MON MEC EST AC­CRO À INSTAGRAM

QUE SON MA­RI SOIT UNE FA­SHION-VICTIM, PASSE EN­CORE. MAIS QU’IL POSTE DES PHO­TOS AU LIEU DE PRO­FI­TER DES MAL­DIVES, NON ! IL EST TEMPS POUR MAR­GOT D’EMPLOYER LES GRANDS MOYENS.

ELLE (France) - - MON HISTOIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR HÉLÈNE CLAUDEL

« À quoi tu penses, mon amour ? »

lui ai-je de­man­dé, rê­veuse. C’était une nuit chaude à Ol­hu­ve­li. Ber­cés par le cla­po­tis de l’océan en­dor­mi, Louis et moi étions al­lon­gés sur un tran­sat, le nez dans les étoiles. « Je ré­flé­chis à mon feed, a-t-il ré­pon­du très sé­rieu­se­ment, sans bou­ger la tête. Il est beau­coup trop bleu­té, tu ne trouves pas ? » Je l’au­rais étran­glé. Son « feed », en­core lui ! Pour ceux qui ne parlent pas l’Instagram, c’est son « mur » pu­blic, l’ob­jet de toute son at­ten­tion. Quelle naï­ve­té. Moi qui croyais qu’il pen­sait à nous, à nos pro­jets… qu’on al­lait pas­ser une soi­rée en tête à tête. J’avais ou­blié que, dé­sor­mais, nous fai­sions mé­nage à trois. Lui, moi et son mur. Si ça conti­nuait, c’était droit de­dans qu’on se di­ri­ge­rait !

La veille, il avait har­ce­lé notre gar­çon de 6 ans pour qu’il le prenne en pho­to dans la pis­cine, de dos « mais pas com­plè­te­ment », avec les derniers rayons du so­leil se re­flé­tant sur la bouée fla­min­go et son torse bron­zé. Toute une mise en scène. Mais ça n’al­lait ja­mais. Di­sons que la no­tion de « pas com­plè­te­ment » était as­sez vague et le

fla­min­go ne res­tait pas en place. Á la fin, for­cé­ment, le so­leil s’était cou­ché. Louis était fu­rax. « Je vais pos­ter quoi, main­te­nant ? » « Et si tu ne pos­tais rien, pour une fois ? lui ai-je sug­gé­ré, pleine d’es­poir. Nous sommes en va­cances à l’autre bout du monde. Dé­con­necte ! »

