­son, pour rompre la so­li­tude et l’iso­le­ment des filles. C’est vrai, et nous de­vons ap­prendre à en te­nir compte dé­sor­mais. Mais il faut rap­pe­ler que l’ano­rexie est un trouble qui va de pair avec l’ad­dic­tion : la folle dé­pen­dance de nos pa­tientes à In­ter­net fait par­tie in­té­grante de leur ma­la­die. Et, bien évi­dem­ment, leur fas­ci­na­tion pour la mai­greur est ali­men­tée en per­ma­nence par des cen­taines d’images ve­nues du monde en­tier. Plus elles les re­gardent, plus elles se condi­tionnent et dé­ve­loppent un sché­ma cor­po­rel pathologique. » La psy sou­ligne aus­si que les anorexiques sont en quête per­ma­nente de va­lo­ri­sa­tion dans le re­gard des autres : « Et les ré­seaux so­ciaux, avec des likes, des fol­lo­wers sont un re­dou­table cercle vi­cieux. Elles deviennent ad­dicts aux likes. Si elle perd un ki­lo, une fille au­ra des com­men­taires élo­gieux, elle ga­gne­ra des likes. C’est sans fin. »

Certes, l’ano­rexie n’est pas un vi­rus qui s’at­trape sur In­ter­net : « Les causes sont psy­cho­lo­giques et re­montent sou­vent à l’en­fance, ex­plique en­core la psy. Les ré­seaux ne sont pas la cause de la ma­la­die, mais on se rend bien compte en dis­cu­tant avec les pa­tientes qu’ils peuvent être un fac­teur dé­clen­chant, pré­ci­pi­tant, ag­gra­vant. » Alors on fait quoi ? Un amen­de­ment du pro­jet de loi san­té de 2015 pré­voyait de sanc­tion­ner les au­teurs de ces conte­nus d’une amende de 10 000 eu­ros et jus­qu’à un an de pri­son. Il a été re­je­té. La plu­part des spé­cia­listes s’ac­cordent à dire que la vé­ri­table ur­gence est de créer da­van­tage de lieux de prise en charge, dont le manque est criant dans cer­taines ré­gions. Ils veulent aus­si des moyens pour for­mer les mé­de­cins au dé­pis­tage pré­coce, et sen­si­bi­li­ser vrai­ment les fa­milles, dont le dé­ni fait par­tie du pro­blème, pour qu’elles ap­prennent à dé­cryp­ter le com­por­te­ment d’une ado qui par­ti­rait dis­crè­te­ment en vrille. Même si c’est com­pli­qué, Pas­cale Zri­hen plaide pour al­ler un peu plus loin : « Il fau­drait ré­flé­chir à la ma­nière dont la so­cié­té pour­rait mettre des li­mites pour pro­té­ger ces ado­les­centes en construc­tion, très mal­léables, parce que, à la longue, la fré­quen­ta­tion de cer­tains comptes peut être très dé­struc­tu­rante. »

Cer­tains conte­nus sont pro­blé­ma­tiques aus­si pour le tout-ve­nant des ados ou des jeunes adultes, même bien dans leurs bas­kets.

Sur­tout quand ils laissent en­tendre que l’ano­rexie n’est pas une ma­la­die, mais un mode de vie. Plus en­core quand ils virent car­ré­ment au drame. Comme sur le pro­fil (ou­vert et ac­ces­sible au moment où nous bou­clons cet ar­ticle, ndlr) Ob­jec­tif_40­ki­los, por­tant la men­tion en ap­pa­rence bé­nigne « Croix de bois, croix de fer, si je mange je vais en en­fer » : même si les der­nières images sont des car­rés noirs, on peut y suivre dans les com­men­taires qua­si­ment en di­rect l’évo­lu­tion de la ma­la­die jus­qu’à une ten­ta­tive de sui­cide (après un mot d’adieu dé­chi­rant que la jeune fille adresse en di­rect à sa ma­man). Il est sui­vi d’un post gla­çant écrit par sa mère, an­non­çant que sa fille est dans le co­ma. Puis un autre : « Bon­jour ses la ma­man de So­phie. Je vous an­nonce que ma fille ses ré­veillé hier soir. Donc voi­là elle ré­cu­pé­re­ra son té­lé­phone demain ma­tin, n’hé­si­tez pas à lui en­voyer plein de mes­sages et voi­là bonne fin de jour­née les jeunes. Sa ma­man. [sic] » Un message déses­pé­ré et désem­pa­rant qui montre la dif­fi­cul­té des pa­rents face à ce nou­veau ter­ri­toire d’ex­pres­sion de la ma­la­die de leurs en­fants.

* Co­au­teure, avec Co­rinne Du­bel, d’« Ano­rexie, bou­li­mie » (éd. Dau­phin).

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