JUSTE POUR VOIR

De­puis des mois, il vi­vait sur une pla­nète pa­ral­lèle, les yeux ri­vés sur son Smart­phone. Il pas­sait son temps à vé­ri­fier son « feed », ses « com­ments », à comp­ter ses « fol­lo­wers » et à scru­ter sa « ti­me­line ». Le moindre post lui pre­nait un temps fou. Je ne sais pas ce qui l’ac­ca­pa­rait le plus, sa scé­no­gra­phie pho­to­gra­phique ou la re­cherche du bon ha­sh­tag. Je n’en pou­vais plus de le voir tête bais­sée. Sans par­ler de l’image su­per­fi­cielle (et un brin né­vro­sée) qu’il ren­voyait à notre en­fant. Louis avait per­du toute lé­gè­re­té dans l’uti­li­sa­tion de ce ré­seau. Il vou­lait sans cesse mon­trer son exis­tence de la ma­nière la plus co­ol qui soit, quitte à pour­rir la nôtre. Au dé­part, c’était « juste pour voir ». Il sui­vait des per­son­na­li­tés, des jour­naux, des amis, des marques concur­rentes à la sienne – Louis est di­rec­teur com­mer­cial d’une mai­son de mode. Il al­lait sur Instagram comme on feuillette un ma­ga­zine dans une salle d’at­tente. Par­fois, il pu­bliait la pho­to d’un pay­sage (sou­vent mal ca­drée) ou d’une soi­rée entre potes (floue). Son pro­fil pou­vait ne pas bou­ger pen­dant des mois. Et puis, un jour, il a pos­té ses nou­velles bas­kets. C’est là que tout a bas­cu­lé. Flat­té de re­ce­voir au­tant de likes et de ga­gner des amis si fa­ci­le­ment, il a com­men­cé à soi­gner ses cli­chés et à se ra­con­ter. Au dé­but, ti­mi­de­ment. En pos­tant ses chaus­sures. Puis ses te­nues, son mood… et c’est toute sa per­sonne qu’il a mise en scène. Plus moyen d’al­ler quelque part sans qu’il prenne en pho­to : ses ra­vio­lis aux truffes/son ca­fé/son mo­ji­to/le lustre… En­suite, on le per­dait pen­dant de longues mi­nutes. Le temps de trou­ver le filtre qui va bien. Et le ha­sh­tag : #miam ? #cheers ? #love ? « Et #ar­rê­te­de­nous­gon­fler ? », je ré­tor­quais cy­nique. Instagram ne m’in­té­res­sait pas. Si j’avais un compte, c’était avant tout pour li­ker ses images à lui. Dans la jour­née, j’avais même droit à des tex­tos pour me rap­pe­ler à l’ordre. « Like-moi, ba­by, j’ai fait un post. » Im­pos­sible de pour­suivre une conver­sa­tion tant que l’ap­pro­ba­tion de sa com­mu­nau­té n’avait pas son­né. Si, au bout de vingt mi­nutes, le pe­tit coeur n’af­fi­chait pas une tren­taine de « j’aime », il se dé­com­po­sait. Le désa­veu. Ça m’éner­vait de le voir se stres­ser pour une poi­gnée de likes.

Un soir, il est ren­tré dé­mo­ra­li­sé. Sa vie était nase, son bou­lot l’em­mer­dait, il était nul. Certes, il a tou­jours eu ten­dance à voir le verre à moi­tié vide, mais, après ses la­men­ta­tions, il a fi­ni par m’avouer qu’il avait per­du trente-trois fol­lo­wers, « comme ça, sans rai­son », il était sin­cè­re­ment bles­sé. Moi, je com­pre­nais que les vies idéa­li­sées qu’il voyait dé­fi­ler le frus­traient, mais, même s’il en avait conscience, il se lais­sait prendre au jeu. Comme s’il avait be­soin de cette re­con­nais­sance-là. À par­tir de ce moment, il a en­tre­pris de pos­ter « des images fé­dé­ra­trices ». Son « feed » est de­ve­nu aus­si lé­ché qu’une vi­trine du Bon Mar­ché. « Ça marche à fond, les pieds, puce ! » m’a-t-il af­fir­mé un ma­tin, alors que je l’ob­ser­vais, in­cré­dule, s’y re­prendre à plu­sieurs fois dans une mise en scène ri­di­cule de pattes nues toutes poi­lues sur le re­bord de la bai­gnoire. Ah, ça, ça buz­zait, les pieds, en ef­fet : ce jour-là, il a ré­col­té les com­men­taires de tous les fé­ti­chistes du Web.

DÉ­SOR­MAIS, NOUS FAI­SIONS MÉ­NAGE À TROIS : LUI, MOI, ET SON MUR.

SUIS-MOI OU JE TE FUIS

Tant que son au­dience aug­men­tait, Louis était prêt à tout. Même à se mettre qua­si à poil sous la douche en mode sexy sug­gé­ré. Là, c’était toutes les chau­dasses du ré­seau qu’il avait ameu­tées. « Je te re­joins sous la douche quand tu veux. Mon 06 en MP. » Non, mais oh ! Je ne suis pas ja­louse, mais j’ai eu du mal à prendre sur moi. Cette fille était juste su­blime et ha­bi­tait Pa­ris. Louis ju­bi­lait. « Mais non, ar­rête puce, c’est pour de faux. » Mouais… Ce n’était pas comme si notre li­bi­do était à son point culmi­nant. Ces derniers temps, elle était même au point mort. Car le sexe aus­si pas­sait après Instagram. Le soir dans le lit : « Deux se­condes, puce, je re­gramme (re­poste) un truc. » Au­tant dire que, une fois fait, puce fai­sait dé­jà un gros do­do. De toute fa­çon, avoir un ma­ri scot­ché à son té­lé­phone sous les draps n’avait rien d’ex­ci­tant. Et puis, ce cô­té égo­tique, à s’ob­ser­ver en per­ma­nence, me dé­plai­sait. Où était pas­sée sa vi­ri­li­té ? S’il par­ve­nait à su­bli­mer son image sur son feed, dans le fil de notre vie, c’était tout l’in­verse. Un tue-l’amour. Alors qu’on s’en­gueu­lait pour la énième fois afin qu’il lâche ce fou­tu té­lé­phone, le temps d’un dî­ner , il m’a ba­lan­cé : « Pauv’ fille, t’es com­plè­te­ment has been avec tes mi­sé­rables deux cents fol­lo­wers ! » Avec des pe­tits yeux hai­neux d’ado mal dans sa peau, il se met­tait à ju­ger l’autre à son nombre de fol­lo­wers. « Il est pos­sé­dé ! » ai-je pen­sé. Je me croyais dans un épi­sode de « Black Mir­ror », ce­lui où les gens se notent et qu’il faut s’ap­pro­cher des cinq étoiles pour « en être ». Je ne le re­con­nais­sais plus : avec ses deux mille trois fans, Louis était de­ve­nu odieux.

À VAU-L’EAU

Un ma­tin, au ré­veil, il n’est pas par­ve­nu à se connec­ter. D’après une no­ti­fi­ca­tion, quel­qu’un es­sayait de pi­ra­ter son compte. Des gouttes de sueur per­laient sur son front. « Nooon, ma com­mu­nau­té ! » Il ta­po­tait fré­né­ti­que­ment sur son Smart­phone, le che­veu hir­sute, as­sis en tailleur à même le par­quet du sa­lon. Nu. Je ri­go­lais (jaune) en priant au fond de moi que le pi­rate ait réus­si son coup. Mais, non, Louis a contré la cy­be­rat­taque. Et Ins­ta nous a sui­vis jus­qu’aux Mal­dives. Ce n’était plus pos­sible. « C’est Instagram ou moi », dé­cla­rai-je le len­de­main de notre soi­rée en « trouple » alors qu’il cher­chait déses­pé­ré­ment du ré­seau sur le pon­ton de notre bun­ga­low. « Tu n’as plus au­cun re­cul, ajou­tais-je. Tu nous dé­laisses pour ce truc qui te rend mal­heu­reux et… dé­bile, dé­so­lée ! » Il m’a pro­mis de ne plus y tou­cher pen­dant nos va­cances. Les pre­miers jours ont été dif­fi­ciles. Je le sen­tais en manque… Il ne sa­vait pas quoi faire de sa peau, tel­le­ment il dis­po­sait de temps tout à coup. Mais il s’ac­cro­chait et re­con­nais­sait le bien fou de cette dé­tox di­gi­tale.

On re­vi­vait. Mais, un après-mi­di, en me blot­tis­sant dans ses bras au bord de la pis­cine, j’ai sen­ti une vi­bra­tion dans sa poche. La no­ti­fi­ca­tion d’un like. Une deuxième est ar­ri­vée, puis une ava­lanche… Je l’ai re­gar­dé en si­lence : « Tu te fous de moi ? » « Oui, un peu », ai-je lu dans ses yeux. Ni une, ni deux, je l’ai pous­sé dans l’eau. Avec son té­lé­phone dans la main. Plouf. C’est bête parce que, aux Mal­dives, les boutiques Orange, ça ne court pas les rues.

Re­trou­vez « C’est mon his­toire » en pod­cast sur la chaîne iTunes de ELLE

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